‹ Essai sur le Vêda [microform]uChapitre 8 sur 31 · LES AUTEURS — LES ÉPOQUES · texte numérisé non relu

LES AUTEURS — LES ÉPOQUES

Quel est Fauteur du Yêda? Les hymnes sont-ils tous du même auteur? S'il y en a plusieurs, leurs noms sont-ils connus, sont-ils tous également authentiques? Est-il possible d'établir dans le Vêdà une sorte de chronologie, et d'apercevoir un développeniéiit primitif quelconque dans l'esprit aryen , tel que le Vêda nous le fait connaître? '. Ai^

Je ne m'arrête pas, je Fâvoue, à discuter ici touchant la personne et la réalité de T^«5à, auquel lès Iridiens des teriaps postérieurs ont attribué les Hymnes. Ce Collecteur est un personnage téllèpaent surhumain et tant d'œuvres sont attachées à son nom, qu'il n'y a pour nous véritablement dans cette question aucun intérêt réel; autant vaudrait discuter sûr là personnalité historique d'Indra ou de Jupiter. Du reste, il n'est nullement fait mention de lui dans le Recueil des hymnes.

Ce recueil soulève une question d'une importance beaucoup plus grande ; c'est celle de soii jaiithenticîté en général. Nous allons indiquer les pfihcipàùx élémeiits de là sdlùtiori.

De tout temps l'Inde a regardé le Vêda comme son Ecriture sainte : ce livre joue dans la civilisation religieuse de cette contrée wa rôle analogue à celui des livres mosaïques chez les Hébreux, de l'Evangile chez les Chrétiens, de l'Avesta chez lesMazdayaçnas. Certes, il y .a là une présomption très-forte en faveur de l'authenticité du Vêda : car toutes les raisons que l'on peut apporter pour établir l'authenticité générale des livres saints que nous venons de nommer, ont une égale valeur appliquées à l'Ecriture sainte des Indiens. Il est notamment un raisonnement très-simple qui peut toujours se produire en pareil cas. Ou le livre dont il s'agit est le plus antique monument sacré de la nation, ou il a été précédé de quelque autre. Si cet autre est d'accord avec le livre reconnu, c'est lui qui est le fondement de ce dernier et qui par. conséquent est le vrai Livre saint; si les deux livres sont en désaccord sur quelque point essentiel, le second est alors un livre<réformatèur, et deux doctrines religieuses se sont succédé. Ce dernier cas s'est présenté en Occident, puisque la Loi nouvelle, annoncée par l'Evangile, a succédé à la Loi mosaïque en la modifiant dans son essence ; les deux livres coexistent aujourd'hui ; mais; la Bible est le point de départ et la préparation de l'Evangile qui

est lui-même le véritable fondement de la Foi chrétienne. Par un phénomène analogue, mais plus complexe, le Koran a prétendu réformer à la fois la Bible et l'Evangile, en dénaturant et en gâtant l'un et l'autre. La Foi [Çradââ) des peuples de l'Inde a éprouvé, comme on le sait, une réformation ou pour mieux dire une révolution du même genre, lorsque le Buddha vint prêcher une doctrine qui l'attaquait dans quelques-unes de ses parties constitutives. Mais longtemps avant le buddhisme, et depuis, soit pendant qu'il existait dans l'Inde à côté du brahmanisme, soit après l'expulsion des réformateurs, le Vêda a été reconnu par les Indiens comme le fondement primitif de leurs croyances. Ce livre est donc le premier dans l'ordre des temps, comme il l'est dans l'ordre de la Foi .

L'examen des ouvrages indiens oii il est traité de matières religieuses démontre, de la manière la plus complète, l'authenticité générale du Vêda. Ces ouvrages sont de deux sortes, les uns orthodoxes, les autres hétérodoxes ou s'écartant à un degré quelconque de la doctrine canonique. Parmi les premiers, en remontant l'ordre des temps, on trouve les Puranas, le Harivança, Manu, etc., qui se rapportent à cette classe d'écrits orthodoxes mais non canoniques, compris sous le nom de smriti, puis les ouvrages en langue védique, antérieurs aux livres sanscrits en général, et qui portent le nom ^Qsûtras et de brâhmanas. Tous ces ouvrages reconnaissent le

Vêda ppiir le monuxnent primitif de l'Inde brahmanique et pour Je fondement de sa constitution ; ils le nomment sans cesse, ils le citent, le déyeloppent, le commentent , l'appliquent , le prennent, en un mot, pour leur suprême et unique autorité. Il est donc antérieur à tous ces ouvrages. Parmi les écrits hétérodoxes et dissidents, ou simplement critiques, citons en seulement quelques-uns, pris aux principales époques de l'Inde brahmanique. La £'a^at;ac?-r gîta ou le chant du Bienheureux Kriêna, quoique lu par un grand nombre de personnes pieuses, n'est cependant pas absolument orthodoxe : il critique le Vêda, il en attaque parfois l'autorité ; il le raille même ; il le suppose donc. Or il y a des raisons trèssérieuses de croire que ce chant a été composé peu de temps après la' venue du Budda, dans un moment où les prédications des apôtres buddhiques agitaient les castes inférieures et les détournaient de leurs fonctions pour ainsi dire légales.

Cette révolution morale , qui tendait à devenir politique, s'opérait dans une société non-seulement antique, mais encore parvenue à une sorte d'affaissement et de dissolution ; or cette société, dont le ta- - bleau peu flatteur est contenu dans les écrits buddhiques, n'est autre que la société brahmanique fondée tout entière sur le Vêda. Il est donc incontestable quç le yêda est antérieur d'un grand nombre d'années à la venue de Çâkya-inuni, qui eut lieu dans le septièine siècieavantnotreère.LesdoctrinesdeceSagen'étaient

pas nées subitement et n'avaient pas éclaté dans le monde brahmanique comine une apparition soudaine et imprévue. Outre que les révolutions religieuses sont toujours préparées de longue main, nous savons que celle du Budda procédait du même esprit qui avait fait naître longtemps auparavant la philosophie •SmiUya et se rattachait ainsi, par ses doctrines métaphysiques , aux noms de Patanjali et de Kapila. Mais ces doctrines, que sontelles au. fond, sinon une tentative de la raison individuelle d'échapper au dogme imposé par l'autorité brahmanique, et de conserver le droit d'interpréter librement le Vêda? La doctrine de ces philosophes , qui furent comme, les Abailard de leur temps, nous signale un grand courant d'idées, auquel l'Inde n'a pas plus échappé que les nations modernes de l'Europe. D'où peut naître ce mouvement d'idées, pour ainsi dire excentrique? Ne sup^ pose-t-il pas évidemment un courant principal dont il n'est qu'une dérivation? Et pour qu'une telle dérivation puisse se produire, ne faut-il pas qu'une sorte d'obstacle et de force latente oblige le grand fleuve à se diviser et à épancher en quelque sorte une partie de ses eaux? Cet obstacle, quel est-il, si non Fautorité, qui tend toujours à resserrer les esprits dans le lit uniforme dont elle établit les rives? Et quelle est cette force cachée, sinon l'esprit individuel , qui , apportant au courant principal le contingent toujours nouveau de ses propres ré-

flexions, le grossit d'abord, puis s'en sépare et coule enfin en mille ruisseaux divergents? .

Quelle erreur de regarder l'Inde comme le pays de l'immobilité, et de l'assimiler en cela à la \ieille Egypte ! Pour nous, nous ne croyons même pas que la terre du Nîl n*ait vu s'agiter dans son peuple aucunedoctrine ; car la même force d'esprit qui chez les ancêtres a produit une première fois les dogmes religieux, se rétrouve Chez les descendants pour discuter et agrandir au besoin l'œuvre des pères. C'est du moins ce que nous voyons aujourd'hui s'être produit dans l'Inde avant le buddhisme et après lui. Lorsque Jes auteurs du Sânkhya se séparèrent de la doctrine commune et commencèrent à rompre avec l'orthodoxie , c'est que celle-ci existait déjà : et si elle s'appuyait sur une doctrine fondamentale et invariable, c'est qu'il y avait déjà une autorité antique et reconnue, et un livre qui en était le dépositaire, le monument et le témoin.' Ce livre, nous le savons, c'est le Vêda. L'authenticité générale du Recueil est donc prouvée par le développement religieux et philosophique de l'Inde, pris dans son ensemble.

Dans un tout autre ordre de faits, qui se déroule parallèlement au mouvement rdîgieux, une preuve se rencontre, non moins convaincante, de l'authenticité du Vêda. Nous voulons parler des œuvres proprement littéraires des Indiens : elles sont nombreuses, variées ; elles ne se sont pas produites

toutes à la fois ; elles composent un vaste corps, qui a été grossissant pendant des siècles dont il est impossible de fixer le nombre. Selon toute apparence, pour ne rien dire de plus, les drames sont \enus après l'épopée, ainsi que les poésies lyriques ; et dans les épopées, la critique a deux parts à faire : l'une comprenant les longues et nombreuses additions faites par des brahmanes aux poèmes primitifs ; l'autre ne comprenant que les parties les plus antiques de ces poëmes. Si l'on reconnaît, en lisant les épopées, que dans toutes leurs parties il est fait allusion' au Vêda, comme au fondement sacré de la société indienne , fondement antique et vénéré , on sera conduit à admettre que les Hymnes existaient avant la naissance même des épopées. Or il ne peut s'élever aucun doute à cet égard. En effet, quelque considérables que l'on suppose les interpolations du Râmâyana ou du Mahâ6ârata, il est constant que les doctrines émises dans les parties les plus authentiques et les plus anciennes de ces poëmes sont védiques; que la société qu'elles décrivent est brahmanique et fondée sur le Vêda ; que ce livre était dès cette époque l'Ecriture sainte ; que non-seulement il était la base de la religion et de la société, et l'objet de la Foi, mais que le plus grand mérite des brahmanes et des xattriyas était d'avoir lu le Vêda, de le savoir et d'en faire la règle de conduite pour la vie publique et la vie privée. Le Vêda obtenait ainsi, dès l'origine des épopées, les respects que peut seul

attendre des hommes un monument déjà ancien.

Les événements racontés dans les épopées méritent aussi d'entrer en compte dans le sujet qui nous occupe. Il est en effet digne de remarque qu'aucun d'eux n'est signalé dans le Vêda, non pas même dans les hymnes reconnus pour être les plus récents. Cependant les hymnes ne sonf pas des poésies de cabinet ou de purs chants d'église dont l'auteur ne songe nullement à ce qui se passe dans la société oii il \it. Toujours mêlés aux choses de la vie réelle, ils en sont les échos : la guerre et la paix, le labour, le soin des troupeaux, les voyages, le mariage, la mort, sont les objets les plus fréquemment chantés par le poëte : il nomme ses prêtres, ses amis, sa famille, lui-même; il raconte parfois des actes de sa propre vie ; il parle des rajas, des hommes riches, des chefs de guerre, avec qui il est en relation ; et s'il s'agit de quelque événement un peu ancien, il ne néglige pas de le rappeler, soit pour bénir les dieux protecteurs, soit pour montrer les effets de leur colère. Or voici deux événements qui peuvent compter parmi les plus considérables de l'histoire du monde, la grande expédition de Râma-éandra vers le sud, et la guerre des Kuru-panèâlas dans le nord-ouest. Le premier, postérieur à l'autre, n'est rien moins que la conquête de l'Hindustan par les Aryas, leur arrivée au promontoire extrême de la presqu^île, et leur passage dans l'île de Ceylan, à laquelle ils ont donné le premier nom connu dans l'histoire ,

Tamraparm (Taprobane) . Le second est une guerre intestine de^ Aryas, dgnt l'objet principal était la domination d!une dynastie royale et antique sur la contrée entière occupée par eux. Cette lutte prend des proportions gigantesques : le droit public, ses principes fondamentaux , la religion même , dans une certaine mesure, sont intéressés dans l'issue de la guerre. Il est difficile que de plus grands événements s'accomplissent dans l'histoire d'un peuple. Or ni l'un ni l'autre n'est mentionné dans le Vêda, même par une faible et rapide allusion. Il nous semble donc impossible que le Vêda ne soit pas antérieur à ces événements.

Ici peut se placer un fait important, s'il vient à être scientifiquement établi, comme il est à penser qu'il le sera. Ce fait intéresse particulièrement les personnes qui s'occupent de la Bible et de l'histoire des peuples sémitiques. Les noms des objets que les Sémites allaient chercher en Orient et qui sont consignés dans les écrits du roi Salomon, sont des mots sanscrits. Ainsi, entre les années 1016 et 976 qui marquent le commencement et la fin du règne de ce prince, les Aryas étaient parvenus aux rivages de la mer du sud ; ils y étaient assez complètement établis pour que les objets de production eussent reçu d'eux les noms adoptés par le commerce maritime- L'expédition de Râma est donc antérieure à cette époque; et l'on peut même admettre qu'un assez grand nombre d'années s'étaient écoulées entre

— 1S6 — ce héros et le règne de Salomon. Celte conclusion est singulièrement confirmée par le fait signalé cidessus, qu'il n'est point question de la mer dans le Rig-Vèda puisque la mer n'y est ni décrite, ni symbolisée. Il en résulte, en effet, qu'à l'époque des derniers hymnes, le roi Salomon n'existait pas encore, et qu'ainsi ces chants ont précédé son règne. Cela s'accorde parfaitement avec cet autre fait que les hymnes ont été composés dans le Saptasinâu, lorsque les Aryas s'avançaient par étapes vers le sud-est et -touchaient à peine aux rives de la Sarayû.

Si le synchronisme que nous venons de rappeler est réel, on peut reporter sans crainte à plusieurs siècles avant Salomon la fin de la période védique, puisque les deux grands événements épiques sont antérieurs à ce prince et postérieurs au Vèda. Cet intervalle de temps s'accxoît encore si l'on considère la tradition relative à Paraçu-Râma. Ce fils de Jamadagni est donné par les livres brahmaniques comme fort antérieur à Râma-éandra , qui en est une incarnation : assertion qui ne semble pas avoir été émise arbitrairemefit par les épiques et les mythographes. En effet, le rôle attribué par toute la tradition Indienne à Paraçu-Râma n'est possible que si on le suppose de beaucoup antérieur à l'expédition du Sud. Cette conquête, s'étendant sur une grande surface de pays, habitée par des races d'hommes qu'un long séjour y avait acclimatées, n'a pas été, comme celles de certaines hordes barbares, une

apparition soudaine el passagère : l'expédition dont Râma-éandra est le chef indiqué par une tradition constante, devait être et fut effectivement suivie de l'établissement définitif des Aryas. Elle suppose que le nombre de ces derniers , éYidemment très-restreint dans le Vêda, s'était beaucoup accru. Elle" suppose en outre une société régulièrement organisée et soumise à un gouvernement constitué d'une maiiière définitive. Le grand acte de Paraçu-Râma, que la tradition antique, conservée jusqu'à nos jours et reproduite sous mille formes variées, nous représente comme l'extermination des xattriyas, est accompagné de circonstances très-significatives, d'où il résulte que la société brahmanique était alors en voie de se constituer; que les pouvoirs n'étaient pas encore bien définis; que les fonctions des castes tendaient à empiéter les unes sur les autres ; que le pouvoir militaire des rajas était en état de lutter contre le pouvoir spirituel du sacerdoce, sans que l'on sût encore lequel des deux remporterait la victoire. On peut faire abstraction de tout le merveilleux poétique dont la personne et l'œuvre de Paraçu-Râma ont été entourées, et, réduisant la tradition au fait réel, qui en forme le fond et qu'il serait peu critique de supprimer entièrement , voir dans ce héros ce que les Indiens ont constamment vu en lui, l'organisateur des castes, le vrai fondateur de la société brahmanique. Les Indiens ont donc raison de dire qu'il a précédé de beaucoup d'années

le héros du Râmâyanay qui lui-mêtnie est, selon tôtité vraisemblance, antérieur au régne de; Sàlomï)n; ÔP; Paraçu- Marna n'est pas nommé dans les Hymiiês duRig-Vêda : bien plus, il n'y^ est fait aiicUnë allusion à la lutte des xattriyas et des brahmanes. Ellïl esf donc postérieure au Rig^Vêdàl

La tradition donne pour j^ère à Paraçù-Râiiis^ Jarriadagni, neveu de Viçwâmitra,' de la famille dé' jB'ara?tt. Or, Viçwâmiirà est reconnu p^ôur être Uïï des plus récens auteurs du Vèda;le Recueil contient dé lui un grand nombre d'hyianes, remarquables' entre tous par la personnalité dé l'auteur, qui s'y fait continuellement sentir, et par une ' animosité souvent très-visible contre un rival qui n'est point nommé: Ce rival, la tradition indienne le nomme : c'est Tflmïâ!. Lès hymnes nombreux qui nous sOnt parvenus sous son nom, invoquent souvent les dieux, contre un ennemi privé, qui décrie ses sacrifices et qui use contre lui de sa richesse et de son pouvoir. La 'haute influence et la grande fortune de Viçwâmîtra sont célèbres dans les traditions, ainsi que là' guerre d'extermination que Pctraçu-Ramâ fit aux enfants de Yasisïa, Sur tous ces points essentiels la tradition est parfaitement d'accord avec elle-même et avec les hymnes védiques, attribués aux deux rivaux et à leurs descendants. Il y a donc toute apparence que ce fut au sortir dé la période du Vêda' qu'eût lieu la grande lutte des xatti-iyas et des brâhmaties-, à laquelle le' terrible héros; fils de Jama-

dagni^niit unstermei'Cela mêiûe- expliqué •cômtûéntil) se fait que 'ce personnage né sbit pas- tiômiaédàn^ leVêda.

On peïit's'^xpliquer: aussi de mêmej que Paraçu- Râma et k' lutte herculéenne qu'il soutint contré^ lés rois; n'aient pas fourni le sujet d? une épopée-, don# il- semble qvre tous les personnages pouvaient être donnés par l'histoire. Il se peut en effets que cette lutte, d'oîi là constitution brahmanique est sortie, se soit trouvée trop voisine du temps des hymnes et trop éloignée des temps épiques pour donner li^u à un grand poëme sanscrit* Quelque chose d'analogue eut lieu chez les anciens Grecs, oii, en effet, une longue suite d'années paraît s'être écoulée entre les derniers hymnes orphiques et les premiers aèdes homériques; les traditions gréco-asiatiques nous présententles faits relatifs à Orphée et aux autres prêtres-^poëtes, comme ayant eu lieu longtemps avant la guerre de Troie, dont le cycle fut le grand sujet des aèdes; Nous n'attachons pas à ce rapprochement plus d'importance qu'il n'en mérite : d'autant plus que les vieilles traditions indiennes, en elles-mêmes beaucoup plus concordantes que celles des Grecs, reçoivent des hymnes du Vêda une lumière qui n'a point son analogue dans l'antique histoire des Hellènes et des Pélasges.

Ainsi, de quelque manière que; soit aborbée l'authenticité générale et l'antiquité relative du Rig- Vêda, la conclusion le place toujours à l'origine de la

société indienne, avant la constitution définitive des castes, avant tout développement philosophique, littéraire ou religieux, des Aryas du sud-est.

Nous savons, sans pouvoir fixer aucune date précise, que le texte. des Hymnes fut arrêté de trèsbonne heure ; qu'ils furent recueillis dans la période du moyen âge au temps des BrâhmanaSy et que, dès ce temps, le Vêda ou la Sagesse, comme on l'appelait, fut la Sainte écriture de l'Inde. C'est durant cette période, dans les assemblées sacerdotales, que les Hymnes devinrent l'objet de commentaires et de développements considérables, dont l'ensemble fut compris, avec le Vêda lui-même, dans le corps des livres canoniques nommé çruti. A partir de ce temps, fort reculé comme on le voit, toute altération de quelque importance dans le texte des Hymnes devint impossible. On ne saurait assez admirer le respect avec lequel ce texte s'est transmis de siècle en siècle dans les familles sacerdotales de l'Inde. L'ensemble des données fournies sur ce point par les livres et par les traditions encore vivantes est tel, qu'il est impossible d'élever aucun doute sur l'authenticité générale du Vêda.

Les Hymnes, ainsi recueillis et fixés dans leur texte, nous ont été transmis avec les noms de leurs auteurs, parmi lesquels celui deVyâsa ne se ren-

contre pas. Le nombre des poètes du Rig-Vêda est considérable ; il n'est pas inférieur à trois cents. Nous pouvons établir entre eux trois catégories : ceux qui se nomment eux-mêmes dans leurs hymnes, ceux qui sont nommés par d'autres comme plus anciens ou comme contemporains, enfin les auteurs fictifs.

Il n'y a aucun doute sérieux à élever sur la réalité des premiers, puisque les raisons qui établissent l'authenticité générale du livre leur sont applicables de tout point. D'ailleurs, l'Hymne présente, dans sa forme mesurée et rhythmée, un tissu compacte dans lequel il n'eut pas été facile d'intercaler des vers s'accordant avec l'ensemble, ne brisant pas la suite des idées, ne blessant pas la quantité des syllabes, et contenant le nom supposé d'un auteur imaginaire. Les hymnes qui nomment ainsi leur poète sont nombreux dans le Recueil ; ils peuvent servir de base à la critique et de point de départ pour discuter l'authenticité des autres.

Uy a un certain nombre de poètes, et ce sont en général les plus récents, auxquels un nombre d'hymnes plus ou moins grand est attribué. Un auteur ne se nomme pas dans tous ses hymnes; mais comme il se nomme généralement dans quelques-uns, il est possible, par des comparaisons judicieuses, de reconnaître si les autres lui appartiennent en réalité. La critique a pour cela plusieurs moyens.

Par exemple, la répétition de certains versets ou dé

formules identiques, dans des hymnes où l'auteur se nomme et dans d'autres où il ne parle pas de luimême, peut faire présumer que ces derniers sont en effet son ouvrage. Cette supposition peut se trouver confirmée par une même manière de penser ou de parler, clairement reconnue. Car il y a dans les hymnes du Véda une personnalité poétique beaucoup plus sensible que dans l'Epopée. Celle-ci étant, pour ainsi dire, l'œuvre. d'une ou même de plusieurs générations de poètes, elle est comme impersonnelle ; l'auteur s'y trouve presque entièrement effacé. Il n'en est pas de même des Hymnes : les poètes, qui étaient en même temps des pères de famille, et qui composaient leurs chants pour une assemblée restreinte et souvent pour une circonstance très-déterminée, y mettaient beaucoup du leur; et leurs sentiments propres s'y font jour d'une manière évidente. Comme le Sacrifice était le lieu solennel où le prêtre exposait le plus avantageusement ses idées à ses auditeurs, l'Hvmne en est l'expression la plus haute, la plus énergique et la plus propre à rester gravée dans l'esprit des générations nouvelles. Les épopées antiques, quoique venues après les hymnes, se font remarquer par la naïveté du langage et l'absence à peu près complète de style. L'Hymne védique est une œuvre de style au plus haut degré. Que l'on compare seulement les hymnes de Dîrgatamas avec ceux de Vâmadêva ou de Yasista, l'on sera aussitôt con-

vaincu de ce fait littéraire important , et l'on comprendra combien le caractère des œuvres poétiques' est étroitement lié aux circonstances où elles se produisent. Le style est à son tour un moyen fort utile pour établir Fauthenticilé des œuvres poétiques. Ce moyen est surtout précieux pour le sujet qui nous occupe : en effet, dans les temps de décadence littéraire, lorsqu'il est difficile à un homme d'avoir un style à soi, parce que toutes les formes de style ont été essayées et usées, on s'applique à écrire et à penser conformément à la meilleure tradition nationale ; on se modèle sur une école ou sur un auteur ; et, à force de vouloir bien écrire sa propre langue, on arrive à n'avoir point de style. Mais dans ces temps primitifs de la poésie, où nulle école n'existe, la pensée individuelle a toute sa vigueur native. Pareille à ces plantes du midi qu'une sève puissante et un soleil vivifiant font croître dans leurs formes pleines et originales, bien différentes de celles que la main du jardinier a élaguées, amoindries, transformées : elle naît et croit d'elle-même, conforme au génie du poëte qui Fa conçue, pleine, pour ainsi dire, d'une senteur qui lui est propre et qui la décèle toujours.

Tels sont les signes intrinsèques auxquels la critique peut reconnaître les hymnes de chaque poëte d'après ceux où il s'est nommé lui-même. Mais les moyens extérieurs ne doivent nullement être dédaignés. Nous avons vu tout à l'heure que le texte des

Hymnes a été fixé de très-bonne heure et que depuis lors aucune altération importante n'a pu s'y pro-^ duire. Or c'est à cette même époque, évidemment, que les noms des auteurs y furent ajoutés et qu'il se fit une sorte de classement dans le Recueil tout entier. Cette opération ne peut pas avoir été faite longtemps après la période des Hymnes, puisque celle qui la suivit immédiatement fut remplie par des écrits considérables qui tous portaient sur le Vêda et dont les auteurs ne pouvaient discuter que sur des textes arrêtés et reconnus pour authentiques. Le canon de la Sainte-Ecriture dut donc être luimême fixé de très-bonne heure, avec les noms des auteurs auxquels les hymnes étaient attribués. 11 resterait à savoir sur quel fondement les collecteurs du Vêda se sont appuyés pour faire cette répartition. Le Vêda lui-même nous répond en beaucoup d'endroits. Les hvmnes se transmettaient dans les fa-

milles, dès l'origine de la période védique ; les fils chantaient les hymnes des pères et en composaient à leur tour, lorsque le dieu les inspirait ; les familles, en se divisant, multipliaient les centres oii se conservait l'héritage poétique reçu des ancêtres, qui allait ainsi s'étendant et grossissant. Lorsque, dans le cours de la période, les familles aryennes se livrèrent, les unes spécialement au commerce, d'autres à la guerre et au gouvernement, il se forma aussi des familles sacerdotales et même de petites églises, où les hymnes antiques furent conservés comme un

dépôt sacré des Aryas. Lorsque les Aryas se constituèrent politiquement, et qu'une doctrine religieuse uniforme et orthodoxe fut devenue un vrai besoin national, ces mêmes chefs de famille, qui conservaient chez eux les hymnes de leurs pères, n'eurent pas de peine à les mettre en commun et à les réunir au corps du Véda. Ainsi s'explique que le plus grand nombre des chants védiques se soient transmis de génération en génération jusqu'à nous , avec les noms des poëtes qui en avaient été les auteurs.

Nous voyons en effet que beaucoup d'entre ces auteurs sont rangés par la tradition dans un petit nombre de familles sacerdotales, dont le passé était fort long et l'ancêtre primitif quelquefois idéal ou fictif. Tels sont, avec leurs descendants, B'rigu, Atri , B'arata , Angiras , Kaçyapa. Nous voyons aussi que les auteurs les plus récents sont ceux dont nous possédons le plus grand nombre d'hymnes : tels sont Yiçwâmitra , Yasista , B'aradwâja.

On conçoit aisément, et c'est là un fait constamment redouté des Aryas brahmaniques, que beaucoup d'hymnes antiques aient été perdus lorsque les familles s'éteignaient dans les enfants mâles. En effet, quoique les femmes partageassent avec les hommes les soins du sacrifice , et que plusieurs d'entre elles aient composé des hymnes qui sont parvenus jusqu'à nous, cependant, lorsqu'une fille se mariait, elle adoptait les sacrifices de sa nouvelle famille et n'y apportait pas les siens. C'est donc par

les mâles que l'hymne se transmettait à travers les générations; et quand les mâles faisaient défaut, l'hymne antique était condamné à périr. Car on ne doit pas oublier, et le Vêda nous en donne plusieurs fois la preuve, que c'était par l'audition et par la mémoire que s'opérait la transmission des hymnes. L'écriture n'était point encore en usage chez les Aryas.

Lors donc que l'on vint à recueillir les hymnes . dispersés dans la mémoire des hommes, beaucoup se trouvèrent comme isolés, là où les familles n'avaient point ajouté à l'héritage poétique de leurs ancêtres ou l'avaient presque entièrement laissé se détruire. L'on peut s'expliquer ainsi comment un assez grand nombre de noms ne se trouvent attachés qu'à un ou deux hymnes, tandis que certains auteurs ont laissé de véritables recueils. Ces auteurs peu féconds ou presque perdus au temps de la recollection canonique du Vêda, en sont-ils moins réels et leurs fragments moins authentiques? Pourquoi le seraient-ils? Et quelle raison avons-nous de croire que nous ayons été trompés à leur sujet, plutôt qu'au sujet de Yâmadêva ou de Vasisïa ?

Toutefois il y a certainement, parmi les auteurs désignés, un certain nombre de noms fictifs et tout à fait imaginaires, ils sont généralement compris dans les derniers âètakas du Rig-Vêda. Nous allons en citer plusieurs : remarquons seulement que ces noms se rattachent en général à quelque dieu, ou à

un objet du culte, ou à une idée abstraite, prise parmi celles qui se rapportent le plus directement à la doctrine religieuse. Ainsi tel hymne où sont célébrées les Yer tus d'Indra est attribué à Indra luimême ou à un fils d'Indra, tel que Jaya (la Victoire) Sarvahari (celui qui est entièrement jaune), ou à l'épouse d'Indra, Saéî oxi Indrânî, ou aux Ondes [Apâs) mères d'Indra. Tel autre, où sont célébrées les vertus du feu sacré, est mis sous le nom d^Agm (le Feu) , ou de Dwita-aptya, de Trita-aptya, de Havirââna, de Yrihaddivay épithètes par lesquelles on désigne le feu lui-même. Or nous ne voyons pas qu'aucun des personnages réels cités dans les Hymnes, et ils sont nombreux, ait porlé le nom d'un dieu ou ait été désigné par un des attributs divins. On pourrait peut-être défendre la réalité de certains auteurs présentés comme enfants de Yivaswat l'âditya, par exemple celle de Manu, quoique ce nom désigne ordinairement le père des humains, ou celle du fameux NâJyânêdista. Mais nous ne voyons pas comment il se pourrait que Yama, dieu de la mort, ou son épouse Yamî fussent jamais venus sur terre composer des hymnes. Et ici l'on ne saurait prétendre que ces noms, empruntés au panthéon védique, ont pu être donnés à certains enfants de race sacerdotale devenus plus tard des poètes; car la tradition entend bien parler des divinités elles-mêmes et non d'hommes ayant emprunté leurs noms. Ces auteurs sont donc fictifs. A plus forte raison devons-

nous ranger dans la même classe les noms abstraits, comme ceux de Çradââ (la Foi), Buda (lé Sage), Manyu (la Colère) , Kumâra (le Jeune) fils de Jara (le Vieux), Yak (la Parole sainte); ou bien Anila (le Vent) , /S^rama (la Chienne mystique), /w/m (la Cuiller du sacrifice), Çyêna (l'Epervier mystique), Caxus, l'œil, fils du Soleil ; ou enfin ces auteurs multiples d'un même hymne, tels que Agni, Caxus et Manu, les Agnis fils à^Içwara, les cinq Bisis, les sept i?2*s2s, les ceni Bîsù. Malgré la croyance générale des Indiens dans la réalité de ces auteurs, la critique européenne ne consentira jamais à l'admettre, de peur de réaliser des abstractions.

Il ne nous reste qu'à déclarer que ces hymnes sont parvenus aux collecteurs du Vêda, sans noms d'auteur. Il est à remarquer que beaucoup d'entre eux ont un caractère de haute antiquité et certainement n'appartiennent pas aux derniers temps de la période. On conçoit en effet que si ces hymnes eussent été récents, les noms des poètes fussent plus aisément parvenus jusqu'aux auteurs du recueil. Mais plus un poëte s'est trouvé ancien, plus il a dû arriver que ses œuvres se soient détruites avec sa descendance, et qu'au jour où l'on a voulu recueillir les Hymnes, quelques -uns des siens aient été conservés dans la mémoire de certains hommes sans qu'il ait été possible de dire son nom.

Comment alors les Indiens se sont-ils crus autorisés à le remplacer par le nom d'un dieu ou d'un

objet sacré ? C'est ce dont on peut se rendre compte par une connaissance, même élémentaire, de leur doctrine religieuse. En effet, dans la pensée indienne, toujours empreinte de panthéisme et pleine de la croyance à l'âme universelle, un poëte n'est que l'organe du dieu qui lui inspire ses propres louanges. Le poëte \it de la vie universelle plus que tout autre homme, sarva^ûtâtma^utâtmâ ; il n'est qu'une forme passagère de l'esprit divin. Lorsque les brahmanes déclarèrent que le Vêda était un livre révélé, ils ne firent qu'appliquer cette doctrine au cas particulier des Hymnes; et cela ne voulait pas dire simplement que Brahmâ, en personne, avait parlé à la personne humaine des poètes ; mais qu'il s'était servi de leur bouche pour exprimer des vérités éternelles dont il était le père et le premier concepteur : à ce titre il était qualifié de poëte antique, kavim purânam. Le Vêda révélé se trouvait être ainsi, dans la doctrine des Indiens, la parole divine, et le poëte s'effaçait devant le dieu. Orque sont les dieux védiques, tels qu'Indra, Yama et les autres, dans la doctrine brahmanique, sinon des formes secondaires et plus humaines des grands Prajâpatis , ou pour mieux dire de Brahmâ luimême? Lors donc que le nom du poëte disparaît, emporté par la révolution du temps, en quoi cet oubli tout humain inléresse-t-il la parole divine? Ouand le poëte chantait sous l'inspiration d'Indra, de Yama et de Sùrya, n'était-ce pas ces dieux qui

étaient les « maîtres de la parole » et les \rais auteurs de l'hymne? L'hymne est resté, conservant toute sa Yertu sainte ; en chantant Indra ou Yama, ou Sûrya, il nomme son auteur et doit par conséquent être placé sous son nom.

Cet ordre d'idées est parfaitement naturel, quand on admet l'impersonnalité du chantre inspiré , comme elle était admise dans l'Inde. Il nous explique comment les brahmanes ont pu se croire autorisés à créer des auteurs fictifs, ces fictions étant pour eux des réalités. Il nous explique aussi comment, dans les âges suivants, un si grand nombre d'ouvrages considérables ont été composés, auxquels il ne semble pas que leurs auteurs aient jamais attaché leurs noms.

A cette question des auteurs, se rattache étroitement celle des époques, dont l'importance est selon nous très-grande à tous les points de vue. Nous allons signaler les résultats généraux auxquels l'étude du Rig-Vêda nous a conduits.

Un premier recensement doit être fait entre les auteurs védiques dont la réalité peut sans inconvénient être admise; en comparant leurs hymnes, on ne tarde pas à s'apercevoir que les recueils particuliers les plus abondants sont aussi les plus récents et

appartiennent à la fin de la période. Dans ces hymnes sont cités par leur nom un assez grand nombre de poètes, auxquels la tradition attribue des hymnes qui font partie du livre, et dans lesquels nous pouvons, en effet, le plus souvent distinguer les marques de l'antériorité. Parmi ces derniers, il en est où sont nommés des poètes qui, dans leurs propres chants, nomment ceux qui les nomment eux-mêmes dans les leurs : puisque il n'y a aucune raison de regarder ces passages comme interpolés, ces citations réciproques sont un signe que leurs auteurs vivaient au même temps et se connaissaient les uns les autres. Enfin il est des hymnes dont les auteurs ne citent aucun autre poète, qui portent les caractères d'une époque plus ancienne et qui semblent ainsi appartenir aux premiers temps de la période du Vêda. Nous ne voulons pas, dans ces études élémentaires, pousser plus loin cette classification des Hymnes selon l'ordre chronologique, essai qui appartiendrait à un ouvrage beaucoup plus développé. Nous ferons seulement remarquer que l'ordre chronologique, pris dans son ensemble, parait concorder avec un ordre géographique, avec un mouvement de la population aryenne s'opérant de l'ouest à l'est ; de sorte que les derniers hymnes ont été composés dans les hautes valléesdu Gange et deses affluents, et les premiers dans le voisinage du Caboul ; le plus grand nombre l'ont été d3ins]e S apiasùidu, durant une période de temps comprise entre ces deux époques extrêmes. Toutefois,

il ne faudrait pas supposer une exactittide entière à cette concordance ; car les Aryas s'établissaient, en s'avançant peu à peu; les poètes de l'avant-^gardè laissaient derrière eux des familles établies; et quand les derniers hymnes furent chantés sur les rives de la Yamunâ , de la Gangâ et de la Saràyû , il y avait certainement des poètes qui en faisaient d'autres jusque dans le nord de l'Heptapotamie. Nous com^ prenons tous les hymnes qui nous sont parvenus, sous la dénomination commune de période védique^ Tout lecteur des Hymnes sera frappé d'un fait qui s'y manifeste pour ainsi dire à chaque page : c'CvSt que la civilisation de ce temps, tout élémentaire qu'elle paraît être, est rattachée par les poètes à une période antérieure et à une origine fort reculée. Là plupart d'entre eux nomment un ancêtre d'oii leur famille est issue et qui vivait bien longtemps avant eux ; ils ne disent, il est vrai, ni où, ni quand. Mais il y a des présomptions très- fortes que c'était hors de l'Inde et avant que les Aryas eussent franchi les grandes montagnes du nord-ouest. En effet, on arrivera probablement à démontrer que les traditions historiques des Iraniens et des peuples de l'Europe ne se rapportent à aucun personnage de la période ■védique, à aucun fait ayant eu lieu dans le Saptasiriâu : de sorte que le Vêda appartient exclusivement aux Aryas de l'Inde et n'est pour rien dans les écritures sacrées des autres peuples aryens. Mais plusieurs des traditions védiques relatives aux ancê-

très, ainsi que plusieurs noms d'ancêtres, se retrou- \ent chez ces peuples ; elles s'y rencontrent, les unes à peine modifiées, les autres plus profondément altérées par le génie propre de chaque nation, mais encore reconnaissables. Elles appartiennent donc à une période de temps où ces peuples et les Aryas védiques vivaient ensemble, dans une seule et même contrée. Ge fait, qu'il s'est écoulé une période antérieure à celle tlu Yêda, est rendu si évident parla simple lecture des Hymnes, qu'il nous paraît être un des principes les plus solides, et aussi l'un des plus importants, de la mythologie et de l'archéologie comparées.

Les traditions primitives dont nous parlons peuvent se grouper autour de deux faits essentiels, sur lesquels les poètes du Vêda reviennent sans cesse : l'institution du sacrifice et sa réforme. La découverte du feu, son établissement au milieu des Aryas sur le foyer de terre ; la création des dieux et de leurs attributs par les plus anciens prêtres de la race aryenne ; l'invention de l'Hymne ou de la Parole sainte, mesurée et rhythmée ; l'institution du sacerdoce de famille et de l'autorité sacrée de son chef ; tels sont les faits principaux qui se rapportent à rorganisation primordiale du sacrifice.

... Nos ancêtres, enfants de Manu, sont aussi venus s'asseoir autour d'un semblable foyer...

... Ils ont révélé la lumière du jour, et, par leurs prières, organisé le sacrifice...

Ils ont inventé les premières formules d'adoration. Ils ont imaginé les vingt et une mesures qui plaisent à la Vache, mère du sacrifice. C'est en entendant ces accents que s'est levé le troupeau; c'est alors que l'Aurore s'est montrée avec la glorieuse splendeur du Voyageur.

Les sombres ténèbres sont anéanties; le ciel se couvre de clartés; les feux de la divine Aurore sont venus. Le Soleil s'est revêtu de larges rayons, et voit, au milieu des mortels, tout ce qui est droit, tout ce qui est tortueux.

Qu'à l'instant, dans toutes les demeures, les dêvas se réveillent pour chanter, et qu'ils affermissent le. trône où brille la précieuse lumière...

(Vâmadêva, II, 103.J

Le sacrifice lui-même se confond avec la production du feu sacré, puisque c'est pour en animer la^ combustion , pour développer le corps mobile et éclatant d'Agni, qu'on lui offre comme aliments le sôma, le beurre et les autres objets qu'il doit consumer. Les noms d''Angiras, de B'rigu, principalement de Manu, sont dans la bouche de tous les poètes, quand ils célèbrent cette antique invention du feu sacré. Une doctrine mystique et déjà profonde dans sa simplicité, paraît avoir apparu dès ces temps reculés et se retrouve, dans «es éléments les plus essentiels, à l'origine de toutes les mythologies aryennes. Les poètes antiques l'ont énoncée les premiers ; au temps du Vèda dans l'Inde, et de l'Avesta dans l'Iran, elle avait déjà reçu des développements considérables.

La réforme du sacrifice est attribuée exclusivement aux RiUus, dont le nom est, lettre pour lettre, iden-

tique à celui ai' Orphée. D'après le récit souvent répété dans le Recueil des Hymnes, il semble que , durant une période primitive, qui suivit immédiatement l'institution du sacrifice d'Agni, la cérémonie sainte parut languir ou demeurer au moins sans se développer. Les commentateurs ont entendu, et sans . doute avec raison, que le chef de famille l'accomplissait à lui seul , assisté de ses enfants et de sa femme, et qu'ainsi le culte se trouvait réduit à sa forme la plus simple et la moins pompeuse. Les trois fils de Sudanwan, BiUu, ViBwat et Vàja, partagèrent en quatre le calice du sacrifice, ce qui paraît signifier qu'ils instituèrent quatre prêtres officiant à la fois ; ils construisirent le char d'Indra et formèrent ses deux coursiers jaunâtres, rendirent la jeunesse aux deux parents (yarani), et de la peau d'une Apache morte surent faire une vache vivante (le filtre); par là ils tirèrent la cérémonie sainte de l'obscurité où elle était, et la ramenèrent à la splendeur qu'elle semble avoir conservée depuis. Les poëtes leur attribuent aussi l'institution du sacrifice du soir. Pour ces actions, ils partagèrent avec Indra les honneurs de cette troisième oblation et méritèrent d'être rangés parmi les Immortels. Le vieux poëte Dîrgatamas raconte sous une forme à la fois dramatique et pleine de mystère, les hauts faits des Ril5us ; d'autres poëtes la racontent de même.

Aux liïUus.

... toi, le plus jeune et le meilleur de nous, que viens- tu nous annoncer? Qu'avons-nous dit? Nous ne blâmons pas le vase des libations, que nous trouvons excellent, ô Agni, notre frère. Nous avons contesté qu'il fût le meilleur possible.

« De ce vase unique, faites-en quatre ; voi à ce qu'ont dit les dêvas;. c'est ce qui m'amène vers vous. Fils de SuSanwan, si vous agissez ainsi, vous serez dignes de partager avec les dêvas les honneurs du sacrifice. »

Vous avez répondu favorablement au message d'Âgni. u Frères, il vous faut construire le char rapide : en même temps formez une vache; rendez à la jeunesse ces deux vieillards. Eh bien! allons! »

Quand vous eûtes exécuté cet ordre , ô RiGus , vous avez demandé : où est aujourd'hui l'envoyé qui nous est venu trouver? » Cependant Tivasiri, voyant les quatre calices qui avaient été faits, se montra au milieu des femmes.

a Mort, s'écriait Twaslri, à ceux qui ont blâmé le vase qui sert aux libations des dêvas ! Ils inventent des invocations nouvelles : il faut, pour ces invocations, que la mère de famille leur fournisse de nouvelles libations. »

Cependant Indra a reçu de vous deux chevaux, les Âçwins un char, Vrihaspali des vaches de toute forme...

D'une peau vous avez fait une vache vivante. Par vos œuvres, vous avez rendu ces deux vieillards à la jeunesse. Fils, de SuUanwan, d'un chev-al vous avez tiré un autre cheval, et les attelant à votre char, vous êtes venus vers les dêvas...

{Birgatamas, I, 373.)

Il ne nous semble guère possible de rapporter au même temps l'institution primitive du sacrifice et ce développement postérieur que la tradition attribue aux RiUus. Que le premier fait ait eu lieu à une

époque quelconque de rantiquilé, c'est ce qu'il est impossible de révoquer en doute, puisque le sacrifice du feu est commun à tous les peuples aryens de l'Europe et de l'Asie, et que le feu joue encore^ un rôle important dans les cérémonies sacrées despeuples modernes. Que d'autre part , « l'œuvre sainte » ne soit pas parvenue tout d'abord à toute k . pompe que les cultes ont déployée dans la suite, c'est ce que l'on peut conclure d'un grand nombre de faits , fournis par toutes les histoires anciennes. Il n'est pas surprenant que les Aryas védiques aient conservé le souvenir d'un grand développement du culte attribué par eux aux MiBus. On est- dès lors porté à croire que, sous les récits mystérieux des poètes, se cache un fait historique de la plus haute importance. L'état de mutilation où il leur était parvenu prouverait seulement qu'à l'époque des Hymnes, ce fait était déjà comme perdu dans les ténèbres d'un passé lointain. On remarquera que latradition grecque relative à ce pontife des Argonautes, instituteur du chant sacré, à Orphée, n'est ni moins mutilée, ni moins entourée de mystère que celle des Aryas du sud-est. Ainsi qu'eux aussi, les Grecs regardaient Orphée comme postérieur à Prométhée porteur-du-Feu.

Du reste nous n'attachons pas à ce rapprochement entre Orphée et les RiHus plus d'importance qu'il n'en mérite.

Plus près des temps védiques et s'étendant peut-

être jusque dans le siècle des Hymnes , le Vêda signale une troisième période caractérisée par un grand nombre de miracles. Ces actions surnaturelles sont l'œuvre non des hommes, mais des dieux, et non pas même de tous les dieux également, mais surtout d'Indra et des Açwins. Elles sont accomplies en vertu d'une protection spéciale, accordée par eux à certains hommes , princes ou poëtes, ou à des femmes. Il est des hymnes dans le Recueil, qui ne sont autre chose qu'une énumération de ces miracles ; nous ne les citons pas ici ; nous y renvoyons le lecteur (i, 214). Faisons seulement à cet égard les remarques qui nous semblent les plus importantes. Les miracles, dans le Vêda, sont bien tels que' nous nous les représentons toujours, c'est-à-dire des faits particuliers et personnels, où se manifeste d'une façon toute spéciale l'intervention d'une puissance surnaturelle : c'est , par exemple : Bvjyu tombé dans les eaux du Samudra et retiré de ce péril sur un char divin, qui l'emporte à travers les airs et le dépose sur la terre ferme. La nature, à la fois humaine et puissante, des dieux, explique suffisamment la croyance à ces actions merveilleuses, puisqu'ils n'agissent pas, comme le Dieu des modernes, par un acte unique placé en dehors du temps. L'inde n'a jamais cessé de voir des miracles accomplis par ses dieux : et plus tard, lorsque la doctrine des incarnations se fut établie et que l'on vit dans tout homme d'une vertu ou d'une science

supérieure un dieu descendu du ciel, l'humanité fît des miracles aussi bien que la divinité ; la -vie du Budâaen est remplie.

Le siècle des miracles -védiques n'a pas de limites arrêtées. Il en est qui appartiennent exclusivement à l'histoire indienne et sont par conséquent postérieurs à l'arrivée des Aryas dans le Saptasînâu; ce sont les plus nombreux; beaucoup d'entre eux sont même localisés dans quelqu'une des vallées de l'Iudus et entourés de circonstances d'un caractère éminemment historique. Les Hymnes ne les citent que dans de courts versets et en termes fort abrégés ; les commentateurs du Vêda donnent souvent sur eux des explications développées et instructives. D'autres miracles sont d'une date évidemment antérieure et semblent s'être accomplis dans un autre pays qui n'est pas nommé. Tels sont, par exemple, ceux qui entourent les noms de l'antique Kanwa, aïeul du poëte de ce nom ; de Kavi et de son fils UçanaSy dont le Recueil cite des hymnes vraisemblablement apocryphes; de l'antique Yasisïa, qui n'est pas le poëte du même nom, rival de Viçwâmitra; et de plusieurs autres. Les traditions iraniennes et occidentales ont conservé ces mêmes noms avec les faits qui s'y rapportent ; ces faits y sont présentés avec des caractères parfois différents, suivant la diversité des doctrines religieuses et du génie des nations; mais ils n'en sont pas moins reconnaissables ; et ces différences prouvent uniquement la haute antiquité des

faits raGontés. Ces anciens miracles offrent ce haut intérêt, de fournir à la critique un des liens qui unissent les Aryas du sud-est avec les autres branches delà même famille. En effet, si l'on admet que, sous ces récits merveilleux, un fait historique se trouve caché, c'est ce fait lui-même qui est commun aux divers peuples aryens et qui s'est accompli lorsqu'ils n'étaient pas encore dispersés ; si l'on nie la réalité du fait, comme la tradition est commune à ces peuples, ce sont alors les inventeurs du récit qui doivent être considérés comme leurs communs ancêtres. Ou bien il faudrait admettre que le récit de ces faits merveilleux et imaginaires, produit d'abord chez un de ces peuples, a passé chez les autres, qui l'ont admis dans leurs propres traditions : ce qui est contre toute vraisemblance et n'est attesté par aucun témoignage, par aucun ■ indice connu. Il reste donc que ce genre de miracles est le domaine commun de la race aryenne, et que par eux les traditions védiques se rattachent au centre primitif d'où elle est sortie.

En résumé la lecture du Vêda signale deux grandes périodes : celle des Hymnes eux-mêmes, qui se lie par ses derniers temps à l'organisation définitive des castes dans l'Inde ; et la période antique. Celle-ci comprend trois époques, correspondant à l'institution primordiale du sacrifice du Feu, au développement ou à la réforme du culte par les JRiUîis, et eiiûn aux miracles; par ces derniers elle

se lie d'une part à la période des Hymnes en se localisant dans le sud-est, de l'autre aux traditions générales des peuples aryens; l'époque des Biï)us semble antérieure à celle des miracles ; l'époque de l'institution du sacrifice est tout à fait primordiale.

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