DU VÊDA
Venons au Vêda. Le nom que se donnaient les auteurs des hymnes est celui d'Ari/as. Ce mot ne désigne ni une classe d'hommes, ni une cité, ni un peuple, mais une race. Or nous voyons que ce nom est celui que se donnaient aussi à eux-mêmes plusieurs peuples étrangers à la vallée de l'ïndus, qui se rattachaient, suivant leur éloignement géographique, soit à la Bactriane soit plus généralement à l'Asie. Ce mot s'est conservé jusqu'à nos jours dans cette région située au sud de la Kaspienne et qui a porté tour à tour les noms d'Airyana, Airyaka, kpidvn, Iran et Irak; et si l'on veut le suivre dans la direction de l'occident, on le retrouvera sur plusieurs points de l'Europe et jusque dans le nom de l'Irlande, ou terre des Ires c'est-à-dire des Aryas. La séparation de la famille des Aryas en plusieurs branches était accomplie à l'époque oii furent composés les hymnes du Vêda : car aucune des traditions soit occidentales, soit iraniennes (mêdo-perses) ne s'avance jusqu'à la vallée du Sindh, tandis que celles
du Vêda remontent au contraire vers la région de rOxus. Mais nous verrons plus bas que les hymnes védiques doivent être considérés pour la plupart comme antérieurs à FAvesta, malgré sa haute antiquité, parce que l'antagonisme religieux qui s'éleva entre les Mèdo-perses et les Aryas de l'Inde et dont l'Avesta est fortement empreint, aussi bien que la doctrine brahmanique, ne se laisse pas même soupçonner dans le Vêda.
On pourra donc admettre comme suffisamment établie l'antériorité du Vêda par rapport aux écrits les plus antiques de tous les autres peuples aryens, et regarder ce livre comme le plus ancien monument de notre race.
La langue dans laquelle furent composés les hymnes du Vêda n'est pas celle des livres brahmaniques, moins encore celle des livres buddhiques. Cette dernière, qui dans le sud est le pâli, sorte d'italien de la langue des brahmanes, était, dans rinde, l'idiome populaire, aommé jjrâkn't ; l'on conçoit en effet que, cette réforme morale devant s'accomplir dans la nation toute entière et surtout dans les castes inférieures appelées pour la première fois à jouir de l'enseignement religieux, la prédication dut parler à ces classes déshéritées un langage qu'elles employaient elles-mêmes et non une langue savante qu'elles eussent à peine comprise. Cette dernière était celle des castes supérieures, et portait le nom de sansknta, c'est-à-dire faite de
toutes pièces, parfaite. C'est à la fois la langue sacrée, scientifique, littéraire et officielle de la période brahmanique. Le prâkrit était-il déjà parlé dans le peuple au temps où se forma la langue sanscrite, ou bien dériva-t-il immédiatement de ridiôme védique? C'est une question qui ne nous semble pas encore suffisamment élucidée, bien loin qu'elle soit résolue, et qui ne se rattache que subsidiairement à l'étude du Vêda. En effet, quel que soit le rapport historique du sanscrit et du prâkrit, il n'en est pas moins certain que l'un et l'autre ont leur origine dans la langue des Hymnes et que celle-ci leur est de beaucoup antérieure. La langue védique a-t-elle été en usage dans l'Inde elle-même? Il n'y a pas à en douter, puisque les Âryas la parlaient encore lorsqu'ils eurent franchi la Saraswatî et que c'est dans les vallées du Gange que furent composés les derniers hymnes. D'ailleurs les nombreux commentaires qui furent faits plus tard sur le Yêda , devenu l'Ecriture-sainte, sont en langue védique, et il est difficile de ne pas admettre que ce genre de littérature ait occupé plusieurs siècles.
Il reste donc que la langue du Yêda est antérieure à toutes celles que les Aryas de l'Inde ont parlées et qu'elle en contient les formes primitives. Au point de vue des études indiennes, le sanscrit n'est pas le dernier terme auquel doive s'arrêter la philologie ; cette science est forcée par sa nature
même, de remonter plus haut et de s'appesantir sur le Vêda : lui seul coptient l'explication et du fond, et des formes premières, et des irrégularités de la langue classique.
Les relations que nous avons indiquées plus haut entre les traditions iraniennes et celles^^des "vallées de l'Oxus existent de même entre les langues. Celle de l'Avesta, connue sous le nom de %end. se rapproche autant de la langue yêdique que l'italien de l'espagnol, mais avec cette différence que ces deux derniers contiennent un assez grand nombre de mots empruntés à des peuples étrangers par la langue et par la race, tandis que l'Avesta semble ne renfermer aucune racine, aucun élément grammatical venu du dehors ou étranger aux Aryas. Le perse des inscriptions achéménides, de beaucoup postérieur au zend, offre encore, autant qu'on en peut juger par des exemples si bornés, une extrême pureté : à ce point, que ces inscriptions, écrites en caractères inconnus, ont pu être lues et comprises avec le seul secours du sanscrit. Si l'Avesta est un peu postérieur au Vêda et trouve dans ce dernier son explication grammaticale, et si d'un autre côté il est incontestable que le- perse de Darius-Hystaspe procède du zend, il est évident par cela même que le Vêda devient le centre de toute étude philologique ayant pour objet une langue aryenne quelconque de l'Asie.
Il en faut dire autant des langues de l'Europe.
Des peuples étrangers à la race aryenne se sont introduits dans rOccident à diverses époques : mais pour l^Europe comme pour l'Iran , ces invasions datent dès temps historiques. Y eut-il en Europe, en France par exemple, des populations établies avant l'arrivée des Aryas? C'est ce qu'il est difficile d'affirmer dans l'état actuel de nos langues et au point où leur étude est parvenue; ce problème devient même de moins en moins soluble, puisque les traces des idiomes locaux disparaissent chaque jour devant la langue commune. Nous ne parlons pas ici des antiques habitants de pos contrées, dont l'industrie a laissé des témoins antérieurs à la période géologique actuelle; puisque ces populations, qui ont précédé toute tradition, avaient entièrement disparu avant la formation du sol que nous habitons. Mais il est incontestable que la masse des mots usités en Occident est aryenne, soit qu'ils procèdent des Gréco-latins, soit qu'ils se rattachent au tronc germanique, soit enfin qu'ils proviennent d'une antique migration antérieure aux Télasges eux-mêmes.
Les Aryas occidentaux ont-ils quitté le berceau primitif dé leur race avant les Indiens et les Iraniens? La solution de ce problème ethnologique a été tentée de nos jours : mais vraiment nous ne croyons pas que Fétude comparée de ces peuples soit assez avancée pour qu'aucune conclusion à cet égard puisse être solidement établie. Le retard que
les Aryas occidentaux ont mis à se développer ne prouve pas qu'ils soient partis les premiers, puisque les Aryas de l'Afghanistan et du Kaboul, qui étaient établis dans ces contrées au temps du Vêda, sont demeurés dans la barbarie et, en bien des choses, paraissent moins avancés aujourd'hui que ne l'étaient à cette époque les Aryas du Saptasinâu. On comprend, il est vrai, que sur cette immense surface boisée, coupée du nord au sud par des fleuves, des montagnes et des mers, qui s'étend de la Bactriane aux rivages de TAtlantique, les Aryas aient mis beaucoup de temps à développer les germes de leur civilisation et même ne soient sortis de leur état primitif que sous l'influence de leurs frères gréco-latins. Mais les mêmes raisons expliquent que, dispersés sur une aussi grande étendue de pays et pressés de besoins nouveaux, ces Aryas du nord aient vu leur langue se modifier rapidement et se séparer en peu de temps des formes primitives de la langue commune. On en peut dire autant des Gréco-latins : car les uns et les autres, éloignés de leur berceau et ne conservant plus avec lui aucune relation, ne pouvaient se retremper à leur source, et devaient bientôt se faire un idiome indépendant et original. Il faut tenir un grand compte de l'écartement géographique des peuples aryens, quand on traite la question de leurs relations primordiales ; autrement pourrait-on expliquer qu'il existât une telle différence entre le Grec et le Latin, que sépare
à peine la mer Adriatique? Et nous sommes pourtant forcés d'admettre que la migration pélasgique fut commune à la Grèce et à l'Italie, qu'elle n'a pas précédé de beaucoup les temps héroïques, et qu'ainsi la séparation des deux langues n'a pas demandé beaucoup de temps pour s'accomplir.
Au contraire les Aryas du Gange sont toujours demeurés en relation avec ceux de l'ïndus, et, par ces derniers, avec les Aryas du nord-ouest. Il en a été de même de ceux de l'Iran : les épopées indiennes et les faits de l'histoire raêdo-perse le prouvent surabondamment. On comprend d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, quand on observe, sur la carte de ces contrées, qu'il n'y a ni une grande distance, ni une séparation profonde entre ces peuples et le berceau commun de la race aryenne ; et que le Caucase indien, qui se prolonge au sud de la mer Kaspienne et vers le haut Euphrate, a pu sans interruption les conduire les uns chez les autres. En effet ceux qui ont habité des pays dépourvus de chemins savent que les chaînes de montagnes ne sont pas moins que les fleuves les conducteurs naturels des hommes. Cette facilité, cette continuité des relations entre les Aryas de l'Asie explique comment leurs langues sont demeurées si semblables entre elles et se sont si peu éloignées de la langue bactrienne d'oii elles étaient issues.
Quoi qu'il en soit, le Vêda demeure comme un monument aryen antérieur à tout ce que les langues
occidentales nous ont laissé de. leurs anciens temps. Sans les racines €t les formes contenues dans la :lan^e des Hymnes, il est impossible de l'endre compte des faits les plus vulgaires des idiomes grecs, italiques, germaniques ; par leur secours au contraire, il est peu de mots au sens primitif desquels on ne puisse remonter, peu de formes dont on ne puisse trouver l'explication. La langue védique doit donc être considérée comme le point central où convergent toutes les philologies particulières. Les faits contemporains sont là pour démontrer qu'il en est ainsi : en effet la joMo/o^2*e comparée n'est devenue une science réelle, ayant sa méthode, ses principes, ses lois générales, ses -conclusions certaines, que du jour où l'étude déjà si féconde du sanscrit a été complétée par celle du Têda. Depuis lors , cette science , entrevue par Leibniz et essayée sans succès à diverses reprises durant un siècle, non-seulement s'est fondée d'une manière définitive , mais s'est élevée à une hauteur d'où elie peut embrasser d'un seul coup d'œii toutes les langues de la famille aryenne. En un mot la philologie comparée a son point d'appui et son point culminant dans le Vêda.
Le livre des Hymnes nous fait assister à la naissance et à la formation des premiers cultes et des premières doctrines religieuses de notre race. Ces cultes, ces doctrines se sont développées plus îard ^ans le pays du Gange ; mais dans le Yêda elles en
sont encore à leurs plus simples éléments. On ne peut même pas dire que sous leur forme védique elles appartiennent plus aux Indiens qu'aux autres branches de la famille aryenne. En effet ce qui constitue essentiellement la religion brahmanique, c'est la conception métiaphysïque de Brahme, principe neutre éternel et inactif, d'où procèdent les personnes divines qui furent nommées Brahmâ y Yûnu et Çiva. Or non-seulement cette irimûrti ou triade n'existe en aucune manière dans le Vêda, sous cette forme à la fois complexe et analytique que le panthéisme indien lui a donnée; mais ses principaux éléments n'y sont pas même nommés. Les noms de Brahmâ et de Çiva ne s'y rencontrent pas ; ce dernier, qui plus tard devint la puissance mystérieuse qui fait disparaître les êtres tour à tour, remplaça dans le panthéon des brahmanes le jRwf/ra védique ; or ici Rudra, dont le nom veut dire le Pleureur, n'est pas autre chose que le chef des Vents, le génie de la tempête gémissante. C'est un personnage symbolique d'une signification toute physique, comme la plupart des autres dieux du Vêda. Yisnii. le Pénétrant, réprésente la station supérieure du Soleil, le soleil de midi, dont les rayons percent tous les corps et en pénètrent la profondeur : « les sages, dit Méââtiii, (I, 35) observent la station supérieure de Tesww; leur œil est toujours tendu vers lé ciel » pour connaître l'heure du sacrifice. L'idée d'un créateur bu, pour mieux dire, d'un prôductéut* des
choses est encore flottante,; elle n'est point fixée dans le nom deBrahmâ, qui date des temps postérieurs; elle se partage entre plusieurs divinités que nous étudierons plus bas et qui se rapportent plus ou moins directement au soleil et au feu. Le mot brahman désigne la prière qui accompagne le sacrifice, et il ne semble pas avoir d'autre signification. Quant à la conception toute métaphysique d'un principe éternel et immuable, ou elle n'est pas dans le Vèda , ou bien elle ne fait que commencer à paraître et ne se présente pas avec un nom fixe et des caractères déterminés.
Le symbole et rien de plus, telle est la religion de la période védique. Les symboles de ces temps anciens ont rarement une valeur morale ; ils représentent , sous une forme humaine idéalisée , les forces qui engendrent les phénomènes naturels , soit ceux de la nature inanimée , comme le feu , la chaleur, la lumière, les mouvements de l'air et des astres, soit ceux de la vie dans les plantes et dans les animaux. Ils sont simples, par cela même qu'ils se rappoiient le plus souvent à un ordre de faits sensibles bien circonscrit ; ils sont clairs, parce que, n'étant pas fondés sur les conceptions mystiques d'une théologie profonde, mais sur l'observation vulgaire des phénomènes, ils se tiennent toujours le plus près possible des apparences et portent ainsi avec eux leur explication. 11 ne semble pas que, par yne arrière-pensée quelconque, les pre-
miers prêtres védiques aient rien voulu dérober aux assistants de rintelligençe et de l'interprétation des symboles : ces assistants , comme on le verra plus bas, étaient le plus souvent leurs fils, leurs femmes, leurs plus proches parents, quelquefois des hommes riches au nom desquels ils offraient le sacrifice; l'hymne devait, dans les conditions d'un culte si simple, être simple lui-même, aider l'intelligence par sa clarté et non la dominer par une obscurité mystérieuse, que le peu d'autorité du prêtre ne comportait pas. Quoi qu'il en soit, la symbohque du Vêda remporte ^de beaucoup en clarté sur toutes les mythologies des peuples aryens: ce qu'un hymne laisse indécis, un autre hymne l'explique; de sorte que le rapprochement des hymnes entre eux suffit presque toujours à l'interprétation complète des symboles.
Des symboles analogues à ceux des Aryas de l'Indus se trouvent à l'origine de tous les peuples de la famille, soit dans l'Avesta, soit chez les Grecs, les Italiens, les Germains, les Celtes ou les Scandinaves. Les noms des personnages divins n'y sont pas toujours les mêmes; mais les fonctions sont partagées entre eux à peu près de la même manière. Dans le Vêda, les noms de ces divinités ne sont au fond que des mots ordinaires de la langue, des épithètes désignant le dieu par quelqu'un de ses caractères dominants. On conçoit que d'autres mots, chez les autres peuples, aient été employés pour exprimer les mêmes
choses, et qu€ ainsi des divinités identiqiïes portent des noms divers. Toutefois pïùsièÙTs ^'entre elles, surtout les plus ànciehûes, otot conservé lès noms qu'elles iavaient en Asie avant le dépàtt des migrations ^i les ont portées vers roccidéht; et ces noms, consacrés et conservés par le culte, ont fini par perdre leur signification primitive et ont cessé d'être compris, tandis que la langue vulgaire subissait des transformations plus profondes. Il résulte de ces faits que les langues de l'Occident ne suffisent plus à en interpréter les symboles et qu'il faut remonter à la source primitive d'où ces langues et ces symboles sont également dérivés. Le Têda lui-même n'est pas cette source , puisque Ce n'est pas du Saptasindu, mais des régions du nord-ouest que les Âryas de l'OcCident sont venus. Mais comme le Vêda est à la fois la forme la plus antique que nous possédions de la langue commune, et le seul livre où les symboles se présentent dans toute leur clarté, il est évident que, pour les vieux cultes aryens aussi bien que pour les langues, le Vêda est le point de départ auquel l'étude doit aboutir. Et de plus, comme un travail semblable doit être fait pour chacune de ces antiques religions^ le livre des Hymnes est le centre où toutes les études particulières doi- Tènt se rencontrer.
De là naît une science, essayée dépuis loiigtemps, mais qui n'a trouvé sa voie définitive que depuis là publication du Vêda : celte science est là Mythblogie
comparée y dont \di Symbolique n'est qu'une partie et qui elle-même est de la plus haute importance poiir l'Histoire des Religions .
Les ïïymnës n'offrent qu'un tableau inachevé, une sorte d'esquisse des relations sociales chez les Aryas de rindus. Il paraît évident néanmoins qu'une organisation politique complète était encore inconnue chez eux : point de gouvernement central, soit démocratique, soit aristocratique, soit royal ; on ne cite pas dans le Vêda un seul prince ayant gouverné, même militairement , le Saptasinâu tout entier ; on n'en cite aucun, même local, ayant des ministres et exerçant son autorité par dés employés et des subalternes. Nulle administration, nul trésor public, nulle organisation judiciaire. Les Aryas semblent, çà et là, réunis en bourgades ; mais nulle part il n'est dit que ces réunions de familles fussent administrées par un conseil ou par un chef quelconque représentant la communauté. Le roi est un chef de guerre. Le nom de citoyen n'appartient pas à la langue du Vêda.
Les relations de famille sont au contraire fortement marquées dans le Vêda tout entier, dans les hymnes de toutes les époques. Ces relations sont celles qui se rencontrent à l' origine de tous les peuples aryens soit en Asie, soit en Euro^pe. Elles «'expriment chez eux tous également par les mêmes mots : mais ce qui rend à cet égard l'étude du Vèda particulièrement profitable, c'est que tous ces mots.
dont le sens est perdu dans nos langues occidentales, sont tirés de racines qui existent dans la langue des Hymnes et portent ainsi leur explication avec eux. Cette partie de la philologie comparée jette donc un grand jour sur l'état social de nos premiers aïeux et ajoute à l'histoire générale de la civilisation une page du plus haut intérêt.
A côté de la famille, déjà fortement organisée et tirant son unité des fonctions naturelles de chacun de ses membres, se montre une autre unité trèspuissante , celle de la race. Toutes ces familles, indépendantes les uiies des autres, se reconnaissent pour appartenir à une seule branche du genre humain ; tous ces hommes, qu'aucun lien politique ne réunit, se donnent également le nom d'Aryas. Ils se reconnaissent entre eux non -seulement à la communauté des croyances religieuses , des cérémonies et des traditions, mais à la couleur de leur peau, au fin dinet qui la couvre, aux traits de leur Yisage, au nez droit, à la taille dégagée, à l'expression de leur regard, à leur intelligence même, en un mot aux caractères physiques et moraux qui les distinguent de leurs ennemis. Cette reconnaissance de la race est l'un des traits caractéristiques des peuples aryens, particulièrement de ceux de l'Asie. L'idée de leur supériorité, fortifiée du sentiment religieux et justifiée plus tard par la science théologique, est devenue l'un des principes des constitutions sociales et politiques chez tous les Aryas
orientaux, et l'une des causes des tendances guerrières et conquérantes chez ceux de l'occident. Elle doit donc être étudiée avec un soin particulier sous sa forme primitive, dans le Vêda, par tous ceux qui s'occupent de l'histoire de la civihsalion.
La métaphysique s'est élevée dans l'Inde brahmanique à une hauteur qu'aucun autre peuple de la famille aryenne n'a dépassée, soit en Grèce, soit dans l'Occident. C'est ce que reconnaîtra tout esprit indépendant, préférant la vérité au système et ne reculant pas devant les clartés qui lui peuvent venir du dehors. Les Grecs, soit dans l'école d'Aristote, soit dans celle de Platon, qui procédait des anciennes doctrines des sages et surtout de l'enseignement pythagoricien, les Grecs ont égalé les Indiens par leur hardiesse philosophique , mais non dans la compréhension des grands problèmes du monde et de la nature humaine. Ou a lieu de penser, d'après leurs propres traditions , qu'à diverses époques , mais surtout au temps qui a précédé les guerres médiques, et plus tard dans Alexandrie, la science orientale ne fut pas étrangère au développement de l'esprit philosophique des peuples méditerranéens. On sait enfin que les modernes, sans exception, ont philosophé d'après les Grecs et reproduit, dans des conditions nouvelles, les systèmes que ces derniers nous avaient légués. Au contraire l'Inde brahmanique ne semble pas avoir rien reçu du dehors en matière de philosophie; car les grandes solutions
étaient données, les principaux systèmes étaient fondés à la fin de la période des Brâhmanas, qui fut, le moyen âge de cette contrée, c'est à diçedans un temps où l'esprit philosophique des Hellènes ne songeait nullement à se dégager des symboles religieux.
Or tout le mouvement philosophique de l'Inde procède du Vêda. Il y a donc eu, dans le monde aryen tout entier, pour ainsi dire un courant d'idées qui, traversant les conceptions originales de chaque peuple, s'y est mêlé presque sans cesse et y a laissé çà et là des traces profondes. La source d'où il est sorti est dans le livre des Hymnes. Cette source est primordiale et n'en suppose aucune autre au dessus d'elle : car en lisant ces poésies, préalablement rangées dans leur ordre de succession par la philologie et d'après les données nombreuses et variées qu'elles renferment, on assiste à la naissance de cette antique philosophie et à ses premiers progrès ; on voit se dégager peu à peu du symbole agrandi la notion pure et métaphysique qu'il renferme, comme on avait vu naître et se former le svmbole lui-même. Enfin l'on voit les grands problèmes posés tourna tour par des esprits supérieurs, qui s'émeuvent en 1q6 découvrant et se remplissent d'un enthousiasme vraiment philosophique en entrevoyant les premières solutions.
A ce titre, l'étude des Hymnes est d'un intérêt majeur pour les historiens de la philosophie.
La critique littéraire trouve dans le Vêda un sujet
grandiose , entièremen!: nouveau , proposé à ses méditations. Essentiellement différent de l'Ode et absolument étranger à. la poésie lyrique , l'Hymne est la première forme littéraire que la pensée poétique ait revêtue dans la race aryenne. Elle précède de beaucoup non-seulement l'Ode, mais l'Epopée ; elle est séparée de cette dernière par un intervalle de temps indéterminé, mais certainement très-long. En effet, contemporain des premières cérémonies du culte, l'Hymne précède toute constitution sociale et politique ; il précède donc ce moyen âge héroïque où l'Epopée prend ses sujets et puise ses inspirations. Les traditions relatives à l'Orphée des Grecs pouvaient déjà mettre les critiques modernes sur la voie de cette loi importante du développement littéraire chez les peuples aryens. Mais les anciens hymnes de la Grèce sont tous perdus ; ceux que les Alexandrins ont composés, et que le nom d' Oi^phïques semble rattacher aux antiques traditions, portent la marque évidente d'une influence védique et ne procèdent pas moins des doctrines orientales que des sanctuaires de la Grèce ; il n'y a à tirer de leur étude aucune lumière pour le problème dont nous parlons. La découverte du Vêda jette un jour tout nouveau et singulier sur les temps primitifs de la poésie, sur la nature de l'Hymne, sur les conditions où il s'est produit, sur ses rapports avec l'Epopée et avec les genres littéraires des temps postérieurs. Si l'on admet que la race des Aryas est la seule vrai^
— sèment littéraire de riiumanité , on doit observer aussi que le Vêda est Punique monument qu'elle possède de sa plus ancienne littérature, que ce monument est authentique , qu'il offre un grand nombre d'hymnes d'une variété et d'une richesse surprenantes, et qu'enfin il a été suivi d'une période explicative dont nous possédons les écrits , où les renseignements les plus précieux sur les traditions, les rhythmes, la langue, la grammaire même de ces hymnes , sont accumulés. Ces courtes indications suffisent pour montrer de quel intérêt l'étude du Vêda peut être pour l'histoire de la Littérature.
— Un grand fait domine les considérations renfermées dans ce chapitre : langue, religion, relations sociales, conceptions philosophiques, formes littéraires, tout est original et primitif dans le Vêda. Rien n'y est emprunté à une civilisation antérieure ou à des peuples étrangers. L'âge précédent, auquel se reportent souvent les auteurs des Hymnes , est tout aryen ; ces hymnes ne laissent supposer aucune tradition, aucune idée venue de loin ou simplement du dehors. Toute influence étrangère aux Aryas date des temps postérieurs, souvent même des temps historiques.
Ce fait, d'une importance majeure et d'une. haute portée, une fois constaté par la lecture des Hymnes, permet à l'esprit du lecteur moderne de se livrer avec une entière sécurité à l'étude approfondie de cet antique monument de nos ancêtres.