‹ Essai sur les arguments du matérialisme dans LucrèceChapitre 4 sur 7 · J02 ESSAI SUR LES ARGUMENTS · texte numérisé non relu

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vitesse, d'autres à leur fécondité. — Un vice horrible, la cruauté, est une condition de salut pour certaines espèces, et dans le nombre, pour l'espèce humaine, qui se pare ambitieusement de sa clémence et de sa douceur.

Ces arguments ne sont qu'en germe dans Lucrèce et dans Epicure. Il faut convenir que le triomphe de la force, à tous les degrés de la vie, est bien fait pour troubler le spiritualiste. La guerre est un fléau évident, dont la responsabiUté remonte à la cause première, car la volonté des créatures n'y est pour rien. Le lion n'est pas plus coupable de déchirer le cerf que le cerf d'échapper au lion : l'homme même a plus souvent le mérite de modérer ses instincts sanguinaires que le tort de s'y livrer. Nous n'avons réussi à vivre en société qu'en nous imposant une règle artificielle, la morale, dont la nature ne nous avait donné ni ridée, ni l'exemple.

Le spirituaUste peut être troublé par ces objections, où il retrouve ses propres arguments tirés de l'ordre et du désordre, mais retournés contre lui. Cependant, en est-il réduit à baisser les yeux et à se voiler la face? La guerre est-elle un si grand désordre? Si d'abord on la juge par son influence sur l'humanité, on doit reconnaître qu'aucun fléau ne met à pareille épreuve le courage et l'intelligence des hommes ; par la guerre, les peuples se donnent les uns aux autres des leçons salutaires; ils s'instruisent de vérités que la vanité nationale leur cacherait éternellement ; ils apprennent qu'ils se sont laissé devancer ou qu'ils ont dégénéré, et que pour vivre libres ils ont besoin de qualités qu'ils n'ont plus ou n'ont pas encore. Il est bon qu'il y ait

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toujours de peuple à peuple un certain nombre de questions indécises et de droits contestables, qui les exposent à se brouiller, puis à se mesurer sur les champs de bataille. La force s'acquiert par des vertus et se perd par des vices ; elle constitue un mérite, dont la récompense légitime est la domination. C'est un mauvais signe pour une nation d'être plus capable de sacrifices pour la paix que pour la guerre. L'injustice n'est jamais une gloire ; mais entre peuples, elle déshonore encore plus ceux qui la subissent que ceux qui la commettent.

La guerre, d'ailleurs, a dans l'humanité un caractère particulier, et là encore nous retrouvons une distinction profonde entre l'homme et la bête. Les animaux se disputent le nécessaire dont la nature leur a fixé la mesure. Au contraire, les hommes, dont les désirs sont illimités, se disputent des biens plus utiles pour embellir la vie que nécessaires pour l'entretenir, Les vainqueurs attirent dans leurs mains le superflu des vaincus, et fondent aux dépens de ceux-ci des sociétés riches et savantes. La guerre entre les hommes est une lutte pour le bien-être et non pour l'existence. Il restera toujours sur la terre, malgré les prédictions de Malthus, assez d'espace pour tous les hommes ; mais il y aura des places glorieuses, où des peuples vaillants jouiront de tous les biens, et des places honteuses, où les racés déchues vivront médiocrement du nécessaire. La prétendue sagesse qui se contente de peu est le commencement de la décadence au moins pour les peuples, et peut-être pour les individus : c'est la sagesse vantée par Lucrèce; elle ne fait ni les grands hommes, ni les grandes

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nations. Après la satisfaction de tous nos besoins, il reste une certaine somme de biens disponible, qui sont le prix de la vaillance. Il ne faut plaindre qu'à demi, fussent-ils les plus innocents et les plus aimables de la terre, les peuples faibles qui se laissent exclure de ce glorieux partage. La guerre a donc pour effet, dans Tespèce humaine, non de réduire le nombre des individus, mais de classer les races. Ses effets sont moraux, nous dirions volontiers bienfaisants, quand nous songeons aux progrès dont elle est la condition, et aux maux dont elle fournit le diagnostic et le remède.

Mais chez les animaux la guerre est purement destructive. Les individus faibles sont certains d'une mort violente. Tous ces êtres animés dont la multitude peuple la terre, l'air et les eaux, disparaissent, ou peu s'en faut, sans laisser de cadavres, évidemment parce qu'ils sont dévorés vivants. Les animaux que l'homme protège sont les plus malheureux : après avoir bien travaillé, comme le bœuf, et quelques-uns, conàme le chien et le cheval, avec toutes les apparences de la conscience et du dévouement, ils sont mis à mort avec la plus noire ingratitude. Où reconnaître les traces de la Providence? L'objection est sérieuse. On ne répondra pas que la guerre entre animaux est la condition d'un progrès physiologique, parce qu'elle condamne les individus inférieurs à la stériUté et à la mort. Cette loi de la sélection naturelle est un argument matériaUste. L'amélioration des espèces par la guerre serait à peine une circonstance atténuante pour l'auteur de tant de maux, si tant de maux avaient été voulus et ordonnés. Il faut répondre pourtant. La

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destinée des animaux est un problème qui s'impose au philosophe. Platon et Descartes en proposaient une solution qu'on a bien fait d'écarter, mais qu'on se hâte trop peu de remplacer. Ce problème est-il aussi insoluble qu'on le pense ordinairement? L'animal ne connaît guère d'autre douleur que la mort; et la mort, quand on a le don de n*y pas songer d'avance, est-elle donc une si grande douleur? La vie est pour l'animal, tant qu'il la possède, une jouissance peu mélangée de peines; la gaîté est ordinaire chez ces êtres inférieurs, au point que l'homme se surprend à leur porter envie, et cherche parmi eux des images de joie et de bonheur. — Un moment d'angoisses, même cruelles, n'est-il pas largement compensé par une vie douce et agréable? Si la mort des bêtes témoigne contre la Providence, sa bonté éclate dans les soins dont elle entoure leur vie : leur devait-elle davantage ?

Quant aux animaux domestiques, l'homme leur demande des services, et ne s'impose en retour aucun devoir; mais ne doivent-ils pas à la protection de l'homme la sécurité et le bien-être qui leur manqueraient totalement dans la liberté ? Il eût été vraiment étrange que l'homme ne pût pas profiter de sa supériorité sur les animaux, comme les animaux usent de leurs avantages les uns aux dépens des autres, et, dans Toccasion, aux dépens de l'homme ! L'état de nature qui embrasse le règne animal tout entier n'est qu'à demi tempéré par la justice dans les relations des hommes entre eux ; il est bon qu'il en soit ainsi. Ce que nous voyons de justice en ce monde suffit pour nous en donner le goût, mais non pour nous en ras-

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sasier : nous mourons altérés de justice. Cette soif que nous emportons de ce monde ne sera-t-elle pas assouvie dans un autre? N'est-ce pas un signe favorable? Ne verrons-nous pas luire ailleurs le jour dont nous n'avons ici-bas que Taurore? Cette justice incomplète qui apparaît au sommet de la vie terrestre semble ' plutôt le commencement d'un ordre nouveau que le couronnement de Tordre actuel. Si la paix et i'inno cence régnaient sous nos yeux, rien ne nous avertirait d'une autre destinée.

Toutefois, il ne faut pas se faire illusion : l'état de nature restera, quoi qu'on fasse, une difficulté épineuse pour le spiritualiste. On n'aura jamais que des arguments approximatifs pour le concilier avec la bonté supposée de la Providence. 11 faudra emprunter aux matérialistes un de leurs artifices habituels, c'està-dire en appeler de ce qu'on voit, le mal, à ce qu'on ne voit pas, la compensation. Ce monde,, dira-t-on d'après Leibnitz, n'est qu'une partie du royaume de Dieu. Si l'intelligence du Créateur éclate dans les moindres détails, sa bonté ne se manifeste que dans l'ensemble . Notre vue, bornée à ce petit canton de l'univers, n'aperçoit la bonté qu'à demi. Contentonsnous d'admirer l'intelligence, et remettons à un autre temps la contemplation de la bonté. Les lois générales qui nous condamnent à la souftrance sont une condition nécessaire de notre progrès moral ; la bonté de Dieu se voile pour laisser plus de liberté et d'initiative à notre activité. Sachons donc lire, sans défaillance, sinon sans inquiétude, les pages terribles qu'Herbert Spencer, entre autres, a écrites sur Thypothèse de la création volontaire {Biolog., partie III,

chap. 1,2). Il s'agit de savoir si le spiritualisme reste plus loin de l'évidence sur ce point particulier que le matérialisme sur tous les autres. On peut comprendre à la rigueur qu'une volonté juste et bonne ait fait une loi de la guerre ; il est bien plus difficile de croire qu'un mécanisme aveugle ait tiré le monde du cbaos et organisé la vie.

L'Humanité.

Lucrèce, et c'est là un de ses plus beaux titres comme philosophe et comme poète , a bien jugé l'homme, et lui a marqué sa place dans le monde. Ce n'est pas lui, nous le savons, qui ferait de l'homme un animal perfectionné, puisqu'il le fait naître de la terre pourvu de tous ses organes ; il songe encore moins à faire de l'homme un animal dégénéré, car il reconnaît sa grandeur et la célèbre dignement. A quelque philosophie qu'on appartienne, on admire les vers que notre poète consacre au développement de la civilisation; on trouve là cette chaleur et ce mouvement qui annoncent la présence ou du moins le voisinage de la vérité.

Lucrèce fait naître l'homme intelligent et fort, doué de tout ce qu'il lui faut pour s'instruire et pour se défendre. L'homme se montre le roi de ce monde, dès qu'il brise une branche d'arbre pour s'en faire une massue, ou souffle dans un roseau pour en tirer des sons harmonieux.

Les matérialistes modernes nous disent que l'idio-

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tisme et le crétinisme sont des phénomènes d'atavisme, c'est-à-dire des retours au type originel de notre espèce. Ce n'est pas en dégénérant que l'homme actuel redeviendrait Thomme primitif de Lucrèce. Les mieux doués d'entre nous seraient à peine capables de lutter d'intelligence et de vigueur avec ces rudes enfants de la terre. Dans ces conditions, la conservation et le progrès de la race s'expliquent aisément : nous voyons peu à peu Thomme s'instruire et créer les arts qui ajoutent l'utile et Tagréable au nécessaire. Lucrèce se plaît à nous marquer chacun des pas de la civilisation. L'industrie et le courage qui ont commencé par poUr la pierre et repousser Thyène ou le loup, arrivent par degrés à construire des vaisseaux et à livrer des batailles rangées. Lucrèce avait de l'homme une idée d'autant plus avantageuse, qu'il ne faisait pas remonter très haut le passé de l'huma-nité ; les plus vieilles traditions de l'histoire lui paraissaient marquer, à quelques générations près, la date de la création. En rendant hommage à la grandeur de l'homme, Lucrèce sans doute n'abandonne pas le camp des matérialistes, mais il laisse unebrèche ouverte à ses adversaires, qui mettent au nombre de leurs meilleurs arguments cette supériorité de l'homme sur les animaux, l'énorme distance qui le sépare des espèces les plus voisines, la destinée singulière qui lui permet d'accroître sans cesse son bien-être, et lui interdit toujours de se trouver heureux ici-bas.

La science moderne a-t-elle changé les situations respectives du matériaHsme et du spirituaUsme dans ce grave débat? Les matérialistes font beaucoup de bruit d'une loi entrevue plutôt que démontrée par

l'école des Lamarck et des Darwin : c'est la loi de l'évolution. Il n'y a pas d'hypothèse qui réunisse en sa faveur plus d'apparences et moins de preuves incontestables. Les grands génies qui l'ont conçue lui ont donné une autorité que l'observation et l'expérience n'ont pas encore consacrée. Cependant, admettons que l'homme soit sorti d'une espèce inférieure, du singe, par exemple. C'est une concession toute volontaire; aucun fait ne démontre invinciblement cette filiation ; quelques-uns la contredisent ; car de nos jours le règne animal ne se modifie visiblement que dans le voisinage de l'homme et sous son influence. Ces modifications se réduisent à des oscillalions qui, après s'être écartées du type originel, finissent généralement par y revenir. Il faudra des siècles d'observation et d'expérience pour résoudre la question qui n'est encore que très bien posée. Mais l'évolution a d'ailleurs un tel caractère de simplicité et de grandeur qu'on peut, au moins par amour du beau et du nouveau, la supposer et même la souhaiter véritable. Si jamais elle est complètement démontrée, les Lamarck et les Darwin auront la gloire d'avoir découvert le secret le plus beau et le plus caché de la création. Qu'en résultera-t-il pour l'homme? Cessera-t-il d'avoir une place à part dans la nature ? Tout au contraire : l'évolution qui arrive à lui s'arrête à lui ; il devient le terme du mouvement qui élève peu à peu le niveau de la vie; il devient le but de la création; il en reste le roi.

N'est-il pas remarquable, en effet, que la vie, une fois arrivée à l'humanité, s'arrête comme à son but? Elle évite de créer une espèce supérieure. Il y a des

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