L -LES LIEUX
Il y a dans les choses naturelles certaines lois et certains faits invariables qui peuvent servir de point de repère entre la géographie des anciens et la reconnaissance moderne des lieux. De ces faits les iins appartiennent à la nature animée, les autres à la topographie. La iprésençe, dans une contrée, d'animaux et de plantes caractéristiques peut permettre de l'identifier avec une contrée antique portant un nom différent et produisant les mêmes plantes et les mêmes animaux. Il y a toutefois ^dies restrictions à faire. Les -animaux d'un pays, certaines espèces du
moins, peuvent disparaître en présence de l'homme, ou bien être amenées ou modifiées par lui. Les bêtes qui vivent de chair s'enfuignt à son approche ou cessent de se reproduire, et se trouvent à la fin confinées dans des lieux inaccessibles où le visage de l'homme ne vient jamais les troubler ; c'est ainsi que les lions ont disparu de la Grèce, où la tradition rapporte qu'Hercule a tué le dernier d'entre eux dans le pays de Némée ; ils ne se rencontrent guère non plus en A^iejmineure, si même il s'y en trouve encore quelques-uns, et ils ont presque disparu dé l'Asie centrale dont les hautes montagnes en nourrissaient un si grand nombre du temps des Romains. Les bêtes qui vivent de l'herbe des prairies, en particulier les ruminants, cherchent au contraire un refuge dans le voisinage de l'homme, le suivent dans ses changements de domicile; et lui-même s'applique à les multiplier et à les acclimater pour son usage dans des pays où la nature ne les a pas fait naître.
Mais si l'on excepte ces cas extrêmes, il y a toujours un nombre considérable d'animaux sauvages dont l'aire est déterminée d'une manière précise par des conditions naturelles invariables. La géographie botanique est beaucoup plus fixe encore, parce que les espèces des plantes sont dans chaque pays, soumises à un ensemble de conditions dont le concours est nécessaire à leur production : la latitude, le climat, l'altitude, la composition minéralogique du sol, sa configuration, le voisinage ou l'éloigné-
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ment de la mer et des rivières, sont autant de causes permanentes qui exercent sur la distribution des espèces une influence décisive. Si l'on excepte les plantes nuisibles que l'homme s^efiforçe de détruire par la culture^ mais qui reparaissent aussitôt qu'il les néglige, et les plantes utiles qui occupent souvent de grands espaces, mais qui disparaissent d'elles-mêmes avec lui; le plus grand nombre des végétaux se perpétue dans la contrée qui les a vus naître, et chaque pays porte un certain nombre d'espèces qui le caractérisent et permettent toujours de le reconnaître. Il est donc possible de savoir dans quels lieux furent écrits les hymnes du Vêda, si ces hymnes citent plusieurs de ces plantes et de ces animaux caractéristiques : en effet il ne reste plus en pareil cas, qu'à bien établir la synonymie des mots qui' les désignent et à s'assurer que ces espèces naturelles étaient bien réellement présentes dans les lieux oii le poëte composait. Or de tels faits se présentent un assez grand nombre de fois dans le Vêda, avec tous les caractères d'authenticité désirables ; et ils signalent la région moyenne dé l'Indus avec le cours entier de ses affluents.
Ces données sont puissamment confirmées par des faits d'une toute autre nature, faits qui. se rap- > portent à la géographie elle-même. 11 est dit plusieurs fois dans le Vêda, que les rivières coulent à droite, c'est-à-dire vers le midi, puisque les Aryas nommaient les points cardinaux en se tournant vers
i'^. ^Q^ jridère&i 4'jJBe iiiïi|)oiftaoce coasidëi^Mei §QBt jiéRpifes ci(nnj3ae -se réunissant les nnes^anxîau'r tr^sietapporitanjtlieursieaux dans uaMssincomBauà, poiiir iformer iun yaste ûaum, qui coiule iki-mêcae yèrs le miidi. A gauche, c'est-à-dire vers le noEd, s'élèvent les tnpntagnes d'où ces rivières déGoident. Ces montagnes sont fort hautes ; car les rivières %ui descendent de leurs sommets « coulent dans les trois mondes. » Par ces mots l'on ne saurait entendre le ci^l, la terre et la région souterraine appelée na^ raia; en effet il ;tf est point question de l'enfer dans la doctrine cosmologique et fort peu moraliste du ¥êda; de plus, sauf une seule exception dont nou^ parlerons ci-après, il n'est pas possible d'entendre comment ces rivières couleraient sous la terre, puisqu'il est dit au contraire qu'elles se réunissent dans un hassin commun, samudra. L'étude du Vêda nous donne l'explication la plus nette de ce que les poètes ont voulu dire par cette expression : les trois régions; at l'on sait que la région supérieure est le ciel inaccessible, la région moyenne est celle des nuages et des phénomènes de l'air auxquels préside Indra, la région inférieure est la terre; Les monta^ gnes d'oîi déeo.ulenl les fleuves védiques sont donc plus élevées que la zone des euages «t sportent leurs sommets jusque dans le ciel de Yaruna et des autres Adityas. C'est ilà iqae s'accomplit le mystère âq ileur naissance.
Que l'on cherche sur la carte d'Asie une contrée
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qui (réponde à cet ensemble de données igéographU flMes; on n'en trouvera ipas d'autre que icelle 4e ridàdus. En effeOe IGange jeoule de l'ouest à Test avec une faible inclinaison versiesud;; on ne sau-rait arguer de cette hypothèse que l'orient des Indiens a pu être le levant d'été, puisque, à cette latitude, il s'écarte beau^oup^moins que chez nous du levant mo^en, et que d'ailleurs les Sages s'appli-^ quaient depuis longteniips à déterminer le point précis du niidi qui marquait le moment du sacrifice; « ils avaient chaque jour le regard tourné vers la station supérieure de Viènu, » pour commencer la cérémonie à rheure marquée. Les Aryas védiques savaient donc diviser en quatre parties égales leur horizon,, reconnaître le méridien et signaler par conséquent d'une manière suffisamment exacte la direction des rivières. Ainsi, le bassin commun, si souvent nommé dans les Hymnes, n'est pas celui du Gange; e' est donc l'Indus. On arrive à la même conclusion en observant que les grands affluents de rindus coulent en effet vers le sud, mais qu'il n'en est pas ainsi de ceux du Gange, dont plusieurs, et des plus importants, vont du sud au nord, entre les monts Yïnâya et le bassin principal ; ces derniers ont au sud les hautes montagnes d'où ils descendent, ce qui est absolument en contradiction avec les données constantes du Vêda.
Les fleuves qui vont à l'Indus sont nommés dans le plus grand détail en maint endroit du recueil. Ces
noms se retrouvent pour la plupart dans les historiens grecs et latins qui ont suivi l'expédition d'Alexandre-le-grand, avec les différences d'orthographe produites par. la prononciation vicieuse de termes dont le sens n'était pas compris. Les noms modernes de ces rivières sont aussi les mêmes qiie dans le Vêda : les orthographes adoptées par les cartes de géographie sont souvent plus fautives encore que celle des anciens; ce qui s'explique aisément; en effet les populations qui hahitent aujourd'hui les vallées de l'Indus ont presque perdu la signification des noms de lieux ; la partie accentuée de ces noms, mise en relief par leur prononciation rapide, est seule entendue parles occidentaux qui parlent d'autres langues; les voyageurs écrivent à la manière de leur nation ce qu'ils croient entendre; et l'on arrive ainsi à défigurer des noms qui peuvent être identiquement les mêmes que dans la haute antiquité. Ces modifications barbares ont été infligées aux noms grecs par les peuples néolatins ; les Grecs les avaient infligées aux noms géographiques de l'Asie"; et nous faisons de même aujourd'hui. Cependant sous ces vêtements étrangers on reconnaît encore, dans les noms des rivières du Panjâb, ceux qui sont consignés dans, le Vêda. Cette identité des noms, bien plus précieuse que la synonymie appliquée quelquefois par les Grecs aux mots qu'ils ne pouvaient prononcer aisément, ne -laisse plus aucun doute sur la contrée occupée par les
Aryas au temps du Vêda. Cette contrée est ellemême nommée SaptasmâUyC' esi-k-àire Heptapotamie ou les Sept-rivières ; comme plusieurs d'entre elles se réunissent avaût ^d'arriver au bassin commun, on n'en compta plus que cing dans la suite, et le pays reçut le nom de Pancâpa ou Panjâb, les cinq cours d'eau ou Pentapotamie.
Est-il possible de déterminer avec quelque précision, d'après les Hymnes, la contrée indique occupée par les Aryas? Le Rig-Vêda répond à cette question d'une manière plus satisfaisante qu'on n'oserait Fespérer : car outre les nombreux renseignements ça et là répandus dans le recueil, il existe un hymne qui offre un tableau régulier des rivières. Toutefois, il faut observer que les hymnes sont loin d'être tous de la même époque, qu'ils doivent être chronologiquement répartis sur un intervalle de plusieurssiècles peut-être ; or, il est visible, d'après les hymnes eux-mêmes, que les Aryas sont en marche, au moins à certaines époques de cette période. L'étendue de la terre aryenne n'est donc pas la même dans les plus anciens hymnes que dans les derniers. C'est dans la direction de l'ouest à l'est que la limite recule sans cesse : car au nord, à l'ouest et en grande partie au sud, elle est donnée par la nature.
Au nord la chaîne de l'Himalaya forme une barrière infranchissable; et d'ailleurs la tendance naturelle des hommes en général, mais surtout des peuples aryens, les a toujours portés à descendre les
— AU — rivières et à s'établir sijr les terres cultivables, l\.m paî'aît'.pasnoïi plus que les Aryas, ^parvenus à la ùn^ gçiuche de l'iiadus, aient 'teaté de remonter ce fle»?fp jusque dans la haute vallée où fleurit la ville id^ iiadah. Il n'est nulle part fait allusion à cette partip du cours du fleuve, qui se dirige du sud-est au nord-ouest, au nord de l'Himalaya et parallèlemenjt à cette montagne. Onne parle point dans les Hymnes de la Porte-de-rindus, vaste embrasure dans Ja chaîne, sorte de vallée de Tempe, par laquelle le fleuve se précipite. On voit seulement, ça et là décrite, rarrivée soudaine des grandes eaux, lorsque, grossi par les pluies d'orage qui se sont abattues dans les plateaux supérieurs, l'Indus tombe avec fracas du haut des monts. Cette vallée du nord fut donc laissée aux populations indigènes par les Aryas, qui continuèrent leur marche à travers les vallées moyennes du Saptasinâu.
Au sud, nous croyons pouvoir affirmer que la limite n'est pas la mer, et que, selon toute vraisemblance, les Aryas ne connaissaient pas l'Océan. Le samudra védique est sans aucun doute un bassin où 5e réunissent les eaux, comme l'indique son nom exactement traduit par auvuSprov; mais il n'y a pas un seul passage des Hymnes où ce mot soit présenté comme synonyme de 5(^^ara, qui -est la mer dans le sanscrit classique. Les eaux du samudra sont des ;eaux courantes; son bassin commence au ;poiiit où s'y rendent les grandes rivières. Il est traversé par
— *2S — îëS Êàiëaux diés mârehands, dont oîi ne dit jamais qu'ils viéniïeiït def cotitrées foihtaines. Nous pefisott& que partout où il est question du samnâra, c'est lef céurs principal àe Tlndus, et non la mer dès rndés> qu^il faut entendre pàf ce mot. D-aiHeiirs la mer est pour tous les hommes, et eût été surtout pour ces Arysis dit centre de l'Asie, un spectacle aussi émotf- ■^ant qu'inattendu ; ces pôëtes, qui décrivent tous lès grands phénomènes de la nature en traits si plems de poésie, ne fussent certainement pas demeurés insensibles en présence de la mer. Les Grecs ont eu tout un cortège de divinités marines; il n'y en a pas une seule dans la mythologie védique. La languéf grecque est pleine des noms et des épithètes les pliis pittoresques pour exprimer les phénomènes de ïâ mer; là langue védique en est dépourvue; nulle description, même abrégée, nul trait qui rappelle la physionomie de ce- grandiose élément. Nous nous croyons autorisés à penser que les poètes du Vêda n'avaient pas vu la mer. — - La limite d u sud n'allait donc pas jusqu'au rivage de l'Océan. La preuve a peu près directe est donnée par un hymne où il est dit « l'espace est grand du désert à la montagne, » et où ces deux points semblent donnés comme limites de la terré aryenne au sud et au nord : or le samudra de l'Indus est presque tout entier sur la riv^ du désert; il y a donc lieu de penser que les Aryâs védiques ne fréquentaient même que la partie la plus septentrionale du grand bassin.
Cette opinion s'accorde singulièrement avec les données védiques relatives à la limite occidentale. Cette frontière n'est décrite nulle part dans les Hymnes; mais on verra sur la carte, que la chaîne du Bolory qui descend du nord au sud et borne à Test les vallées de llOxus, forme d'abord avec l'Himalaya et l'Hindu-kô le grand. noi/au-centraly si remarqué, à toutes les époques de l'histoire, par les peuples et par les voyageurs; au delà de ce noyau, se détache vers le sud une chaîne de montagnes moins élevées, qui borne à l'est les hautes vallées de l'Afghanistan, l'ancienne Arachosie. Cette chaîne descend presque jusqu'à la mer, non loin des bouches de rindus. Or aucun des pays, aucune des rivières situées à l'ouest de ces montagnes n'est indiquée, même par allusion, dans le Rig-Vêda, Les Aryas de l'Indus ne l'avaient donc pas franchie. Mais une bande de terre entrecoupée de vallées s'étend entre la montagne et le fleuve; des rivières la parcourent. Aucune de celles qui rencontrent l'Indus au-dessous du grand confluent n'est signalée. Le parallèle qui effleure le nord du grand désert semble ainsi avoir été la limite méridionale des Aryas à cette époque, sur les deux rives de l'Indus.
Quant à leur limite orientale, on comprend que durant la période védique c'est elle qui a le plus varié, puisque c'est dans cette direction même que leur mouvement de progression s'accomplissait. Le Vêda, au moiiis dans ses derniers hymnes, nomme la
Yamunâ (il, 333),la Gangâ (le Gange) et même la Sarayû (ir, 335), celui des affluents du Gange qui arrose la ville d'A2/d%« (Aoude) et qui a pris tant d'importance dans l'Epopée sanscrite. Mais le Gange n'est nommé qu'une fois ; son \olume, qui ne le cède en rien à celui de l'ïndus, n'est pas sig;nalé, non plus que son confluent avec la Yamunâ, qui joua peu après et qui joue encore un rôle si considérable dans la religion brahmanique. On a donc une raison sérieuse de croire que les Aryas des derniers temps védiques n'étaient pas encore descendus vers le bassin principal du Gange ; qu'ils n'en possédaient pas les vastes plaines et les riches vallées ; qu'ils s'avançaient par étapes et comme une avantgarde, par le pied de la grande chaîne, dans cette région longitudinale où les rivières ne sont pas encore assez fortes pour ne pouvoir être traversées à
gue.
Par le fait, le centre reconnu et continuellement nommé de la puissance aryenne, son véritable séjour, en un mot sa terre, c'est le Saptasindu, dont la Saraswatî fut longtemps la limite du côté de l'orient. Voici le tableau géographique que nous offre de ces contrées un hymne des derniers temps de la période; cet hymne a pour nom d'auteur Priyamêâa; ce poëte est présenté comme fils de' Sinâuxit, nom qui signifie habitant le Sinâu. Le tableau décrit selon l'ordre géographique les rivières occupées alors par les Aryas; le poëte part de la
Ga«^<f> qui est le haut Gange, va Véfë Foccidenf, rencontre siïccessivemétifc la Yamimâi (Jemnà)^ la Smaswatî (Sarsôulî), et; les affitientâ de la; rive gauche du Sinâu (Indus); remonte au. Nord, franchit le Sindu, puis énumère lès petits affluents de la rwe droite, sur laquelle il s^arrêteà la Gématî {le Gômal).
AUX MVIÈRES.
Ondes, le chantre célèbre Yotre grandeur dans la demeure dé Vivaswat. Lès sept fleuves coulent chacun dans les trois mondes. De ces rivières, la SinUii (l'Indas) est là première par sa force.
Sinâu, Varuna ouvre lui-même ta route quand tu vas répandre l'abondance. Tu descends dès hauteurs de la terre, et tu règnes sur ces mondes.
Un fracas a retenti dans le ciel; l'éclair a brillé. C'est la SinUu qui s'élance sur la terre avec une force infinie. Telles les eaux jaillissent du nuage; tel le taureau mugit.
Sinciu, les eaux viennent à toi, comme les vaches apportent leur lait à leur petit. Quand tu marches à la tête de ces Ondes impétueuses, tu ressembles à un roi belHqueux, qui étend ses deux ailes de bataille.
Gangâ (le Gange), Yamunâ (la Jemna), Saraswatî (la Sarsôutî), Çutudrî (le Setledge) avec la Parusni, écoutez mon hymne. MarudvriSâ avec l'Açiknî (l'Acèsines) et la Vitasfâ (l'Hydaspe), ô ArjîMyâ avec la Susômâ (Souan), entendez-nous.
Sinâu, tu mêles d'abord tes flots rapides à ceux de la Tristâmâ, de la Rasa, de la Swêtî (le Swat) et de la KuUâ (le Gophên ou Caboul); tu entraînes, à mon préjudice, sur le même char que toi, la Gômatî (le Gomal) et la Krumu (le Kurum),.
Brillante, impétueuse, invincible, la Sinâu développe ses ondes avec majesté. Douée de mille beautés variées, elle charme les yeux; elle s'emporte comme une cavale ardente.
Jeune- et magnifique, superbe et féconde, parée de ses rives fertiles, elle roule ses flots d'or; elle voit sur ses bords des chevaux excellents, des chars rapides, des troupeaux à la' laine soyeuse; elle répand avec elle un miel abondant.
La SinUû monte sur son char fortuné. Qu'elle accorde à nos prières de nombreux chevaux. C'est par de telles louanges que notre sacrifice recommande sa .gloire et sa grandeur.
[Priyamêâa, IV, 305.)