‹ Essai sur les bases et les developpemens de la moralitéChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des effets du caprice.

Le caprice est un fait d'un intérêt médiocre; assez fréquent dans la vie toute sensible de l'enfant , il devient de plus en plus rare dans l'existence de l'homme, à mesure qu'elle s'intellectualise; la raison le chasse devant elle ; et ce n'est plus alors que dans les intervalles où cette raison sommeille , qu'il ose , timide et pâle, demander à la volonté libre une satisfaction qu'elle lui refuse presque toujours : à force d'être éconduit , il disparaît. Nous sommes si peu nés pour l'indépendance; l'indépendance pour un être qui est jeté au milieu d'autres êtres et qui soutient nécessairement avec eux des rapports, est, logiquement parlant, une telle absurdité, morale-

THÉORIE DE LA VOLONTÉ. l6l

ment, une telle monstruosité, que, si la nature a cloué un être d'une force qui pourrait à la rigueur s'isoler des choses et ne les écouter en rien, cet être se hâte, dès qu'il se peut comprendre, d'abdiquer ce privilège, de dépouiller cet attribut; ce n'est même que parce qu'il est faible et se reconnaît tel, que ce dépouillement n'est pas complet, que cette abdication n'est jamais sans réserve. Il y a toujours quelque place pour la folie dans l'existence la plus dévouée à la sagesse; mais ce n'est qu'à la condition de déchoir, que l'homme réfléchi peut reprendre de temps à autre cette tendanceà vouloir sans motif et sans but. Aussi voyez si, dans l'idée que vous vous formez de la divinité, vous pouvez faire entrer le caprice comme élément constituant. La perfection de la raison emporte avec elle la destruction absolue de la volonté indépendante. Le Dieu que nous concevons est sans contredit de tous les êtres qui veulent le moins indépendant; mais il en est le plus libre. L'esclavage et l'indépendance sont deux vices, deux imperfections entre lesquelles vient se placer une haute vertu, îa plus belle des choses parfaites, la liberté.

Il semble donc que le caprice prenne sa source dans la faiblesse de notre nature intellectuelle : le caprice, c'est l'ombre, là où le soleil de la raison n'a point encore pénétré.

Il ne faut pas s'y méprendre ; quand je parle de l'origine du caprice , je ne prétends pas indiquer la force qui pousse la volonté à l'émettre ; le caprice n'a pas de cause déterminante: je ne parle ici que de

sa condition interne; cette condition, cest la limitation , le défaut , la négation. Faites que je ne sois plus un être borné, tronqué, précaire; aussitôt mon indépendance s'évanouit. Cest à un mal que le caprice doit de naître , a un bien qu'il doit de mourir.

Telle est l'histoire de sa naissance et de sa mort ; voici celle de sa vie.

Pour être exact ici, il faut sortir de l'observation. Nous ne pouvons aller à la vérité que par l'hypothèse : ce n'est pas le caprice tel qu'il est que nous avons à décrire; c'est le caprice tel qu'il pourrait être. Tel qu'il est, il subit mille influences qui l'altèrent , le dénaturent et le rapetissent. Il faut lui retirer toutes ces entraves, dégager sa marche, l'abandonner à lui-même, lui jeter la bride sur le cou et le suivre.

N'oublions pas que le caprice est une volition indépendante, c'est-à-dire une volition sans motif, sans but, sans raison.

Que deviendrait la vie humaine entre les mains de ce vouloir? Si le caprice est sans but, il n'est pas, il ne peut pas être sans résultat. Ce qu'il obtient il ne voulait que l'obtenir ; mais le fait obtenu porte en lui quelque vertu; il ne la dépose pas, parce que l'homme, en le recherchant , n'a point eu cette vertu en vue et n'en tenait pas compte ; il agit à sa manière et d'après ses lois sur les faits qui se mettent en rapport avec lui. Le caprice a donc, malgré son intention intime, des résultats qu'il ne soupçonnait pas , qu'il ne voulait pas. Quels sont, quels peuvent être ces résultats?

THÉORIE DE LA VOLONTÉ. l63

Dans le caprice, ainsi que je le fais et l'établis, l'homme se contente de vouloir. Il abandonne au hasard, comme nous disons, les suites de sa volition. Que ferait donc le hasard de l'existence humaine ?

En général, le hasard, pris comme cause active, produit trois sortes de résultats : résultats heureux, résultats malheureux , résultats insignifians. Dans quelle proportion sont entre eux ces trois sortes de résultats ? Quand l'homme jette un de ses actes aux vents et dit de lui , advienne que pourra, quel est des trois résultats nécessaires celui qui semble avoir pour lui le plus de chances ?

Si nous n'avions pour éclairer la question qu'à constater le rapport de chacun des élémens à la somme, si chacun de ces élémens avait à se réaliser autant de droits que les deux autres, la solution serait bientôt trouvée; il n'y aurait qu'à déposer trois signes dans l'urne, et à les en tirer successivement un grand nombre de fois ; ou plutôt le calcul des probabilités est fait, nous n'aurions qu'à le consulter : l'oracle ici est infaillible.

Mais ce n'est point sur des abstractions toutes égales entre elles qu'il nous faut opérer; les phénomènes que nous avons à apprécier sont des modifications concrètes , c'est-à-dire diverses , se développant au milieu de circonstances concrètes , et partant diverses elles-mêmes. Ces circonstances sont-elles plutôt favorables, plutôt hostiles? Ou ne sont-elles le plus souvent ni amies , ni ennemies , laissant à-peu-près sans résultat l'acte qui n'en cherchait point?

Nos caprices sont des caprices ; par conséquent ils n'ont point de but. Mais pour être désintéressés, ils n'en ont pas moins une base, un point d'appui: on veut quelque chose dans ces volitions, comme dans toutes celles que l'observation saisit. Les volitiôns qui se distinguent du caprice ont d'abord un terme , c'est-à-dire un fait en vue; elles ont de plus en perspective le résultat du rapport qui se doit établir entre l'homme et le fait, objet de la volition, c'est-à-dire un but. Le caprice n'a que le premier de ces deux élémens : il n'a point de but; je ne lui connais qu'un terme.

Ce terme , quel est-il? Un des faits que l'homme perçoit, une des réalités qu'il rencontre dans la nature; ou bien un des faits qu'il ima-gine, une des réalités qu'il ne trouve que dans son esprit. La volonté , tel est le premier terme du rapport : le monde perçu , le monde imaginé , tel est le second.

Entre ces deux termes se peuvent établir dans l'esprit deux sortes de rapports ; rapports absurdes et impossibles d'une part ; de l'autre , rapports logiques et possibles. Je veux porter à mes lèvres le fruit que je conçois , mais que je ne tiens pas ; je veux briser sous mes doigts et semer dans l'espace la poussière dont se compose l'univers: ou bien je veux peindre cette tête que j'ai conçue; je veux abattre cet arbre que je vois.

Les rapports impossibles ont pour résultat nécessaire le malaise de l'esprit , qui tend vers ce qu'il ne lui est pas donné d'atteindre; iîs n'ont et ne

THÉORIE DE LA VOLOlNTÉ. J 65

peuvent avoir d'autre effet. Le malaise sera d'autant plus grand que le caprice aura été plus impétueux, plus énergique.

Cette douleur se renouvellera-t-elle souvent ? Autant de fois que sera voulu un rapport impossible. Et ces rapports impossibles seront-ils fréquemment l'objet du vouloir? Ils pourront l'être toutes les fois qu'ils seront conçus; et parce que 1 imagination qui donne ces rapports impossibles est plus active que la mémoire qui donne les rapports déjà réalisés, il est infiniment probable que l'homme livré au caprice voudra plus souvent l'impossible que le possible. Le champ du possible est nécessairement fort limité pour une créature bornée comme l'homme; le champ de l'impossible est infini , illimité : la pensée se perdra plus souvent dans cette carrière immense oii seule elle peut se porter, qu'elle ne se resserrera dans ce cercle étroit où la vie positive l'emprisonne et que le corps se partage avec elle. A l'impossible nul n'est tenu sans doute; mais c'est là une consolation que la réflexion administre à la volonté qui alors se résigne : retranchez la réflexion ( vous ne pouvez la laisser vivre là oii règne le caprice) , et le mal est sans remède. Les rapports impossibles assiègent de toutes parts la liberté et empoisonnent la vie.

Que seront les rapports possibles ? Ou bien ils s enfermeront dans le monde de la pensée et ne donneront que des résultats intellectuels ; ou bien ils sortiront de cette sphère pour se porter dans le monde des sens; et leurs résultats seront matériels.

l66 PREMIÈRE PARTIE.

S'ils sont tout intellectuels , ils seront réguliers ou bizarres. Nous savons par plus d'une expérience combien il en coûte pour ordonner, combien il est aisé de faire du désordre. L'anarchie se constitue d'elle-même; l'harmonie ne s'obtient qu'avec de longs efforts. La vie la mieux réglée, c'est celle qui a été le plus péniblement disposée. Livrez votre existence au hasard ; laissez-la s'écouler mollement au gré de la nature; la licence et le dévergondage s'en emparent ; l'ordre n'est qu'un heureux accident là où n'est point la liberté. Qu'attendre donc du caprice dans le domaine intellectuel ? des monstres tels qu'en peut produire un cerveau malade ; de folles conceptions , comme celles que détermine le sommeil ( le sommeil , c'est l'évanouissement de la volonté libre) ; et la vie capricieuse ne serait qu'un long rêve.

Intellectuels, ces rapports n'intéressent que la dignité et la grandeur de l'homme ; physiques , ils mettent en cause l'existence elle-même. La faim vous travaille : un seul rapport établi entre telle partie du monde physique et votre organisation peut ici vous être utile. Ce rapport unique est pour ainsi dire perdu au sein de mille autres rapports qui tous peuvent vous perdre. Au lieu de cette substance nutritive et salutaire, pourquoi ne voudriez-vous pas ces charbons ardens, ces poisons? Quand votre corps appelle un breuvage , pourquoi , vous qui ne voulez jamais pour une bonne raison , voudriez-vous précisément ce que votre sensibilité réclame? Le hasard, si propice que vous le supposiez, conduira-

t-il constamment votre volonté dans la route que suivent vos besoins? Cette rencontre fortuite est un miracle , et les miracles sont rares. Cette merveilleuse concordance sera une fois, et mille fois manquera. A la place des rapports utiles, vous voudrez un rapport directement nuisible, et vous briserez l'organisme; ou un rapport insignifiant, et vous le laisserez périr; passif ou actif, vous marchez au suicide. Vous aurez une chance pour vivre; vous en aurez un million pour mourir.

Le monde physique aurait-il pu être disposé de telle sorte qu'aucun de nos caprices ne nous fût mortel ? Je ne sais ; mais ce qui est évident , c'est que les choses n'ont point été ainsi ordonnées. Dans l'état actuel , livré à la volition indépendante , n'ayant pas d'autre guide, d'autre boussole, l'homme ne naviguerait pas une heure sur cette mer sans y faire naufrage. Cependant le monde a été singulièrement amendé par l'industrie depuis quelques mille ans. Quand le danger est si grand avec la nature physique telle que nous Pavons faite, qu'aurait-il été avec cette même nature telle qu'elle dût être aux jours de sa vigueur, et quand l'homme, en prenant possession de sa misérable demeure, ne vit partout que des formes mystérieuses et hostiles , n'entendit autour de lui que des menaces de mort ?

Page 1