DE LA POÉSIE DU VËDA
Dans les hymnes du Vêda, comme dans toutes les compositions de la race aryenne, on peut distinguer la forme poétique et le fond qu'elle recouvre : nous étudierons successivement ces deux choses.
Le fond poétique du Vêda est descriptif, idéal, peu moraliste, pratique néanmoins et mêlé aux actes de la vie ; enfin il est métaphysique dans une certaine mesure et selon certaines conditions que nous examinerons plus loin. De l'étude que nous allons faire il ressortira, croyons-nous, d'une manière évidente, que les Hymnes, envisagés dans leur fond, sont classiques au même titre que les œuvres poétiques de la. Grèce. Les personnes qui connaissent les chants des peuples sémitiques, contenus principalement dans la Bible, reconnaîtront qu'une différence profonde et une sorte de contraste les séparent de ceux des peuples aryens, qui, par ce côté comme
par tant d'autres, se rattachent directement à notre famille européenne.
Le caractère descriptif est un de ceux qui se remarquent d'abord dans les Hymnes. Or il y a deux manières principales de décrire les choses. Premièrement on peut les imiter en prenant pour modèle l'objet individuel ; on en exprime alors les caractères que la simple observation reconnaît, qui frappent le plus les sens, qui émeuvent le plus directement la passion, qui sont le plus mêlés à la réalité et par conséquent les plus changeants et les moins durables. Ce genre de description représente l'objet tout entier, moins dans son ensemble que dans ses parties ; la description est une peinture finie, dont aucun détail n'a été négligé ; elle est longue, souvent diffuse, interminable. Lue à quelques années de distance, elle est obscure, difficile à comprendre ; après quelques siècles, elle est inintelligible. En effet le plus grand nombre des détails sur lesquels elle s'est appesantie, ont disparu pour ne se reproduire peutêtre jamais, du moins dsins des circonstances semblables : car l'individuel est accidentel et passager. Une telle description ne tarde donc pas à être fausse dans le plus grand nombre de ses parties; elle ne constitue pas une œuvre d'art; elle est destinée à périr comme les choses mêmes dont elle est la représentation. L'art classique a procédé d'une toute autre manière. Ses tableaux représentent la nature dans ce qu'elle a d'essentiel et de général ; ils ne
naissent point d'une première et simple vue, mais d'une suite d'obserYations qui, s'ajoutant les unes aux autres, éliminent en quelque sorte ce qu'il y a d'individuel et de variable dans les objets. Cet art procède moins par les différences que par les ressemblances des choses ; et comme le fonds commun des objets naturels est ce qu'il y a en eux de persistant, les descriptions qui le représentent ont ellesmêmes une vérité durable. En même temps ces descriptions sont courtes ; ces tableaux sont crayonnés à grands traits avec cette hardiesse que donne la possession de la vérité. S' adressant à l'intelligence, ils renferment une réalité supérieure que l'esprit saisit et qui, négligeant les sens, les éblouit et les étonne, mais ne lés flatte jamais.
Il n'y a dans tout le Vêda aucune description du premier genre ; les auteurs des Hymnes n'ont point été réalistes. Les tableaux de la nature y sont nombreux et variés ; il est peu d'hymnes de quelque importance qui n'en renferme quelques-uns : et partout la nature est reproduite dans ce qu'elle a de plus essentiel, sans détails, sans diffusion, sans longueurs; quelques traits rapides, une couleur forte et vraie placent devant l'esprit une grande et frappante image. Tracées il y a plusieurs mille ans, dans un pays situé à plusieurs milliers de lieues, ces images sont d'une vérité si complète que rien en elles ne nous choque, rien ne nous semble inventé à plaisir. — - Le prêtre s'est éveillé avant le jour ; entouré de
sa famille il s'est rendu au lieu du sacrifice; il a pré^ paré la cérémonie ; le feu s'allume au frottement dès deux pièces de bois. Cependant le soleil ne tardera pas à paraître ; déjà les premières lueurs de l'aube ont commencé à blanchir le ciel vers l'Orient :
A r Aurore.
Le large char de l'heureuse déesse est attelé; les dieux immortels sont placés sur ce char. La nohle habitante des airs est sortie du sein des ténèbres pour parer le séjour humain.
La première du monde entier, elle se lève, et répand glorieusement au loin ses bienfaits. Toujours jeune, toujours nouvelle, l'Aurore renaît pour éveiller les êtres; elle vient la première à l'invocation du matin. . .
L'immortelle visite nos demeures et du haut des airs recueille nos hommages. Libérale et briUante, elle va sans cesse distribuant les plus riches de ses trésors...
Par des retours successifs, vont et reviennent le Jour et la Nuit sous des formes différentes. Celle-ci est une caverne qui 'enveloppe le monde d'obscurité. L'A.urore brille sur son char resplendissant. . .
L'Aurore sait quel hommage lui est réservé au point du jour; et elle naît blanchissant de ses rayons la noirceur de la nuit...
Telle qu'une vierge aux formes légères, 6 déesse, tu accours vers le Heu du sacrifice. Ferme et riante, tu marches la première et tu dévoiles ton sein brillant.
Pareille à la jeune fille que sa mère vient de purifier, tu révèles à l'œil l'éclatante beauté de ton corps. Aurore fortunée, brille par excellence; aucune des aurores passées ne fut plus belle que toi...
{Kaxîmt,!, 304.)
Ailleurs c'est un tableau mouvant que le poète
offre à nos yeux : c'est l'image du feu sacré qui s'allume ; la flamme apparaît, s'élève et grandit ; elle embrase le bûcher tout entier.
A Agni.
J'invoque pour vous le brillant Agni, hôte du peuple... Qu'il répande ses flots de lumière et que de son foyer il comble de biens son serviteur.
On aime à honorer ce dieu, qui est comme votre bien; on aime à le voir grandir et produire ses lueurs. Sur la ramée il agite ses flammes, comme le cheval attelé à un char agite ses crins.
Au moment oii mes chantres célèbrent sa grandeur, il prête aux enfants d'Ousij une couleur aussi éclatante que la sienne. Les offiandes donnent à sa flamme des teintes variées, et sa jeunesse semble à chaque instant se renouveler.
S'achamant sur le bois qu'il dévore, il brillé ; il court comme l'eau; il résonne comme un char; il trace en brûlant un noir, sentier. Il plaît comme un ciel qui sourit entre ses nuages.
Puis il s'étend et va brûler la teiTe ; il se lance ainsi qu'un troupeau sans pasteur. Agni, en jetant des flammes ^ eonsume, noircit, dévore les plantes.
... Donne-nous, ô Agni, de vaillants compagnons, une heureuse abondance, une beUe famille et de grandes richesses...
(Sômâhuti, fils de Bhrigu, I, 448.)
Y a-t-il dans ces tableaux rien de heurté, rien qui soit étranger à la nature, rien qui soit méconnaissable ou obscur aujourd'hui même ? Ces descriptions sont donc bien faites ; elles sont classiques en vertu de leur vérité même»
En second lieu elles sont idéales. C'est ici surtout
que l'art des chantres védiques présente avec Fart antique des Grecs une identité presque absolue.
Il y a déjà une sorte d'idéal à ne voir dans les objets que ce qu'ils ont de plus général : car le fait général n'est pas donné immédiatement par la nature ; il est découvert en elle par une observation prolongée. L'esprit qui le saisit s'aperçoit, en y réfléchissant, que cet idéal n'est rien qu'une idée, dont lui-même a pris possession ; et par conséquent les paroles qui l'expriment sont comme une description idéale des objets. Ce caractère est reçonnaissable dans les mots mêmes de la langue védique , mots pittoresques, singulièrement remplis d'images, produits non par le hasard mais par la réflexion et constituant à eux seuls toute une poésie descriptive. Cette langue, dont les termes, encore voisins de leur origine, n'ont point vu leur signification s'amoindrir ou se transformer par un long usage, est éminemment propre à la description. En efifet les mots d'une langue doivent à la variété de leur emploi, qui les force à se prêter dans le langage à toutes les circonstances pour lesquelles ils sont faits, une généralité sans laquelle le langage serait impossible; si ces mots sont en outre pittoresques et descriptifs , ils le sont d'une manière générale et rendent ce qu'il y a d'essentiel dans les faits qu'ils représentent. Telle est la langue du ' Vêda, sans contredit la première de toutes les langues poétiques et la plus propre à peindre les tiableaux de la
nature. L'ensemble de la description y présente l'ensemble du fait naturel ; chaque phrase en reproduit les^ moments successifs; chaque mot fait apercevoir dans ces instants qui se succèdent des profondeurs de sentiment et d'idée que nulle autre langue n'a pu rendre au même degré. En cela, la langue védique dépasse de beaucoup le grec, le latin et l'allemand : là en effet il est toujours possible, il est nécessaire de creuser le sens des expressions du poëte; car c'est dans la racine des mots qu'on doit, chercher leur véritable valeur significative et locale.
Avec une langue ainsi faite, les Aryas de l'ïndus se sont trouvés conduits naturellement à cette forme de l'idéal qui selon nous est la seule véritable, la forme classique par excellence, et qui porte le nom de Symbole. On enseigne aujourd'hui dans certains ouvrages de critique, que le symbolisme desAryas a été produit par la langue elle-même, qu'il est né de la métaphore devenue par degrés l'allégorie, et qu'il repose par conséquent tout entier sur une illusion du langage. Nous n'admettons point cette doctrine : elle n'est selon nous qu'un abus de la linguistique et un éyhémérisme philologique. Nous n'admettons pas que les mots soient antérieurs aux idées, ni que les hommes qui ont conçu les systèmes reHgieux se soient payés de si peu : leurs ancêtres avaient regardé les phénomènes naturels, avant de les désigner par ces mots qui les rendent d'une façon si vraie, si
philosophique ; et lorsqu'eux-mêmes ils « créèrent les dieux » , ils ne furent point trompés par les mots anciens, mais ils ne firent que continuer le mouvement d'idées d'où ces mots étaient issus. Ces mots étaient bien faits, il n'v avait aucune raison, de les changer; on ne les remplaça, on n'y en ajouta de nouveaux que quand les symboles primitifs furent remplacés ou complétés par les produits nouveaux de la réflexion. Un grand fait que nous avons déjà signalé confirme cette manière de voir : les symboles sont les mêmes (beaucoup d'entre eux du moins) chez les Perses, les Grecs, les Lajins, et les autres peuples aryens, que chez les Aryas védiques ; et néanmoins presque tous les noms sont différents. L'idée qui a engendré le symbole , lorsque ces peuples vivaient ensemble et confondus, était donc indépendante des mots qui devaient plus tard l'exprimer ; et ainsi, la symbolique est antérieure à son expression dans le langage. Ajoutez que dans le Vêda on ne trouve pas un terme unique et exclusif pour désigner chacune des divinités : un mot principal tend à prévaloir, mais c'est un nom entre beaucoup d'autres, dont la plupart, eu même temps qu'ils désignent quelque divinité, s'appliquent aussi bien à plusieurs autres dieux. Il faut donc admettre que le choix du nom ne fut fait définitivement que lorsque l'idée symbolique fut suffisamment bien définie, c'est-àdire lorsque les éléments qui devaient constituer le symbole furent reconnus pour lui appartenir enefl^et.
Les conceptions religieuses ne sont pas l'œuvre du hasard; encore moins sont-elles arbitraires.
La doctrine que nous venons de combattre et qui prend le Vêda pour point d'appui, nous semble formellement contredite par le Vêda tout entier et par le développement postérieur de ses symboles. C'est ce que nous montrerons ci-après. Nous avons voulu dès à présent rétablir la vraie doctrine et la réalité des faits, parce qu'elle sert de fondement à la poétique et à toute bonne théorie historique de l'art. En ef[et, si le symbole n'est qu'une métaphore fondée sur un abus de langage, si les dieux ne sont que des mots réalisés, l'art et la poésie qui prennent le symbole pour la plus haute expression de l'idéal, sont un art et une poésie sans fondement, sans règles fixes, arbitraires; tout ce que l'antiquité grécoindienne nous a laissé n'est rien que l'œuvre de gens abusés. Mais si la formation des nopas est postéiieure logiquement à la naissance des symboles> et si l'expression a suivi la chose, la conséquence peut être toute opposée. Il ne restera plus en eifet qu'à chercher comment se sont formés les symboles et quelle est leur valeur significative.
Or l'histoire des symboles gréco-latins est souvent difficile à suivre ; leurs origines sont obscures ; leur signification primitive n'étant constatée dans aucun monument d'une antiquité assez reculée, on en est souvent réduit à des conjectures et à des interprétations hasardées. Il en est autrement du Vêda : dans
le recueil des Hymnes, non-seulementv l'interprétation va presque toujours avec le symbole, mais on peut suivre les transformations et les développements que ce dernier à subis, assister en quelque sorte à sa naissance «t saisir ainsi la cause qui l'a fait naître. Or il nous paraît incontestable, après la lecture du Vêda, que ni les noms des dieux ni les dieux eux-mêmes ne sont la simple expression des phénomènes naturels. On voit clairement que les Aryas, nos pères, furent attentifs en présence de ces phénomènes, et que dès l'origine ils leur donnèrent, des noms. Plus tard et peu à peu, ces phénomènes se classant dans leur esprit, ils conçurent, comme le font encore les physiciens de nos jours avec plus de science et moins de poésie, des forces cachées auxquelles ils en attribuèrent la production. A chaque ordre de phénomènes répondit dans ce système idéal une puissance d'autant mieux définie que les faits groupés ensemble avaient entre eux des ressemblances plus manifestes et qu'ils se distinguaient plus nettement de tous les autres. Si les chantres aryens s'en fussent tenus à ces conceptions abstraites, ils eussent été des naturalistes ; nulle religion ne fût sortie de leur système. Mais, si l'on veut y réfléchir, on se convaincra bientôt qu'une force active ne peut se concevoir absolument dépourvue d'intelligence; ou bien il faut admettre que, s'il y a dans la nature de telles forces aveugles, elles n'agissent qu'en vertu d'une puissance supérieure, en qui
réside rintelligence et qui leur donne le premier mouvement. 0r une telle puissance motrice, unique et suprême, n'était point encore conçue à l'époque des Hymnes; si elle commence à s'y montrer, ce n'est que chez les derniers poètes de la période, et encore d'une manière vague et sous la forme d'une question; elle n'y a ni nom, ni attributs définis. Le « grand aïeul des mondes » ne porta le nom de Brahmâ que dans les temps postérieurs : le Rig- Vêda ne le connaît point ; l'idée seulement se dégage par degrés ; tant il est vrai que les noms ne furent point créés avant les idées. Les Aryas , dont un développement philosophique progressif et régulier caractérise excellemment la race , durent done , avant de s'élever à l'idée d'un lûoleur suprême, attribuer l'intelligence aux premières forces dont les phénomènes leur montraient les effets et la loi. Or une force intelligente, qu'est-ce autre chose qu'une personne ? Voilà donc un dieu constitué de toutes pièces : supérieur non-seulement , à la nature, dont il règle les phénomènes, mais à l'homme, dont le pouvoir est beaucoup plus borné que le sien ; dieu d'une intelligence égale à sa puissance, à la fois personnel, puisqu'il pense, et répandu dans la nature, comme les phénomènes qu'il produit. Sans être matériel à la façon des objets des sens, il a pourtant une forme corporelle, un corps glorieux, puisqu'il est une personne dont le pouvoir est borné et qui réside dans la nature au même titre que tous
les autres êtres vivants. C'est pour cela çaêrne qu'il est appelé t/^«â!. Le geure de ses attributs est déterminé par celui des phénomènes auxquels il préside et qui sont comme l'expression de; son pouvoir et comme ses manifestations extérieures. Enfin il est à la fois la représentation mystique ou le symbole des faits naturels groupés autour de liii, le père qui les engendre et le maître qui les dirige.
Telle est dans son fond l'essence du polythéisme védique.
Au point de vue de l'observation naturelle, ce système n'est nullement dépourvu de valeur , ni insensé, ni chimérique; il est seulement primitif et marque le premier développement de la pensée scientifique chez les Aryas. La race des Sémites s'éleva, dit-on, dès l'origine au monothéisme, et conçut de prime abord un dieu suprême, une personne indivisible et immatérielle. Mais on remarquera que cette race d'hommes n'a jamais eu ni sciences, ni arts, ni littérature, ni méthode ; et cependant elle n'a pu échapper entièrement à la conception de puissances supérieures à l'homme et au monde, créatures de Dieu, et hiérarchiquement échelonnées au-dessous de lui. Nul mouvement régulier de la pensée ne devait les conduire à ces idéaux mystérieux, qui en effet n'ont laissé aucune trace dans la philosophie moderne et semblent même être, dans les livres sémitiques, une importation étrangère. Les Aryas, qui ont été la race
méthodique par excellence, ont dès l'origine appliqué aux; grands problèmes du monde la seule méthode qui semblât devoir les conduire à des explications probables : le premier résultat des procédés si simples, et nous dirons si légitimes, de l'observation, a été le polythéisme, dont le Vêda est le plus grand et le plusjnstructif monument.
Au point de vue de l'art, les symboles sont, selon nous, les formes idéales et poétiques par excellence. Car si la nature sensible, prise dans ce qu'elle a de général, est déjà plus près de l'idéal que la simple copie du réel, l'idéal lui-même paraît atteint, lorsque à la vérité générale se substitue une personne vivante et divine qui la représente éminemment. On reconnaîtra qu'il Test en effet , si l'on songe qu'au delà du monde symbolique des dieux l'esprit ne peut plus concevoir que la nature divine, soit simplement personnelle comme le Dieu des Sémites, soit impersonnelle comme l'Absolu Indivisible des Indiens. Or dans l'un comme dans l'autre cas, l'esprit a franchi la limite de l'art et ne saisit plus aucune forme qui puisse se présenter aux yeux. Les tentatives faites par de grands artistes de représenter par une figure humaine le Dieu esprit-pur des Sémites adopté par les chrétiens, est demeurée fort au-dessous de la conception métaphysique qui l'avait inspirée, et a produit une image dont pas un trait ne peut passer pour la reproduction fidèle de cette idée. Si l'on tentait la même chose pour le Brahma
neutre du panthéisme indien, on serait arrêté par une impossibilité absolue, puisque ce principe éternel ne possède aucun des élénients constitutifs de la personnalité. La région du monde idéal peut donc parfaitement se définir, ainsi que la nature des êtres idéaux : les symboles védiques y sont compris pour les mêmes raisons que les symboles de la Grèce.
<^omme chez les Grecs il y a dans le Vêda de grandes déités autour desquelles se groupent autant de cercles de divinités inférieures, qui sont comme leurs ministres et qui complètent leur signification symbolique. Il est aisé de concevoir en effet que si l'empire d'un dieu supérieur s'étend à tout un grand ordre de phénomènes naturels, cet empire est le plus souvent subdivisé en un certain nombre de gouvernements plus restreints, auxquels président autant de puissances particulières et subordonnées : car dans la nature le classement des phénomènes se fait par genres et par espèces. Ainsi se diversifie, sans sortir de la vérité poétique, le monde idéal constitué par le symbolisme des Aryas.
Que telle soit bien la valeur idéale, la nature et l'origine de ces symboleSj c'est ce dont il est impossible de douter devant les xléclarations répétées des poètes. Non-seulement ils donnent eux-mêmes l'explication naturelle de leurs symboles, mais encore ils leur laissent toujours la signification que les ancêtres leur avaient donnée ; ils disent pourquoi ces dieux ont été conçus sous telles figures, avec tels at-
tributs et telles fonctions ; enfin ils affirment naïvement qu'ils ont eux-mêmes créé les dieux, qu'ils ont attelé les coursiers d'Indra, qu'ils ont dressé et paré le char d'Agni, qu'ils le nourrissent, lui et les autres dieux, de leurs offrandes et de leurs hymnes. Il faut donc les croire, puisqu'ils le disent, et ne pas chercher dans les symboles autre chose que ce que leurs auteurs y ont mis.
Le monde idéal des Âryas de l'Indus n'a point les profondeurs mystérieuses du panthéon gangétique et n'offre point les exagérations du symbolisme sacerdotal des brahmanes. Il n'a ni moins de mesure, ni moins de proportion et de grâce charmante que la mythologie hellénique. Par exemple, les grands phénomènes de la lumière matinale sont représentés par un cortège d'un éclat et d'une beauté surprenante. Les Cavaliers célestes marchent les premiers comme deux courriers qui annoncent l'arrivée du jour; leurs coursiers noirs allongent leurs pieds blancs,, entraînant sur un char la fille du Soleil, qui les a rejoints ; l'Aurore s'avance traînée par des coursiers rougeâtres ; elle pousse devant elle la Nuit, sa sœur, et répand ses lueurs immenses dans l'espace, oîi règne Varuna. Elle a ouvert les portes du jour; et bientôt l'on voit apparaître S avùrik la. main d'or : des chevaux jaunes sont attelés à son char resplendissant; d'une main il tient l'arc d'or, de l'autre la foudre ; sur ses épaules brille son carquois aux flèches acérées. 11 est escorté par l'armée mou-
vante des rapides i|^«rw?AV. ces ven^^^ légers du mati» qye précipitent les premières chaleurs du soleil . Ces Maruts, enfants de ^w^m, I0 pleureur, sont d'une mobilité extrême : debout sur des chars traînés par des antilopes, ils vont; entre le ciel et la tçrre; char-^ gés des vapeurs humides de la rosée, ils s'élancent, habiles archers, armés du glaive; l'aigrette au front, le carquois sur l'épaule, prêts à frapper la nue pour en déchirer le sein fécond ; légers et forts, ils courent, ils volent; ni les montagnes, ni les fleuves ne les arrêtent; le bruit de leur marche, le claquement de leurs fouets ont retenti ; les anneaux d'or de leurs bras et de leurs pieds résonnent. Ils viennent s'asseoir un instant au foyer du sacrifice, et boire avec les dieux l'enivrante liqueur du sôma.
Nous nous étendrons davantage ci-après sur cette mythologie ; nous n'entrons ici dans ces détails que pour en faire comprendre la valeur poétique et pour montrer qu'elle est tout à fait analogue aux fables de la Grèce, Elle a sur elles cet unique ayantage d'être plus claire : et cela ne tient pas à la nature de l'une et de l'autre, mais à ce fait heureux que les Hymnes de rindus, en devenant la Sainte Ecriture des brahmanes, ont été sauvés par eux de la destruction. La mythologie grecque n'a pas eu ce bonheur : restaitil encore dans le peuple quelque chose des chants orphiques à l'époque d'Homère? Il est permis d'en douter. Les sanctuaires en avaient-ils conservé des débris jusqu'aux tenàps alexandrins, comme quel-
ques-uns le prétendent ? Cela est plus douteux encore, lorsqu'on voit les auteurs des poésies orphiques que nous possédons, traduire textuellement des vers du Rigvêda dans une langue vraiment grecque, qui certes n'était pas celle des temps fabuleux oii vivaient les Orphées. Mais il y a tout lieu de croire que dans l'origine les fables grecques n'étaient pas moins claires dans leur symbolisme que la mythologie du Vêda, et que par conséquent elles pouvaient entrer au même titre dans les conceptions des artistes et des poètes.
Du reste à mesure que les poètes aryens , qui étaient en même temps prêtres et philosophes, comprirent dans leurs inductions un plus grand nombre de faits naturels, les symboles antiques devinrent insuffisants pour les représenter. Il fallut donc les étendre, et dès lors ces symboles commentèrent ou à vieillir ou à empiéter les uns sur les autres. Ceux dont les limites étaient les mieux tracées, furent ou entièrement abandonnés ou relégués à un rang inférieur à celui qu'ils avaient eu; ceux qui purent s'agrandir et qui furent conservés , perdirent eii clarté poétique ce qu'ils gagnaient en étendue. Tel ne fut pas le sort des symboles dé la Grèce, puisqu'ils furent conservés dans l'art et dans la poésie jusqu'aux derniers téinps de son histoire, et que le développement des doctrines philosophiques, entièrement sécularisé , ne changea rien aux traditions sacrées. Au contraire, à aucune époque de l'histoire
de l'Inde, les systèmes philosophiques ne furent étrangers à la religion : l'institution brahmanique, qui succéda à la période des Vêdas, les a gardés jusqu'à nos jours entre les mains des prêtres; de sorte que chaque pas de la science en produisait un semblable dans la religion, et forçait le prêtre à modifier son symbole. Ainsi apparurent tour à tour les mythes deVisnu, de Brahmâ, de Çïva, de Krisna, et cette fameuse îrimûrti, dont il n'y a aucune trace dans le Vêda ni même dans Manu. Nous verrons plus bas jusqu'à quel point l'esprit philosophique s'avança dans la période védique. Disons seulement ici que ses découvertes n'allèrent jamais jusqu'à exiger un changement radical dans la symbolique. On voit poindre dans plusieurs hymnes, notamment dans ceux de Viçwâmitra, l'idée d'où est née plus tard la personnification de Brahmâ : mais Indra, Agni, les Adityas, etc., demeurent en possession de la première place dans le panthéon védique jusqu'aux derniers temps de la période.
Si, comme on a lieu de le penser, cette période a duré deux ou trois siècles, elle offre donc ce fait remarquable d'un genre de poésie qui a duré tout ce temps sans se modifier sensiblement.
La présence du symbole n'exclut point la métaphysique : à vrai dire, il est lui-même une sorte de métaphysique personnifiant ses solutions. Mais outre la pensée que voilent les figures divines, pensée qui en Grèce cessa de bonne heure d'être accessible au
peuple et constitua les mystères, la période védique a vu naître et grandir une doctrine véritablement philosophique. ?fous en parlerons ci-après. Nous devons dire ici toutefois que son origine est très-facile à saisir dans le Vêda. On y voit en effet que les formes symboliques des dieux représentaient aux yeux des poètes la tradition sacrée, mais qu'elles n'étaient acceptées par les plus réfléchis d'entre eux que comme des interprétations provisoires de la nature. Lorsque, à leur tour, suivant la trace des chantres antiques, ils voulurent aborder les mêmes problèmes, ils comprirent que les conditions en étaient changées, que les questions s'étaient agrandies et qu'il était temps de quitter les solutions particulières pour en chercher une qui répondît au problème général de l'univers. Ce problème se pose, cette solution est essayée dans les derniers temps de la période; et c'est à cette époque que l'on doit rapporter l'origine des grandes théories brahmaniques des temps postérieurs. Il est remarquable que le problème et sa solution ne portent que sur les phénomènes du monde physique et ne s'étendent pas d'abord jusqu'au monde moral : ce que l'on cherche surtout, c'est le premier moteur et le premier père de l'univers matériel.
Cette tendance de la science védique peut s'expliquer. Les Aryas de l'Indus, et à plus forte raison ceux de là Bactriane et de la Sogdiane, n'étaient point organisés en corps de nation ; non-seulement
— ■ 88 — les castes n'étaient pas constituées chez eux ; mais il ne semble pas qu'ils eussent une institution civile 011 politique bien définie; aYaient- ils même des "villes? on peut certainement en douter. 'Qu'ils construisissent des forteresses et des redoutés, cela est probable; mais le pouvoir du chef de guerre et de l'homme distingué par ses richesses semble être le seul que connût la société de ces anciens temps. Quant à la vie civile, si l'on en excepte les rapports commerciaux les moins compliqués, elle n'embrassait guères que les relations de famille, relations fort simples puisqu'elles étaient toutes subordonnées à la puissance paternelle du chef de maison, grihapati. On peut dire en général qu'il n'y avait point alors de mœurs dans le sens latin de ce mot, mores; par conséquent la science morale ne pouvait être que fort rudimentaire. La poésie moraliste suppose un long passé de réflexions et de relations plus ou moins compliquées et variées entre les hommes; car c'est elle qui énonce et qui résoud à sa manière les questions théoriques que les conflits soulèvent entre eux. Les symboles idéaux des Ar y as védiques tf ont qu'une signification morale très-rêstreinte; et c'est seulement à la fin de la période que ce caractère est ajouté à ceux qu'ils présentaient déjà.
On peut remarquer qu'il en fut de même des symboles grecs, selon toute vraisemblance. Les plus anciens id'entre eux , ceux qui sont attribues à l'atitique race aryenne des Pélasges, né se rapportent
pour ainsi dire qu'aux faits, et aux lois de la nature pihysique ; c'est plus tard, dans les temps helléniques, que l'idée morale s'introduisit dans ces symboles, au milieu desquels elle opéra une sorte de révolution. La substitution des dieux nouveaux aux anciens dieux laissa dans les sanctuaires des souvenirs profondément gravés, dont la trace bien visible se retrouve particulièrement dans le Prométhée d'Eschyle - et dans son Orestie.
Au contraire le contact perpétuel de l'Arya voyageur avec la nature le met à l'égard de celle-ci dans les relations les plus variées. Les jours et les nuits, les astres qui en marquent la mesure, les vents, les nuages, la pluie et les orages fécondants, les montagnes enchaînées l'une à l'autre, les fleuves avec leurs confluents, le champ du labour, le pâturage et la prairie, les feux du ciel et celui du sacrifice, sont autant d'objets livrés aux méditations de l'Ârya, et qui portent son âme vers la recherche des lois de la nature et des puissances mystérieuses qui développent en elle leur énergie. A mesure que les rapports des phénomènes se dévoilent à son esprit, la notion métaphysique se dégage^ les problèmes se posent de plus en plus nettement ; la poésie les énonce avec le sentiment du mystère non éclairci.
Mêlée aux phénomènes de la nature qui l'inspirent sans Gesse> la poésie védique ne l'est pas moins aux actes journaliers de la vie : sans s'attacher à lés
décrire, à l'exception d'un petit nombre, elle y fait souvent des allusions qui lui donnent une vie, une réalité d'autant plus intéressante pour nous. L'existence mobile des Aryas, qui durant cette période ne sont qu'en partie fixés dans un séjour définitif, est l'objet que les poètes ont le plus souvent sous les yeux. Ils ont franchi les grandes montagnes du nordouest, que le dieu Indra a fendues pour eux ; ils rencontrent les affluents du Sindu (Indus) et le Sinâu lui-même, qui les arrêtent.
Dialogue de Yiçwâmitra et des Rivières.
Descendant avec vitesse du sommet des montagnes et emportées à l'envi l'une de l'autre, telles que deux cavales impétueuses, pressant leurs rives et courant comme deux vaches rapides, la Vipâçâ (l'Hyphase) et la Çutudrî (le Setledge) roulent leurs flots abondants.
« Lancées par Indra et suivant une pente rapide vous courez au Grand-fleuve comme deux conducteurs de chars. Vous vous précipitez l'une vers l'autre, et dans cette rencontre vos vagues brillantes s'enflent et grossissent.
n Je m'approche de la plus large des rivières. Nous nous présentons devant la grande et heureuse "Vipâçâ. Pressant vos rives, comme deux vaches qui lèchent leurs petits, vous allez ensemble au réservoir qui vous est commun. »
« Le lait de la nue a grossi nos flots et nous allons toutes au réservoir que le dieu nous a préparé. Nous ne pouvons arrêter notre course obligée. Que désire le sage qui interpelle les rivières? »
« Arrêtez un instant votre course, à la voix de celui qui offre le sôma, ô pieuses rivières. Fils de*Kuçika j'ai besoin de votre secours, et j'adresse à Çutudrî une instante prière. »
« Indra, dont le bras est armé de la foudre, nous a ouvert une route. Il a frappé VHtra qui retenait les ondes. Que le divin Savitri, aux mains brillantes, nous conduise. C'est sous sa direction que nous roulons nos flots grossis «
(i Sœurs, écoutez bien le prêtre. Je viens à vous de loinsur un char léger. Calmez votre fougue; donnez-moi un passage facile. Car, ô rivières, la force de votre courant renverse nos chars. »
« Prêtre, nous entendons tes paroles. Tu viens à nous de loin sur un char léger. Nous te saluons, comme l'épouse respectueuse; nous te vénérons, comme la jeune fille devant un homme respectable »
« Que les rênes s'élèvent au-dessus, ô rivières. Ne touchez pas aux jougs. Que deux rivières aussi respectables que vous ne deviennent la cause d'aucun désastre ; qu'elles nous soient propices. »
{Viçwâmitra, II, 45.)
D'autres fois c'est l'ennemi qui les harcèle dans leur marche (ii. 449, 450); ce sont ces Dasyus impies, au nez de bœuf, à la peau noire, qui infestent les chemins. Ailleurs, fixés, au moins pour un temps, dans les fertiles vallées du Saptasindu, ils chantent l'hymne du labour (ii. 208), ou celui du mariage (i. 310), ou les jeux de hasard (iv. 192), qui dès cette époque charmaient leurs loisirs et, les excitant jusque à la passion, devenaient un fléau pour cette société naissante. Ou bien c'est la mort qui a frappé le chef de famille, le -vieux guerrier, dont le corps est livré a\ec honneur à la terre.
A Mrityu {la Mùrt) .
Mort, suis une autre voie ; la voie qui -t'est propre n'est pas celle des dieux. Je parle à qui a, des yeux et des oreilles. Epargne nos enfants; épargne nos hommes.
Si vous parvenez à arrêter le pas de Mrityu et à prolonger votre vie, soyez purs et brillants; ayez de nombreux enfants, de grandes richesses ; distinguez-vous par vos sacrifices.
La vie et la mort se succèdent. Que l'invocation que nous adressons aujourd'hui aux dieux nous soit propice ! Livronsnous au rire et au bonheur de la danse, et prolongeons notre existence.
Voici le rempart dont je protège les vivants. Qu'aucun autre parmi ce peuple ne s'engage dans cette route. Qu'ils vivent cent et cent automnes. Qu'ils enferment Mrityu dans sa caverne.
Les jours et les saisons se succèdent heureusement; le plus, jeune remplace le plus ancien : ô notre soutien, fais que la vie de ce peuple soit ainsi réglée.
Levez-vous : entourez celui que le temps a frappé ; et, suivant votre âge, faites des efforts pour le soutenir. Que Twastri, distingué par sa noble lignée, soit touché de votre piété et vous accorde une longue vie.
Laissez approcher avec leur beurre onctueux ces femmes vertueuses qui ont encore leur époux. Exemptes de larmes et de maux, couvertes de parures, qu'elles se tiennent débout devant le foyer.
Et toi, femme, va dans le lieu oii est encore pour toi la -vie. Retrouve dans les enfants qu'il te laisse celui qiii n'est plus. Tu as été la digne épouse da maître à qui tu avais donné ta main.
Je prends cet arc dans la main du trépassé pour notre force, notre gloire, notre prospérité. Ô toi, voilà ce que tu es devenu. Et nous, en ces lieux, puissions-nous être des hommes de cœur et triompher de tous nos superbes ennemis.
Va trouver la terre, cette mère large el bonne, qui s'étend au loin. Toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré les dieux par ses présents.....
terre, soulèye-toi. Ne le. blesse pas. Sois pour lui prévenante et douce. terre, couvre-le, comme une mère couvre son enfant d'un pan de sa robe.
Que la terre se. soulève pour toi; que sa,poussière l'enveloppe mollement.....
J'amasse la terre autour de toi; je forme ce tertre pour que
ton corps ne soit point blessé. Que les Ancêtres gardent cette
toiribe. Que Yama creuse ici ta demeure.
- Les jours sont pour moi ce que la flèche est pour les plumeS;
qu'elle emporte. Je contiens ma voix, comme le frein le coursier.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien cette poésie entre profondément dans la réalité de la vie et se mêle à ses actes, à ses sentiments et à ses idées. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet, eui exposant l'état des mœurs dans la société védique. Nous devions toutefois signaler ici ce côté essentiel de la poésie du temps. Par là aussi elle se rapproche de la plus ancienne poésie grecque, qui, pour être symbolique et par conséquent idéale, n'en était pas moins constamment en rapport avec la vie réelle des Aryas helléniques.
Nous appelons littéraire une œuvre qui dans, son fond offçe une, unité d^ pensée, et qui dans sa forme reproduit cette unité; de sorte que, semblable à, un air de musique, à une période de style, à une statue bien faite, elle ait uncominencement, un milieu et
une fin, en un mot un développement régulier et bien ordonné. Une suite d'idées détachées les unes des autres, une suite d'élans spontanés, si sublimes qu'ils puissent être, ne constitue point une composition littéraire et ne saurait passer pour une œuvre d'art. Le rêve peut produire de telles suites de sentiments et d'idées et s'élever même parfois à une hauteur de conception où la veille atteindrait difficilement. La vraie littérature n'est en général ni rêveuse, ni enthousiaste : maîtresse d'elle-même, elle produit des œuvres réfléchies, où les pensées enchaînées les unes aux autres se groupent autour d*une pensée principale, dont elles sont le développement ou la confirmation. C'est la suite même des idées et la marche réglée du sentiment, qui animent le poëte et le portent, par des voies connues, au plus haut degré de sublimité où son génie puisse atteindre. La régularité, souvent même la symétrie des formes, ou, pour parler comme les Grecs, l'eurhythmie, domine toujours le fond des pensées et ne permet pas à l'esprit de s'abandonner à sa fougue et de s'élancer par bonds vers un idéal, que la raison éclairée ne reconnaîtrait peut-être pas pour légitime.
Rien ne ressemble moins aux élans spontanés et désordonnés des poëtes sémitiques que les compositions régulières de la race aryenne : celles-ci, vulgaires ou sublimes, légères ou gravés, sont toujours littéraires et paraissent évidemment être l'œuvre de
la réflexion. Le contraire se reconnaît aisément dans les poésies sémitiques, dont les Hébreux et les Arabes nous ont laissé des monuments. La littérature est un domaine qui appartient en propre aux Aryas. Elle semble même à ce point être un produit naturel de leur constitution morale que, si haut que l'on remonte dans l'histoire des peuples de celte race, leurs plus antiques et leurs plus grossiers monuments présentent les caractères que nous venons d'énuraérer et sont déjà des œuvres littéraires : ce fait n'est pas moins incontestable pour les Aryas du nordouest, Slaves, Germains, Scandinaves, parvenus si tard à la civilisation, que pour les Aryas du midi, Indiens et Perses, Grecs et Latins, qui les y avaient devancés; et plus tard, lorsque l'influence des Sémites s'exerça sur eux, principalement durant la période chrétienne, les Aryas modernes, c'est-à-dire les peuples de l'Europe, en accueillant les idées sémitiques, les soumirent aux exigences de la forme littéraire que leur avait léguée l'antiquité.
On peut donc dire des œuvres poétiques de ces deux grandes races humaines ce que l'on a dit avec vraisemblance de leurs idées religieuses : comme celles-ci roulent autour d'une conception monothéiste fondamentale chez les peuples sémitiques, et ont le panthéisme pour fond chez les Aryens, de même les uns et les autres nous offrent ce contraste, si instructif, de deux races dont l'une est naturellement littéraire, tandis que l'autre ne l'est pas.
C'est donc, pour le dire en passant, une opinion bien peu fondée sur la réalité des faits, que de rapporter à la Judée l'origine de l'Ode chez les anciens Grecs. Non-seulement il n'y a rien dans la Bible qui ressemble, en quelque chose à une ode de Pindare, soit pour le fond^ soit pour la forme; mais il est aisé aujourd'hui de marquer les transformations que la poésie lyrique des Grecs a subies, depuis son origine jusqu'au temps du poëte thébain ; ces changements répondent de la manière la plus précise aux développements delà musique, qui n'ont été systématiquement terminés qu'au temps de Pindare, dans l'école pythagoricienne, et qui sont rapportés, quant à leur origine, par les Grecs eux-mêmes, à un homme d'Orient nommé Orphée, et non à David ou à Salomon qu'ils n'ont jamais connus. Lorsque le chant s'est introduit dans les cérémonies chrétiennes, il a été emprunté, comme l'atteste saint Augustin, à la musique profane, c'est-à-dire grecque ; et par une influence sémitique exagérée et fâcheuse, il a d'abord été dépouillé des deux éléments essentiels qui en faisaient un art , le rhythme et la mesure. Cette influence l'a donc ainsi privé de sa forme; de sorte que, dans le plain-chant, il n'est resté, en dernière analyse, que les modes antiques, qui ne sont par eux-mêmes qu'une matière presque informe. Lorsque, dans la suite, les modernes créèrent la musique qui leur est propre et qui a produit tant de mélodies variées et de forme admirable, ils furent forcés de
rompre avec la tradition sémitique de l'Eglise, et ils rendirent ainsi au génie de leur race la liberté de son essor et cette fécondité native, qui crée les formes et les diversifie à l'infini.
Si la tradition poétique des Grecs devait être rapportée à onè origine étrangère, ce dont il est permis de douter ; si la poésie lyrique n'est point une production originale de la race hellénique; c'est vers l'Asie centrale, comme nous le verrons plus bas, et non vers l'Arabie ou la Judée, qu'il faudrait diriger les recherches. En effet, pour ne citer qu'un exemple, le mode phrygien, comme son nom l'indique, était originaire de Phrygie; les Grecs s'accordent à dire que c'était le mode usité dans les chants des montagnards de cette contrée aux fêtes de Cybèle, montagnards que désignait le nom de Corybanles (en zend : gerevantô) ou d'Orthocorybantes (en zend : eredwa-gerevantô) ; et la nature connue de ce mode, qui est majeur, est attestée en outre par l'instrument même dont se servaient les adorateurs de la déesse,
Berecintio cornu lympana,
puisque le cor et en général les tubes résonnant à plein vent, ne peuvent rendre que les notes fondamentales du mode phrygien. Le nom du Bérécinte, chaîne de montagnes où s'accomplissaient ces cérémonies enthousiastes, n'est plus un mystère, depuis que sa forme orientale a été reconnue ; et l'on
sait que ce moi {Berezat) n'est autre que le nom de la montagne sainte des Iraniens, nommée encore aujourd'hui le Borj ou El-Bourzim. C'est donc au sud dé la mer Kaspienne qu'il faut passer pour sui- •vre la trace de la tradition relative aux Corybantes, et, par conséquent, au mode musical usité de toute antiquité dans leurs cérémonies et parvenu chez les Hellènes sous le nom de mode phrygien. Enfin c'est dans l'Avesta et non dans la Bible qu'il faudrait aller chercher des faits plus précis que les hypothèses poétiques de la critique contemporaine. Et comme l'Avesta lui-même trouve son explication dans les traditions védiques relatives à la contrée du nordouest, on voit que les recherches aboutiraient selon toute vraisemblance à la vallée de TOxus, centre commun de toute la famille des Aryas.
Cette digression n'est point étrangère à notre sujet, puisqu'elle montre que l'origine des formes pttéraires et des conceptions des artistes occidentaux, ne saurait être cherchée hors de leur race, laquelle a été la seule qui ait su les créer. Nous ne dirons rien d'inattendu ni de paradoxal, en affirmant que les chants du Vêda sont des œuvres littéraires , qui ne respirent nullement l'esprit des races étrangères. Classiques dans leur fond, ils sont classiques dans leur forme. Si l'on veut donner un nom à cette forme, le mot Hymne est celui qui convient le mieux, comme celui d'Ode désigne ce genre historique, que les Indiens ont créé beaucoup
plus tard et qui, produit aussi chez les Grecs avec uùe entière spontanéité, a été porté à un haut point de perfection par le génie de Simonide et de Pindare.
L'Hymne est la première forme littéraire que la pensée poétique ait revêtue dans notre race. On ne peut guère mettre en doute que les ancêtres des Grecs l'ont connue et pratiquée, puisque toutes les traditions relatives à Orphée s'accordent sur ce point. Il faut cependant tenir compte de la distance qui sépare cet ancien prêtre, représentant de toute une période poétique, des commencements de l'épopée dont Honaère personnifie le point de maturité et de perfection. La haute antiquité de la période, des Hymnes orphiques nous permet de croire qu'à cette époque si reculée, Ja langue grecque n'existaiit pas sous une forme voisine de la langue classique., et qu'ainsi les Orphées ont peut-être composé leurs chants dans la langue primitive elle-même. En ce cas les traditions helléniques, relatives à une période antique remplie par des hymnes, ne prouveraient pas que ces hymnes aient appartenu en propre à des ancêtres grecs déjà séparés du berceau commun de la race aryenne.
Il n'en est pas de même des Hymnes du Vêda, composés dans un pays qui n'est pas le berceau des peuples aryens, et par des hommes qui comptaient avant eux plusieurs générations de prêtres-poëtes. Il est probable que le genre de l'Hymne, dans sa forme.
dans son fond et avec ses conditions essentielles, avait été cultivé par ces anciens hommes dans une contrée qui n'était pas l'Heptapotamie. Mais il est certain que la langue où ils avaient chanté était la naême que celle du Vêda, puisque ces ancêtres avaient créé, avec THymne, les éléments qui en complètent la forme, c'est-à-dire le rhythîne et la mesure, deux choses qui varient suivant les langues auxquelles on les applique. La période des Hymnes toute entière est donc védique, c'est-à-dire une et indivisible, quoique les traditions contenues dans le Vêda luimême signalent des chants plus antiques et dont il ne reste sans doute aucun débris.
L'Hymne fait essentiellement partie du culte ; et c'est ce fait même qui paraît lui avoir dès l'origine donné une forme littéraire. En effet, la religion des Aryas est symbolique, et n'est métaphysique que sous le voile du symbole. Or, le symbole c'est-àdire le dieu [dêva) est constitué comme une personne , dont ni la forme , ni la puissance , ni le domaine, ne sont infinis, c'est-à-dire indéterminés. L'Hymne a donc pour sujet une matière parfaitement définie, qui ne peut conséquemment recevoir qu'une forme définie, c'est-à-dire littéraire. Supposons par exemple un hymne d'une grande longueur où le poëte se propose de célébrer son dieu tout entier et de le peindre sous tous ses aspects. Un tel hymne se composera nécessairement de deux parties. Tune où seront énoncées les vertus de cette
personne divine sous leur forme symbolique, l'autre où seront énumérées les actions par lesquelles le dieu a manifesté ces vertus. Or ces deux choses sont également limitées comme l'essence même et l'empire naturel du dieu. Ce grand hymne aura donc un commencement, un milieu et une fin, c'est-à-dire une forme littéraire. Mais un hymne d'une si grande étendue ne pouvait guère se rencontrer dans les conditions ordinaires du culte des Aryas : en effet, il était chanté pendant la cérémonie du Feu, qui s'accomplissait trois fois par jour, le matin, à midi et le soir. La durée du sacrifice matinal, qui était le plus important des trois et qui semble avoir été le type des deux autres, était limitée par celle du phénomène astronomique lui-même : car la cérémonie commençait à l'aube, quand les étoiles disparaissaient dans les premières lueurs du jour, et se terminait quand le disque du soleil était tout entier sur l'horizon. Or, le pays où les Aryas composèrent leurs hymnes est compris entre le 30' et le 35' degré de latitude, c'est-à-dire dans une contrée où l'aurore ne dure pas longtemps. Dans ce court intervalle, devaient s'accomplir toutes les parties du sacrifice, l'opération de Yarani , la préparation du sôma, l'offrande, la bénédiction. L'Hymne pouvait être chanté pendant que s'accomplissaient ces différents actes ; mais il y a lieu de croire qu'il était ordinairement lui-même un des actes de la cérémonie, ayant une place déterminée dans le sacrifice. Le poëte
devait mesurer la longueur de son hymne au temps dont il pouvait disposer : mais la forme demeurait la même, puisqu'il avait nécessairement pour sujet la divinité, dont il célébrait quelque vertu ou racontait quelque acte mémorable. Que l'on veuille bien observer qu'il en est de même dans les cérémonies du culte catholique, où en effet l'Hymne ou la Prose du jour n'est jamais de longue haleine, parce que la messe ne peut pas se prolonger outre mesure.
C'est donc le polythéisme des Aryas qui doit être considéré comme la cause première des formes littéraires ou tout au moins de l'Hymne, qui est la plus ancienne d'entre elles; et c'est aux conditions essentielles du culte qu'il faut attribuer l'étendue limitée des hymnes du Vêda. Les personnes qui liront attentivement ce recueil en remarqueront deux ou trois dont les dimensions dépassent de beaucoup celles des autres : tel est le grand" Hymne de Dirgatamas. Etait-il destiné à une cérémonie particulière et solennelle comme il en existe dans plusieurs religions ; ou bieh n'était-il qu'une méditation, faite pour être lue dans une assemblée pieuse ? Cette dernière supposition n'est point invraisemblable ; car plusieurs Hymnes du Rig-Yêda sont évidemment étrangers aux trois eérémonies de la journée, et ont été faits pour des circonstances particulières de la vie privée de quelques personnes.
Quoi qu'il en soit, l'Hymne, comme expression symbolique de la nature , est un tableau, presque
toujours un tableau à double face, représentant d'un côté le dieu^ous sa forme poétique et personnelle, de l'autre les phénomènes du monde visible, dont ce dieu est l'image. Ce tableau est mouvant et animé comme là personne vivante du dieu, comme les faits naturels dont ce dieu est l'agent. Tantôt c'est la peinture d'un phénomène qui naît, se développe et se termine sans être arrêté dans sa marche ; par exemple, c'est le lever du jour dans un ciel serein, ou bien la naissance du feu, l'embrasement du foyer et son extinction. Tantôt c'est une lutte qui se déclare entre les puissances de là nature et dont l'homme n'est pas seulement le spectateur, mais le serviteur ou la victime (il, 305) . L'un des sujets les plus aimés des poètes ariens est la lutte du Soleil et du nuage, lorsque celui-ci grossissant et s'amoncelant dérobe les rayons du jour, rétient prisonnières les pluies fécondantes et, refusant ce lait du ciel, dessèche les rivières et produit la stérilité ; mais le soleil frappe le nuage de ses rayons, le perce, le brise ; les vents soufflent avec fureur, la foudre éclate ; la pluie arrose la terre; et l'astre vainqueur reparaît dans un ciel redevenu serein (m, 410). Le récit se mêle donc à ces tableaux; c'est comme une page poétique empruntée à l'histoire de la nature; il y a dans les Hymnes de ce genre une couleur épique que l'on ne peut méconnaître.
D'autres fois les vertus du dieu s'offrent toutes ensemble à l'esprit du poëte et demandent toutes à
être célébrées ; le poëte les chante tour à tour, soit en les énonçant simplement sous leur forpae générale, soit en citant les actions du dieu qui les démontrent. Une sorte de refrain termine chaque verset, refrain que l'un des prêtres ou l'assemblée toute entière répète. Alors l'Hymne est une véritable litanie, comme en offre le culte chrétien : tantôt le verset se prolonge et le refrain est très-court ; tantôt l'énoncé du prêtre officiant se borne à quelques paroles, et le refrain est une sorte de réflexion prolongée qui les développe ou les confirme.
A Indra.
Dans tes combats a^ec Tfiira, tu t'es souvenu des hommages respectueux de ton serviteur. Car tu es tout-puissant, ô Indra, époux de Saci ; ô noble vainqueur de Vritra, toi qui portes la • foudre, dans le sacrifice de midi bois le sôma.
terrible, tu renverses les armées qui t'attaquent. Car tu es, etc.
Souverain unique, tu règnes sur le monde. Car tu es, etc.
{Çyâvâçwa, III, 314.)
Souvent enfin l'Hymne est à la fois un tableau, un récit et une litanie.
H en est un certain nombre sur lesquels nous reviendrons plus et qui ont évidemment en vue des faits historiques, et non plus seulement des symboles. Ces faits sont relatifs soit à la marche des Aryas venant du Nord-Ouest, franchissant les grandes montagnes ou les fleuves sous la conduite d'Indra,
soit à leurs luttes perpétuelles avec les Dasyus. Ces Hymnes, oîi les événements humains sont mêlés avec lés actes des dieux, ont un caractère héroïque trèsfrappant ; le temps ne permet pas au poète de raconter les faits en détail, ni d'expliquer commentées dieux y sont intervenus ; il suppose que le souvenir en est encore assez présent dans l'esprit des * hommes, pour que de simples allusions soient comprises par eux. Les personnes qui ont étudié la poésie lyrique des Grecs reconnaîtront, dans ce que nous venons de dire, les conditions mêmes de l'Ode héroïque, telles que Simonide et Pindare les ont comprises ou acceptées. VEymne de Vasisfa (m, 51) en l'honneur de Soudas serait une ode pindarique dans tous les sens de ce mot, si cet Hymne n'eût été destiné à une cérémonie religieuse , et s'il n'eût été composé à une époque fort antérieure à la poésie lyrique et à l'histoire.
L'Hymne védique nous offre réunis plusieurs élémlents poétiques qui plus tard se séparèrent, soit chez les Indiens, soit chez les Grecs ; ce sont la poésie proprement dite, qui réside à la fois dans l'idée et dans son expression, lé rhythme avec la mesure, et enfin le mouvement choral, mot sous lequel nous comprenons les actes divers et soumis à des règles fixes, qu'accomplissaient les prêtres dans la célébration du sacrifice. A ces trois choses répondent trois sciences, les premières que les Aryas du sud-est aient cultivées avec méthode et avec succès, à savoir
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la grammaire, qui avait pt)ur objet la langue; la prosodie ou la science de la versification et des rhythmes; la liturgie, dont le rituel contenait les règlies fondées sur la tradition. Nous ne devons «ntrer ici dans aucun détail touchant les rhythmes et lés mesures prosodiques usitées dans le Vêda, parce que nous devrions exposer de même les règles dé la grammaire et du rituel, lesquelles sont étrangères au but que nous nous proposons. Disons seulement que les chantres védiques attachent une grande importance à ces trois choses, qu'ils les ont représentées sous des figures symboliques, et que ces personnages abstraits ont pris leur place dans le .panthéon aryen au même titre que les autres divinités; Parmi les symboles poétiques du culte il faut distinguer surtout Ilâ, B'âratî eiSamswatL La première, fille de Manu et pelitefiile de Vivaswat (le soleil), «st mère et nourrice d'Agni, qui est le feu du sacrifice ; elle assiste aux sacrifices, l'ofi'rande du grita à la main ; le tertre de terre, l'autel où l'on dépose le feu qui s'allume, est son trône, qui devient le berceau de «on fils ; ^ndant la -cétémônie elle s'asseoit sur le gazon parmi les dêvas. Il semble donc que lé personnage d'i/a se rapporte principalement aux actes du sacrifice et |)réside au rite sacré. BWatî s'asseoit Iparmi les Marâits ; vive et empressée^ elle semblé ^présider surtout à la mesure et au rhythme, et, à ce tiïre, «lie «st un symbole plus en rapport qu'//a avec la forme poétique dé l'Hymne. Le nom dé cette divinité qui est
— i07 — celui des B'âmtas, se retrouve en effet dafis toute la poésie des temps postérieurs, et notamment dans le genre qui a succédé immédiatement à FHymne, dans rÉpopée, genre mesuré par excellence, procédant le plus souvent par distiques {çlôkas), et dont les auteurs ne sont autres que les B'aratas. C'est-à-dire les bardes de l'Orient indien. Quant à Saraswati, vierge purifiante, épouse du Sacrifice, compagne des Prières, elle a dans les Hymnes une valeur symbolique plus grande que celle de B'âratî ou d'//a elle-même. Elle n'est autre que Yâé (en latin Vox), la sainte Parole ; elle est « le premier des êtres parlants» le trésor de la prière ; c'est elle-même qui «compose la prière» . Nous verrons tout à l'heure jusqu'où s'étend son pouvoir.
La forme complexe de l'Hymne a donné naissance à des genres littéraires et à des arts variés. Les symboles religieux, dont l'Hymne est pour ainsi dire le dépôt, ont en effet, par un besoin naturel de l'esprit, donné lieu à des représentations figurées, c'est-à-dire à dès peintures et à des sculptures. Pourquoi l'Inde des temps postérieurs n'a-t-elle pas cultivé ces arts avec plus de succès, bien qu'elle ne leur ait pas été entièrement étrangère? C'est sans doute que les symboles védiques, qui leur étaient si favorables, ont pris, en se développant dans les écoles sacerdotales, une valeur métaphysique qui excluait les représentations figurées. Mais les Grecs, qui sont partis du même point qiie les Aryas du sud-est, ont conservé
les symboles primitifs et en ont de plus en plus arrêté les formes et précisé les attributs. Ils sont ainsi demeurés dans les conditions les plus heureuses pour les arts du dessin. Le symbolisme chez eux a pris une telle puissance sur les esprits, que les dieux sont devenus de véritables personnes humaines , dépourvues d'ubiquité, habitant des lieux déterminés, où elles avaient leur cour et leur palais. Lorsque les cultes voulurent se localiser en quelque sorte et fixer les dieux dans certains séjours, on fut conduit natu rellement à leur préparer des asiles, des demeures, en un mot des temples (vaôs) ; et ainsi, du symbolisme primitif de la race aryenne naquit l'architecture, portée par les Grecs à un si haut degré de perfection.
Les dieux,- dans le Vêda, ne paraissent pqint sous leur forme corporelle ; nul n'a vu le corps immortel des dieux. Ces êtres invisibles ont une forme glorieuse [divyavapus] qui n'est saisissable que pour la pensée. Et plus tard, lorsque les fils des prêtres védiques développèrent la symbolique aryenne, l'idée devenant de plus en plus monothéiste ou pour mieuxv dire panthéiste, il ne fut pas possible de songer à loger les dieux dans des habitations qui leur fussent personnelles. On peut dire que les Grecs s'en sont toujours tenus aux conceptions védiques et que cette période primitive n'a jamais cessé pour eux ; tandis que les Aryas de l'Inde, à peine fixés dans les vallées du Gange, sortirent de ces premiers symboles.
et marchèrent vers cet avenir philosophique qui devait se développer si largement pour eux.
, Le chant de l'Hymne peut être considéré comme la première production régulière de l'esprit musical des Aryas. Quoique nous ne connaissions rien de ces chants védiques , néanmoins, on peut tirer quelque induction de cette tradition commune aux peuples de la race aryenne, que la musique a commencé par des chants en l'honneur des dieux. On sait aujourd'hui avec quelle puissance d'analyse les Grecs avaient constitué leur grand système musical ; et l'on sait aussi que les éléments de ce système, c'està-dire les modes, avaient des origines orientales et diverses. Nous avons cité plus haut, comme exemple, le mode phrygien. Nous ne parlerons pas des autres modes fondamentaux de la musique grecque, ni des trois genres qu'elle admettait. Nous ferons remarquer seulement que du centre primitif d'où les peuples aryens sont partis , la musique a en quelque sorte poussé vers l'occident deux rameaux de caractères fort différents : l'un a produit la musique rêveuse et presque métaphysique des Germains , tandis que l'autre, après avoir engendré les modes et les rhythmes si précis de l'ancienne Grèce , a finalement donné naissance à la musique italienne des modernes , si remarquable par sa clarté et par son caractère humain. Cet art, du reste, n'est pas propre aux occidentaux , comme quelques-uns se l'imaginent ; il a reçu chez les Aryas de l'Inde un assez
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grand développement, qui semble procéder, comme chez les Grecs, du chant primitif des anciens hymnes.
Il en est de même de la danse, art mal compris des peuples modernes de l'Occident , que les Grecs au contraire avaient porté à un haut degré de perfection et qui chez les Indiens des temps plus modernes occupa une place importante dans les cérémonies sacrées et dans les représentations dramatiques. On ne saurait dire que le mouvement choral des cérémonies védiques ait été pour les Indiens la source première et unique de la danse, puisque dans le Vêda lui-même il est parlé de danseurs et de danse, en dehors des rites pieux ; mais il est vraisemblable que, dans le développement postérieur des cultes brahmaniques, la danse sacrée ne s'introduisit pas arbitrairement, mais dut son origine à un antique usage des temps védiques.
Enfin, entre l'Hymne et l'Epopée indienne la transition paraît insensible. Quelques hymnes du Vêda ont déjà un caractère épique très-prononcé. Nous avons signalé tout à l'heure ceux d'entre eux qui célèbrent sous la forme du récit les actions héroïques des dieux, leurs luttes, leurs victoires. Il en est d'autres dont les sujets sont empruntés à des événements humains et ont pour ainsi dire une valeur historique : tels sont le dialogue de Viçwâmitra et des Rivières (ii, 45), les hymnes (ii, 449, 450) de Suhôtri et de Sunohôtra, le chant de victoire pour Sudâs (m, 51), par Yasista» et beaucoup d'autres.
Si ces chants n'eussent été composés pour les cérémonies du culte et n'eussent reçu par conséquent cette forme rapide et abrégée qu'exige le peu de temps dont le prêtre dispose, en un mot si ces chants eussent été sécularisés , ils eussent été des Itihâsas, c'est-à-dire des fragments épiques dans le sens propre de ce mot. Or on sait que cette séparation de la poésie et du culte ne tarda pas à se faire, et qu'elle donna naissance à l'Épopée , genre qui prit dans l'Inde un si merveilleux développement.
Mais pendant toute la période védique, l'Hymne a toujours été une prière. Étudier le Vêda, ce n'est pas étudier un simple recueil de poésies , c'est s'appliquer à comprendre le premier et le plus vaste monument sacré de la famille des Aryas. Ce livre n'est point une œuvre de spéculation et de fantaisie individuelle ; le lire, c'est entrer dans la vie pratique et réelle, dans la pensée et dans la foi des Ancêtres. A leurs yeux, l'Hymne a toute la puissance de la prière. Il évoque les dieux : c'est un appel qui leur est adressé ; les dieux ne sont point sourds à la voix dô l'Hymne; ils viennent, glorieux et invisibles, s'asseoir autour du foyer sacré, sur le gazon cueilli en leur honneur ; ils écoutent le chant du prêtre, qui les flatte par ses louanges ; ils reçoivent de ses mains, par l'intermédiaire d'Agni , dieu messager du sacrifice, l'offrande pieuse des gâteaux et du miel , et ils lui accordent en échange leur protection contre les ennemis, et l'abondance des vaches, des richesses et
des enfants. Telle est la première et la plus simple vertu de l'Hymne. A ce titre, il est une véritable Rogation, et n'a rien qui doive étonner les chrétiens, s'ils veulent réfléchir que toute leur race a conservé rusage> en vigueur aujourd'hui même, de demander au ciel les biens de la terre, fis atlrîhuent aussi à la prière cette vertu, en quelque sorte magique, défaire descendre ou cesser la pluie, par conséquent de voiler le ciel par de grands nuages étendus ou de lui rendre la sérénité. Les Aryas védiques pensaient de même : les hymnes en sont une preuve perpétuelle. Mais ils allaient plus loin ; et il semble que dans leurs croyances, la prière « qui part du cœur et dont l'Hymne est l'expression » n'exerçait pas seulement son action sur les mouvements variables de la pluie et des vents, mais accompagnait même et provoquait les phénomènes naturels les mieux réglés et les plus constants. Si l'Aurore appelle le chantre pieux au foyer d'Agni, l'Hymne à son tour fait apparaître l'Aurore, dévoile les Cavaliers célestes, conduit et fait mouvoir Indra, Mitra, Varuna, Aryaman. Il va plus loin encore : c'est lui qui a créé les attributs des dieux, construit le char des Açwins (ii, 191), attelé les coursiers d'Indra (ii, 52) ; l'Hymne accroît la puissance des dieux (m, 253) , élargit leur domaine et les fait régner. Les Aryas védiques avaient donc la conscience très-claire de la valeur de leur culte : en effet l'Hymne en est la partie essentielle, puisque c'est l'Hymne qui explique aux assistants la signifi-
calion de Murs symboles et de leurs cérémonies'. Qu'est-ce qu'un symbole muet et une eérémoniè silencieuse, sinon l'absence même du culte î^ C'est sÉsant tout pour entendre et pour chanter l'Hymne, que les hommes du 5fl/?^«5m^w se réunissaient patî familles autour du foyer d'Agni ; et l'Hymne , qui énonçait' leurs croyances, était en même temps le' lien qui réunissait les fidèles dans une pensée commune. C'est donc lui qui maintenait dans la race aryenne le culte des dieux ; c'est lui qui la conduisait ati combat et qui, par la défaite des Dasyus, assurait et étendait le règne des symboles. Ces symboles eux-mêmes, les poètes s'en déclaraient les auteurs (il, 120, 405, 139), puisqu'enfin personne n'avait \u autrement que par l'imagination les figures glorieuses des dieux. Lors donc que les poètes Tèdiques déclarent qu'ils ont eux-mêmes créé les dieux
Les ancêtres ont façonné les formes des dieux, comme l'ou- ■vrier façonne le fer.
(Vâmadêva, II. 108.)
et que sans l'Hymne, les divinités du ciel et de la terre ne seraient pas, ils ne disent rien qui doive nous surprendre, surtout quand nous voyons les Grecs des temps historiques agir à l'égard des symboles de leur religion avec une liberté d'esprit non moins grande. Mais ce qu'il y a de particulièrement instructif dans le Vêda, c'est que dans ces symboles, à la formation desquels nous assistons pour ainsi dire, les poètes
distiDguent déjà avec netteté les deux éléments qui les constituent, à savoir : la force naturelle, qu'une science inachevée leur fait regarder comme vivante et qui est en elle-même immortelle, supérieure à l'homme et principe de vie [asurd) ; et la figure symbolique dont cette force se revêt pour paraître dans le culte et participer à ses cérémonies. Or, c'est cette forme même qui constitue le dieu {dêva), et c'est elle aussi dont le poëtè se déclare l'auteur et le père. Telle est donc l'origine des dieux dans le polythéisme ârven, de l'aveu même des auteurs du Vêda : l'Hymne les a engendrés. Aussi l'on ne saurait attacher assez d'importance à ceux des chants védiques où cette idée reparaît , et ils sont nombreux, ni s'étonner de la puissance non-seulement surnaturelle mais supérieure au ciel même, qu'ils accordent à la Sainte Parole. Tel est l'Hymne iv, 415, spécialement consacré à ce sujet, et que nous citons tout entier :
La Sainte Parole ( VâA) .
Je marche avec les Rudras, les Vasus, les Adityas, les Viçwadèvas. Je porte Mitra et Varuna, Indra et Agni, les deux Açwms.
Je porte le redoutable Sôma, Twastri, Pûsan, Bhaga. J'accorde l'opulence à celui qui honore les dieux par l'holocauste, la libation, le sacrifice.
Je suis reine et maîtresse des richesses ; je suis sage ; je suis la première de celles qu'honore le Sacrifice. Ainsi me connaissent les prêtres (dêvas) qui m'ont donné un grand nombre de demeures et de sanctuaires.
Celui qui voit, qui respire, qui entend, mange avec moi les
mets sacrés. Les ignorants me détruisent. Ami, écoute moi, je dis une chose digne de foi.
Je dis une chose bonne pour les dieux et pour les enfants de Manu. Celui que j'aime, je le fais terrible, pieux, sage, éclairé.
Pqut tuer un malfaisant ennemi, je tends l'arc de Rudra. Je fais la guerre à l'impie. Je parcours le ciel et la terre.
l'enfante le père. Ma demeure est sur sa tête même, au milieu des ondes, dans le Réservoir des eaux (Samudra). J'existe dans tous lés mondes et je m'étends jusqu'au ciel.
TeUe que le vent, je respire dans tous les mondes. Ma grandeur s'élève au-dessus de cette terre, au-dessus du ciel même.
Ce n'est pas encore la théorie du logos ; mais cet hymne et ceux qui lui ressemblent, peuvent être considérés comme le point de départ de la théorie du logos.