IL LES RACES
Les Aryas étaient-ils indigènes ou étrangers à ce pays? Y a-t-il dans le Yêda des preuves ou des indices sur lesquels l'une ou l'autre solution puisse être appuyée? Et, s'il n'y en a pas, sur quelles raisons peut-on établir l'origine étrangère des àryas de l'Inde?
Il n'y a pas, dans tout le Rig-Vêda, un seul passage où il soit dit positivement que les Aryas fussent venus du dehors. Quelques légendes seulement, d'un sens obscur et qui peuvent s'interpréter d'une manière allégorique, semblent indiquer que cette population était venue de l'occident, ou, pour mieux dire, du nord-ouest. Mettons en premier lieu la connaissance du noyau central des monts d'Asie, formé par la rencontre de l'Himalaya et du Bolor. Le grand hymne de Dîrgatamas paraît y faire allusion dans le passage où il est dit :
« Le Ciel est mon père. J'ai pour mère la grande Terre; la
partie la plus haute de sa surface est sa matrice; c'est là que le Père féconde le sein de celle qui est son épouse et sa fiUe. «
On sait que ce lieu fut en effet dans les temps postérieurs entouré de traditions mystiques et de conceptions symboliques : avant que le mot uttânapâda eût reçu la signification astronomique d'étoile du nord, il désignait, comme le montre son étymologie, les hauteurs du nord, d'où découlent les grandes eaux du Saptasindu. C'est aussi vers ce noyau central que la mythologie plaça le mont fabuleux du Mêru, dont le nom semble faire partie de celui de Kasmîra, ou pays de Cachemire. Or c'est de ce centre que découlent, dans les symboles brahmaniques, tous les grands fleuves de la terre, auteurs de sa fécondité et sources de vie. Le passage de Dîrgatamas, rapproché peut-être de quelques autres, semble être ou marquer du moins Torigine de ce symbole, et indiquer par conséquent que les Aryas avaient déjà une certaine notion du rôle que joue le noyau central dans la géographie de l'Asie. C'est de lui en effet que découlent non-seulement une grande partie des eaux du Saptasindu, mais encore celles de la Haraqaiti (la Saraswati, rlpa'xwroç) , de la branche orientale dès Iraniens, celles de l'Oxus, au N.-O., et celles de la Chine occidentale, ou de la vallée de Yarkand. Les eaux qui descendent de ces sommets, où le Ciel et la Terre accomplissent leur hymen, portent la fécondité dans toutes les direc-
lions. Ainsi nous pouvons croire que les Aryas connaissaient ce fait géographique, l'un des plus considérables de l'ancien monde. , '
Nous avons cité plus haut cette autre remarque faite par eux, que les rivières du Saptasindu coulent vers le midi ; si cette direction des eaux les a tant frappés, c'est donc qu'ils en connaissaient d'autres, coulant vers d'autres- points de l'horizon : quelles ' sont-elles, si ce n'est celles-là mêmes que nous venons de nommer? Or nous verrons tout à l'heure que les Aryas n'avaient point pénétré dans les régions du N.-E. ; nous savons de plus que la Sarayû était leur limite orientale aux temps védiques. Nous établirons plus loin que le Soliman-dagh, à l'Ouest de l'indus, était pour eux la borne qui les séparait de leurs frères iraniens. Il reste donc que c'est vers le nord-ouest qu'on doit chercher le point par lequel ils sont descendus dans le Saptasinâu, Mais le Rig-Vêda ne dit pas positivement qu'ils y soient venus d'un autre pays : on peut seulement le conclure de beaucoup de textes, qui sans cette supposition seraient inexplicables, et de faits qui vont être énumérés.
Il semble qu'il soit fait allusion à cet antique voyage, dans l'hymne de Viçwâmitra (ii, 38) dont voici le commencement :
.., 4. Les troupes "victorieuses se sont rassemblées autour de celui qui était disposé à combattre. La nouvelle s'est répandue
que le grand astre sortait des ténèbres. Les Aurores l'ont su et elles accourent. Indra seul est le maître des vaches. • 5. Les sept sages ont, par leur science, découvert que ces vaches étaient renfermées dans l'antre oriental. La pensée s'est tournée de ce côté. Ils ont suivi toute la voie du sacrifice; et, connaissant leurs œuvres pieuses, (Indra) a pénétré dans l'antre.
6. C'est Saramâ (la chienne) qui, sachant que la montagne était ouverte, a fait sortir l'antique troupeau qui nous donne la vie. C'est elle qid, pourvue de pieds légers, la première entendit le mugissement des immortelles, et- qui dirigea les recherches.
7. Le plus sage s'est présenté, jaloux de prouver son bon vouloir; la montagne a ouvert son sein devant le héros bienfaisant. Ce mortel, uni à de plus jeunes, a distribué aux hommes ces riches dépouilles. Ângiras (le prêtre) lui adresse son hommage....
. Si cet hymne n'est pas une allégorie et s'il contient réellement le souvenir de l'entrée des Aryas dans le Saptasinâu, à travers VHinâu~kô et par la vallée d'Attok, dès lors il est permis d'entendre de la même manière un assez grand nombre de passages du Recueil, par exemple dans les Hymnes de Yasisïa (ra, 142, 146) où il est dit : «Nos pères ont été à la recherche de la lumière cachée; » ils ont voulu savoir d'où venait le grand astre qui sort des ténèbres; l'étendard de Sùrya brillait en face du soleil et frappait de terreur les ennemis qui fuyaient au sommet des montagnes. L'interprétation littérale de ces passages indique en effet des allusions à ce fait déjà fort lointain de l'invasion ; on ne leur donne un sens allégorique que si l'on s'abandonne au symbolisme excessif des commentateurs du Vêda. Quoi qu'il en soit, il n'est pas une seule époque
dans la période des Hymnes, où les Aryas paraissent solidement établis dans la contrée* de l'Indus. Ils sont toujours en guerre avec des ennemis très-nombreux, qui habitent à côté d'eux, même dans la plaine, et jusque au milieu d'eux. Les Àryas ont le sentiment très-\if qu'ils sont, vis à vis de ces indigènes, des étrangers et des conquérants ; qu'Indra a pris leur terre pour la donner à l'Arya, et qu'il est pour les Aryas le distributeur des vaches et des richesses prises sur l'ennemi. Durant toute la période, comme le témoignent encore les derniers hymnes, les Aryas reconnaissent leur petit nombre : en effet parmi les grâces qu'ils demandent aux dieux, il en est une qui est sans cesse l'objet de leurs désirs, c'est d'obtenir de nombreux enfants; une grande abondance d'enfants et de petits-enfants^; quand le sexe est énoncé, ce sont des fils qu'ils demandent, non que les femmes soient peu considérées ou occupent un rang infime dans la famille védique, mais l'état de guerre où se trouve le peuple conquérant exige une nombreuse population masculine..
Il est plusieurs hymnes (i, 80. ii, 131) où la race aryenne paraît même être en marche à travers les vallées du Saptasindu. Les obstacles naturels que leur opposent les fleuves ne sont pas ceux qui leur sont les plus redoutables ; les ennemis les harcèlent sur leur route et infestent leurs chemins. Agni est leur guide (m, 36) : la nuit il illumine le ciel et la terre et écarte tous les êtres malfaisants ; au lever du
jour, à la tête de la colonne qui se prépare à partir, le feu d'Agni s'allume (ii, 153), le sacrifice est offert, les dieux sont invoqués; et quand le disque du soleil se montre à l'horizon, le disque de guerre ( éakra ) du dieu Indra s'avance, protégeant la marche des cavaliers et des chars.
Indra est le dieu de guerre des Aryas. Au ciel, dans cette région moyenne où s'accomplissent les météores, il est la force belliqueuse qui triomphe du nuage et le résoud en une pluie bienfaisante. Parmi les hommes, il est le symbole de la guerre, le maître de la victoire, le distributeur des vaches. Le coursier d'Indra, qui est presque Indra lui-même, et que le nom de Dadikrâs rattache très-étroitement à la cérémonie du sacrifice, est la représentation sacrée du cheval de bataille. La peinture que donne de lui Vâmadêva (ii, 179 ) ne le cède en rien au cheval du Sémite tel qu'il est décrit au livre de Job.
A Dadikrâs.
Parmi les dons que vous avez faits jadis à Trasadasyù et qu'il a légués aux enfants de Pûru, il en est un remarquable : c'est ce terrible et vigoureux vainqueur des Dasyus, qui gagne des terres et des domaines.
Vous lui avez donné le cheval Dadikrâs, auteur de tant de prouesses et gardien de tous les hommes, vif, rapide, impétueux, héros à la forme resplendissante, et, tel qu'un roi puissant, capable de déchirer ses ennemis.
Comme l'eau de la colline, il s'élance; et tous les Pûrus le chantent «t l'honorent. Il semble de ses pieds dévorer l'espace,
héros aussi léger que le nuage, aussi rapide que le char, aussi prompt que le vent.
Dans les combats qu'il livre, il se jette, au plus épais de la mêlée, et disparaît au milieu des -vaches
Ainsi, le voyant dans les batailles, les ennemis poussent un cri, comme à l'aspect du brigand qui dépouille ou de l'épervier affamé qui s'abat sur un cadavre ou sur un troupeau.
Ainsi, dans l'ardeur d'attaquer, il s'avance le premier à la tête des chars. Paré de guirlandes, ami des peuples, il brille, battant la poussière et mordant son frein.
Ainsi, ce coursier fort et juste, au corps souple dans la bataille, à l'attaque impétueuse contre les impétueux, au pas rapide, forme un tourbillon de poussière qui s'élève au-dessus de sa tête hautaine.
Ainsi, ces assaillants terribles tremblent devant lui, comme si le ciel tonnait; il attaque mille eimemis à la fois, invincible, formidable et superbe.
Ainsi, les peuples célèbrent la force et la victoire de ce rapide, qui comble les vœux des hommes. Et c'est à lui que les combattants s'adressent : Que DaMlcrâs arrive avec ^es mille!...
(Vâmadêva, II, 179.)
Le nom des populations indigènes contre lesquelles les Aryas ont à lutter est répété sans cesse dans le Vêda depuis les plus anciens hymnes jusqu'aux plus récents. Les Dasyus ne sont point des êtres imaginaires ou des conceptions symboliques comme peuvent l'être les Ràxasas ; je ne sais s'il est un seul passage dans les Hymnes , où il soit légitime d'entendre ce nom dans un sens allégorique, et d'interpréter la guerre d'Indra contre les Dàsyus comme un mythe représentant la lutte du Soleil et des nuages. Que ces passages soient traduits
littéralemeDt et non d'après le système artificiel et arbitraire du commentateur, et l'on verra ces Dasyus se présenter partout comme des hommes réels, sans que Indra perde son caractère de dieu de la guerre, protecteur des Aryas. A la rigueur, il est possible de soutenir que les épithètes de noirs ou de jaunes (i, 328) données aux i)«5yw5 expriment les couleurs du nuage orageux ; mais comment appliquer aux nuages les épithètes si caractéristiques par lesquelles les poètes védiques dépeignent au physique et au moral ces ennemis des Aryas? On nous les représente ^jQ effet comme des hommes à la face de taureau, privés de nez, aux bras courts ; ailleurs une jeune femme aryenne, pour faire valoir sa race aux yeux de son époux , signale le fin duvet qui couvre sa peau, pareil à la laine de la brebis des Ganââras; ce signe de la race aryenne la distingue si bien des races indigènes du pays, qu'il fut plus tard recommandé de nouveau par Manu aux brahmanes (m, 7, 8, 9, 10), quand ils avaient à choisir leurs épouses. La race ennemie n'avait donc pas la peau velue. Que l'on réunisse ces caractères ; et que aujourd'hui même, dans les castes inférieures de l'Inde et surtout dans les contrées montagneuses d'où descendent les rivières, on cherche les débris des anciennes races soumises ou confinées, on reconnaîtra en elles les traits des Dasyus, tels que le Vêda les a tracés, A ces caractères physiques, il faut ajouter les habitudes morales de ces indigènes : le Vêda les appelle
kravyâd, c'est-à-dire mangeurs de chair, par opposition aux Aryas qui semblent se nourrir particulièrement et peut-être exclusivement de matières végétales et de lait ; asutripa, qui aime la vie d'autrui, qui se repaît d'êtres vivants, mot qui désigne, mais avec plus d'énergie, les habitudes carnivores des Dasyus et qui contient déjà à cette époque reculée le germe d'une grande doctrine métaphysique et morale des brahmanes. Ces mêmes barbares, à la face carrée et plate, ne connaissent point de dieux ; ils sont sans religion, et ne semblent pas disposés à accepter le culte aryen qu'on leur apporte. IL est remarquable en effet que les peuples de couleur jaune, fixés dès la plus haute antiquité au nord de l'Himalaya et à l'est du Bolor , les races tibétaines en un mot , n'ont point eu de religion positive ni de culte avant l'arrivée du buddhisme; les missionnaires de cette religion, dont la doctrine a si merveilleusement adouci les mœurs de ces peuples, les trouvèrent sauvages et presque féroces, tels que le Vêda nous les dépeint dans un grand nombre de passages. Cette absence de religion ne semble pas toutefois les avoir laissés dans une absolue barbarie, soit qu'ils eussent déjà par eux-mêmes tiré quelque parti de leurs aptitudes naturelles , soit que l'iûftuence et le contact de leurs congénères , les * Chinois, eût fait pénétrer chez eux quelque chose de l'antique civilisation orientale. Au temps des Hymnes, les Dasyus étaient riches en troupeaux.
industrieux , habiles à fabriquer des chars et des vêtements, brillants de parures et de bijoux : c'était donc une riche proie pour i les conquérants. Les Aryas n'ont point encore de villes, aucune du moins n'est nommée dans le Vêda ; mais il y est souvent question des forteresses bâties sur les hauteurs, où les Dasyus se retirent comme dans des postes inexpugnables. A la vérité, dans les Hymnes oii les poètes parlent des forteresses des Dasyus, le commentateur croit reconnaître les nuages où se renferment Yritra et AM , personnages véritablement symboliques. Mais comment expliquer ce, que demandent à Indra certains poètes, de poursuivre les Dasyus, de les confiner dans leurs forteresses et de les frapper par dessous? C'est toujours et uniquement du haut du ciel qu'Indra lance ses traits éclatants contre les génies de la nue. Ces derniers ne sont donc pas désignés sous le nom de Dasyus dans les passages auxquels nous faisons allusion.
Toutefois il se peut, car c'est là l'esprit du symbolisme aryen dans toute la race indo-européenne, que plusieurs fois les poëtes aient symbolisé les puissances rivales d'Indra sous le nom de Dasyus : car ce nom désignait leurs propres adversaires et les ennemis de leur culte. Mais il n'en reste pas moins certain que les hommes de couleur jaune sont assez bien caractérisés sous ce même nom dans le Vêda pour être reconnus. Ce nom d'ailleurs est celui que les peuples iraniens donnaient aux
barbares orientaux , et qui , sous la forme à peine altérée de DahyuSy ne peut être méconnu de personne.
Quant au nom de Yâdwas, que Ton a cru reconnaître dans celui des Jâtes, habitants modernes de certains cantons de l'Himalaya, il ne désigne point dans le Vêda les ennemis des aryens. Dans la famille de Kanwa, les Yâdwas sont présentés comme des hommes pieux et libéraux envers les prêtres. Dans un hymne de Yasis\a (m, 57), Yâdwa n'est pas positivement désigné comme un ennemi; et l'on doit se souvenir que les chants de ce poëte manifestent contre Yiçwâmitra et contre tous ses partisans une rivalité envieuse, à laquelle les races jaunes ou noires ne sont point mêlées, et qui est demeurée célèbre dans les traditions antiques de l'ïnde. En outre , on ne peut guère douter que le nom de Yâdwa ne soit le patronymique désignant les descendants de Yadu. Or, encore bien que ce personnage soit présenté comme habitant une région lointaine ainsi que Turvasa et Ugradêva (i, 70), comme fils de Yayâti il ne pourrait guère être qualifié d'ennemi des Aryas , puisque Yayâti est un descendant de Manu et Tun des râjarsis ou des saints personnages royaux, honorés de tout temps par les Indiens. Enfin Yadiê^^ et Turvasa sont appelés Aryas dans un h^mne Aq Yâmadêva (ii, 164); or ce poëte prend certainement ces noms dans un sens général applicable à leurs descendants, puis-
qu'il localise sur les bords de la Sarayû la légende très -antique relative à ces deux personnages : à moins toutefois, que le mot Sarayû ne désigne une rivière située beaucoup plus à l'occident que la moderne Gogrâ, ou n'ait même simplement le sens général de rivière. Mais, quelle que soit l'explication de ce mot, il résulte toujours du passage cité que Yadu et ses descendants sont des Aryas et ne peuvent par conséquent être confondus avec une population jaune de l'Himalaya, quelle qu'elle soit.
Concluons que le nom de Dasyu est le terme par lequel la race ennemie est généralement. désignée dans le Vêda, et que ces peuples appartenaient à la race d'hommes, de couleur plus ou moins foncée, qui occupe encore tout l'orient de l'Asie.
Les Aryas fondent leur droit de conquête sur les deux bases que l'humanité a toujours essayé de faire prévaloir dans les circonstances analogues, l'idée religieuse et la supériorité naturelle de la race. Les chantres déclarent d'abord et en toute occurrence que la terre appartient à Indra, que le Dasyu et l'Arya sont égaux devant lui et qu'il est le distributeur des biens (i, \ 91 .11, 157). L'essence du culte polythéiste et symbolique suppose entre les dieux et les hommes un échange de présents qui constitue une sorte de marché ou de commerce, fondé sur une amitié réciproque. Le maître des terres, pro^ clamé parles Aryas, est donc fondé en justice aies <iistribuèr à ceux qui le reconnaissent, l'honorent.
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lui offrent le sacrifice, le nourrissent et étendent sa puissance. Les auteurs du Vêda, et par conséquent le peuple aryen tout entier, n'élèvent aucun doute sur le droit divin de leur conquête ; ils n'ont aucun scrupule à marcher contre les Dasyus, à les. confiner dans des montagnes inaccessibles, à s'emparer de leurs champs, de leurs moissons, de leurs chars, de leurs vaches, de leur or, de leurs parures, en un mot de toute leur propriété mobilière et immobilière ; ils vont plus loin : ils leur ôtent leur liberté, en font leurs esclaves, et, s'il est besoin, leur ôtent la vie. Ce sont là précisément les objets dont ils demandent la conquête à leurs dieux (i, 37 3),, surtout à Indra, leur dieu de guerre : et c'est toujours au nom de ce dieu qu'ils en prennent possession. Quand leDasyu est soumis ou écarté, le poëte chante la victoire de l'Arya (ii, 160), célèbre la puissance d'ïndra et lui rend grâces de sa protection, souveraine. En même temps il glorifie sa race d'avoir étendu l'autorité et agrandi le domaine de son dieu, et en retour il demande à ce dernier de l'aider, de le défendre toujours dans l'avenir et de le combler encore des richesses des Dasyus.
A ce sentiment de propagande intéressée, qui dans les races primitives met la religion au service de la convoitise, se mêle toujours dans l'Arya la conscience de sa supériorité physique et morale. Ce n'est pas seulement avec haine, c'est encore avec dédain que les poètes védiques parlent de ces hommes difformes
et de peu d'intelligence. Et cela se conçoit aisément. En efifet ce n'est pas les inventions utiles et les arts empiriques qui font la supériorité d'un peuple sur un autre : combien de temps n'avons-nous pas vu et reconnu que les Chinois l'emportaient sur nous dans un grand nombre d'industries, alors que la science n'avait pas encore porté les nôtres au point de perfection où elles sont parvenues ? Et pourtant dès que nous avons eu en Europe quelques notions exactes sur les hommes de l'extrême Orient, nous avons senti que nous leur étions supérieurs au moral comme au physique. Cette supériorité primordiale, les Aryas se l'attribuèrent dès leur arrivée dans l'Inde, et avec raison, quoique l'industrie des Orientaux fût probablement plus avancée que la leur. Mais l'idée religieuse, ou pour mieux dire l'ensemble de la doctrine sacrée, dans laquelle se concentrait alors et pour longtemps toute la science, montrait dans la race blanche une force intellectuelle native incontestable. Les Grecs conservèrent longtemps aussi le sentiment de leur supériorité originelle , l'exprimant par ces mots : « il n'est pas juste que le barbare l'emporte sur l'Hellènel » Platon en fit la théorie et il donne les signes physiques auxquels on pouvait la reconnaître. Le Vêda est la preuve manifeste que les Aryas remportaient en effet sur leurs ennemis : car indépendamment de sa valeur historique, ce Recueil d'hymnes est un monument unique dans tout l'Orient; et, par la beauté, la profondeur
etl'élévation de ses doctrines, il ressemble à un temple grec au milieu des constructions de la barbarie.
Le mot ârya n'a jamais cessé dans l'Inde d'avoir le sens de noble ; rien n'indique positivement qu'il vienne de la racine ar, qui chez les gréco- latins signifie labourer. Le mot ekre des Allemands, qiii s'écrivait ère dans l'ancienne langue germanique, semble être le même que le mot ârya, et a le même sens que lui ; on le retrouve probablement sous sa forme primitive dans le nom du héros germain, que les Romains appelaient Arminius, c'est-à-dire Ermann. Il est permis aussi de le reconnaître dans un grand nombre de noms propres appartenant à l'Europe ancienne et moderne ; enfin il est le nom générique de toute la partie non sémite des hommes blancs de l'Asie occidentale. Or toutes les fois que le mot ârya, dans toutes ces contrées et jsOus toutes ses formes, est le nom qu'un peuple se donne à lui-même, ce peuple s'attribue en même temps sur les autres hommes une supériorité qu'il regarde comme incontestable. Le fait n'est donc pas propre aux Aryas du sud-est dans leurs rapports avec les races jaunes de l'Orient; il peut être constaté chez les autres peuples indo-européens , et signale par conséquent une disposition fondamentale et originelle de nos ancêtres et de leurs descendants.
Selon nous, cette prétention est suffisamment justifiée par l'histoire du monde entier; il ne nous semble pas que l'on puisse raisonnablement con-
tester la noblesse physique et morale de la race aryenne en face des autres branches de l'humanité : non pas même en face des Sémites, puisque, soit dans l'antiquité, soit dans les temps plus modernes, ce que ces derniers ont apporté à la civilisation du monde a dû , avant de la servir noblement , être transformé par le génie des aryens.
Toutefois le Vêda nous montre, dans le développement pratique de cette idée, une conséquence sur laquelle il est au moins permis de discuter : car il est difficile d'établir philosophiquement que la supériorité physique et morale, même la mieux constatée et la mieux reconnue, donne à une race le droit d'en dominer entièrement une autre, de l'exproprier, de l'asservir, de la reléguer ou de la transporter dans une autre contrée, dans un âpre séjour, sous un climat inhospitalier. C'est ce que firent les Aryas védiques ; c'est ce qu'ont fait tous les peuples conquérants; c'est encore la question qui agite les populations du Nouveau-Monde, où nous la retrouvons presque sous la même forme quoique dans d'autres conditions.
Le fait de la conquête et du dépouillement, sinon de l'usurpation, est donc à l'origine de toutes les sociétés : les races noires ou jaunes l'ont accompli avec une violence sauvage et sans prétexte ; les Aryas du sud-est ont conquis le Saptasindu, et plus tard la presqu'île du Gange, au nom de leurs dieux et en vertu du droit des nobles ; les modernes exécutent le
fait en discutant le droit. Dans l'Inde gangétique, où, après la période du Vêda, continua de s'étendre la conquête aryenne, la soumission des races jaunes et noires eut pour conséquence leur isolement dans la société brahmanique ; de la grande doctrine fondée sur le Vêda, elles n'eurent que les notions les plus infimes, les superstitions ; retranchées du culte, privées des sacrifices, elles demeurèrent un objet de mépris pour les castes supérieures. La loi religieuse défendit à ces dernières de contracter mariage avec les hommes d'une couleur jaune ou noire: et les signes caractéristiques de la race noble furent énumérés et décrits avec une extrême précision.
L'institution des castes, aujourd'hui fortement attaquée au nom de la religion chrétienne, qui ne la connaissait pas lorsqu'elle fut constituée elle-même dans les conciles, et au nom d'une philosophie vague qui ne tient point compte de l'histoire, est en germe dans les Vêdas et y marque déjà la séparation des races. Elle a sauvé les Aryas,- et avec eux la civilisation de l'Orient ;' leur petit nombre ea effet n'eût pas tardé à disparaître dans le flot immense des races inférieures, s'ils n'eussent maintenu, par les moyens les plus énergiques, la pureté de leur propre sang. Qu'eussent-ils gagné à perdre « la semence choisie de leur noble race dans des matrices d'Asuras » pour parler le langage des brahmanes? L'Orient n'eût vu naître ni la haute civilisation de l'Inde, ni sa philosophie, ni sa littérature ; la révolution pacifique du
Buddha eût été impossible, réyolution salutaire^ qui s!étendit, sur presque toute l'Asie, adoucit lés race» inférieures elles-mêmes et en éleva une partie à la dignité morale des Aryas.