‹ Essai sur le Vêda [microform]uChapitre 4 sur 31 · LA LANGUE DU VÊDA ET LA PHILOLOGIE · texte numérisé non relu

LA LANGUE DU VÊDA ET LA PHILOLOGIE

L'étude comparative des langues est une science entièrement moderne, à laquelle ni les Grecs ni lés Latins n'avaient songé : ce n'est pas que les éléments leur manquassent, puisque la seule comparaison du latin et du grec pouvait faire naître dans leur esprit l'idée qu'une telle science était possible, et leur indiquer môme les traits généraux de la méthode à suivre. De plus les relations antiques et quotidiennes des Grecs avec beaucoup de peuples de l'Orient et de l'Occident aujourd'hui presque effacés, et plus tard la grande étendue de la domination romaine, qui touchait à des nations de langues très-diverses ou les comprenait même dans son sein, ces contacts nombreux et variée mettaient les anciens dans des conditions d'étude que nos philologues pourraient envier à juste titre. Pourtant quand on lit les grammairiens latins, on est étonné de la pauvreté de leur science philologique et de la fausseté des explications dont ils se contentent.

Le moyen-âge na rien fait non plus en ce sens. Les savants travaux de la renaissance ont porté principateraent sur l'interprétalion des anciens auteurs

que l'invasion de TEurope orientale par les Musulmans avait mis entre nos mains. Ce n'est que du jour où les peuples de l'Occident ont commencé à se mêler les uns aux autres et à étudier les langues de leurs voisins , que l'on a songé à les comparer entre elles et à tirer de cette comparaison une théorie. On peut attribuer aussi en partie la naissance de celte étude à l'influence exercée sur les esprits par la méthode d'observation et d'analyse , dont Bacon et Descartes venaient de poser les principes. Car c'est dans l'école cartésienne que naquit la philologie comparée, à la fin du dix-septième siècle et au commencement du siècle suivant. Leibniz fut le père de cette science, qui a mis un siècle à s'élaborer, et qui, entrant dans sa voie définitive à la tin du dix-huitième siècle, a pris depuis lors un accroissement comparable à celui de la physique ou de la chimie.

Dès le temps de Leibniz, on commença à constater d'une manière scientifique la filiation réelle des langues néolatines par rapport au latin et au grec ': l'on voyait en effet que le plus grand nombre des mots italiens, espagnols, portugais ou français, sont venus de mots identiques appartenant au latin; il suffisait de lire, dans une de ces langues, une page d'un livre quelconque et de chercher l'origine de chacun des mots qu'elle contenait, pour s'apercevoir que ces mots étaient essentiellement latins et souvent même très-semblables aux mots antiques d'où

ils étaient venus. Ainsi mort, muerto, morte trouvaient leur identique dans le latin mors; vie y vida,, vita, dans le latin vita. Les différences se montraient parfois aussi plus profondes; mais on pouvait suivre pas à pas dans les vieux auteurs les transformations successives que le mot latin avait subies pour devenir enfin le mot moderne : ainsi , par exemple, cité, ciudad, città s'éloignent davantage du mot latin civitas; l'article indéfini français on eût été rapporté à unus, si l'on n'avait retrouvé dans ses formes antérieures [om, hom) le latin homo d'où ii est venu véritablement. Ce travail étymologique s'étendant d'année en année, on vit s'établir solidement, malgré des erreurs de détail, cette proposition générale que les langues du midi de l'Europe sont nées du latin.

Mais les langues néolatines ne sont pas pures de tout mélange : le latin leur a fourni la plus grande partie de leurs mots, mais sans exclure entièrement toute influence étrangère. Non-seulement les langues de l'Espagne et de la Gaule, antérieures à la conquête romaine, ont laissé des représentants dans le français et dans les idiomes modernes de la péninsule ; mais l'aclion des peuples du nord s'est étendue sur la Gaule et sur l'Italie après les grandes invasions, et celle des Musulmans s'est fait sentir dans la péninsule ibérique. Cette influence se reconnait évidemment à un certain nombre de mots dont le primitif appartient à ces langues venues

du dehors et ne se trouve pas en latin : par exemple l'italien ôe/zc^a, l'espagnol venda,\e français bande, reproduisent exactement Fallemand band, qui ne se rencontre pas dans la langue latine. La proportion de ces mots, dans chacune des langues du midi de l'Europe , indique la mesure dans laquelle l'action des idiomes étrangers s'est fait sentir sur l'idiome préexistant.

Une étude toute semblable devait se faire, selon les fondateurs de la philologie, sur les langues des peuples du nord. Leibniz commença cette étude et traça la marche qu'elle devait suivre. On ne tarda pas à constater régulièrement l'indépendance dés langues germaniques par rapport à celles du midi ; car non-seulement les mots germaniques qui s'étaient glissés chez les néolatins, mais une foule d'autres encore, étaient reconnus pour appartenir en propre aux idiomes allemands et pour n'avoir existé à aucune époque connue dans la langue latine. Le même fait se remarquait aussi avec la plus grande netteté dans les autres langues du nord , comme celles des Slaves , des Scandinaves, des Lithuaniens . Et comme les langues néolatines avaient entre elles de grandes analogies, on reconnut qu'il en existait de même entre ces idiomes du nord.

Dès ce moment, dans la première moitié du dixhuitième siècle, on put distinguer des familles de langues. On en reconnut deux principales en Europe, celle du midi et celle du nord. L'on apercevait

déjà dans le gothique une ancienne forme des dialectes allemands, et l'on avait lieu dé croire que cet idiome avait été parlé dans la région la plus orientale de l'Europe. Mais on commettait en même temps cette erreur, qui aujourd'hui même n'a pas entièrement disparu, de croire le latin venu du grec, €t qu'ainsi, par l'intermédiaire des Romains, le grec avait été la souche des langues du midi. On était conduit h cette fausse opinion par ce fait, reconnu des Romains eux-mêmes , que la civilisation leur était venue de la Grèce ; et l'on confondait ainsi deux questions, celle de l'origine des langues et celle du développement littéraire et politique des nations.

Les différences des objets sont toujours les premiers faits que constate la science ; et quand l'analyse les a bien distingués, une synthèse vraiment scientifique les rapproche. La séparation des langues de l'Europe en deux familles primitivement indépendantes ne larda pas à paraître moins profonde qu'on ne l'avait crue d'abord. A mesure que l'analyse devenait plus exacte et plus sûre, on découvrait entre elles des analogies plus nombreuses ; des mots qui semblaient appartenir exclusivement au latin , étaient retrouvés dans l'allemand, avec des formes différentes dont on ne pouvait plus méconnaître l'identité primordiale. Ainsi dans le brother des Anglais et le^rw^/er des Allemands on reconnaissait le frater des Gréco-latins; de même ^our hii/id ,

canis et xuwv ; pour stem (angl. star), astrum {Stella) et àaTî9/>rpour kaiipt, caput et xsça}./?; et pour beaucoup d'autres mots. Ce qui frappa surtout les esprits fut que ces analogies portaient particulièrement sur les mots qui expriment les actes essentiels de l'homme, comme ceux de manger, de se tenir debout ou assis , les objets les plus communs , les relations naturelles de parenté , etc. D'année en année, le nombre des termes reconnus identiques dans les idiomes du nord et du midi allait grossissant ; et l'on ne tarda pas à en conclure légitimement que, dans un temps fort reculé, les peuples de l'Europe, aujourd'hui séparés, avaient du •vivre ensemble et parler un idiome commun, ou qu'enfin ils n'étaient eux-mêmes que des rameaux détachés d'un même tronc. En effet cette communauté d'expressions ne pouvait s'expliquer que de deux manières : ou bien la souche de ces peuples était la même, ou bien, appartenant à des races différentes, ils avaient porté leurs langues respectives les uns chez les autres. Or cette dernière hypothèse était contredite par les faits de l'histoire et par les traditions les plus anciennes de l'Europe.

Quelle que fût la vérité sur ce point et quelque solution que l'on donnât du problème, il est évident que le problème lui-même était posé et que la philologie comparée avait prispied dans l'ethnographie. A partir de ce jour il fut avéré que aucune question ne pouvait être résolue dans cette dernière science

sans le secours de l'élude comparée des langues, et que l'un des moyens les plus surs de remonter à l'origine d'un peuple et de reconnaître sa race, était d'analyser à fond sa langue et de la rapporter à sa famille naturelle. - ^' ^^st^-^p^-'^S p^t'* <=^<^ 4 ^--;'*^'^'

La géographie historique se trouvait également intéressée dans les solutions qui seraient données des problèmes philologiques. Car les migrations des peuples se reconnaissent aux traces de leur passage, laissées dans les langues des autres peuples et dans les pays qu'ils ont eux-mêmes parcourus. C'est ainsi que les Maures, qui ont entièrement disparu de l'Espagne, ont pourtant laissé des preuves évidentes de leur séjour dans cette contrée ; et c'est la langue espagnole qui les fournit. A la vérité quelques réserves doivent être faites : en effet les peuples commerçants, les navigateurs par exemple, rapportent ordinairement chez eux des mots qu'ils vont chercher dans différentes parties du monde et qui demeurent ensuite d'un usage commun dans leur pays. C'est un fait qui se peut constater non-seulement dans les langues modernes de l'Europe, mais aussi dans les langues anciennes, comme le latin, le grec et l'hébreu. Mais ces mots, introduits comme par hasard dans une langue, y demeurent isolés et n'y ont point de famille ; de plus ils y sont toujours en petit nombre, et souvent l'époque de leur apparition peut être fixée historiquement. Au contraire une grande proportion de mots étrangers et surtout

de formes étrangères, démontre une influence prolongée, générale, un mélange et par conséquent uin séjour.

Lors donc que deux peuples différents parlent deux langues profondément analogues, dans les-' quelles aucune influence étrangère ne se reconnaît, tout porte à croire qu'ils ont la même origine, que leurs ancêtres ont habité la même contrée et qu« certaines régions intermédiaires leur ont ser'vî d'étapes lorsqu'ils allaient de. leur berceau primitif à leur séjour actuel.

Le dix-huitième" siècle élucida ces vérités générales et les porta à un tel degré de clarté qu'elles devinrent des principes universellement admis dans la science. Appliquées aux peuples de l'Europe, elles permirent de poser nettement la question à leur égard, et, d'après les nombreuses et profondes ana^ logies de leurs langues, de demander enfin quels étaient leurs communs ancêtres et quel pays avait été leur berceau.

On remarqua de bonne heure que cette langue et -cette demeure primitives ne pouvaient être cherchées en Europe. Cette contrée en effet est habitée par des populations plus ou moins anciennes, mais dans le passé desquelles on peut remonter très-haut. Les unes sont venues en Occident à des époques historiques : telles sont plusieurs d'entre celles qui faisaient partie de la grande invasion ; les autres, établies dans le nord depuis plus longtemps, se

moiîtrent séparées des peuples du midi et inconnues d'eux dès rorigine des traditions gréco-italiques. Il est possible de passer en revue aujourd'hui même les diverses branches des familles septentrionales, de l'Océan à la mer Noire , et des familles fixées dans toutes les presqu'îles méridionales de l'Europe : et l'on ne voit pas, dans tout l'Occident, une seule vallée signalée par le plus faible indice pour avoir été le point de départ et le commun berceau de nos langues. Ajoutons que les traditions sont séparées. Celles des peuples du midi conduisent vers l'Orient asiatique d'une manière évidente; celles du nord nous y reportent également. Mais les unes et les autres, loin de converger vers un fleuve ou une montagne quelconque de l'est de l'Europe, semblent tendre vers l'Asie suivant des lignes parallèles constamment séparées par les chaînes centrales de notre continent. On peut même observer que la majeure partie des traditions grecques ont une forte inclinaison vers le sud, que quelques-unes se rattachent par la Phénicie à l'Asie, un très-petit nombre à l'Egypte et les plus importantes à la Crète et, par l'île de Carpathos (chemin des Cares), à l'Asie mineure. Celles du nord au contraire ne descendent jamais vers le raidi et ne nous reportent pas plus bas que le bassin du Danube. Le parallélisme existe donc véritablement. On conçoit que, dès le siècle dernier, on ait compris qu'il fallait chercher en Asie le séjour primitif et la langue mère des Occidentaux .

Les seules langues orientales dont on eût alors une connaissance quelque peu approfondie, étaient l'hébreu et l'arabe, langues analogues, toutes deux d'une haute antiquité, surtout la première, et que les traditions de la Bible rattachaient d'ailleurs aux langues de la Phénicie, de la Khaldée et de l'Assyrie. Sur ces dernières on n'avait que des données extrêmement insuffisantes. Mais la situation géographique des bassins de l'Euphrate et du Tigre semblait se trouver sur le chemin des traditions occidentales ; et c'était là aussi que l'on plaçait l'Eden , berceau premier du genre humain d'après la tradition mosaïque. Ces idées préconçues, empruntées à une doctrine étrangère à là science, portèrent un certain nombre de critiques à chercher chez les Sémites, et particulièrement dans l'hébreu, la langue asiatique indiquée par les traditions et par la philologie. Mais à cette époque les lois fondamentales de la science étaient déjà fixées : on savait reconnaître les racines des mots et leurs formes essentielles ; on savait quelles transformations, quelles permutations étaient possibles dans les éléments des mots pour qu'un idiome pût devenir un autre idiome. Quand on en vint à soumettre la solution préconçue à ces lois désormais invariables, on ne vit plus, dans cette hypothèse, qu'une tentative impossible de réduire à une unité factice des faits qui n'avaient entre eux aucun rapport. Les efforts qui furent faits pour ramener à l'hébreu le grec, le

latin et l'allemand, ne réussirent qu'à montrer d'une manière évidente la séparation des idiomes européens de ceux des Arabes ou des Hébreux. La classe des langues sémitiques fut dès lors reconnue pour être irréductible à l'autre, qui n'avait pas encore de nom, mais qui n'en était pas moins scientifiquement définie. La tentative avortée des hébraïsants avait toutefois séduit tant d'esprits et fait dans le public un si grand nombre d'adeptes, que les savants du dernier siècle crurent devoir user contre elle de toutes armes et la frapper même de ridicule. C'était le temps où l'on faisait venir equus à'alfana et Platon de Scaramouche. Ces étymologies d'un bas comique ne firent perdre à la science aucune partie de son autorité; elles ne retardèrent pas d'un jour ses progrès ; mais elles rendirent les philologues plus circonspects et les engagèrent à chercher l'origine des langues par les voies naturelles, et non au hasard, par des chemins qui ne pouvaient aboutir.

L'homme qui sur la fin du dix-huitième siècle fit le plus pour remettre dans la bonne route la philologie comparée, fut Volney. 11 vit dans le persan l'une des portes par lesquelles on pouvait pénétrer dans cet Orient, où l'on entrevoyait la solution du problème. Pénétré de cette idée qui ne manquait pas de justesse et que l'avenir devait féconder , Volney, las de persécutions, consacra une partie de sa vie à pousser en avant l'étude comparée^des langues et fut, depuis Leibniz, l'homme du dix-hui-

tième siècle qui fît le plus pour en ^développer la science. Ce n'est pas qu'il ait fait par liai-même de grandes découvertes; mais il compléta l'œuvre du siècle, qui avait été pour ainsi dire de déblayer le terrain en toutes choses et de le livrer net à ceux qui devaient y bâtir.

L'étude des langues en était à ce point où, la méthode étant à peu près définie , les problèmes posés et leurs conditions élucidées, on devait attendre du temps quelque fait nouveau, quelque découverte importante." Cette' découverte fut celle du sanscrit.

Les Anglais venaient de s'établir dans l'ïnde. Avec

cet esprit de suite et cette prévoyance de l'avenir qui

les caractérisent, ils comprirent que, s'ils voulaient

fonder dans cette contrée un établissement durable,

ils devaient d'abord s'enquérir des lois, des usages,

de la religion et des traditions du pays. Warren

Hastings, gouverneur au nom de la Compagnie des

Indes, entra le premier dans cette voie, en faisant

rédiger par onze brahmanes le livre qu'il intitula

Code of gentu laws; mais comme aucun de ses

compatriotes ne connaissait encore la langue des

brahmanes, l'ouvrage fut d'abord traduit en persan,

puis du persan en anglais et publié à Londres en

1776. Ce livre ne donnait aucun renseignement isur

la latigue des Hindous, soit anciens, soit moderniés ;

le prefiMipr qui porta son attention sur ce point %A

le doux et poétique William Jones. Cet esprit supé-

rieur, venu à Calcutta en 1783, comprit aussitôt qu'un grand avenir pouvait être réservé à l'étude de l'Inde. Il fonda la Société asiatique du Bengale, dont les Asiatics i^esearches ont tant fait pour introduire l'Europe dans la connaissance de l'Orient ; il mourut en 1794. La première triaduction directe du sanscrit fut celle de la B'agavad-gîtâ, publiée dans l'Inde par Willdns en 1785, et qui fut suivie de VHitôpadêcaenilSl et de Cakuntalâ en 1789. Ces ouvrages donnèrent aux savants européens les premières notions de l'Inde et de la langue sanscrite. Cole- ,brooke et Wilson les développèrent singulièrement, le premier par différents ouvrages de critique et d'exposition , le second par la publication d'une grammaire et d'un dictionnaire qui parut en 1819.

Frédéric Schlegel introduisit les études indiennes en Allemagne dès l'année 1808, tandis que Chézy le& inaugurait chez nous, les portait bientôt dans une chaire publique au Collège de France et préparait à l'Allemagne elle-même quelques-uns des savants les plus accrédités dont elle s'honore. Ce fut W. Schlegel et Bopp qui excitèrent dans leur pays cet élan vers les études orientales, qui a fait naître des indianistes et des philologues passionnés sur tous les points de son territoire.

Le sanscrit, c'est-à-dire la langue classique des brahmanes, fut l'objet principal des études philologiques durant le premier tiers du siècle où nous sommes. Son introduction en Europe produisit une

sensation facile à concevoir : en effet cette langue, prise en elle-même, portait des caractères d'antiquité que Pou ne pouvait méconnaître; sa simplicité, sa régularité, sa clarté, la plénitude de ses formes, frappaient tous les esprits. Rapprochée des langues de l'Occident, par ses formes et par ses racines à la fois, elle n'attestait pas une influence directe de l'Asie sur l'Europe comme celle de l'arabe sur l'espagnol ou du turk sur le grec moderne; mais c'était dans son fond qu'elle se montrait identique avec les langues du midi et avec celles du nord. Sa grammaire rendait compte d'un nombre surprenant de difficultés dans le grec et dans le latin ; ces deux langues, dont la haute antiquité était reconnue, semblaient n'être qu'un sanscrit modifié, amoindri, déformé. Or on admettait, ce qui est vrai en général, que les formes pleines précèdent historiquement les formes altérées ; on paraissait donc en droit de conclure que le sanscrit était cette langue mère des langues occidentales, que l'on cherchait depuis si longtemps ; et le grand problème philologique sembla résolu.

Plusieurs faits donnaient à cette hypothèse une valeur considérable. La tendance analytique de la science se trouvait satisfaite par la découverte d'une langue dans laquelle tous les éléments des mots ont une origine positive. Les racines de cette langue, depuis longtemps constatées par les philologues indiens, sont monosyllabiques; un petit nombre

d'entre elles n'avaient pas été ramenées à cette simplicité irréductible; mais, soumises aux procédés de la science européenne, elles s'y trouvaient réduites de jour en jour. Ces racines, au nombre d'environ 3,000, ont en sanscrit une signification déterminée et presque toujours physique, lors même que dans le discours elles en ont pris une figurée. Cela frappait d'autant plus les esprits que dans les plus anciennes langues de l'Europe un grand nombre de racines ne s'expliquent pas par elles-mêmes et n'y offrent que ce sens figuré ou dérivé, qui indique un passé plus ou moins long.

Enfin la littérature de l'Inde, dans ses grands ouvrages, dont le nombre grossissait chaque jour et grossit encore aujourd'hui, offrait un ensemble étonnant de traditions très-analogues à celles des Gréco- romains et des peuples du nord, traditions poétiques, sacrées, ethnologiques, souvent claires par elles-mêmes et projetant une lumière inattendue sur celles de TOccideut.

Il ne fallait pas tant de raisons pour amener les philologues à cette conclusion que l'Inde était le berceau des peuples occidentaux, le point de départ de leurs langues, de leurs traditions, de leurs anciennes croyances religieuses et de leurs institutions. Il ne restait plus qu'à rassembler les rameaux épars de ce grand arbre indo-européen et à le faire voir dans son unité. Un nombre très-grand de philologues se sont partagé cette tâche en Allemagne,

en Angleterre, en France, en Stfède même, en Danemark et généralement dans foutes les pairtiës de l'Europe : les uns s'occupant principalement des langues et en recherchant les anciens débris, les autres portant leur étude sur les traditions populaires, les réunissant, les interprétant d'après les données orientales. On ne se fait en général qu'une idée très-imparfaite de l'immensité du travail accompli en ce sens depuis l'apparition du sanscrit; des progrès de la science philologique; des horizons qu'elle a parcourus ou seulement ouverts ; des résultats théoriques ou pratiques auxquels elle est déjà parvenue.

L'attention, une fois appelée sur les langues indoeuropéennes, se porta naturellement aussi sur les autres idiomes : en est-il un seul, même d'une minime importance, qui ait totalement échappé à l'analyse? Le résultat de cette investigation universelle fut de partager scientifiquement les langues en autant de classes que leur nature l'exigeait, et de séparer d'une manière beaucoup plus profonde qu'auparavant les trois grandes familles de l'ancien monde, la famille mongole, la sémitique, et l'indoeuropéenne. Quant à la science elle-même, à la philologie comparée, elle existait dès lors avec ses lois fondamentales et ses propositions essentielles, tellement démontrées qu'elles ne laissaient plus l'ombre d'un doute.

Mais l'erreur fondamentale existait encore et ne

fait même aujourd'hui que commencer à se dissiper dans les esprits. Deux découvertes presque simultanées la firent disparaître : celle du zend et celle de la langue védique.

Anquetil Duperron avait donné en 1778 une traduction telle quelle de l'un des recueils sacrés de l'Inde, sous le nom d'Ezour-Vedam ; mais une traduction, même excellente, sans le texte, ne pouvait fournir aucune donnée positive à la philologie. Les travaux de Colebrooke avaient aussi appelé l'attention des savants sur les doctrines de l'Inde et fait entrevoir l'importance du Vêda. Ce ne fut cependant qu'en l'année 1833 que l'on vit quelque chose du texte des Hymnes par le spécimen en vingt-sept pages qu'en publia Rosen. Ce court extrait suffit à modifier les conclusions précédemment acceptées et à faire soupçonner une période littéraire antérieure à celle des épopées indiennes, et un idiome plus antique, auquel on donna le nom à^ ancien sanscrit . La même année parut, après plusieurs articles insérés dans le Journal asiatique, le Commentaire sur le Yaçna par Eugène Burnouf.

Anquetil Duperron le premier avait fait dans l'Inde la conquête des livres de Zoroastre. Il en avait donné une traduction française, faite avec le secours des Parsis. Le texte fut déposé à la Bibliothèque du Roi, avec une traduction sanscrite par Nériosengh. L'œuvre d' Anquetil, qui n'avait pu être qu'imparfaite, appelait une vérification : celle-ci était devenue

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possible, parce que l'on avait en Europe la connaissance du sanscrit et que l'on possédait Tinter-^ prétation de Nériosengh. Mais ce qui rendit les résultats plus sûrs et éleva cette étude à la hauteur d'une découverte, ce fut l'application qu'elle exigea des lois et des principes de la philologie comparée. Par là, en effet, fut restituée, selon sa grammaire et son lexique, la langue zende, sur laquelle des erreurs capitales avaient cours. On vit d'une part qu'elle était indépendante du sanscrit et qu'elle avait avec lui les plus étroites affinités ; de l'autre que, venue de la même origine que lui, elle ne lui était point postérieure selon le temps. Les rapprochements perpétuels du zend avec les langues européennes, et les secours que celles -ci fournirent pour l'interprétation du Yaçna, établirent de même l'indépendance de ces langues par rapport aux idiomes de rinde et de la Perse, et firent Yoir que le celte, l'allemand, le slave, le latin, le grec, le zend et le sanscrit, sont des branches issues d'un tronc commun, mais qui ne tiennent l'une à l'autre que par ce tronc. Cette indépendance réciproque des idiomes indo-européens était confirmée par l'antagonisme évident du mazdéisme de Zoroastre et du brahmanisme des Indiens. En même temps l'Avesta indiquait, par les mots Çugda et Bâgâi (Sogdiane et Bactriane) et par les traditions qui s'y rattachent, dans quelle direction l'on devait chercher le pays d'où les Iraniens sont originaires.

j^ç§ derniers éclaircissements ne potryaieut plii^ être attendus que du Vêda lui-même el surtout du Rig-Vêda, le plus ancien des quatre recueils sacrés des Hindus. Le premier dstaka fut publié par Rosen ei> 1838; deux traductions complètes parurent sir multanément à Londres et à Paris de 1848 à 1851, l'une en français par M. Langlois, l'autre en anglais par Wilson ; le texte a\ecle commentaire de Sâyamâéarya YÎent d'être livré au public par les soinç de M. Max Muller aux frais de la Société asiatique de Londres.

La lecture du Rig-Yêda fit connaître un nombre considérable de faits ignorés ou seulement entreviis. On constata que le nom primitif de toute la race indo-européenne était celui à^Aryas; que les traditions du Vêda n'appartiennent pas aux régions du Gange mais à celles de l'Indus, et qu'elles se rattachent elles-mêmes, par des faits plus antiques, à une contrée située au nord-ouest de l'Indus par delà les grands monts d'oii ses eaux descendent. Cette contrée n'est autre que celle de l'Oxus et du Yaxarte, au delà de laquelle ni les traditions du Vêda, ni celles de l'Avesta ne signalent plus rien.

. Depuis que nous sommes en possession de ces grands ouvrages de l'Orient, la science philologique semble arrivée, quant aux langues de la famille aryenne, à ce centre primitif, à ce point de dépak des populations qui les ont parlées. Cette idée, que chaque découverte nouvelle vient chaque jour véri-

fier, sert elle-même de guide aux recherches philologiques particulières. En effet, les études qui ont pour objet quelqu'un des idiomes aryens, soit anciens, soit modernes; les chronologies spéciales; les traditions locales de l'Asie moyenne et de l'Europe, convergent désormais vers ce centre oxien et se coordonnent régulièrement autour de lui.

D'ailleurs les nombreux savants qui s'adonnent à ces recherches, ne vont plus comme jadis à l'aventure, fondant des inductions spécieuses sur des analogies extérieures et fortuites, que la science sérieuse ne peut admettre. Les grands travaux de ces derniers temps n'ont pu aboutir qu'à la condition d'être dirigés suivant une méthode rigoureuse : cette méthode à son tour s'est dégagée des applications qu'on venait d'en faire ; de sorte que désormais la philologie peut connaître la valeur de ses affirmations, distinguer les résultats définitifs de ceux qui ne sont point encore démontrés, et, dans ces derniers, reconnaître le degré d'hypothèse que peut renfermer chacun d'eux.

Cette méthode n'est point une nouveauté ; elle n'est pas propre à la philologie ; c'est la méthode commune de toutes les sciences d'observation. Elle ne s'engage dans une induction qu'après avoir soumis les faits à l'analyse, les avoir comparés dans leurs éléments les plus intimes, et les avoir classés selon leurs ressemblances et leurs différences. Cette méthode est donc celle de l'histoire naturelle, et

ses inductions n'ont pas moins de valeur que celles de la physiologie. On peut même concevoir qu'elles en aient souvent une plus grande ; car la solidité des inductions croît avec la précision des analyses ; et l'analyse n'est jamais aussi exacte que quand elle peut atteindre les derniers éléments des objets* Or, ni les organes en anatomie, ni les corps en chimie, ni les phénomènes de la physique, qui contiennent toujours l'infini, ne peuvent être ramenés avec certitude par l'observation à leurs plus simples éléments. lien est autrement dans l'étude des langues. Quand on a reconnu dans les mots les racines, les suffixes, les terminaisons et les autres parties que distinguent les grammaires et les dictionnaires, on doit encore décomposer chacune de ces parties des mots et faire une étude particulière de chacune des lettres dont elles se composent. Les lettres sont les derniers éléments du langage, lesquels ne peuvent être réduits à d'autres plus simples qu'eux-mêmes : à moins que dans l'articulation de chaque lettre on ne distingue encore les divers mouvements organiques qui concourent à en produire l'émission. Or, ces mouvements eux-mêmes, la philologie en tient compte dans le classement qu'elle fait des lettres en diverses catégories et dans la correspondance qu'elle reconnaît entre elles d'une langue à l'autre. Ge premier travail met au jour les lois relatives aux lettres ou lois organiques, qui sont le fondement de la philologie.

; L'application de Faiiâlyse à Tétùde des langues Théduit à des proportions beaucoup plus petites le matériel dont elles se composent ; car on ne tarde pas à réconnaître que, comparés selon leurs racines et leurs autres parties, les mots d'une langue Se rangent par familles naturelles; et que ces familles. Une fois formées, ne diffèrent en somme que par les racines et par leur significationradicale; les suffixes, les préfixes et les formes grammaticales demeurent les mêmes et toujours en assez petit nombre dans une langue donnée. Par la comparaison des parties homologues entre les différentes familles de mots dans une même langue, on arrive à connaître et à formuler les lois de dérivation des mots dans cette langue. De sorte qu'un mot quelconque étant donné, l'on peut, par l'application de ces lois, reconnaître la racine d'où il dérive, et énoncer cette ïâcine lors nàême qu'elle n'a pour représentant daiis la langue que ce seul mot.

Quand pi usieurs langues écrites ont subi Ce long travail d'analyse, de comparaison et de classification dès mots et de leurs éléiidents, là scîérice procède à la Comparaison des langues entre elles. Ce nouveau travail ne doit p^s être moins analytique ^ue le jrïemièr. La philologie èfl «ifFet est coffiiùe î'ârialotaië, laquelle ne peut arrivét' à dés féfeuHàts Cettôihs qu€ si les râpprochemëtlts qu'elle établit etitfè iës âtiimaùx ou lés plantes s'éténdèfit jusqu'à leurs plus faibles parties. Le philologue doit donc cbha^

parer a\ânt tout les alphabets et, en se fondant sur des analogies évidentes, établir la correspondance des lettres d'une langue à l'autre. Il s'aperçoit bientôt que les alphabets ne sont qu'une expression des langues elles-mêmes, ou, comme on dirait en matbématiques, une fonction; et que deux peuples très-Yoisins l'un de l'autre et parlant deux langues très-semblables, peuvent avoir eu des besoins organiques notablement différents. Cette diversité, passant dans les alphabets, établit alors une correspondance inattendue et pourtant certaine entre des lettres qui semblaient au premier abord fort éloignées l'une de l'autre. Ainsi 1'^ sanscrit est reconnu pour correspondre le plus souvent à Vh zend et à V esprit rude ou même doux des Grecs, tandis qu'il se retrouve intégralement en latin et dans les dialectes germaniques. Le ç sanscrit répond le plus souvent au ^ des Latins et au x des Grecs et devient souvent h dans le nord de l'Europe. Le / sanscrit répond soit au ç soit au ;2 du zend et du grec et au^ des Latins. Des rapprochements de ce genre, portant sur un grand nombre de mots évidemment identiques dans les deux langues que l'on compare, pet^ mettent d'établir avec certitude la correspondance de leurs alphabets. Et quand elle est reconnue, le philologues né doit plus s'en départir dans les analém gi0s f u'il établit entre des termes d'uiti^ identité moinô^ évidente. L'crïMi <ïê ces pTîncipes si sinapicà avait introduit dans la SÊiêûce utï graird nombre â«

fausses étymologies dont plusieurs ont cours aujourd'hui même dans l'enseignement classique. L'application rigoureuse de la méthode peut seule les faire disparaître.

C'est par elle aussi que l'on reconnaît dans une langue les transformations successives des mots et le développement pour ainsi dire chronologique des racines, et que l'on constate l'indépendance de deux langues entre elles ou la dérivation de l'une par rapport à l'autre. En effet, les formes altérées peuvent provenir soit de ce qu'une langue a vécu un temps assez long pour subir en elle-même de tels changements ; soit de ce qu'elle est toute entière dérivée d'une autre, qui, dans ce cas, présente ces mêmes formes dans un plus haut degré de pureté. Quand l'histoire atteste qu'un peuple a renoncé à sa langue pour adopter celle d'un autre peuple, qu'il a lui-même transformée en se l'appropriant, la philologie n'a plus qu'à constater les lois suivant ' lesquelles cette transformation s'est opérée. Tel est le cas des langues néolatines par rapport au latin, abstraction faite de ce qu'elles ont gardé des idiomes barbares ou emprunté à des idiomes étrangers. Mais quand l'histoire manque, les procédés scientifiques tendent à découvrir les faits inconnus et non pas seulement à. donner l'explication de faits avérés. C'est donc seulement de nos jours que l'on a pu établir avec certitude l'indépendance du latin par rapport au greci et celle de toutes les langues del'Euriope

ancienne ou moderne, aussi bien que du zend, par rapport au sanscrit. Et pendant que l'origine de ce dernier était retrouvée dans le Vêda, l'on arrivait à cette conclusion générale scientifiquement établie, que le védique et toutes ces autres langues proviennent à titres égaux d'un idiome central primitif, parlé dans les régions de l'Oxus. En effet, on vit que les dialectes germaniques sont issus du gothique le plus ancien; que le grec et le latin, à peu près contemporains l'un de l'autre, dérivent également du pélasge, originaire de l'Asie moyenne ; que le persan vient du perse, mêlé de nombreux éléments sémitiques, le perse du zend, le zend de la langue oxienne primitive ; et que ce même tronc oxien a poussé vers le sud-est un puissant rameau qui, s'étendant d'abord dans les vallées de l'Indus où il a produit le Yêda, n'a eu son complet épanouissement que dans les vallées du Gange et dans le sud de la presqu'île indienne; là seulement il a engendré le sanscrit ou la langue savante des brahmanes, le prâcrit ou la langue populaire de l'Inde, et, dans des temps plus modernes, le pâli, l'hindoui, l'hindoustàni et les autres dialectes plus ou moins impurs de nos jours.

Une dernière question reste encore à résoudre, que la science n'a pour ainsi dire fait qu'effleurer : quelle était cette langue oxienne? En reste- t-il quelque débris ? N'est-ce pas le védique lui-même?

N0115 ne résoudrons point ce problème. Nous

observerons seulement que. si le védique était cette langue primitive, il faudrait admettre que le zend, le grec, le latin, le celte, le gothique, le lithuanien, et les autres idiomes les plus anciens, ont tiré du védique tous leurs éléments et doivent trouver dans le Vêda leur explication. C'est ce qu'il serait bien difficile d'admettre, au point où la science est parvenue. Toutefois nous croyons que l'on peut démontrer Fantériorité du Vêda par rapport au livre de Zoroastre; mais cela même ne prouverait pas que le zend fût postérieur au védique, ni que ce dernier ftit devenu avant l'autre une langue originale et séparée du tronc commun. Tout ce que l'on en j^ôurrait conclure serait que parmi les idiomes aryens de l'Asie, le védique est celui dont nous ^ssédons les plus anciens monuments.

Le problème ainsi posé s'agrandit aussitôt et embrasse également les anciens idiomes de l'Europe : en effet leur indépendance réciproque une fois reconnue aittsl que leur fraternité aveu le zend et le sanscrit, &à fmi se demander pour chacun d'eux s'il n'est pas k iottâe la plus antique de la langue primitive. Déjà (|&élquès savants considèrent les idiomes de l'Europe comme ayant été séparés de la souche comînuûeataial Gfttx de r Asie, ièt l'on s'appuie sur cette rai^Qn tjuHls s'Môigaéût davantage des formes origiftales. Maife âotts âvôBs cèservé que réiolgÉièmètt géogrâpïii<ï«ê ôl l'état de barbarie peuvent prodtiire d»fl& vmlÉÉ" gaê ûes àit^kiïms plus pîùfôMèB <|Ue n'étt pi*cwïflit

Factiôû dti têinps : ainsi le latin s'est beaucoup plus transformé en quelques siècles pour devenir ritalien> reàpagnôl et le français, que Thellénique en tin temps beaucoup plus long pour devenir le roialaïqùè, qui n'en diffère que très-peu. D'ailleurs l'antagonisme des Aryas et des Dasyus dans le Sàptasindu et, bientôt après, la forte constitution brahmanique furent pour la langue des causes puissantes de conservation, dont la littérature sanscrite, par sa longue durée, nous montre bien les efTets. Or ces causes n'existaient pas en Occident. Enfin rien n'indique que la langue primitive ait dû se mieux conserver dans les vallées de l'Oxus que dans les pays où les premières migrations aryennes allèrent s'établir. S'il y a eu dans le sud-est et dans l'Iran des causes de conservation qui n'existaient pas ailleurs, même dans la Bactriane et la Sogdiane, la langue primitive a dû s'altérer plus vite partout ailleurs que dans l'Iran et dans l'Inde.

Nous ne prétendons point résoudre ici ce grave problème : ce que nous en disons n'a d'autre but que de montrer quelle importance a prise le Vêda dans là science comparée des langues.

H nous teste à signaler quelques-unes des applications de cette sciericeei à montrer qu'à cet égard oii peut beaucoup espérer dé l'étude approfondie du Vêdâ. Pôtir étudier méthodiqué'ment une latigUé, il fàùi àp]pi?èndré la ëigtiificàtïon dès racines, la vâ^ lèùt des suffixes, dés pi-éfi'xës, dès flexions et dès.

autres éléments des mots. Avec ces données de l'analyse, on connaît le matériel de la langue. Lorsque l'on passe ensuite de cette langue à une autre de la même famille, on doit se préoccuper avant tout de la correspondance des deux alphabets; et quand on la possède, on ne tarde pas à reconnaître que cette langue est identique à l'autre dans son fond et dans beaucoup de ses formes; si ce n'est qu'elle présente ordinairement certaines racines que la première ne renferme pas, et qu'il lui en manque d'autres que l'on avait trouvées dans la première. Tel est le grec par rapport au latin, le sanscrit par rapport à l'allemand. Or plus les formes de la première langue seront pleines et primitives, et encore plus seront nombreuses et significatives ses racines, moins on aura de faits nouveaux à constater dans l'autre langue. Et s'il y avait une parité complète entre ces deux idiomes, la connaissance de l'un équivaudrait à celle des deux à la fois ; le travail de l'apprentissage serait diminué de moitié. Tel est le cas du zend par rapport à la langue védique : cette dernière en effet est, dans toute la famille aryenne, l'idiome le plus riche en racines, celui dont les formes sont les plus pleines et dans lequel les éléments des mots ont leur signification la plus claire et la plus complète. Il en résulte que celui qui connaît scientifiquement la langue du Vèda peut, a,vec un travail beaucoup moindre, apprendre une autre langue, quelle qu'elle soit, ; de la famille aryenne. Mais

l'inverse n'a pas lieu, quoique les éléments de ces autres idiomes se retrouvent dans le Vêda: parce que une forme altérée ne rend pas compte de la forme originale, et que, quand on en vient à celleci, elle exige pour elle seule un travail complet d'analyse.

La connaissance du sens primitif et fondamental des mots nous permet de pénétrer plus avant dans l'intelligence des anciens écrits. En effet les grammaires et les lexiques, né se produisant le plus souvent qu'à une époque avancée de la civilisation, rendent l'état actuel de la langue et non ses états antérieurs, ni surtout son état ancien et primitif. Or, quand une langue a longtemps vécu, non-seulement la valeur des mots a changé, mais, les formes se modifiant, on en vient à confondre les racines les unes avec les autres et à donner à certains mots une signification qui appartenait à d'autres. C'est ainsi que les Latins et les Grecs, ayant emprunté à la langue aryenne primitive les racines pa et pi des mots patir maître et pitar père, en ont fait un seul mot à double signification, Ttax-hp, pater; et quand lés lexiques les ont consignés, on n'a plus vu en eux que le sens ampère qui avait prévalu ; on a donc traduit les mots divûm pater y tzocvhp ob'^pm xs. Qztùv te, par père des dieux et des hommes, sans songer que Zsuç, Jupiter, n'a guère d'enfants sur l'Olympe, et que, dans la tradition, non-seulement il n'a pas fait les hommes, mais il a voulu les détruire et c'est

Prométhée qui les a sauvés eomme c'est lui qui les avait modelés jadis. Quand on tvdiàmi Dïespiter par père du jour, on commet u ne dQu])le erreur, puisque aucune tradition n'attribue à Jupiter ce rôle qui est celui de Phébus : l'éxpressiou identique dans Ife Vêda, divôpatir, signifie maître du ciel; elle ne re^. présente point Indra comme auteur de la lumière, rôle qui appartient en propre à Savitri ou Sûrya (Soleil), mais comme gouvernant dans la régioa éthérée {diva, GulaXin divum). Des rectifications de ce genre dans la traduction des anciennes formules des langues et dans l'intelligence des anciens auteurs, sont un résultat fréquent des études philologiques. L'on conçoit aisément qu'après des travaux approfondis et méthodiques où les lois de la science sont prises pour guides, un grand nombre de passages d'auteurs anciens se présentent sous un jour tout nouveau. Ajoutons que la signification pittoresque des racines s'efface à mesure que les langues vieillissent ; lire les écrits les plus anciens en ne voyant dans les mots que le sens moderne souvent amoindri ou dérivé, c'est ôter à ces écrits la couleur qu'ils avaient, lorsqu'ils furent composés dans une langue jeune avec des racines vraiment significatives. Comment retrouver cette valeur antique des mots, si l'on ne remonte aux idiomes qui l'ont conservée dans sa plénitude originale? C'est donc là un des résultats littérairement les plus féconds de l'étude comparée des langues, étude dont le Vêda est devenu le centre.

Voici la preuve de ce que nous aYançons. Un antique monument dont les doctrines ont animé l'une des plus grandes civilisations de PAsie, TAvesta, était venu jusqu'à nous, traduit avec. les ressources actuelles de la science des Orientaux. Quand on a voulu appliquer à son étude les nouvelles données de la philologie occidentale, on s'est aperçu que les mobeds avaient perdu le sens de leurs propres livres sacrés, que le plus grand nombre des mots zends devaient s'interpréter au moyen du dictionnaire sanscrit, et que plusieurs ne trouvaient leur explication que dans le Yêda. Le védique, dont pourtant on ne possédait alors qu'un spécimen , servit donc à traduire avec exactitude un livre écrit dans une autre langue et qui, sans le secours de la philologie comparée, fût demeuré à jamais mal compris.

On peut aller plus loin. Quand les inscriptions de Persépolis parurent sous les yeux des Européens, on n'en connaissait lii la langue, ni l'écriture. Si cette dernière eût représenté une langue connue, les inscriptions eussent été plus promptement déchiffrées parles procédés ordinaires de la lecture en pareil cas. Si au contraire l'écriture eût été connue, mais non la langue, on eût été dans les conditions où l'on se trouva en face des tables eugubines^ et l'application régulière de la philologie comparée eût fini par donner le sens des mots. Mais le problème se compliquait d'une double ignorance. Néanmoins, en rapprochant les circonstances extérieures on eut

lieu de penser que les écritures de Persépolis représentaient une langue aryenne, et l'on tenta de leur appliquer les lois philologiques relatives à ces langues et particulièrement au zend et au sanscrit. La tentative, comme on le sait, réussit pleinement ; les inscriptions furent lues et comprises à la fois ; elles devinrent aussitôt un monument historique de la plus haute importance, confirmant Hérodote et donnant des notions intéressantes sur la langue jDerse au temps des rois Achéménides.

La philologie comparée a pris, depuis la découverte du zend et du védique, une place considérable dans l'ethnographie. En effet les lois philologiques ne sont pas moins applicables aux noms propres qu'aux mots ordinaires des langues : on peut même remarquer que les noms propres se conservent mieux que les noms communs, parce que rien ne peut remplacer les premiers et que les autres peuvent avoiriles équivalents ou des synonymes. Aussi voyons-nous chez nous-mêmes les rivières, les montagnes, les villes et les villages, un nombre presque infini de personnes, désignés par des noms propres qui n'ont aucune signification dans la langue française. Beaucoup de ces noms existaient en Gaule avant la grande invasion ; un assez grand nombre y furent trouvés déjà par les Romains et par les Grecs, et remontent par conséquent à une époque antérieure à toute histoire. D'où viennent ces noms? A quelles familles de langues appartiennent-ils? Quels

peuples les ont introduits en Gaule, et d'où venaient ces peuples? Ces questions peuvent et doivent être posées pour tout pays, puisqu'il n'est pas vraisemblable qu'un nom donné à un homme ou à un lieu n'ait été primitivement qu'un assemblage de lettres dépourvu de toute signification. Or, en étudiant méthodiquement les langues aryennes, on ne tarde pas à s'apercevoir que toutes celles de l'Occident, ou à peu près, sans en excepter le latin ni le grec, renferment un grand nombre de noms propres, qui ne peuvent s'expliquer par l'idiome du peuple qui les emploie aujourd'hui ou qui les a employés jadis. Ces mots témoignent ou d'une invasion étrangèi^e ou d'un séjour prolongé d'une antique migration dans le pays. Le sanscrit est, de toutes les langues anciennes, celle qui renferme le moins de noms propres inexplicables pour le sanscrit même ; et cependant il en renferme aussi quelques-uns, et c'est dans le Vêda qu'il en faut chercher l'interprétation. Ceux de l'Avesta que le zend n'explique pas trouvent aussi dans les Hymnes leurs racines plus ou moins altérées par les Iraniens. De sorte que le védique est entre toutes les langues aryennes celle qui nous offre Je plus de secours pour les recherches ethnographiques- On voit qu'en même temps se dévoile à nos yeux une antique géographie, répondant à une époque de beaucoup antérieure à l'histoire et attestant les migrations pripaitives des Aryas. Car si les noms d'hommes se rapportent surtout à l'histoire com-

parée des familles humaines, les noms attachés aux lieux sont des témoins irrécusables des étapes qu'elles ont parcourues.

L'étude des noms des dieux et des mots par lesquels les peuples ont daigné les objets du culte -et les concepts sacrés de leur esprit, est un des fondements les plus solides de la mythologie comparée et de l'histoire primitive des religions. Parmi ces noms il en est qui ont passé tout faits au berceau de la race dans les contrées occupées par elle postérieurement. Tel est le sôma , qui est chez les Indiens, comme le kaoma des Mêdo-perses , la liqueur du sacripce ; Asura, qui est devenu VA/iura de Zoroastre ; Varuna, Voùpc/Vog des Grecs; les Ganâarvas, qui sont les Centaures; Sùrya qui est le Soleil {Sirius) des Latins. Mais le plus souvent les noms sont différents d'un peuple à l'autre ; la signification seule est la même : fait intéressant à plus d'un titre ; car il prouve qu'un fonds mythologique existait dans le centre oxien avant le départ des migrations d'Europe et d'Asie, et que, si les idées religieuses commençaient à se dessiner sur ce fond, beaucoup d'entre elles n'avaient pourtant pas encore reçu une forme définitive ni un nom déterminé. Nous voyons en effet dans les Hymnes qu'un très-petit nombre de personnages divins ont un nom propre exclusif, et que le plus souvent les termes par lesquels on les désigne sont des mots appartenant à la langue du discours. Au contraire dans les diverses religions aryennes d'Eu-

rope et d'Asie, chaque divinité a son nom, comme elle a son domaine, ses attributs et son culte : ce n'est qu'en remontant aux temps les plus anciens des mythologies, que les formes et les notions arrêtées s'effacent, pour faire place à des conceptions indéeises qui Jes rapprochent de l'époque du Vêda.

Ce genre d'études, quand on le pousse assez a\ant mais sans jamais perdre de T?ue les principes de la science comparative des langues non plus que ceux de la critique, conduit à une sorte de symbolique universelle ou de mythologie comparée, qui est aussi importante pour les mythologies particulières que l'est la philologie comparée pour l'étude d'une langue quelconque, et la physiologie comparée pour l'étude anatomique de quelque animal que ce puisse être. L'étendue des recueils védiques et de leurs commentaires, leur antiquité, leur authenticité, ce fait notable que c'est le seul livre qui nous soit parvenu de ces temps reculés, donnent au Vêda l^ première place dan$ les recherches mythologiques et font qu'il en est pour ainsi dire le centre et la base. Ce qui ajoute encore à l'importance de ce livre, c'est la clarté de ses mythes, où l'interprétation est presque toujours à côté du symbole : il en résulte que beaucoup de conceptions analogues des autres mythologies aryennes, soit en Orient, soit en Occident, inintelligibles tant qu'elles ont été isolées, se sont éclairées d'un jour subit et ont repris tout leur sens quand on les a retrouvées dans le Yêda.

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