‹ Essai sur les arguments du matérialisme dans LucrèceChapitre 5 sur 7 · HO ESSAI SUR LES ARGUMENTS · texte numérisé non relu

HO ESSAI SUR LES ARGUMENTS

ignorants et des savants, des forts et des faibles, des nègres et des blancs; mais les différences qui séparent les races les plus arriérées des plus civilisées ne consistent pas dans des facultés nouvelles ; elles résultent du développement inégal des facultés communes et de ce que Aristote appelle « les acquisitions ou habitudes, hexeis. » Il y a là un phénomène des plus favorables à la Providence. Si le singe s'est transformé en homme, du moins Thomme reste ce qu'il était ; il ne se transforme pas à son tour, de manière à produire une espèce qui puisse dominer l'homme ainsi que l'homme domine le singe et les autres animaux. La nature, après avoir atteint la raison et la volonté, s'interdit d'aller plus loin, comme par respect pour les attributs divins dont elle a revêtu sa dernière créature. Après l'homme, pas plus qu'avant Thomme, il n'y a de limite nécessaire au progrès de la vie ; l'arrêt dont nous profitons est purement arbitraire ; une espèce nouvelle qui, aux facultés de l'homme, joindrait un sens de plus, le sens de l'électricité, par exemple, ou un organe de plus, comme les ailes de l'oiseau, serait bientôt maîtresse absolue de ce morfde. Pourquoi cette espèce ne s'est-elle pas formée? pourquoi ne se forme-t-elle pas sous nos yeux ? On ne saurait expliquer cet arrêt par aucune de ces causes physiques qui se rattachent tant bien que mal au hasard. On peut l'expliquer aisément par une de ces causes morales que Tintelligence seule est en état d'apercevoir et de prendre en considération : la création d'unje race supérieure à l'homme eût amené le plus grand désordre imaginable, c'est-à-dire l'asservissement fatal et non mérité de l'intelligence à l'intelligence.

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Aucun organe, aucune faculté nouvelle ne se manifeste dans l'espèce humaine. Cependant celte espèce a, depuis son origine, parcouru un chemin considérable, et même beaucoup plus long que ne le suppose Lucrèce. Les acquisitions successives de l'esprit ont mis peut-être plus de distance entre Thomme civilisé et l'homme primitif qu'il y en a du sauvage le plus déshérité à l'animal le mieux doué. Les caractères de Tespèce sont néanmoins restés les mêmes, comme si une volonté protectrice empêchait la formation d'une espèce supérieure, tout en ouvrant une vaste carrière à cet être privilégié, qui s'instruira, au lieu de se transformer, qui se fabriquera des outils et des machines, au lieu d'ajouter quelque appendice à ses organes, et qui, sans changer lui-même, changera tout autour de lui. L'évolution arrivée à Thomme semble s'engager dans une voie nouvelle, afin de concilier le progrès avec la conservation de l'espèce ; le spiritualiste peut donc sans alarme assister et même s'intéresser au succès de cette grande doctrine qu'on appelle l'évolution. Fût-il sorti du singe, l'homme n'en est pas moins le roi de la création. La Bible nous dit que le limon s'anima par le souffle de Dieu; la science moderne nous montre une substance qui, imprégnée de l'esprit divin, traverse toutes les formes inférieures de la vie, pour arriver à l'homme et s'y arrêter. La science nous apprend comment agit le souffle de Dieu.

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Vânif et le priimpe pensant.

Le mot âme pris dans son sens le plus restreint désigne l'ensemble des états internes ; par états internes on entend les différents phénomènes de conscience, depuis la sensibilité la plus obscure qui commence à poindre dans la plante, jusqu'à la pensée qui brille dans Thomme de génie. Certtiins spiritualistes prétendent connaître la substance de l'àme; c'est, d'après eux, une substance sans étendue, qui ne peut être ni perçue, ni imaginée, mais que la raison conçoit. Les matérialistes ne sont pas moins affirmatifs dans le sens opposé; la substance de l'àme se rassemble et se dissout, s'entretient et s'altère, elle a des dimensions, du poids, de la couleur; c'est le corps en général, et, dans le corps, c'est plus particulièrement le système nerveux. Suivant les spiritualistes, la substance qui pense est indépendante de la matière et n'y est réunie que par accident; suivant les matérialistes, c'est la pensée au contraire qui est une modification accidentelle de la matière : ce qui pense aujourd'hui n'était hier et ne sera demain qu'une substance douée de propriétés physiques. Matérialistes et spiritualistes dépassent également la portée de l'expérience. Si la substance de l'àme nous était connue, la nature n'aurait plus de secret pour nous, et la métaphysique serait supprimée : qu'est-ce, en effet, que la métaphysique, sinon un système particulier d'induction

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qui consiste à remonter, non pas des faits aux lois, mais des phénomènes aux substances? Tandis que rinduction scientifique explore le champ de Texpérience, l'induction métaphysique le dépasse. La substance, en effet, est inconnaissable ; la loi, au contraire, est l'objet propre de- la science humaine. L'induction scientifique prépare les voies à l'expérience qui la confirme ; l'induction métaphysique reste à l'état de conjecture. Le métaphysicien n'a donc pas l'autorité du savant; mais en est-il réduit à se taire? Loin de là. Sa doctrine toute conjecturale ne laisse pas d'avoir son prix : il y a, dans la conjecture même, des degrés de vraisemblance et d'invraisemblance qui permettent, entre une métaphysique et une autre, un choix raisonnable, et qui préservent du scepticisme. Voyons donc sur le point qui nous occupe quelle conjecture s'accorde le mieux avec les faits.

Les états externes de la substance, étendue, poids, température, etc., ne nous sont connus que par l'intermédiaire de certains états internes qui tombent seuls sous l'observation immédiate de notre conscience. Dans la perception, la réalité extérieure et la conscience, l'objet et le sujet se touchent momentanément ; l'un, comme dit Aristote, fournit la matière, l'autre la forme de l'opération intellectuelle qui les réunit. 11 y a là un moment d'existence commune où l'objet manifeste une propriété qui le rapproche du sujet. La pensée, active dans celui-ci, passive dans celui-là, se prolonge de l'un à l'autre et sert de traitd'union. Ainsi, les êtres que la force créatrice a séparés conservent la liberté de se rejoindre, sans se confondre, par la pensée. La pensée est le principe

d'unité, comme la matière est le principe de diversité dans la création.

La pensée réunit les données si multiples de la sensation, et les embrasse par une seule vue de l'esprit, qui s'appelle idée. Elle rassemble à leur tour les idées différentes dans une notion commune, celle du moi. Elle opère entre les idées une concentration qui n'est pas la confusion, au contraire : plus elle en montre à la fois, plus elle les montre clairement ; plus elle en embrasse, mieux elle les étreint. L'unité et la multiplicité non seulement ne s'excluent pas, mais encore s'entr'aident et se fécondent mutuellement dans la pensée, où elles produisent l'ordre, l'harmonie et la clarté. Nous sommes ici à l'intérieur de l'être, et nous avançons dans ses profondeurs, en passant de la sensation à l'idée, de l'idée au moi, par une concentration de plus en plus forte de la pensée. Nous voudrions pénétrer plus loin, mais le chemin est rompu; toutefois nous en avons parcouru une partie," nous sommes arrivés à la notion du moi par une série de concentrations. N'avons-nous pas le droit d'admettre que cette concentration se poursuit au-delà, et, qu'à la source même de l'être, une pensée plus intense concentre dans une unité plus parfaite et dans une conscience plus synthétique, la somme entière des idées, c'est-à-dire l'intuition de tout ce qui existe î On arriveainsi, non pas à savoir certainement, mais à croire raisonnablement que le premier être est à la fois un et multiple, un par la conscience, multiple par les idées et que la pensée est à l'origine identique àt l'être, ou le principal attribut de l'être. Que faut-il de plus pour justifier le spiritualismQ ?

Le matérialisme suit une marche tout opposée. Au lieu d'une concentration dont la lipite est Tunité absolue, il nous montre une division de plus en plus grande, dont le terme ne peut être que l'infiniment petit, ou le néant. Il détourne ses regards de T existence interne, et ne considère que la matière, c'est-àdire la surface de l'être, dont les parties se rapprochent ou se séparent, et par leurs compositions ou décompositions amènent la naissance ou la mort des individus vivants. Le matérialisme a un avantage : c'est de ne pas être arrêté dans sa marche comme le spiritualisme, et d'atteindre effectivement son principe vrai ou supposé. Il montre un corps vivant, et dit : « Voilà de la pensée ; » il divise ce corps, le pulvérise, le distille, et dit : « Voilà delà matière; pensée et matière ne font qu'un. » Mais cette analyse n'est jamais vérifiée par la synthèse, de sorte que l'identité de la pensée et de la matière est une induction métaphysique, une conjecture naturelle, apparemment. Mais cette conjecture est-elle la plus vraisemblable qui nous soit permise ? le matérialiste sait-il ce qu'il a détruit ? Il n'a vu disparaître que les conditions nécessaires à la manifestation extérieure et peut-être à l'existence individuelle de la pensée ; mais la pensée ne figure dans aucune de ses opérations ; elle lui échappe continuellement. Tout ce qu'il en peut affirmer, c'est qu^elle se retire d'un organisme décomposé ; mais il ne peut la suivre dans sa retraite ou dans ses métamorphoses, ni indiquer ce qu'elle est devenue, en montrant au fond d'un creuset ce qui fut la pensée. On retrouve la matière dans la pensée ; elle y figure comme objet ; on ne retrouve pas la pensée dans la

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