ORIGINE ET CONSTITUTION PRIMITIVE DE LA FAMILLE
« Les Ancêtres ont été les maîtres de la grandeur des dieux. Dêvas, ils ont donné la force aux dêvas. Ils ont rassemblé les rayons producteurs et les ont placés dans leurs corps.
» Ils ont avec puissance parcouru le ciel, repoussant dans l'immensité les Lornes de l'orient. Ils ont formé les corps de tous les mondes et ont ensuite produit les différents êtres.
1) Ils ont par de triples libations assuré la marche de l'Asura resplendissant. Ces Ancêtres ont eu, sur la terre, des fils qui leur ont succédé et qui, héritiers de la force paternelle, ont propagé les sacrifices. »
{Vrihadukt'a, IV, 262.)
Le rôle des Ancêtres se confond aux yeux des Aryas védiques, au moins dans une certaine mesure, avec celui des dieux. Les mêmes êtres puissants qui dans l'origine ont produit les mondes, sont aussi les pères des animaux et des hommes et les auteurs de la vie. Une mystique profonde et qui ne se cache pas préside à ces conceptions et les anime. Entre l'œuvre de la génération primordiale des êtres vivants et l'œuvre sainte du Sacrifice, une relation étroite existe dans le Vêda; un même mot, ou plutôt une même racine, exprime ces deux choses : karman est l'œuvre, et kratu le sacrifice; tous deux
se rapportent à la racine aryenne kri, qui signifie produire, qui est identique au latin creare, et qui se retrouve probablement aussi dans le nom de Kronos, Saturne. L'œuvre de la production du monde se perpétue avec celle du sacrifice et ne saurait s'en séparer : comme les fils continuent la vie des pères, le sacrifice est engendré par le sacrifice et se continue à travers les siècles. Les Ancêtres sont la source primordiale des sacrifices et des générations. Voici en peu de mots la doctrine mystique sur laquelle ces conceptions liturgiques et cosmologiques sont fondées. Le feu est l'élément même de la vie : invisible, il anime toute la nature. Quand se produit la génération d'un être vivant, c'est ce feu métaphysique qui se transmet avec la semence paternelle dans la matrice oii le vivant doit se développer; Agni est le grand asura, qui réside en tout ce qui a vie ; Twastri donne aux êtres la forme qui leur convient, et représente la force plastique répandue dans tonte la nature. Quand le feu revêt pour lui-même un corps visible, il est alors le feu «•esplendissant du sacrifice, qui, dans son fond, n'est jpas différent de la flamme de la vie. Or le feu sacré «'alimente avec le sôma, liqueur fermentée et brûlante, jqui provient de la plante du même nom. Cette iplante croît sur les collines ^ passe ipour grandir sous les rayon? de la Lune nommée aussi Stoa z .opinion qui ne sanraiit nous surprendre, f^uisqu'elle est aujourd'hui même fort répandue
chez nous, non pour le sôma, qui est une plante d'Asie, mais pour beaucoup d'autres plantes. Il y a donc, aux yeux des Aryas, une relation fort étroite «ntre toutes ces choses : les Ancêtres, la production de la vie et du sacrifice, la Lune et la liqueur du sôma. Comme la Lune est le lieu et le dieu d'où émane, par l'intermédiaire de la sainte Liqueur, le feu du sacrifice, qui est celui de la vie, les Ancêtres, qui sont aussi la source de la vie dans les générations successives et les auteurs du sacrifice, peuvent à juste titre avoir la Lune pour séjour. Quand la terre a reçu le corps du trépassé, ou quand le feu €n a consumé la chair et les souillures, l'Agni in- . visible, à la voix du prêtre qui l'invoque, lui donne un corps glorieux qui transporte son âme au séjour des Ancêtres. »
» Que l'œil aille dans le Soleil, le souffle dans le vent; ô Agni, remets au Ciel et à la Terre ce que tu leur dois. Donne aux Eaux et aux Plantes les parties de son corps qui leur appartiennent.
« Mais il est une partie immortelle. Echauffe-la de tes rayons, embrase-la de tes feux. Dans le corps bienheureux formé par toi, transporte le au séjour des Saints
)) Oui, je vois un autre Jâtavêdas que cet Agni, mangeur de chair, qui est entré dans vos demeures. C'est lui que je prends pour ie sacrifice des Ancêtres. Qu'il fasse briller ses feux sur le foyer
» G Agni, purifie ce lieu que tu as brûlé. Quil soit lavé- set balayé avec quelques brins d'herbe sèche.
» terre, redeviens fraîche et riante en cet endroit. Que la grenouille s'y plaise. Fais la joie d'Agni. »
(iv, 157.)
Les honneurs rendus aux Ancêtres dans les temps védiques ont continué de l'être dans tous les siècles suivants et le sont encore aujourd'hui. La croyance à l'immortalité de l'âme, non pas nue et inactive, mais vivante et revêtue d'un corps glorieux, ne s'est pas interrompue un seul moment, puisqu'elle est encore dans l'Inde ce qu'elle y était autrefois, et qu'elle s'y rencontre avec les mêmes caractères et le même fond métaphysique. L'idée de la transmigration a seule pris, à cet égard, un développement considérable : elle n'est qu'en germe dans le Vêda, tandis qu'elle paraît avec toute son étendue dans les lois de Manu. L'âme du mort, du père de famille devenu Ancêtre à son lour, ce feu divin et inépuisable des générations, continue de vivre en vertu de la puissance qui, à l'origine des choses, l'aDimait : ou pour mieux dire, le mort aspire sans cesse à la vie, et, dans sa mystique existence qui n'est jamais finie, demande un aliment pour se nourrir. C'est au foyer du Sacrifice qu'il le reçoit, des mains de ceux auxquels il a transmis les formes de la vie humaine. Le sôma, les mets sacrés, l'hymne pieux, lui sont offerts, et lui sont transmis par Agni, qui est comme un cheval et comme un char. Ils viennent s'asseoir autour de lui sur le gazon sacré ; la famille réunie croit à la réalité dé leur présence ; et quand Agni consume l'offrande, personne ne doute qu'ils n'en prennent leur part et ne la consomment avec joie. Le vivant qui n'offre pas le sacrifice aux morts est un voleur et un parricide.
La nature entière chante l'hymne aux Ancêtres, quand elle s'éveille avec le jour et qu'elle fait entendre les mille voix des êtres vivants (m, 419). C'est un sacrifice éternel offert aux pères du monde, aux premiers auteurs de la vie. C'est la Sainte Parole qui retentit au lever de l'aurore, quand il n'y a plus d'étoiles et que le soleil n'a pas encore paru. C'est la vie qui célèbre la vie et qui, sous les formes matérielles et passagères de la présente existence, répète le chant qu'elle a chanté jadis quand elle animait d'autres corps.
Les auteurs du Vèda ont poussé très-loin leurs réflexions relativement au principe et à la transmission de la vie. Leur doctrine mystique sur ce point embrasse la nature entière selon les lieux et selon les temps. Par une étroite parenté, elle rattache entre eux tous les vivants, et montre déjà aux hommes dans les êtres animés qui les environnent des frères et des sœurs, c'est-à-dire des formes de la vie qui ne sont pas essentiellement différentes de la leur. Selon les temps, elle unit les générations les unes aux autres par un lien de dépendance et de réciprocité, et devient ainsi le fondement de la famille.
Le soin religieux avec lequel les Aryas indiens ont conservé et conservent encore les sacrifices de famille, est un des faits d'histoire humaine qui méritent d'être signalés. La Foi est pour eux le principe conservateur de la famille. Par la perte de la Foi, l'irréligion envahit les familles ; par l'irréligion, les
femmes se corrompent; la corruption des femmes introduit dans la famille un sang illégitime ; les fils iqui en naissentnepeuvent plus offrir le ;sacri fiée aux Mânes; les Ancêtres, privés des aliments qui leur ^ont dus, tombent de leur divin séjour ; et la famille est détruite dans ses chefs et dans leurs descendants.
Au temps du Vêda, un assez grand nombre de Jamilles comptaient déjà dans le passé de nombreuses générations et nommaient leurs premiers ancêtres. Plusieurs d'entre elles avaient conservé avec ferveur les chants et les tradilions d'autrefois, les rites sacrés, la science avec ses mystères, l'hymne -avec ses rhythmes et ses mesures. Tels sont les poètes qui font remonter leur origine à B'rigu, Kanwa, Angiras, B'arata, Yasis'ta. Nous avons vu dans le précédent chapitre que ces souvenirs devaient remonter assez haut dans le passé, puisque, parmi ces noms et les faits qui s'y rattachent, plusieurs appartiennent à l'Iran et aux Aryas occidentaux aussi bien qu'aux Aryas védiques. 11 serait dxjiîc possible de ne pas admettre la réalité de ces antiques personnages et de considérer leurs noms comme symboliques. Mais, de toute manière, le respect des Mânes et le culte des Ancêtres est le même, et n'en reste pas moins comme le fondement sacré de >la famille.
Nous avons insisté sur ce fait, parce qu'il domine toute la civilisation indienne, et que, si le christianisme devait prendre la place des religions de l'fO-
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rient, les cultes domestiques seraient un des plus grands obstacles contre lesquels il aurait à lutter.
L'état primitif de la famille aryenne, non celui qui subsiste dans le Vêda, mais celui qui répond aux plus anciens temps de la race, est dépeint dans les noms des membres qui la composent. Ces noms, fait insigne, sont identiques dans toutes les branches asiatiques et européennes de notre race, et prouvent Gonséquemment que la famille existait dans l'Asie centrale avant qu'elles se fussent dispersées. Mais, tandis que ces mots n'ont pas de signification bien reconnaissable dans les langues de l'Europe, même dans le grec et le latin, ils sont, en sanscrit, formés régulièrement d'un suffixe connu et de racines dont le sens est généralement fort clair. 11 s'ensuit que, dans les noms eux-mêmes, sont exprimés et les rapports saisis primitivement par nos aïeux entre les membres de la famille, et les premières fonctions qu'ils leur ont attribuées.
Gr la famille naturelle se compose, essentiellement et uniquement, d'abord du mari et de la femme, qui deviennent le père et la mère, puis du fils et de la fille, qui sont entre eux frère et sœur. Les grands parents appartiennent à la famille antérieure; les oncles et les tantes font partie de familles collatérales. L'époux est appelé joaïz" {mmç), c'est-à-dire maître. Ce mot n'est pris nulle part, dans le Vêda, avec la^ signification de maître absolu-, quand il s'agit des relations conjugales ; l'époux n'a pas sur sa
femme le pouvoir du maître sur un serviteur ou sur un esclave. Il est appelé pati, comme chef de la famille, tout d'abord représentée par la femme seule et contenue en elle. L'autonomie reste à l'épouse dans la mesure compatible avec les droits du chef qu'elle a reçu en mariage. Gomme cet acte a été consenti librement par elle, elle n'a point aliéné sa liberté, ni les droits naturels de sa personne. Le rôle de l'époux à son égard est en effet d'être son protecteur, nàïa, celui qui seul peut et doit la défendre contre les dangers extérieurs. Si Ton admet qu'à l'époque où le nom de pati a été choisi par les Aryas pour désigner l'époux, leur civilisation en était encore à ses premiers rudiments et n'avait point atteint à beaucoup près le degré de développement où la société védique nous la montre, on comprendra que dans cette vie primitive, nos aïeux, toujours exposés aux attaques des ennemis du dehors, aient vu d'abord dans le mari le défenseur et par conséquent le maître de celle qui s'unissait à lui et que sa faiblesse livrait désarmée à tous les périls. Plus tard, au temps du Vêda, ces périls n'ont point disparu, puisque la race des Aryas est en lutte continuelle avec les Dasyus et n'est pas encore fixée dans un lieu où elle doive trouver une entière sécurité. Le rôle de chef et de défenseur appartient donc encore au mari dans toute sa plénitude. Toutefois, la femme est si peu la servante de son mari, qu'elle partage avec lui toutes les fonctions d'où il peut tirer bon-
neur et qui n'exigent pas la force du sexe \iril. Elle offre avec lui le sacrifice; e]]e a sa place avec lui dans les cérémonies; elle va cueillir le sôma et le dûrva sur la colline ; elle a soin des vases sacrés ; elle prépare, pour sa part, la cérémonie sainte. Elle peut composer des hymnes : le Vêda en cite plusieurs que la tradition attribue à des femmes ; et quand même cette tradition serait erronée, le fait seul de cette attribution prouve qu'au temps où les hymnes ont été recueillis, les Indiens ne trouvaient pas déplacé que des femmes en eussent été les auteurs. L'enseignement religieux, reçu ou transmis, comptait donc alors parmi les attributions de l'épouse. Or nous voyons aujourd'hui même que, dans les pays où la femme est l'esclave ou la servante du mari, chez les peuples musulmans par exemple, non-seulement elle ne reçoit aucun enseignement religieux et ne participe point aux cérémonies du culte ; mais elle n'a même aucune part dans la vie future ; elle meurt, comme si elle n'avait point d'àme immortelle; et dans le monde céleste, uniquement habité par les hommes, elle est remplacée , dans ses fonctions corporelles, par des êtres féminins idéaux qui n'ont rien de commun avec la réalité et qui n'ont jamais vécu. Dans les cérémonies du culte aryen primitif, l'époux, quand il présente l'offrande aux dieux, est appelé dêva comme les dieux eux-mêmes et ne diffère d'eux que par la mortalité. Ce mot Tient, comme on le sait, de la racine chu, briller, qui existe
dans plusieurs langues aryennes ; un passage d'un hymne indique très- positivement que cette épithète était donnée à l'officiant, parce que, s'approchant du feu plus que les assistants, soit avant le lever du soleil, soit après son coucher, ses vêtements en recevaient un éclat particulier et vraiment pittoresque (iv, 63; 67). Or l'épouse qui l'assiste est appelée dêvî : elle s'avançait donc aussi vers le foyer sacré, ce qui n'est aucunement le rôle d'une servante.
D'ailleurs le nom qu'elle porte est celui de dam,. qui signifie dame ou maîtresse, et se rattache à une racine identique, exprimant la force physique qui dompte et la force morale qui commande. Quoique le mot français dame ne viennent pas directement du sanscrit, puisqu'il est dérivé du latin domina, cependant il est le même que le mot sanscrit, au ' même titre que le mot latin d'où il est venu. L'idée de commander est primitivement dans le nom de l'épouse, non pas à l'égard du mari qui est le chef de la famille, mais à l'égard des autres personnes. Pour cela même elle est appelée palnî, qui est lettre pour lettre le -Kkvix des anciens Grecs. Et pour qu'il ne reste à cet égard aucun doute, la femme est encore nommée grikapairit , c'est-à-dire maîtresse de maison , comme l'époux est appelé grihapati. En un mot, dans toutes les circonstances où l'on donne à l'époux un titre qui ne désigne pas une fonction incompatible avec le sexe le plus faible, le même titre au féminin est aussi donné à la femme.
Plus tard l'époux et l'épouse deviennent père et mère : et dès ce moment leur rôle s'accroît, la famaille est constituée dans presque toute sa plénitude. L'époux, -pati, devient le nourricier de sa femme et de son enfant, incapables de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Il s'appelle alors jozVrz', de la racine pâ, nourrir. Aucun acte en effet ne saurait prévaloir sur celui là dans le rôle du père. Tant qu'il était simplement époux , il pouvait partager avec sa femme, jeune et libre, le soin de chercher des aliments. Aussitôt qu'un enfant lui est né, il est chargé seul de cette fonction , que nulle autre ne peut précéder ni remplacer. Mais, comme il ne perd point pour cela son titre de chef de famille, qui se trouve au contraire agrandi, il en est résulté que les deux idées contenues dans les mots pati et 'pitri, très-distinctes à l'origine, se sont peu à peu confondues dans les idiomes occidentaux, et que le seul moi pater, Tzccvhpi father etc., est resté pour désigner le père nourricier et le chef de la maison.
Le nom de la mère, mâtri, vient certainement de la racine ma et n'offre, dans l'ancienne langue des Aryas du sud-est, aucune difficulté grammaticale. Or cette racine signifie le plus habituellement, sinon, toujours, mesurer, partager, distribuer. La mère semble ainsi avoir eu pour rôle principal d'être la distributrice des biens de toute sorte [vasunâm) envoyés par les dieux, ou conquis par le père : c'était la nourriture, le vêtement et en général tout ce qui
pouvait contribuer à satisfaire aux premiers besoins d'une société naissante.
Quant au fils, il n*est pas seulement celui que le père et la mère ont engendré [suta, smm, en anglais son) ; il a un rôle plus important ; il devient excellemment le disciple du père, celui qui reçoit de lui le dépôt de l'hymne sacré et de l'enseignement religieux ; c'est lui qui doit, en formant plus tard une famille à son tour, perpétuer l'offrande aux dieux et ce culte domestique, conservateur de la pureté des races, sans lequel les Ancêtres perdent la vie immortelle. Cette fonction du fils, déjà importante dans le Vêda, devint plus tard, dans les familles royales et sacerdotales de l'Inde brahmanique, un des principaux fondements de la société.
A l'égard de la jeune fille, le fils est appelé drâtn (en latin frater ; bruder en allemand, etc.). Il n'y a aucun doute que ce mot vient de la racine dri, supporter, et qu'il signifie l'appui, le soutien. Comme il exprime la relation du fils avec la fille ou des fils entre eux, il exprime en général le secours que les descendants du père se doivent les uns aux autres et qui était sans doute dans ces temps antiques un gage excellent de sécurité. La fille en effet a des fonctions paisibles, et la force du fils fait de lui son protecteur naturel. Le mot duhitri, qui la désigne, lui assigne un rôle primitif qui jette un jour intéressant sur la ■vie pastorale de nos aïeux. Duhitri est en effet le même mot que le ôuyaryjp des Grecs, que le tochter
des Allemands, le daughter des Anglo-saxons, etc.; comme le mot swasri, sœur, est le même que schwester, sister, et soror. Il exprime, lui aussi, une idée commune à toute la race, et précède le temps où les peuples qui la composent se sont séparés. Di/AîVW signifie celle qui traitles vaches. Car, encore bien que la racine duh signifie aussi téter, nous ne voyons pas que la fille ait jamais mérité plus que l'enfant mâle d'être désignée par cette opération , commune à beaucoup de jeunes animaux. Au contraire on ne voit, en aucun pays aryen, que les tommes aient eu pour fonction de traire les vaches ; et nous voyons aujourd'hui même que ce rôle appartient à la fille, là où il y a d'autres enfants ou d'autres soins qui obligent la mère à demeurer dans la maison. Il faut donc croire que ce fut une fonction très-générale des filles, dans la famille primitive, que celle de traire les troupeaux, puisque le nom a passé dans presque toutes nos langues; et il faut croire aussi que ce rôle leur appartenait à une époque bien reculée, puisque ce mot n'offre aucun sens dans les langues de TEurope et n'a de signification que dans celles de l'Asie. Aussi bien, voyons nous que la vache est partout dans le Yêda, qu'il y a bien peu d'hymnes où elle ne soit pas nommée, qu'elle y est souvent le symbole de tout ce qui est utile ou excellent dans tous les genres, et qu'ainsi l'acte de traire une vache n'avait dans l'origine rien de bas n d'humiliant.
En résumé trois choses constituent la famille et contribuent.à sa conservation : le sang ou la génération janma, qui procède d'Agni et donne lieu à la jantu [gens, yivjo) ; l'autorité du chef de famille sur la femme et sur les enfants ; le sacrifice, où le père joue le rôle de sacrificateur, hôtri, et de poëte, kavi, et qui se perpétue et se propage par l'enseignement qu'il donne à ses enfants. sous le nom de maître spirituel, guru.
Le sacrifice, l'autorité du chef et la transmission du sang par la génération, sont considérés dans toute l'histoire de l'Inde comme étroitement liés entré eux. Quand s'accomplit l'union de l'homme et de la femme qui doit donner au premier le titre àQ patî, et préparer la procréation des enfants, un sacrifice accompagne cet acte naturel, et lui donne un caractère sacré, très-analogue à celui du mariage chrétien. Une mystique et une sorte de doctrine métaphysique servent de fondement à cette cérémonie et légalisent, en quelque façon, l'union des époux. Les~voici en peu de mots : Agni, feu divin qui anime tous les êtres vivants, procède du gôma qui, versé sur lui dans l'acte religieux du sacrifice, lui donne la force et développe son corps glorieux, auparavant invisible. Celui qui donne tous les biens et qui les possède , Yiçwâvasu , que ce soit le Soleil ou un autre âditya, est une forme intermédiaire qui procède de Sôma et dont Agni lui-même est une manifestation sensible. Enfin, sous sa forme individuelle
et durable, le feu divin de la vie se localise et se produit dans l'homme, que l'antiquité aryenne désignait par le nom de Manu. Or, c'est une loi universelle de la nature, loi de bonne heure aperçue par nos aïeux, que la distinction des sexes est la condition de la génération des êtres. Ils séparèrent donc, dans leur doctrine sacrée, le principe masculin et le principe féminin, mettant dans le premier le germe vivant, qui n'était autre chose qu^Agni, et regardant l'autre comme une matrice dans laquelle ce germe est destiné à prendre sa nourriture et son développement. Le principe féminin s'unit successivement aux quatre formes que le Feu divin peut revêtir, Sôma, Viçwâvasu, Agni, Manu. D.e là cette figure, où l'Hymne nous représente la jeune fille comme épousant tour à tour ces quatre êtres symboliques, qui se la transmettent l'un à l'autre; c'est seulement en épousant le dernier, qu'elle devient mère des hommes. Si l'on voulait pousser cette étude jusque dans les profondeurs de l'analyse grammaticale, on verrait que le nom de sôma est un substantif dérivé de di, qui signifie engendrer et d'où dérivent également sûnu, solin et hihq ; de sorte que la liqueur du sacrifice peut aussi être regardée comme le symbole du liquide, où se transmet, du père à la mère, le germe vivant dont celle-ci reçoit le dépôt. Le mystère contenu dans la cérémonie du kratu (saci'ifice) et la plupart des mots, des objets, des ustensiles et des actes dont elle se compose, peuvent tirer de ce
symbolisme une explication satisfaisante. Nous ne le développerons pas ici.
L'union de l'homme et de la femme s'accomplit de la sorte sous l'invocation d'Agni, qui est le grand dieu des Aryas primitifs ; elle n'est elle-même qu'un acte individuel et très-borné, dans le grand œuvre de la vie universelle.
A un point de vue plus pratique, le mariage est, dans le Vêda, un acte religieux duquel il ne paraît pas que l'acte civil ait été aucunement séparé. L'idée religieuse est en eïTet mêlée , dans ces temps , à toutes les actions de la vie ; et, comme le mariage est le point de départ et l'acte constituant de la famille, nous ne saurions nous étonner qu'if ait été entouré de pompes sacrées et scellé par la religion. Il est souvent fait allusion dans les Hymnes à l'acte du mariage : nous allons transcrire, dans son entier, un hymne nuptial attribué à la fille de Savitri , hymne dont nous donnerons nous-même le perpétuel commentaire.
Savitri est le principe producteur contenu dans le Soleil (Sùrya) ; c'est le dieu qui fait apparaître les formes. Sa fille, Sûryâ, est le symbole de la nature féminine, qui épouse tour à tour Sôma, Viçwâvasu, Agni et Manu. Il était naturel, dans l'acte religieux du mariage, de donner à la fiancée le nom de Sûryâ et de l'unir sous ce nom à son fiancé ; c'est ainsi que, dans le culte catholique, le prêtre, à la messe du mariage, fait mention de Rachel et de Rébecca.
Dès lors, on peut appliquer à l'acte du mariage humain et aux parties qui le composent le symbole tout entier du mariage divin de Sûryâ. Pûsan représentera l'époux, à d'autant plus juste titre que ce dernier doit devenir le nourricier de la famille et que ce nom du Soleil \ient d'une racine qui signifie nourrir. Les garçons d'honneur de la jeune fille seront figurés par les Açwins, cavaliers célestes qui précèdent le char de Savitri et qui portent sa fille Sûryâ sur leur char. Le reste de l'hymne s'explique de lui-même ; un seul point est obscur : c'est celui où le poëte, pendant que la jeune fille se dépouille de ses parures, la symbolise sous le nom de Krityà, personnage dont le sens mystique est difficile à saisir.
Hymne nuptial.
L'autel est orné ; le feu sacré d'Agni brûle sur le foyer de terre ; les vases du sacrifice sont préparés et contiennent la liqueur mystique du sôma. Les prêtres sont à leur poste ; l'enceinte du sacrifice est garnie du gazon sacré : tout est prêt pour la cérémonie. Les familles se tiennent au dehors, attendant que le moment soit venu où les fiancés doivent s'approcher de l'autel et recevoir la bénédiction nuptiale. Le prêtre, tourné vers le feu de l'autel, prononce ces paroles :
1. La Vérité a consolidé la terre; le Soleil a consolidé le Ciel.
Par la vertu du sacrifice, les Âdityas s'affermisseut, et Sôma ■ ^!étend dans la région céleste.
2. Par Sôma les Adityas sont forts; par Sôma la terre e,st grande ; Sôma est venu se placer près des grandes étoiles.
3. Celui qui désire la libation pense à Sôma, dont la plante «st broyée; Sôma est reconnu par les prêtres, mais il ne forme pas encore un breuvage.
4. Sôma, observé par tes gardiens, protégé par tes surveillants, tu reposes dans le mortier et tu subis une heureuse fermentation; mais tu ne formes pas encore un breuvage terrestre.
5. Quand le moment de te boire est venu, ô Dêva, tu suffis à une suite de libations. Vâyu est le gardien de Sôma, qui marque la division des années et des mois.
Eii ce moment, la jeune fiancée s'avance dans l'enceinte du sacrifice, demandant à être unie à son fiancé; elle est escortée de ses garçons d'honneur; les deux familles et les assistants viennent après. Le pontife représente l'acte religieux qui va s'accomplir, sous la figure du mariage mystique de Sûryâ et de Sôma. Récit :
6. Cependant une jeune fiancée, issue de RêBa, se présente au milieu des chants sacrés. C'est .Sûryâ qui s'avance, revêtue jpar l'Hymne d'une robe éclatante.
7. L'adresse a formé ses atours, l'œil a surveillé sa toilette , le ciel et la terre ont fourni sa parure, quand Sûryâ vient trouver .son époux.
;8. -Les chants ont préparé son char; le mètre Kurîra en est le cpcher ; les Aç^ins sont ses deux garçons d'honneur ; Agni est son messager.
9. Sôma a désiré Sûryâ pour épouse; les deux Açwins furent ses garçons d'honneur, lorsque Savityi le donna pour époux à sa )fille, heureuse de ce choix.
10. Quand Sûryâ se rendit à la maison de son époux, le manas était son char ; le feu du sacrifice lui servit de dais ; deux coursiers éclatants le traînaient.
11. Fournis par la poésie et par le chant, tes deux coursiers marchent d'accord. L'ouïe forme tes deux roues, et ta voie se poursuit dans le ciel à travers le monde animé et inanimé.
12. Oui, les oreilles sont les roues de ton char; le souffle ^expiré en est l'essieu. Sûryâ monte donc sur son char qui est la prière et va vers son époux.
13. Le cortège nuptial envoyé par Savitri s'avance. Les chevaux se heurtent contre les agâs, le char roule au milieu des deux Arjums.
' 14. Âçwins, qnand vous êtes venus sur votre char à trois roues demander pour Sôma la main de Sûryâ, tous les dieux ont applaudi, et Pûsan, fils du ciel et de la terre, a orné les deux grands Parents.
15.0 maîtres de la splendeur, quand vous êtes venus remplir pour Sûryâ votre fonction de garçons d'honneur, en quel lieu était la première de vos roues fortunées ? Où étiez-vous placés pour faire votre présent?
16. Sûryâ, les prêtres connaissent le moment où arrivent deux de tes roues; ils savent aussi dans leur sagesse qu'il y a une troisième roue que reçoit le foyer sacré.
Invoeation et salut :
17. J'adresse mon hommage à Sûryâ, aux dieux, à Mitra -et Varuna qui veillent sur tous les êtres.
Récit ;
18. Deux astres nouveau-nés viennent tour à tour comme en se jouant et parcourent le ciel de leurs rayons magiques. L'un d'eux a l'œil ouvert sur. tous les mondes; l'autre naît ensuite pour marquer les saisons.
19. L'un apparaît toujours nouveau pour être l'étendard des jours et le compagnon des aurores; l'autre, Tchandramas, dis-
tribue aux dieux la part qui leur revient et renouvelle sa longue existence.
Le prêtre se tourne \ers les époux ; dans la fiancée, il continue de voir le principe féminin désigné sous le nom de Sûryâ; il envisage en elle le dêva nommé Viçwâvasu , avec lequel elle est , comme vierge féconde, étroitement unie ; il l'adjure de la quitter et d'aller s'unir aux autres enfants du sexe féminin, qui font partie de rassemblée, afin qu'à leur tour elles deviennent nubiles.
20. Sûryâ, monte sur ton char doré, magnifique, rapide, garni d'excellentes roues, construit avec le kinsuka et le salmali. Qu'il te transporte heureusement vers ton époux, au séjour de l'immortalité.
21. Lève-toi, Viçwâvasu, que j'honore par mes prières et par mon culte. Une épouse est née pour toi; cherche une autre femme parmi ces enfants qu'engendrent les pères. Ta naissance t'y réserve un lot que tu peux réclamer.
22. Lève- toi, Viçwâvasu. Nous t'honorons en te chantant. Cherche une autre femme. Unis ensuite l'époux à son épouse.
23. EUes sont droites et dépourvues d'épines les routes par lesquelles nos amis viennent solliciter le beau-père. Qu'Âryaman, que Bhagales conduise. dieux, que ce couple d'époux soit bien dirigé.
Ici le prêtre, s'adressant à la fiancée, prononce ces paroles mystiques qui lui donnent la liberté de s'unir à son fiancé :
24. Je te délivre de ce lien de Varuna dont t'a liée l'adorable Savitri. Sur le foyer de Rita (le Feu Brillant), dans le monde du
• Sacrifice, pour ton bonheur je t'unis à un époux.
Le prêtre, parlant en vertu de son autorité pontificale, prononce ces mots sur la fiancée qui est debout à côté de son époux :
25. Je l'enlèye à l'autorité paternelle, pour la remettre dans la dépendance d'un mari. Puisse-t-elle, ô bienfaisant Indra, être fortunée et avoir de nombreux enfants !
L'époux prend la main de la jeune femme dans sa main ; et le prêtre dit ces mots :
26. Que Pus an te prenne par la main et t'emmène d'ici. Que les Âçwins te portent sur leur char. Veuille aussi, digne du nom de maîtresse de maison {grihapaini)., visiter nos demeures et répondre aux voeux de notre sacrifice.
27. Que ta famille croisse dans notre maison. Éveille-toi pour le Feu domestique. Unis ton corps à celui de cet époux; et tout deux répondez aux vœux de notre sacrifice.
La fiancée se dépouille de ses parures et de ses ornements de jeune fille, cérémonie qui paraît être le symbole de ce qui se passera dans la chambre nuptiale, et semble répondre à la cérémonie du Yoile chez les chrétiens. Pendant ce temps le prêtre dit ces mots :
28. Mais je ne vois plus que du rouge et du noir. C'est Krityâ qui s'attache à l'époux. Le nombre de ses parents augmente,^ et le mari se trouve enchaîné au milieu d'eux.
29. Donne aux prêtres tes vêtements; donne leur tes parures. Krityâ, sous la forme de l'épouse, pénètre chez l'époux.
30. Avec cette pécheresse, le corps brillant est dépouillé de ses parures. Il est comme lié et resserré dans son vêtement.
31. Que les maladies, qui accompagnent naturellement les pompes nuptiales, soient repoussées par les dieux adorables versles lieux d'où elles sortent.
;32, Que les compagnons des époux ne voient point de yoleurg sur leur chemin ; que les routes soient bonnes pour eux ; que leurs ennemis s'enfuient.
Le prêtre, à l'assemblée :
33. Que cette épouse soit heureuse. Approchez d'elle; regardezla. Faites lui vos souhaits, et retournez dans votre demeure.
Don des vêtements ; purification de réponse.
34. Tel mets est brûlant ; tel autre est piquant ; tel est noir .comme le vase où on le prépare; tel autre est pareil à du poison; ,on ne saurait les manger. Le prêtre, qui peut connaître Sûryâ, mérite d'avoir la robe de l'épouse.
35. Les désirs sont variés; que chacun soit servi à son gré. Voici toutes les formes de Sûryâ : c'est le prêtre qui les purifie.
L'époux prend la parole ; et tenant de nouveau sa femme par la main, lui adresse ces mots :
36. Je prends ta main pour notre bonheur; je veux que tu sois ma femme et que tu vieilUsses avec moi. Bhaga, Aiyaman, Savilri, le puissant Indra, tous les dieux t'ont donnée à moi, qui suis le Feu domestique.
37. Pûsan, guide cette fortunée dans laquelle les enfants de Manu doivent trouver un germe fécond, disposée à, se rendre à mes .désirs, et que j'appelle de tous mes vœux.
Vœux du prêtre ; mystique du mariage :
38. Âgni, les GanUarvas, avec toute la pompe nuptiale, environnent le char de Sûryâ qu'ils t'amènent. En récompense donne aux maris une épouse et des enfants.
39. Oui, qu'Agni donne l'épouse, pleine de santé, pleine de beauté. Que le mari de cette épouse prolonge sa carrière et vive cent automnes.
40. Sôma eii premier lieu, puis le.GajiSarva Viçwâ'vasu, s'unirent à toi. Ton troisième époux fut Agni. Le quatrième est un fils de Manu.
L'époux, s' adressant à sa femme, répète les paroles du prêtre :
41-. Sôina t'a donnée au Ganclarva, le GanSarva à Agni; Agni m'a confié cette fille opulente.
Le prêtre, aux époux :
42. Restez ici ; né vous éloignez pas ; passez ensemble votre vie, heureux dans votre demeure et jouant avec vos enfants et vos petits enfants.
L'époux, à l'épouse :
43. Que le Cïief-des-créatures nous donne une race nombreuse; qu'Aryaman prolonge notre vie. Entre sous d'heureux auspices dans la maison conjugale. Que le bonheur soit chez nous pour les bipèdes et les quadrupèdes !
44. Viens, ô désirée des dieux, belle au cœur tendre, au regard charmant, bonne pour ton mari, bonne pour les animaux, destinée à enfanter des héros. Que le bonheur soit chez nous pour les bipèdes et les quadrupèdes !
Vœux du prêtre :
45. généreux Indra, rends-la fortunée. Qu'elle ait une belle famille ! Quelle donne à son époux dix enfants ! Que lui-même il soit comme le onzième !
46. Rè^e avec ton beau-père; règne avec ta belle-mère; règne avec les sœurs de ton mari ; règne avec ses frères.
L'époux ; oraison :