CHAPITRE III
De la cause déterminante et des effets de l'amour.
§ Ier : De la cause déterminante et des effets de l'amour proprement dit: ou du plaisir et de ses suites.
Le caprice a son terme ; mais il n'a pas de but , par conséquent pas de mobile qui l'amène, pas de cause qui le produise. Il en est tout autrement de l'amour; il a son terme, comme toute volition , quelle qu'elle soit; il a de plus sa raison d'être; l'amour n'est point sans un motif. Détruisez tout ce qui est dans l'homme: pourvu que vous lui laissiez quelques connaissances et le vouloir, le caprice sera ; l'amour ne sera pas. Pour que j'aime, il faut que je sente : point de volition fatale sans une modification sensible qui la prépare. La sensibilité est la cause première et l'origine de l'amour ; elle en est aussi le but et la cause dernière. L'expérience nous a donné dans le passé une situation sensible : ce n'est pas assez ; il faut que l'analogie nous montre
dans l'avenir le retour probable de la même situation. Faites que j'aie de la mémoire seulement; ôtezmoi la prévision, et je n'aimerai que de cet amour incomplet que l'approbation et l'improbation représentent. Pour que l'amour se manifeste sous sa véritable forme, il lui faut à-la-fois du passé et de l'avenir. La sensibilité l'enveloppe donc de toutes parts ; elle est son commencement et sa fin, son point de départ et son point d'arrivée ; c'est parce que je sens que j'aime, et je n'aime que pour sentir.
La sensibilité passe par trois situations distinctes : l'émotion qu'elle éprouve tantôt la chatouille agréablement et l'épanouit; tantôt la blesse et la resserre; tantôt enfin la laisse immobile. Il y a plaisir dans le premier cas, dans le second douleur, dans le dernier indifférence. L'indifférence nous semble un état de l'âme tout aussi réel, tout aussi certain que la douleur et le plaisir. Pourquoi la nature n'aurait-elle pas ici, suivant sa loi habituelle, nuancé les deux extrêmes? Comment aurait-elle, contre son usage constant et invariable, laissé une lacune entre des faits diamétralement opposés ? Mais toute solide qu'elle est, l'indifférence n'en est pas moins un accident insignifiant pour l'ordre de choses qui maintenant nous occupe; elle n'a aucun retentissement dans le côté voulant de l'homme : nous n'en devons pas, quant à présent, tenir autrement compte. Ce qui nous importe , c'est de connaître , c'est de sonder ces deux situations sensibles , dont l'une nous fait aimer, l'autre exécrer la vie; ces deux émotions qui déterminent en nous deux voli-
lions correspondantes , l'amour positif et l'amour négatif.
C'est donc à ces deux volitions qu'il faut demander leurs titres ? Que sont-elles? Où nous mènent-elles?
Je les prends d'abord , telles que l'humanité me les donne : nous pouvons parler du plaisir et de la douleur sans trop d'inexactitude en nous en référant aux notions communes que nous en avons tous : nul ne se peut méprendre sur ces deux genres d'émotion : il n'est pas besoin de les décrire minutieusement, d'en^donner le signalement exact ; pour les faire reconnaître, il suffit de les nommer.
Toute préoccupée qu'elle est d'intérêts puissans et actifs, l'humanité n'en est par moins, par sa nature même, continuellement appelée à des observations scientifiques : quoique le plus souvent elle soit condamnée à vivre de la vie extérieure, elle n'en remarque pas moins ce qui se passe en elle. Elle aussi se fait à la hâte une psychologie grossière, il est vrai , mais qui pourtant met le savant sur la voie et rend seule la science possible. Les langues, dès leur naissance, nous offrent toutes des fragmens plus ou moins complets de ce genre d'études : c'est surtout à propos des faits saillans et qui intéressent vivement l'individu et l'espèce, que la foule hasarde son mot : elle n'a donc pu garder le silence sur le plaisir et la douleur.
Distinguer les faits en eux-mêmes , et dans leur nature intime, c'est ce que le philosophe seul aspire à faire : l'homme traite les choses plus légèrement : il les estime moins d'après leur valeur intrinsèque que
d'après leur forme la plus palpable , leur apparence la plus extérieure.
Or, au premier abord et en nous en tenant à cette attention rapide et distraite qui préside aux observations nécessairement superficielles des hommes livrés à d'autres soins, nous apercevons facilement des différences marquées , qu'elles viennent du fait lui - même ou des circonstances accessoires , entre les émotions que nous appelons toutes, d'une dénomination commune , plaisirs ou douleurs.
Tantôt une action toute physique d'un corps étranger surle notre produit dans une partie de notre organisation un frémissement qui nous blesse ou nous flatte ; ce sont là les plaisirs ou les douleurs des sens.
Tantôt notre intelligence se saisit d'une vérité féconde et qui double ses forces ; elle est en présence d'un chef-d'œuvre : ou bien, elle n'aboutit après de longs efforts qu'à une erreur misérable et commune ; elle s'est traînée sur un de ces produits de mauvais goût, qui ne lui révèlent dans sa cause que sottise et impuissance : elle jouit dans le premier cas, souffre dans le second; ce sont là les plaisirs et les peines de l'esprit.
Enfin si ma volonté résiste à une force qui semblait devoir l'accabler, si je suis témoin d'une de ces actions qui supposent une lutte de la volonté libre contre l'amour et qui constatent une victoire ; ou bien si je ne trouve en moi qu'une volonté vacillante, indécise , prête à se briser sous la pression la plus légère , si je prends connaissance d'un de ces faits qui m'indiquent dans un de mes sembla-
bles le triomphe facile et emporté comme d'assaut de la passion sur la liberté, de l'appétit sur la réflexion ; ma sensibilité , dans ces deux situations , est fortement ébranlée : dans la première l'émotion est douce ; dans la seconde elle est amère : c'est ce qu'on appelle les plaisirs et les peines du cœur. Livré à de tels pilotes, que deviendra le navire? Qui l'attend , du port ou de l'écueil ?
ï. Et d'abord que feraient de nos diverses propriétés et de l'existence qui les supporte les plaisirs et les douleurs que nous rapportons au corps.
Tout homme mûr que la nature a doué d'une organisation complète et régulière et chez lequel de folles maximes ou de barbares usages n'ont arrêté ou supprimé aucun développement normal , aucun exercice légitime de ses diverses facultés, sait ce qu'on entend par les plaisirs et les peines des sens : le temps conduit inévitablement tous les êtres animés à cette double science ; il est inutile d'insister sur ce point. Ce qui nous importe donc surtout, c'est de constater les résultats réels, et de noter les effets probables de ces sortes d'émotions.
Je suppose l'homme un moment réduit à la sensibilité physique d'une part, et de l'autre à la vo~ lition suscitée par cette sensibilité, à l'amour: si je ne me trompe, voici ce qui doit arriver.
Une sensation pénible m'affecte : je soupçonne qu'un rapport établi entre mon organisation et tel ou tel corps changera cette situation douloureuse en un état agréable: j'établis ce rapport ; et le plaisir
en jaillit. Évidemment je prendrai goût à cette heureuse métamorphose ; et toutes les fois que l'occasion se présentera de renouveler l'expérience, je m'empresserai de la saisir.
Non-seulement cette modification m'est agréable ; elle m'est utile encore. Que signifie la douleur? Elle déclare que le corps souffre, que l'organisme est en danger. Que signifie le plaisir? Il nous annonce que le corps jouit ; que la vie s'affermit et prospère : substituer à une situation qui menace l'existence, une situation qui la consolide, tel est le premier effet de notre obéissance passive aux injonctions de la sensibilité. Et il faut le dire, si l'homme, par une raison ou par une autre , résistait aux conseils de la capacité sensible, s'il laissait habituellement l'organisation en proie à une vive douleur, il aurait bientôt étouffé le germe de durée que tous les êtres organisés apportent en naissant; nulle autre puissance à cette époque ne peut remplacer, pour nos intérêts matériels, les avertissemens de la sensibilité. La science et la raison, dans l'enfance, ne sont pas encore; la sensibilité les supplée avec un immense avantage: dans l'âge mûr, elles sont; mais la science est bornée, et parfois la raison s'endort : la sensibilité est, pour ainsi dire, infinie; elle est toujours là qui veille et donne l'alarme à l'approche du moindre péril. Sous sa garde , l'homme peut s'assoupir avec sécurité. C'est une sentinelle dont le regard voit tout, et qui ne s'oublie jamais.
Vivre , c'est se développer ; c'est résister aux forces naturelles qui tendent à nous absorber; c'est
agir : si nous devons à la sensibilité physique la conservation de l'existence , nous luf devons par là même ses premiers, c'est-à-dire ses plus importans développemens. Il n'y a pas de luxe à l'ouverture de la vie ; tout ce que nous voulons alors nous est nécessaire ; cela est vrai : mais tout ce qui sera plus tard bâti sur cette base étroite la suppose et lui est dû. Nous voulons connaître pour vivre dans la première enfance ; dans l'âge mûr nous voudrons connaître pour savoir; soitimais nous n'eussions jamais émisées volitions supérieures, si quelque motif moins élevé ne fût venu, à l'origine, déterminer nos étroites volitions.
Voilà une des faces de la sensibilité physique considérée dans ses résultats ; voici l'autre.
Si tous les plaisirs connus ou soupçonnés étaient des indices infaillibles de ce que nous avons à faire, si toutes les douleurs que nous avons éprouvées dans le passé ou que nous prévoyons dans un avenir prochain nous présageaient toujours ou nous attestaient un rapport qu'il nous faut éviter, si la nature ainsi constituée ne se démentait jamais et si l'homme ne se méprenait point sur la valeur de ses indications, nous n'aurions rien à mettre en face des avantages immenses que nous venons de signaler.
Mais qu'elle se soit par là ménagée à dessein un moyen d'exercer notre intelligence, ou qu'il y ait impuissance et défaillance de sa part, la nature s'écarte souvent de cette voie: telle douleur m'est bonne, et je la fuirais en me livrant à mes instincts : tel plaisir me serait funeste, et, si j'en étais réduit à mes inspirations sensibles,je le poursuivrais de tous mes efforts.
Mais l'homme peut se méprendre, et se méprend sans cesse dans la situation spéciale où nous le plaçons : le critérium dont il dispose ne lui fait pas toujours évaluer avec précision l'émotion à laquelle il aspire : souvent la passion nous séduit et nous entraîne par ses chants funestes, mais pleins de douceur , avant que l'expérience ne puisse nous arrêter sur le bord de l'abîme par ses instructions sévères, mais amies ; et quand la science se fait entendre, l'amour le plus souvent n'étouffe-t-il pas sa voix ? Que de fois , lorsque quelque aiguillon sensible sillonne nos flancs, la raison troublée lâche les rênes? L"appétit alors s'emporte et ne connaît plus d'obstacle : le génie du mal sourit de son infernal sourire; la victime est venue d'elle-même au devant du bourreau. Des races entières se sont éteintes : je ne préjuge rien sur la cause de leur disparition ; mais je ne trouverais pas d'invraisemblance à supposer que quelques-unes ont pu périr victimes de certains appétits auxquels la nature extérieure était hostile. Admettez un instant que .la surface de la terre soit semée de volcans sans nombre ; que nuit et jour pendant quelque temps , ces volcans vomissent continuellement des flammes ; je vous le demande , que deviendra telle espèce d'insectes qui ne sait point résister à l'attrait de la lumière ?
Si nous en étions réduits à l'appétit , au milieu de ce monde qui n'a certes pas été disposé de manière à ce que l'amour individuel fût inoffensif, la vie serait gravement compromise , comme on voit :
admettons qu'elle se dérobe à tous ces périls, qu'elle échappe à tous ces pièges. L'homme sera: que sera-t-il? Nos appétits premiers et naturels sont en très petit nombre ; ils se bornent à la poursuite des rapports qui intéressent la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce : nos tendances vers le pouvoir, l'estime, la connaissance et la société se bornent à servir ces besoins originels et n'en dépassent point la mesure. Ou ces appétits trouvent sous un ciel privilégié une satisfaction facile : l'homme n'ayant presque rien à faire ni physiquement ni intellectuellement pour arriver au terme qu'ils lui indiquent reste stupide et engourdi ; il s'engraisse et dort , voilà sa vie : ou ils rencontrent (situation plus heureuse, un Eden serait un malheur pour nous ) mille obstacles à vaincre , et alors l'existence s'écoule, absorbée tout entière par les intérêts du corps. L'entendement, il est vrai , grandit dans cette lutte : mais à quoi bon ? Autant valait rester inepte. Qu'importe que vous amassiez des trésors de pensée , si l'impôt levé sur vous par le corps les épuise? que vous soyez pauvre d'esprit, si les circonstances matérielles qui vous entourent ne vous demandent qu'une dose médiocre d'intelligence? Nos développemens actifs, s'il en était ainsi, ne dépasseraient point en valeur ceux des espèces les plus disgraciées. Nous serions, dans l'échelle des êtres qui ainsi compris se valent tous, entre l'huître et le castor. Mais en face de l'appétit qui me laisse animal, s'élève en moi le désir qui me fait homme : je ne songe pas seulement à la durée actuelle et à ses
incklens; je me porte par avance dans la durée future; et pour me servir de l'expression de Fichte, je pense mon existence avant de la réaliser. Autant mon horizon était borné, le présent n'est qu'un point; autant il s'étend et se prolonge, l'avenir, c'est l'immensité. A coté du nécessaire dont la raison voit si clairement les limites, se vient placer le superflu auquel l'imagination n'assigne point de bornes. La vie s'ouvre et s'épanouit. L'industrie enfante ses merveilles, la science ses prodiges. Le monde physique, dont les formes semblaient à peine ébauchées , la raison obscure, le but indécis, est jeté dans le moule une seconde fois, et il en sort évidemment refait à l'image et à l'usage de l'homme.
Voilà lebieu que produirait l'amour général s'enfermant danslemonde des sens : voici maintenant le mal.
Quand j'éprouve un malaise local , je veux que ce malaise cesse; si je connais la modification organique propre à le calmer, je me donne cette modification ; le malaise disparaît et je cesse de vouloir. Comme je ne trouve point en moi d'autre mobile que la voiition appétive, je ne devancerai point pour agir la douleur qui la provoque ; jusque-là j'attendrai en paix. La satisfaction obtenue, je m'arrêterai tout court et rentrerai dans mon repos. Je ne hâterai, ni ne différerai pour aucun motif le moment delà jouissance; usant du remède, tant que durera le mal, j'en proportionnerai l'emploi au besoin, ne le dépassant pas, mais l'égalant; n'allant pas au-delà, mais ne restant pas en-deçà. Je suivrai en tout la
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nature pour guide ; et certes le meilleur usage que je puisse faire de ma liberté , dans des circonstances de ce genre, c'est de n'en point user.
Mais quand le besoin réel et actuel est éteint, quand l'organisme fatigué appelle et commande le sommeil des sens, l'homme obéit- il toujours à ces sages conseils? Se rend -il constamment à ces bienveillantes invitations? Nous savons tous que les choses ne se gouvernent pas nécessairement ainsi. Il est en nous une force qui , le besoin naturel satisfait , rivale de la nature , conçoit et produit par une contrefaçon malheureuse un besoin nouveau que la nature n'avoue plus , une tendance factice qui n'a plus son origine dans l^s lois de l'organisation. L'imagination s'est mise en jeu ; elle a rêvé une modification sensible; elle a figuré la douleur d'une manière si spécieuse et avec tant d'art que le corps s'y méprend ; et telle est sa puissance, quelque usurpée qu'elle soit, que d'après ses vœux l'organisation affecte non-seulement sans l'assentiment de la nature, mais qui plus est malgré ses indications précises , ses répugnances marquées , une disposition qui d'ordinaire est le signe évident du besoin. L'amour renaît avant l'heure, ou plutôt il ne meurt plus ; de passagère qu'elle était , la modification douloureuse devient fixe; c'était une situation, c'est maintenant un état. On a déjà trouvé les moyens de prolonger et de renouveler l'appétit; on trouvera bientôt, car c'est là le but de toute cette corruption , les moyens de prolonger et de renouveler le plaisir. Alors seront inventés ces ingrédiens , qui donnent à la faiblesse
et à l'épuisement des accès fugitifs de vigueur, des apparences trompeuses de force. La satiété revêtira frauduleusement la forme du besoin. On verra dans la capitale du monde romain, et le souvenir seul en fait lever le cœur, ces pièces importantes d'une salle à manger, ces vomitoria où les convives allaient se refaire sans cesse la faim , qu'ils revenaient sans cesse apaiser, alimentant le besoin et le ravivant avec autant d'industrie qu'on en met ailleurs à le réduire et à l'éteindre. Croyez-vous que l'espèce humaine pût aller loin avec un tel régime ; et la ruine prématurée du corps n'en sortirait-elle pas inévitablement ?
L'imagination double et redouble à l'infini les besoins de l'humanité : c'est un fait. L'homme, en s'abandonnant à cette folle enchanteresse, succomberait bientôt : c'est une présomption logique. Mais il y a là-dessous une hypothèse qu'il faut prendre pour ce qu'elle est. Pourquoi supposer que je céderai aveuglément à ces sollicitations factices et le plus souvent funestes? S'il est vrai que je sois libre, pourquoi ne ferais-je pas ici (c'est le lieu ou jamais) usage de cette liberté?
Que l'homme délibère donc et choisisse. Le voilà sauvé, pensez-vous ! Ne nous hâtons pas de prononcer : il se pourrait que ma volonté libre, en s'interposant ici, ne changeât en rien le cours des choses; il se pourrait que j'allasse après réflexion, ou j'allais avant de réfléchir; seulement au lieu de courir j'aurai marché.
Il s'agit d'opter entre des plaisirs vifs, brûlans,
l8o PREMIÈRE PARTIE.
délicieux, tels que l'imagination les sait faire, mais entassés dans une vie de peu de durée, et ees plaisirs simples et languissans, tels que la nature les donne, mais disséminés et étendus dans une longue existence. Boirez-vous la coupe goutte à goutte, vous résignant à ne sentir qu'à peine pour sentir plus longtemps? Ou bien vous condamnant à ne sentir qu'un instant pour sentir avec toute l'énergie dont vous êtes capable, la viderez-vous d'un trait ? Je n'ose ici m'étabiir juge. Seul, en pareille matière, le goût de chacun est un arbitre compétent ; quand c'est sur nos propres émotions qu'il nous faut prononcer, nous savons mieux que qui que ce soit ce qui nous agrée , ce qui nous blesse ; nous avons tous notre mesure propre qui seule fait foi à nos yeux. La valeur des faits est toute relative; et dans de semblables questions, avec les opinions les plus divergentes, les jugemens les plus opposés, tout le monde a raison, personne n'a tort.
Votre sensibilité est ardente , impétueuse ; votre sang se précipite dans vos veines ; il vous semble que vos sens qui savourent si languissamment ce qu'ils possèdent sans sacrifice s'appliqueront avec toute leur finesse et leur ardeur à des joies chèrement achetées ; que la perspective d'une mort prochaine donne plus de ton à la vie ; que les mains embrassent d'une étreinte plus étroite ce qui va leur échapper. A vos yeux , tous ceux-là sont des insensés qui ne consentent pas à ce prix à resserrer leur existence dans le cercle de quelques heures ; vous achèterez sans hésiter par le sacrifice de votre vie
entière une nuit de Cléopâtre. Mon sang au contraire circule avec lenteur; lourde et peu exigeante, ma sensibilité attend patiemment quelque médiocre plaisir ; de quel œil de pitié je vous regarde , vous qui gaspillez ainsi vos richesses , au lieu d'en user avec discrétion? Faire vie qui dure, c'est ma règle de conduite; aller peu pour aller loin, voilà ma devise. Réduits à la sensibilité et ne cherchant pas en dehors d'elle le motif de leurs déterminations, ces deux hommes n'agiront-ils pas nécessairement comme ils agissent? Leur vie ne sera-t-elle pas conséquente à leur nature? Influencés par la conformité ou l'opposition de nos goûts, nous pourrons applaudir celui-ci , condamner celui-là : aux yeux d'un juge impartial, il n'y a pas là de fou; l'un et l'autre sont sages.
Souvent donc la liberté , si l'intelligence qui l'éclairé ne lui offrait pour élémens de calcul que des données sensibles, appuierait au lieu de les combattre les suggestions premières de l'amour ; elle conspirerait avec l'imagination à détruire l'organisme avant l'heure; et par là elle ruinerait d'avance tous nos développemens.
Mais cette frénésie de la volonté ne sera-t-elle pas toujours une rare exception? Ne faisons pas plus large qu'elle ne doit l'être la part de ces accidens clairsemés ; grave pour l'individu , le mal ne serait -il pas à -peu -près sans effet sur l'espèce ? De ceci je n'en fais nul doute : la sensibilité générale, abandonnée à elle-même, ne donnerait pas contre de tels écueils. Voici donc l'homme re-
poussant les avances mortelles de la sensibilité agacée et irritée par l'imagination! Le voilà se résignant à jalonner une longue et insipide existence de quelques plaisirs sans chaleur ! Il eût sacrifié la quantité à la qualité; il eût bien fait : il sacrifie la qualité à la quantité ; il fait bien encore. Qu'il y ait ou non de vastes lacunes dans sa vie, il vit pourtant. Regardons-le vivre.
Cet homme veut concilier deux choses, la durée et le plaisir; accumuler sur son existence autant de jouissances qu'il le pourra, mais sans la compromettre, tel est son but. Comme ses appétits naturels ne ramènent qu'à de trop longs intervalles l'occasion et la possibilité de jouir, vous le verrez s'ingénier à remplir ces vides par des appétits factices , inoffensifs , autant que possible , et qui tiendront sa sensibilité éveillée , quand la nature la laisserait dormir. Cet homme sait , l'expérience sensible ne lui parle pas en vain , que l'ordre est une chose bonne en soi , le désordre une chose mauvaise : il sera d'une effrayante régularité. Reculez l'instant d'un repas; disposez pour un autre usage d'un de ces momens consacrés à quelque jouissance; vous le ferez le plus malheureux des hommes : pour ne pas être lui-même la cause imprudente d'un de ces retards, d'un de ces déplacemens, avec quel soin il dispose et distribue toutes ses petites distractions! Gomme chaque instant est sommé de lui payer son tribut! S'il lui survient quelque chose d'inaccoutumé, le grand problème à résoudre, c'est de trouver une place pour ce fait nouveau , sans que l'économie de sa
journ.cc en souffre :aussi lient-ilà mesurer et a diviser le temps avec la plus minutieuse exactitude. Il a la passion de l'heure ; assez peu actif de son naturel , il ferait une lieue pour régler sa montre.
Jetez maintenant cet homme au milieu de ses semblables. Qu'y deviendra-t-il ? D'abord il rendra rares, autant qu'il sera en lui, ces relations qui l'arrachent à lui-même , et le livrent en quelque sorte au premier occupant. Cette vie excentrique ne lui va point; il ne se plaît que face à face avec sa personne. Il sait trop qu'une volonté individuelle, pour vivre tranquille entre mille volontés différentes, doit se résignera de continuels sacrifices: il ne consentira jamais à s'abdiquer. Il n'aimera point le monde ; la solitude sera son fait : ce n'est pas un misanthrope cependant; c'est un solitaire: il ne hait pas les hommes; il les craint.
Il échappera plus difficilement aux relations de famille. Il n'a point d'amis; il ne peut en avoir; mais il a des parens ; c'est un mal qu'il lui faut subir. Là encore il s'en tient à l'indispensable. Il n'a rien à gagner dans des relations de cette nature; il a tout à perdre. Il lui est démontré qu'il ne peut que déchoir, en se faisant mieux connaître, dans l'opinion de ceux qui l'entourent. Il redoute mille fois plus ce commerce intime et continuel qui à la longue doit mettre à nu son âme tout entière , que ces rapports passagers et superficiels qui laissent sur sa vie le vernis dont il la couvre : ce sera une raison de plus pour se tenir à l'écart. L'allée du jardin qu'il affectionne est celle que la famille ne
visite jamais; son appartement, c'est son univers. Il vous accueillera encore assez volontiers chez lui , parce qu'après tout il y reste maître et vit à sa manière; mais ce ne sera qu'avec une répugnance marquée qu'il mettra le pied chez vous. Il sent qu'il a laissé son indépendance sur le seuil. Et d'ailleurs , chez vous, tout ce qui l'entoure est muet pour lui ; il n'attache à ces objets destinés à votre usage, non au sien , aucun souvenir , aucune espérance : chez lui au contraire, tout est vivant , animé ; il est là sur le théâtre de ses jouissances ; chacun de ses regards tombe sur un de ces objets auxquels se rattache une double série de plaisirs, que sa mémoire lui retrace dans la durée passée, que sa prévision lui montre en perspective dans la durée à venir. N'attendez donc de lui aucun de ces services , aucune de ces marques d'intérêt , que l'homme ne donne à ses semblables qu'en se sacrifiant lui-même. Sa chambre est au midi: ne la lui demandez pas momentanément, au nom du médecin, pour un frère malade; vous ne l'obtiendrez pas. Sa femme le rend père: il vous remercie de toute son âme de ce que vous avez respecté son sommeil; il aurait perdu une nuit. Son fils , son fils unique , atteint d'une maladie mortelle , dépérit de jour en jour ; vous pouvez suivre la marche rapide du principe désorganisâtes : que devient le père cependant ? Tant qu'il reste quelque espoir de salut, le père s'exagère cet espoir: ce Le mal n'est pas grave; c'est une indisposition passagère ». Il ne lui faut pas une idée triste dans l'esprit. Les derniers symptômes
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se déclarent ; le regard le plus prévenu et le plus aveugle ne peut s'y méprendre ; la mort lève le bras pour frapper. Qu'il doit être doux, dans ces affreux instans, au malheureux que le tombeau réclame , de lire sur le front de ceux qui lui furent chers les signes d'une douleur profonde et la promesse d'un regret éternel ? C'est quelque chose de déchirant , mais de consolant aussi pour l'infortuné qui sort de ce monde avant le temps, que les pleurs et les sanglots et les paroles d'adieu de ces êtres tant aimés auxquels il doit le jour, et qu'il a, les premiers, en entrant dans la vie, caressés de son regard. Que le fils d'un tel homme ne se flatte point d'une telle espérance : non, ce n'est point son père qui recueillera ses dernières volontés ; qui cherchera un sens dans les sons mal articulés que bégaie avec effort sa bouche à demi glacée; qui fermera sa paupière et recevra son dernier soupir. Le père a pris la poste , et vous ne le verrez que le lendemain des funérailles : il ne s'expose pas à de telles commotions. Aussi ignore=t-il complètement la souffrance morale : à peine a-t-il eu dans sa vie un léger mal de tête; il ne connaît, et de loin en loin , d'autre dérangement de santé qu'une indigestion : c'est hideux. N'est-ce pas quelque chose de dégoûtant que cet homme si frais, si bien portant, si propre, quand on songe à quel prix il achète ces qualités du corps? J'aimerais mieux, je crois, un assassin , un empoisonneur!
Ce n'est pas tout; tournez les yeux de ce coté : nous avons parlé jusqu'ici dans l'hypothèse où le
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plaisir vient en quelque sorte au-devant de l'homme qui le cherche , où il n'a qu'à vouloir pour jouir. Il en est quelquefois ainsi. Mais le plus souvent les choses suivent une autre marche. Le plaisir que votre organisation appelle ou que votre imagination vous invite à poursuivre, au lieu de se laisser facilement atteindre, fuit comme un but mobile et recule sans cesse devant vous. Que de peine il en coûte pour ne point arriver à ce terme si désiré ? Que de sacrifices réels , que de privations véritables il faut s'imposer, pour saisir enfin un fantôme, pour embrasser une ombre? Que de projets ainsi avortés ! Que de désirs trompés ! Que d'espérances déçues ! Ce bonheur, dont vous aviez fait le rêve de vos nuits, la pensée de vos jours, qui était pour vous toute la vie, le voilà qui vous échappe à jamais ! Quel instant que celui où pour vous l'existence a perdu sa raison d'être ; où le mobile qui vous soutenait se brise entre vos mains î Quelle terrible lumière cette triste expérience jette à vos yeux sur la destinée humaine ? Si belle dans vos désirs , si hideuse dans la réalité, la vie n'est plus qu'un insupportable fardeau ; et au-delà de ces désappointemens amers , derrière ces illusions détruites , ne voyez-vous pas le désespoir et ses épouvantables conseils ? Tout compte fait , le sensualisme conséquent mettra toujours la vie au-dessous de la mort; et le seul philosophe de l'antiquité qui ait ouvertement, que je sache, prêché le suicide, Hégésias , était de Cyrène.
Mais quand, après une longue attente, nous attei-
gnons enfin le bonheur que nous poursuivions avee tant d'anxiété, quels torrens de volupté doivent inonder l'âme humaine ! Que la possession sera douce après une longue abstinence! Achetée si cher, que la jouissance sera vive ! Sans doute il y a plus de bien qu'on ne pense dans les obstacles qui nous séparent du plaisir : tout ce qui ne demande ni peine, ni fatigue est sans prix à nos yeux; si toutes les jouissances de la vie étaient à nos pieds , qui de nous se baisserait pour les ramasser? Lorsque le bien nous a été disputé par les circonstances extérieures, il est mille fois plus doux; il semble que nous n'ayons droit qu'à ce que nous avons conquis ; et c'est un assaisonnement précieux qu'une victoire. Il ne faut donc pas s'étonner qu'au premier abord , la tête tourne : il y a là un moment d'ivresse qui nous met dans le ciel. Mais que ce moment est court ! Le plaisir enferme en soi quelque chose de petit et d'étroit qui avait pu échapper à nos regards, tant que la passion et l'éloignement nous aveuglaient , mais que nous révèlent infailliblement le contact et le grand jour de l'épreuve. Tôt ou tard l'illusion tombe; les faits, primitivement altérés, se rétablissent; tels qu'ils sont, ils ne sauraient fixer notre inconstance, rassasier notre ambition. L'humanité ne se repose point dans l'incomplet : elle ne s'est un instant éprise pour le relatif, que parce qu'elle s'est grossièrement trompée ; elle avait cru follement rencontrer l'absolu. Voilà donc qu'ici encore le sol manque sous nos pieds; ici encore le plaisir que nous embrassons nous échappe ; nos mains se cris-
peraient en vain pour le retenir. Telle est la loi. Imparfaite de sa nature, ce n'est qu'à un accident nécessairement passager que la sensation doit cette apparence de perfection dont elle nous abuse : ne nous étonnons pas de la voir pâlir devant l'habitude : les joies, que la privation exagère, se réduisent dans la possession à leurs proportions véritables : tout l'art du monde ne déguisera point la laideur qui dépare cette beauté , ne couvrira pas l'épine qui est sous cette rose, n'adoucira point l'amertume qui est au fond de ce breuvage emmiellé; l'ennui et le dégoût viennent se poser sur une situation que vous aviez crue ravissante , et la teignent de leurs noires couleurs. Voyez l'amant désenchanté près de l'amante glacée , l'épouse indifférente à côté de l'époux préoccupé ; déplorable spectacle , qui nous montre dans la vigueur de la vie la torpeur de la mort ! Que le spleen s'empare d'une telle existence , le mal ne sera pas grand : il n'y a plus d'âme sous ce corps ; le fer ou le poison ne tuera qu'un cadavre.
Telle est, soumise à la sensibilité physique, la vie de l'individu. Quelle sera , subordonnée au même mobile , la vie de l'espèce ?
Les intérêts matériels sont certainement les premiers qui nous assaillent. C'est au corps d'abord que l'homme pense. Il vit long-temps sans savoir que sa nature est double, sans soupçonner ces joies et ces douleurs que généralement nous rapportons à un principe distinct du principe matériel. On peut donc considérer les plaisirs et les peines physiques
comme les premières causes des rapports que la sensibilité établit entre les membres de la famille humaine. Un danger supérieur à la force individuelle menace les hommes épars ; le seul moyen de faire face à l'orage , c'est de se réunir. La raison de chacun le conçoit; de l'intelligence, où cette conception n'est qu'une pensée , elle passe dans la volonté où elle devient un projet ; l'activité s'ébranle; et le projet est un fait: la société naît. Les sens suffisent donc à mettre au mGnde le prodige social. Ils n'abandonnent pas leur fruit, quand il est né : grâce à eux, l'amour vient quelque peu farder cette misérable existence; l'amour, quelque épuré qu'on le suppose, prend toujours sa source dans la sensualité : supprimez les sexes, et vous verrez à quel triste, à quel déplorable état la vie physique sera réduite. Mais, quelle que soit son origine , l'amour n'en est pas moins le génie du monde réduit au sens; il n'est pas un acte de dévoûment auquel il ne s'élève; pas de désintéressement qu'il n'imite ; pas d'héroïsme qu'il n'atteigne. Que de grandes choses se produisent sous un autre prétexte , qui au fond n'ont de véritable cause que l'amour! Que d'actions sublimes, qui semblent avoir la tête dans le ciel, ont les pieds dans cette boue ! Que ces misérables joies qui dans la vie apparente occupent si peu de place, soient un instant suspendues : lout-à-eoup la machine humaine s'arrête ; et il faut bien reconnaître que ce qu'on avait mis dans l'ombre comme un rouage d'une médiocre importance, est la pièce vitale, le ressort nécessaire, le premier moteur.
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Que d'hommes, petits par leur nature intime, sont grands par leurs dehors!
Ces conséquences , que laisse jaillir le principe sensible enfermé dans les limites de la nature physique, sont de celles que l'humanité aime. Il en est d'autres qu'elle hait.
S'il n'y avait dans le monde que des choses communes et d'une acquisition facile comme l'air et l'eau, des choses que nous ne puissions nous approprier à l'exclusion de nos semblables, comme la lumière et la chaleur du soleil , nous n'aurions probablement rien de fâcheux à opposer aux résultats heureux que nous venons d'indiquer. Malheureusement il n'en est pas ainsi: il est tel plaisir auquel nous ne pouvons tous également prétendre , telle jouissance à laquelle atteindront seuls quelques hommes privilégiés. Delà le règne de la force et de la ruse avec tout ce qui s'ensuit. Je veux un plaisir; un obstacle m'en sépare : cet obstacle , faut-il le renverser ou le laisser debout ? Instinctivement je me précipiterais sans hésiter pour le jeter bas. Mais je suis libre : je délibère donc; dois-je sacrifier l'obstacle ou le plaisir ? Quels seront ici mes poids et ma mesure? Quelle sera la considération à laquelle seule, après examen, je devrai me tendre? Y a-t-il pour moi plus de chances de plaisirs ou de douleur à respecter l'obstacle ou à le briser ? Prenez-y garde; la délibération ne peut , en aucun cas , tourner autrement; le calcul n?a pas d'autres données. Plus ou moins de plaisir, plus ou moins de douleur, c'est toute la question. J'examine, et me voici inclinant
pour l'attaque ; rien ne peut maintenant m'arrêter. Que l'obstacle tombe donc ! Eh bien , l'obstacle, c'est un ami : croyez-vous qu'un Castaing hésite? C'est une mère: qu'est-ce que cela pour un Benoît? Notre climat glacé, ou les sens ont si peu d'empire, épouvantera de temps en temps le monde par d'exécrables attentats. Que sera-ce dans l'Orient, sous un ciel brûlant , là où le soleil conspire avec l'oisiveté à exalter toutes les puissances sensibles ? Je ne parle pas de ces accoupîemens monstrueux, qui , Dieu merci , ne sont plus guère en usage que parmi les prêtres de l'Inde; je veux bien taire ces infâmes alliances qui mériteraient à tant de villes le sort deSodôme et deGomorrhe: je ne prends parmi tous ces écarts que ceux qui dérivent le plus directement de la nature des choses. L'esclavage est éternel sous ces zones ardentes ; le vaincu n'échappe au glaive que pour tomber sous le joug. L'esclave est un fait purement physique; il en subit le sort : mutilé dans ce que sa nature morale a de plus noble , dans sa volonté, qu'importe que sa nature corporelle soit tronquée, dégradée; qu'il cesse d'être homme par son corps, quand déjà il ne l'est plus par son âme ? Une moitié de notre espèce, celle qui peut-être un jour, si jamais le droit se substitue à la force, prendra le plus beau rôle dans le drame que joue l'humanité, la femme est vendue comme un objet de nécessité ou de luxe , exploitée comme un vil bétail. Celte aggrégation misérable, qui groupe brutalement autour du mâle un nombre indéterminé de femelles , et qui souille jusqu'au nom de polygamie dont on
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l'honore, corrompt dans son élément, dans la famille, la combinaison sociale, la cité; et l'humanité, au lieu de vivre et de croître, végète et dépérit. Les malheurs privés disparaissent au milieu de ces désastres publics; et c'est quelque chose d'à peine digne de remarque , que ces caprices de la sensualité qui poignarde une maîtresse, afin d'en mieux jouir, au milieu des plus caressantes étreintes. Nous ne savons pas tout ce qui peut se passer d'atroce dans l'ombre et le mystère d'un sérail.
II. Le corps, quoi qu'on en puisse dire, dans la croyance même de ceux qui renient des lèvres toute autre réalité , le corps n'est pas l'univers. Opaque et obscure en soi, l'étendue , plongée dans une ombre éternelle, ne serait pas pour nous, ou ne serait qu'une masse confuse et informe, si quelque clarté, descendue d'en haut, ne nous en révélait l'existence et n'en dessinait les contours. Par-delà le monde sensible et ses ténèbres, il est un monde intelligible, source de toute lumière, unique flambeau de l'espace, soleil des soleils: la vérité en est l'essence; l'ordre en est la forme. L'homme n'est point enfermé dans cette prison étroite et infime où la poussière se meut : il s'élève sans cesse à cette sphère sublime et infinie où l'idée se donne le spectacle de ce qui est. Toujours en rapport avec ce double monde, il s'empare de l'un par les sens , de l'autre par la pensée : ce n'est pas seulement un phénomène qui s'étend et qui se resserre , c'est une substance qui ignore et qui sait.
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Les rapports que nous soutenons avec la réalité, considérée sous ce point de vue , ne se concentrent pas dans l'intelligence ; partout où le moi se montre , quelle que soit la voie, pour ainsi dire abstraite, où l'un de ses attributs s'engage , l'homme tout entier, l'homme concret apparaît et le suit. Nous ne comprenons pas sans qu'aussitôt nous ne sentions. Ainsi se déclarent des émotions d'un nouveau senre, qui se rattachent, comme à leur racine, à nos déve loppemens intellectuels. Ces modifications sensibles ne sont pas, ne peuvent pas être uniformes : la nature humaine porte éternellement avec elle son indestructible variété. Toujours escortée de ses vertus et de ses vices, elle en subit toujours les inévitables suites, le bien et le mal. De là des peines et des plaisirs distincts de ceux que nous rapportons au corps , les peines et les plaisirs de l'esprit.
Quoique ces émotions partent de rentendemenl , elles n'agissent pas sur nous autrement que celles dont l'organisme est la base. Ici, comme dans les circonstances précédemment décrites , le plaisir éveille l'amour ; la douleur soulève la haine : qu'ils naissent de l'esprit ou des sens , l'amour et la haine sortent de la volonté, et sollicitent notre force active : la sensibilité intellectuelle, comme la sensibilité corporelle, ébranle notre puissance volontaire, et par elle notre activité. Les plaisirs et les peines de l'esprit constituent donc, aussi bien que les plaisirs et les peines du corps, un des mobiles auxquels l'agent libre obéit ou résiste.
Où nous conduiraient ces principes d'action , si
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nous les prenions pour guides ? Deux séries de résultats divers se présentent à l'analyse : il nous faut faire nécessairement la part du bien et celle du mal.
Il est pour l'homme inspiré qui découvre une vérité individuelle, ou pour le savant réfléchi qui conçoit une vaste généralité , des joies ineffables et que la vie accueille avec transport. Quand l'artiste surprend et dérobe au ciel une de ces sublimes pensées, qu'il imposera , marquée de son nom , au culle de la terre, qui dira l'émotion étrange et divine dont il est bouleversé?
Ces plaisirs, en même temps qu'ils peuvent être d'une extrême vivacité, sont d'une nature qui permet à l'homme de les renouveler souvent et sans danger. Pour n'en pas souffrir, il n'a qu'à varier ses jouissances ; l'existence avec elles sera sans contredit mieux remplie. Que les joies physiques nous manquent maintenant, nous savons où nous adresser pour combler leurs vides.
La vie privée leur doit beaucoup , la vie sociale encore plus. Ces plaisirs se partagent volontiers , et en se partageant se redoublent ; nous avons tout intérêt à communiquer et à répandre nos découvertes ; les conquêtes de l'homme supérieur deviennent la propriété commune du monde intelligent et sensible. Et ce lien nouveau ne juxtapose pas seulement ce qu'il y a d'extérieur et de superficiel dans l'homme; il unit ce qu'il y a de plus intime et de plus profond. La joie physique n'assemble que des corps; le plaisir intellectuel marie et confond les
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âmes : la république des lettres s'ouvre et grandit , comme un immense progrès, au sein de la république primitive fondée sur des rapports tout matériels; la société ébauchée se développe et se fortifie; à coté de l'industrie qui soutient la vie, s'élève l'art qui l'embellit; les esprits s'aggrandissent et s'épurent dans la contemplation du beau ; et pour faire quelque chose de petit, il faut éloigner ses regards d'un pareil spectacle. Une vie de plaisir ainsi conçue est d'un haut intérêt pour l'espèce .-aussi quand un génie, rappelé de ce monde avant le temps, laisse là ses travaux interrompus, emportant avec lui quelque grande pensée qui eût été féconde pour le bonheur de l'humanité, quels regrets ! quel deuil ! quels honneurs rendus à ses restes! La perte d'un homme est un malheur public.
Ces joies, particulières ou générales, p-euveut nous faire bénir la sensibilité intellectuelle. Des douleurs non moins poignantes pour l'individu , non moins cruelles pour l'espèce, vont nous la faire maudire.
Nous jouissons d'un mot heureux ; mais c'est à condition qu'un mot stupide ou vulgaire nous blessera : un chef-d'œuvre est pour nous une source féconde d'émotions agréables ; mais c'est qu'un produit intellectuel d'une portée médiocre nous affectera péniblement : nous ne pouvons pas prendre ici le bien , sans accepter en même temps le mal : or, ici comme partout, le bien est borné, le mal immense : développer sa sensibilité , c'est développer surtout sa capacité de souffrir. Au dedans comme au dehors, pour une situation qui aboutit au plaisir,
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il en est mille qui se résolvent en douleurs : plus le génie et le goût s'exercent , plus leur exigence s'accroît ; et pour quelques pensées remarquables que vous produisezà la grande satisfaction de votre intelligence et de votre amour-propre, il en est une foule dont la nullité vous est durement reprochée par vousmême, et qui après avoir mécontenté votre raison torturent votre sensibilité.
Jl y a plus: non-seulement les faits intellectuels qui contiennent en eux un principe de joie, sont plus rares que ceux qui promettent et donnent une douleur : mais ceux-là même qui nous font le plus aimer la vie se hâtent de dépouiller leur vertu bienfaisante : nos joies d'heure en heure nous désertent, et le camp ennemi se grossit chaque jour. L'habitude et l'imagination gâtent tout ce qu'elles touchent : un plaisir qui se répète cesse bientôt d'être un plaisir ; une jouissance que la passion exagère tombe toujours dans la réalité au-dessous de sa poétique image : partout la lie est au fond du vase : et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que le mensonge qui déguise le mal est de courte durée ; la vérité qui le révèle, une fois arrivée, ne se retire plus.
Nous avions rêvé un plaisir; nous l'atteignons : il ne nous satisfait plus : en soi cette modification sensible n'est qu'un accident sans valeur; et rien en elle après l'épreuve ne justifie à nos yeux l'énergie et l'impatience du désir qu'elle avait provoqué : mais que ce plaisir nous échappe ; parce que nous n'avons pu le voir de près et le dépouiller de ses prestiges , il garde nécessairement pour notre inexpérience tout
ce que la folie humaine lui peut donner d'attraits. Nous estimons noire perte mille fois plus grande qu'elle ne saurait l'être; c'est toujours au fond d'un plaisir dont nous n'avons pas fait l'essai, que nous plaçons le bonheur; et quand nous voyons entre ce terme et nous une insurmontable barrière, le désespoir est là qui nous attend , et nous savons où il mène sa proie, une fois qu'il la tient dans ses serres. Je ne puis te comprendre, ô Elna ! eh bien! tu me comprendras.
La culture intellectuelle, pour l'espèce comme pour l'individu , est une arme à deux tranchans ; et l'homme est ainsi fait qu'il abuse toujours plutôt qu'il n'use ; il se heurte continuellement contre ce qui le perd , et ne se porte qu'exceptionnellement vers ce qui le sauve.
L'artiste, homme de plaisir, mettra-t-il par hasard au-dessus de ses intérêts propres, les intérêts de son espèce? Ce serait une inexplicable, une inconcevable folie. L'espèce sera donc sacrifiée à l'individu ; et alors qu'arrive-t-il ? Pour exprimer de ses travaux tout le suc qu'ils peuvent rendre , il faut les faire agréer : pour qu'ils soient agréés d'une réunion d'hommes qui préfère son mal à son bien, il faut qu'ils soient malfaisans: vous ne voulez point de ces mets que l'appétit seul assaisonne et que la santé suit ; nous nous garderons de vous en servir: vaincre votre répugnance , refaire votre goût , c'est ce que , dans votre intérêt, nous devrions tenter: mais dans le nôtre, où serait l'avantage? Vous demandez à cor et à cri des alimcns viciés, corrompus, mortels
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vos vœux seront comblés : regardez-nous comme les ministres avoués de vos plaisirs. Ainsi les lettres jetteront au sein d'une société robuste un germe de mort; ou si elles l'y rencontrent, elles le développeront. Il n'y a que trop de vérité dans les déclamations éloquentes des sophistes contre les arts. Seulement ce n'était pas à la chose, c'était à ceux qui l'exploitent qu'il fallait s'attaquer : on pouvait citer l'histoire comme un fait, non comme une règle; l'accident n'est pas l'essence, et partout où la liberté se montre, ne cherchez point la nécessité.
Les plaisirs de l'esprit nous rapprochent généralement de nos semblables ; mais cette harmonie est un heureux incident. Qu'une circonstance change; ce qui était une cause d'amour et d'union, devient un sujet de division et de haine.
Unejouissanceintellectuellepeutêtre,supposons-le pour un instant, d'un difficile accès rentre elle et vous s'interpose un obstacle. Je conviens, et c'est encore là une accusation de plus contre cette sorte de plaisirs; je conviens que les habitudes qu'ils donnent affaiblissent tellement le corps, brisent tellement le courage, que pour peu que la difficulté soit grande, l'homme s'arrêtera tout court et reculera: mais admettons, ce qui arrive enfin , ou que la force qui vous est opposée ne dépasse point la dose d'énergie que votre éducation intellectuelle vous laisse, ou que vous ayez résisté à sa molle influence et conservé dans cette atmosphère énervante la vigueur qu'on ne trouve généralement que sous un autre ciel ; vous vous indignez contre l'obstacle, et l'obstacle est détruit. Voici un homme qui
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sort furtivement de sa maison : c'est un prêtre et un prêtre protestant : il entre dans le cabinet d'un riche vieillard: une lettre tombe des mains du ministre; le vieillard s'incline : il ne se relèvera plus : l'homme de Dieu l'a frappé d'un coup mortel : il le tue pour le voler: il le vole; savez* vous pourquoi? Pour acheter quelques livres, que sa pauvreté lui interdit : il n'a voulu qu'une chose, se ménager des plaisirs intellectuels. C'est sur cette base qu'il le faut juger; ne nous faites pas(pardonnez,mais n'absolvez point) des monomanies à propos de tout: la monomanie pourMingrat, c'est le plaisir des sens ; pour le prêtre de Berlin , c'est le plaisir de l'esprit.
Que les plaisirs de l'intelligence soient plus utiles d'une part , moins nuisibles de l'autre que les plaisirs du corps ; je l'accorde: mais, quand vous serez placé entre ces deux sortes d'émotions , est-ce donc à celles qui ont leur racine dans l'esprit que vous donnerez nécessairement la préférence ? Nous ne pouvons pas scientifiquement et absolumentrésoudre cette question : il y a trop de mobilité et de relativité dans l'appréciation individuelle des phénomènes sensibles; avec une santé brillante et un génie médiocre, vous ne connaîtrez, à l'exemple d'Aristippe, que les voluptés des sens ; si l'organisation physique est chez vous maladive et le génie puissant, comme Epicure, vous donnerez la palme aux plaisirs de l'intelligence. Cependant en général dans l'homme complet, qui dévoue sa vie à la joie, c'est le corps qui l'emporte; et tout ce qu'on demande à l'esprit, c'est de combler les lacunes que les sens ne sauraient remplir.
Les émotions intellectuelles, parce qu'elles ne sont pas, le plus souvent du moins, de première nécessité pour la vie , ne semblent pas destinées à devenir jamais , comme les émotions sensibles , un mobile universel. La douleur et le plaisir physiques nous saisissent dès la naissance et nous escortent jusqu'à la mort. Avec eux point de distinction entre les âges, les sexes , les climats, les degrés divers de civilisation : partout et toujours et sous toutes les formes , l'homme leur appartient. Il n'en est pas ainsi des plaisirs et des douleurs de l'esprit: ils font exception dans la vie de l'individu, comme dans celle de l'espèce : il leur faut pour naître et se mûrir des conditions de temps et d'espace , des données naturelles et sociales , qu'il n'est pas accordé à tous de réunir.
Il est telle peuplade chez laquelle il y a peu d'apparence que jamais on ait vu poindre les jouissances et les peines intellectuelles proprement dites : les races nomades de l'Asie ou de l'Afrique plieront long-temps encore et déplieront leurs tentes, avant de secouer leur ignorance héréditaire et de s'élever aux émotions de l'esprit : jetez donc un appât de cette nature à un Caffre ou à un Arabe du désert !
Dans la vie des peuples qui s'honorent du nom de civilisés, il est des jours fastes où les lettres et les arts brillent de tout leur éclat: mais ces époques privilégiées reviennent rarement dans le cours des siècles ; ce sont des feux qui ne brillent qu'à de' longues distances au sein d'une éternelle nuit.
Parlez donc de ces joies subtiles à un Franc de Charles Martel , à un Romain des beaux temps de la république , à un des Grecs de l'âge d'or.
Au milieu même de ces nations favorisées du sort et aux époques où la barbarie aux prises avec la politesse cède un instant vaincue , ces émotions pénètrent-elles dans tous les rangs, descendent-elles, à toutes les classes ? Sont-elles seulement d'un usage sinon universel , au moins commun et vulgaire? Nullement : là encore elles sont le partage d'une aristocratie étroite qui les exploite exclusivement.
Les plaisirs des sens ne supposent habituellement dans celui qui les poursuit et les atteint que cette force de volonté et d'intelligence, à laquelle nous pouvons tous prétendre et que l'instinct seul de notre conservation nous force d'acquérir : les plaisirs intellectuels, au contraire, veulent être achetés par des travaux pénibles et dans lesquels l'homme n'est pas le plus ordinairement engagé ni soutenu par le plus actif des véhicules et le plus ferme des appuis , par la nécessité.
La persévérance conduit au but sans doute ; mais elle n'y conduit que l'aptitude. Que le principe pensant soit identique chez tous, et que, par conséquent, il y ait, sous ce rapport, égalité parfaite entre les hommes, d'accord; mais l'organe qui sert le jeu de la pensée, et qui influe si puissamment sur nos développemens internes , ne suffit-il point , par son action propice ou funeste, pour nous ouvrir ou nous fermer le champ des plaisirs intellectuels ? Et n'est-ce pas une faveur dont la nature est avare,
qu'un système nerveux qui ne met pas des ailes de plomb à la pensée, et qui, s'il contrarie toujours plus ou moins, n'enchaîne pas absolument son essor?
Non-seulement il faut,pour que vous preniez place, convive privilégié , à ce banquet où si peu d'élus sont admis, que le hasard vous fasse naître en Europe et non au centre de l'Afrique, au dix-septième et non au sixième siècle, avec un front élevé et large, plutôt qu'étroit et déprimé : il se peut encore que, malgré tous ces avantages, vous ne soyez pas reçu dans cette caste à laquelle appartient en propre, comme nous disons, le monopole de ces émotions. Vous vous présentez, candidat soutenu du sort, à l'entrée de la carrière : le temps, le lieu, la nature vous ont merveilleusement servi ; vos titres sont en règle : vous ne passerez point : la société est là qui vous arrête : sa lourde main tombe de tout son poids sur vous et vous écrase! Une voix s'élevait du fond de votre conscience qui vous disait : «Cultive ton intelligence: par elle tu seras roi »; la cité plus forte vous a dit : « C'est ton corps que tu exerceras; tu ne seras qu'un sujet obscur »; résignezvous : l'arrêt irrévocable est prononcé : vous traînerez le char que d'autres guideront.
C'est ainsi qu'aujourd'hui se gouvernent les choses : c'est ainsi qu'elles se sont jusqu'à présent gouvernées : je ne sais ce que l'avenir nous réserve; mais j'incline à croire, malgré les rêves si philanthropiques de quelques penseurs aux vœux desquels en cela je m'associe de cœur et d'âme, que ce désordre est éternel. Il y a là-dessous je ne sais quelle
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fatalité malheureuse qui pèse sur l'humanité, et que tous nos efforts combinés n'écarteront jamais. Sans doute nos institutions se réforment de jour en jour et se perfectionnent. Aux lois infâmes qui proscrivent et condamnent à une misère héréditaire une partie de notre espèce, se substituent peu-àpeu des lois généreuses qui préparent l'affranchissement du travail et le règne du plus digne. Le mal que fait l'homme , l'homme pourra le réparer : la société a ses parias qui tôt ou tard seront affranchis et réhabilités: mais la nature des choses a les siens ; ceux-là ne sortiront jamais, quoique nous en ayons, de l'état d'abaissement dans lequel sa main puissante les retient : nous compléterons, j'aime à l'espérer du moins, ce qu'il y a d'incomplet , nous corrigerons ce qu'il y a de vicieux dans les législations humaines; mais qui amendera les décrets du sort?
Non , il ne faut pas se flatter que cette amélioration sociale à laquelle tout homme de bien travaille, puisse s'élever jamais à ce degré de perfection où nos vœux la devancent : les bosquets de Cythère, les bois sacrés de Paphos sont ouverts à tout venant : la déesse des arts ne se prostitue point ainsi : elle hait la foule et l'écarté; ce n'est ni caprice, ni dédain; c'est nécessité. En vain la cité altérée de justice et dévorée d'amour rêverait dans le domaine intellectuel la communauté des biens ; en vain elle méditerait une égale répartition des instrumens et des matériaux propres à ces jouissances : la loi agraire ici ne saurait être. La réalité
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sociale, comme la réalité humaine, se compose d'un corps et d'une âme;, dans la société, comme dans l'homme, la masse organique occupe, quoiqu'elle ait moins d'importance , plus de place que l'atome intelligent auquel elle est unie ; et les besoins physiques, dans l'état comme ailleurs, réclament plus fréquemment que les besoins spirituels l'intervention de noire activité. Il y aura toujours une classe d'hommes, que la raison sociale condamnera à répondre aux exigences matérielles : toujours il y aura des pieds pour porter, des mains pour saisir, un estomac pour digérer, et il ne se peut que tout le corps soit un cerveau.
III. Les émotions des sens se reconnaissent si facilement, qu'il n'a été besoin que de les nommer pour les définir : les plaisirs et les peines de l'esprit se distinguent aussi sans effort, et nous n'avons pas cru devoir en tracer les limites ; il n'en est pas toutà-fait de même pour les plaisirs et les peines du cœur. Cette vague dénomination ne laisse pas voir clairement le caractère générique des faits qu'elle représente : c'est ce caractère , qu'avant tout , il faut dégager et déterminer.
Quand nous contribuons au bien-être de nos semblables, une émotion agréable s'attache habituellement à la conscience de notre acte ; nous nuisons rarement à autrui , sans qu'une émotion douloureuse ne suive notre mauvais vouloir et ne vienne en quelque sorte nous en punir. Ces douleurs et ces plaisirs, que l'intention d'un agent respon-
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sable peut seule susciter; qui, cette intention retirée, ne seraient qu'un frémissement sensible, réductible aux émotions purement physiques ; que provoque d'ailleurs un contrôle ultérieur de notre volition première, c'est-à-dire l'approbation ou l'improbation, tiennent donc de toutes parts à la volonté.
Tous les faits que nous enfermons sous le nom d'amour moral , et qui dans la langue usuelle se résument sous les termes d'affections bienveillantes et malveillantes, n'apparaissent jamais dans la vie interne, sans que la sensibilité ne s'ébranle : l'émotion , comme leur ombre , les suit partout et toujours : douce ou âpre, non point, ainsi qu'on l'a prétendu, d'après la nature du phénomène auquel elle se rattache ( l'amour déchire souvent le cœur où il règne , et la vengeance parfois n'est-elle pas un mets divin?), mais d'après la confiance ou la défiance, le succès ou la défaite de la tendance affectueuse qui la prépare , elle se lie intimement à un développement volontaire; sa cause, immédiate ou non , c'est la volonté.
L'ambition, l'avarice et toutes les passions qui leur ressemblent, blessées dans leurs intérêts , ou satisfaites dans leurs vœux, donnent naissance tantôt à d'aimables, tantôt à de cruelles sensations : les modifications passives qui doivent le jour à ces circonstances heureuses ou malheureuses, paraissent complexes : il entre , à ce qu'il semble, dans leur composition , quelque chose de l'esprit , quelque chose des sens; mais le corps, mais l'intelligence, ne rendent pas compte de tout le phéno-
mène : c'est le désir qui , indépendamment de tout malaise physique ou intellectuel , détermine ici en grande partie s'il réussit, la joie ; s'il échoue, la douleur : le désir, c'est la volonté.
L'émotion morale prend donc sa source dans une modification volontaire. Supprimez la volition : vous chercherez en vain dans l'âme , où vous aurez fait ce vide , les plaisirs et les peines du cœur.
C'est par la volonté que s'explique l'émotion morale dans sa naissance; c'est par elle encore qu'elle s'explique dans sa forme. Que la volition soit énergique et ferme, qu'elle nous élève à nos yeux, le phénomène sensitif qui lui correspondra sera inévitablement un plaisir ; que la volition soit incertaine et tremblante , que je me voie en elle et par elle faible et impuissant , la modification sensible qu'elle soulèvera sera nécessairement une douleur.
Ces douleurs et ces plaisirs, sortis delà volonté, s'y reportent; provoqués par elle, ils la provoquent à leur tour. L'émotion morale, comme toule émotion qui nous importe, est un mobile auquel nous pouvons obéir : livrons-lui un instant la vie, et voyons où elle la conduira.
La volonté, c'est l'homme : développer, exalter cet attribut de sa nature, c'est le séparer de plus en plus du monde physique où le corps l'attache et le rappelle; c'est étendre la personnalité. Vouloir, c'est lutter; et lutter, c'est vaincre, ou dignement périr. Aussi trouvons-nous quelque chose qui surprend nos respects dans les aberrations les plus déplorables , pourvu qu'une volonté forte s'y laisse dé-
couvrir : ne cherchons pas ailleurs la cause de notre admiration pour les grands crimes : le satande Milton mérite par son audace et sa fierté l'intérêt qu'il éveille, et l'énergie de la force nous en cache l'abus.
Ce n'est pas seulement l'intensité et la vigueur de la propriété volontaire que nous devons à l'émotion morale. Il lui faut rapporter, comme à leur cause première, les conséquences inévitables de ce premier effet , l'exaltation de la sensibilité, quand sous la forme de l'attention la volonté s'y applique; son silence absolu, quand elle la néglige; les développemens prodigieux de notre double activité, de l'intelligence et de la force motrice, que l'inertie du moi personnel laisse tomber dans une mortelle torpeur et que son énergie porte au plus haut degré de vie et de puissance.
En travaillant à la grandeur de l'homme, l'émotion morale travaille à son bonheur. Si la faiblesse, qui partout succombe, est une source intarissable d'humiliations et de misères, la force qui souvent triomphe et que les revers même n'abaissent point, en donnant à l'agent une haute idée de lui-même, livre habituellement en ses mains la toison d'or qu'enviait son regard ;et la jouissance positive qu'enfante la possession s'embellit de la joie plus subtile, mais non moins réelle que produit le succès : l'homme est flatté à-la-fois dans ce que la sensibilité a de plus superficiel et de plus intime. La nature, soumise et tributaire, fournit à ses besoins et publie sa gloire; elle le sert comme un maître, et l'encense comme un Dieu.
2û8 PREMIÈRE PARTIE.
Ce que font pour l'individu, dans un cercle restreint,lespeinesetlesplaisirsdu cœur, elles le répètent dans une sphère plus vaste pour l'espèce tout entière.
L'émotion corporelle a pu grossièrement ébaucher la forme sociale; l'émotion intellectuelle l'a dégrossie et cultivée; mais c'est l'émotion morale qui semble la parfaire et l'achever.
L'union brutale qui livre un corps à un corps n'assemble que des élémens matériels; elle soumet l'homme comme un misérable esclave à cette nature physique qui attend de lui un roi ; et c'est surtout de ces plaisirs qu'il a été dit que toute âme, après les avoir goûtés, est profondément triste!
Le commerce des intelligences se recommande par des joies plus pures et plus vraies ; mais réduisez-le à ce qu'il est par lui-même; laissez deux esprits s'étreindre dans un embrassement tout intellectuel, et du sein delà volupté incontestée qui naîtra de cette alliance, vous entendrez réclamer quelque puissance négligée :1a personne humaine, à demi représentée, oubliée dans ce qu'elle a de plus vivant et de plus cher, élève contre l'émotion trop étroite un murmure accusateur: il y a dans ces joies étranges, où l'esprit seul s'éprend, je ne sais quoi de glacial, que notre imagination prête volontiers à des êtres aériens, fantastiques qui à la froide lumière de la lune se joueraient autour des tombeaux; mânes épurés que la mort aurait dépouillés de tout ce qui les attachait à la terre; grands peut-être, peut-être heureux; mais dont la grandeur n'est pas de ce monde, dont le bonheur ne nous va point.
Ce ne sont pas des ombres , ce ne sont pas des corps, que l'émotion morale met en rapport et cimente, c'est riiomme qu'elle unit à l'homme; c'est la personne elle-même que la personne atteint. Qu'elle est heureuse à -la -fois et puissante la société qui grandit sous cette généreuse influence! Quelle volupté s'échappe par torrens de ce mariage des âmes î Quel ineffable bonheur dans cette fusion de mille volontés particulières qui s'abdiquent et se subordonnent à la volonté générale! La défiance qui empoisonne toutes nos joies, l'envie qui redouble toutes nos douleurs, s'exilent de la terre. Le monde n'est plus un enfer, ou des génies malfaisans, le sourire sur le front et la rage dans le cœur, s'épient, se mesurent et s'embrassent pour mieux s'étouffer. Tous les hommes sont frères ; l'état n'est qu'une famille; l'intérêt de chacun est l'intérêt de tous; l'abnégation de soi-même est un calcul, et l'égoïsme le plus étroit et le mieux entendu, c'est le dévoûment et l'héroïsme.
Que ne doit -on pas attendre d'une semblable union ? Quel obstacle ne vaincront point tant d'efforts conjurés ? Quand l'humanité se lèvera comme un seul homme, n'ayant qu'une pensée, n'enfermant en son sein qu'un vouloir, qui peut assigner les limites où son action s'arrêtera? Nous admirons encore quelques chétifs monumens, comme les pyramides , produit grossier d'une faible fraction de notre espèce un moment juxta-posée par lacrainle. Les découvertes de nos sociétés savantes, qui pour la plupart n'ont d'autre mobile qu'un déplorable
2fO PREMIÈRE PARTIE.
orgueil, nous frappent d'étonnemenl , quand nous complaisant dans le cercle étroit du connu que notre vanité élargit follement, nous détournons la vue de cet inconnu immense, vaste océan de ténèbres, où s'abîme et se perd, comme un imperceptible atome, ce point à demi obscur, à demi lumineux que nous appelons notre savoir- Mais que l'heure arrive d'une association humaine fondée sur l'amour, que le christianisme réalise enfin ses légitimes prétentions et que le monde soit sa conquête, alors l'homme comprendra (que de voiles cette nature maintenant si pudique se laissera enlever!) ce que vaut, dans le domaine de la science, cette intelligence obtuse et pesante qui ordonne si confusément aujourd'hui quelques vérités frivoles si péniblement découvertes! Alors nous saurons, dans le domaine de l'industrie, jusqu'où s'étendent sur la matière et les lois qui la gouvernent, ces droits que nous laissons dormir. Peut-être ne verrons-nous enfin que des prétentions anticipées dans la théurgie alexandrine, dans l'alchimie du moyen âge et dans la magie de Bacon. Nous n'avons encore su qu'entasser désirs sur désirs ; qui nous assure qu'un jour vouloir ne sera pas pouvoir?
Ainsi considérée , l'émotion qui part du cœur est sans doute un de nos plus précieux trésors; mais il ne faut ni s'exagérer le bien , ni se déguiser le mal.
Répétons d'abord, à propos de la sensibilité morale, une observation qu'a déjà soulevée la critique de la sensibilité intellectuelle : c'est que ce mobile, en ce qu'il a de meilleur, ne se joue que dans une
sphère extrêmement restreinte; qu'il laisse toujours une grande partie de l'espèce humaine en dehors de son action; et qu'avec lui, dans cette minorité privilégiée que son influence atteindra, souvent encore la vie languira désoccupée.
Il est dans l'histoire de l'humanité des époques de barbarie, où l'homme, après s'être élevé avec effort contre une nature ennemie, retombe vaincu par elle. Que notre faiblesse et nos passions soient seules coupables de ce revirement de fortune; ou que les forces rivales avec lesquelles nous sommes sans cesse aux prises reçoivent, nous ne savons de quelle part, quelque puissant renfort, ainsi qu'il arrive dans ces grandes crises , dans ces grands bouleversemens où le mystérieux et terrible Hercule que nous nous évertuons à désarmer et à enchaîner brise et secoue comme en se jouant ces liens impuissans et ridicules dont notre peur l'avait garrotté ; toujours est-il que , dans ces temps de misère et d'affliction , au milieu de ces fléaux que la terre en ses jours de folie et d'erreur soulève contre elle-même, ou dont un ciel jaloux aux heures de sa colère nous accable impitoyablement, l'humanité momentanément déchue redescend aux luttes et aux vertus de sa première enfance: les besoins du corps absorbent et consument son énergie active: ne songez pas à lui imposer comme mobiles (elle ne les peut comprendre) les peines et les plaisirs du cœur.
Les causes les plus opposées donnent souvent les mêmes effets: ce que produit l'extrême indigence sort aussi de l'extrême richesse : Paffluence du su-
1 I â PREMIERE PARTIE.
perflu et le manque du nécessaire , en prenant des directions contraires, en apparence du moins, finissent par se rencontrer au même terme. Il est des époques où l'industrie, entourant l'existence de tout ce qui la peut rendre aimable et facile, berce l'homme et l'endort: ses facultés, n'ayant plus qu'un intérêt médiocre à se mouvoir, s'arrêtent et s'engourdissent : l'amour se rapetisse et se resserre; n'espérez plus le voir s'épandre et se projeter au-dehors; le moi désormais est assez exigeant pour l'épuiser, assez vaste pour le contenir.
Entre ces deux époques exlrêmes qui s'opposent également à l'expansion, se place nécessairement une époque modérée qui la favorise; mais ce ciel riant n'est pas pur de tout nuage. A cette ère de bonheur et de prospérité s'attachent inévitablement, comme son commencement et sa fin nécessaires, des symptômes funestes, les uns représentant le passé, les autres annonçant l'avenir ;. et l'humanité ne peut jouir de sa tranquillité présente , sans êtrecontinuellementinquiétée par le souvenir vivant des dangers auxquels elle n'a pas encore entièrement échappé et par la prévision en partie réalisée de ceux qui déjà la menacent. Il y a toujours , dans les bas étages de la société, une classe d'hommes dont la nécessité enchaîne les faibles ressources au service d'unepersonnalité qu'elles ne peuvent jamais complètement satisfaire. Toujours vous retrouverez, dans les régions élevées, des âmes corrompues, énervées, rétrécieset chez lesquelles l'amour s'arrête où cesse leur individualité.
Allez plus loin : ne considérez dans les temps dis-
THÉORIE DE LA VOLONTÉ. 2l3
posés le plus favorablement que les élus le plus heureusement partagés. Savez-vous à quel prix le plus souvent les joies morales sont achetées? Elles ne se donnent pas; croyez-le bien: elles se vendent et se vendent cher. Pour suivre la volonté là où elle enivrera l'homme du sentiment délicieux de sa force, que de tentations a vaincre! Que de séductions à repousser! L'athlète, afin de briller un jour, s'impose des années entières de privations et de fatigues, La volonté n'atteint les plaisirs qu'elle convoite qu'en affligeant l'esprit, qu'en déchirant le corps. Quoi donc! l'homme, qui n'aura en vue que son bien-être, qui ne voudra que l'épanouissement de sa sensibilité, sacrifiera-t-il des plaisirs présens et solides comme ceux que donnent les sens à des jouissances espérées et subtiles comme celles que promet le cœur? De fait il n'en est pas ainsi ; et nous accusons journellement de faiblesse l'humanité qui ne sait pas vouloir, quand il faudrait en ne prenant que l'émotion pour base de uos jugemens admirer cette haute raison qui sait à propos briser ses plans , renoncer à ses projets et rectifier, en se conformant aux indications delà nature et de l'expérience, des desseins formés et arrêtés au sein d'une ignorance profonde par une impardonnable présomption.
Enfin, pour ne laisser à ce mobile que la part d'énergie qui lui revient légitimement, n'oublions pas qu'il est dans la destinée de tout plaisir moral , intellectuel ou physique de s'affaiblir avec le temps et de s'user par l'exercice. Il se forme à la longue sur la
2i4 première partie.
sensibilité du cœur, comme sur celle de l'esprit et du corps , une espèce de calus qui lui retire sa susceptibilité; et voilà que , plus l'agent avancera dans la vie, quand chaque jour l'expérience lui mettra aux mains de nouvelles chances de succès, plus son mobile ira s'affaiblissant , énergique tant qu'on pouvait à peine le servir, presque nul dès qu'on a réuni tout ce qu'il exige. Au moment même où vous êtes le mieux disposé à l'action, il vous laisse inactif: vous aurez péniblement acquis des ressources dont vous n'userez point , et , quand votre force développée réclamera impérieusement une issue par où s'exhaler, une arène où s'exercer, un adversaire à qui se prendre, votre volonté blasée n'aura plus d'actes à lui demander, d'ordres à lui donner : il lui faudra passer ainsi brusquement de l'être au non-être , et cesser de vivre, lorsqu'elle eût convenablement vécu.
Mais au moins avouera-t-on que l'émotion morale , quand elle peut être et quand elle est énergique , est le plus salutaire et le plus délicieux des breuvages : sans contredit , si elle n'était en même temps le plus amer et le plus mortel des poisons !
L'amour complètement satisfait , c'est le bonheur même; c'est le ciel avec ses joies indicibles , avec ses inépuisables voluptés. Mais inquiétez cette jalouse affection dans la possession de l'objet aimé: aussitôt l'univers change de face ; la défiance et le soupçon jettent leurs noires couleurs entre le monde et vous. On sait quelle est la vie du malheureux que de tels soins dévorent. Tout lui est un danger et une menace; il ne voit autour de lui que des en-
nemis et des rivaux. Un regard , c'est un complot ; un sourire, c'est une trahison. A la réalité déjà si cruelle , l'imagination ajoute encore ses fantômes. Vous entendez des mots qui ne furent point prononcés: vous surprenez un geste à la plus parfaite immobilité. Une feuille tombe ; c'est le pas d'un rival qui s'éloigne : un cri part; c'est un signal. Les circonstances les plus insignifiantes vous révèlent un important secret. Les accidens les plus inoffensifs cachent un piège. Une infatigable investigation , tournant et retournant en tout sens les indices les plus heureux , y découvre toujours quelque point obscur où la passion voit clairement le malheur qu'elle redoute et qu'elle veut absolument trouver. A dételles angoisses ajoutez le mépris de soi-même. On se dégrade à chaque instant à ses propres yeux et par ce qu'on fait et par ce qu'on néglige. Une telle existence rendrait la mort aimable à ceux qui la craignent le plus.
Que sera-ce donc, si le mal est consommé? Que sera-ce, si vous avez perdu, irrévocablement perdu ce qui vous enchaînait à ce monde, ce qui même à votre insu vous soutenait dans cette dure voie ? Hélas! il ne faut pas avoir long-temps vécu, pour avoir fait cette triste expérience. Ou sont les jeunes fronts sur lesquels la main pesante de la douleur n'ait déposé sa redoutable empreinte? Quel homme ne porte dans son cœur un trait empoisonné? Qui n'a pas à pleurer quelque objet sacré, ravi à sa tendresse? Que d'illusions ainsi détruites! Que de rêves évanouis! Que d'existences qui s'épa-
2l6 PREMIÈRE PARTIE.
nouissaient si riantes et si belles tout- à-coup flétries et desséchées! Si la sensibilité morale conservait son énergie native , si de puissans motifs ne venaient souvent contrebalancer son action, un long cri de douleur retentirait incessamment d'un bout du monde à l'autre, et la parole humaine ou expirerait sous les sanglots , ou ne s'exhalerait que dans des chants de mort et des hymnes funèbres.
Et encore nous n'avons considéré jusqu'ici que le beau côté des choses : c'est aux affections bienveillantes que nous nous sommes attaqués : que dirons-nous de ces affections malveillantes que leur nom seul condamne?
Si vous aimez vivement, sachez que vous êtes capable par cela même de haïr avec énergie : l'amour a deux faces; on ne se mutile point. Si nous jouissons du bien, nous souffrons du mal : la sensibilité sent tout ou ne sent rien.
Qui ne connaît les maux sans nombre dont la haine entoure l'homme dans toutes les situations où la nature et la société le placent ?
Suivrez-vous son action dévorante dans le cœur qu'elle possède? Il n'est pas de bourreau qui s'entende mieux à torturer une âme : i'image seule de l'objet haï, comme un fer aigu, fouille la conscience et la déchire; et la mémoire, impitoyable complice de la passion, soulève à tout propos et rejette sans '"esse aux yeux de sa victime le spectre fatal qu'en vain elle veut fuir.
Quand la haine s'empare d'une volonté humaine,
THEORIE DE LA VOLONTE. Il*]
rarement elle s'en tient à l'accident qui la provoque: il ne lui fallait d'abord qu'une tête dévouée; bientôt elle en demandera mille : resserrée à l'origine dans des rapports tout individuels, elle gagne de proche en proche et se généralise : un mauvais vouloir se développe en vous qui n'embrasse rien moins dans son étendue que l'espèce tout entière. Ah! si l'humanité n'avait qu'une tête, avec quel plaisir je la ferais tomber d'un seul coup î Jusque-là, et en attendant qu'il se satisfasse au-dehors,ce vaste désir de nuire se satisfait au-dedans : il ronge, jusqu'à ce qu'il lui soit donné de se déverser sur son terme extérieur, la poitrine qui le contient. Ce n'est plus seulement la pensée que vient ici troubler le souvenir; c'est le sens que le contact incessamment tourmente : vos ennemis ne vous quittent plus : un bataillon de furies assiège nuit et jour votre porte, et leurs affreux serpens ne connaissent pas le sommeil.
Si le sujet, sous l'influence de la haine, est en proie à d'horribles souffrances, il ne faut pas croire que l'objet soit plus heureusement partagé : rarement la flèche empoisonnée manque son but ; il est peu de cœurs où la haine n'ait mis le poignard et qui ne saignent!
Je ne veux point dérouler ici le tableau hideux que nous présente la statistique criminelle de tous les lieux , de tous les temps ; je ne veux point traîner mon lecteur d'assises en assises, ni demander à ces grands coupables que la société rejette avec effroi de son sein compte du sang qu'ils ont versé, des larmes qu'ils ont fait répandre : ces vices sans nom-
bre qui tiennent pour la plupart a la haine, connue la tige au tronc, infatigables approvisionneurs de la prison et de l'échafaud, ne laissent rien à faire à l'accusation : leurs actes plaident assez haut contre eux dans toutes les consciences, et il nous suffit d'évoquer vaguement ces atroces souvenirs. Mais que de crimes, innocens aux yeux de la justice humaine, s'élèvent et déposent devant un tribunal plus clairvoyant contre ce fléau de notre espèce! Que de chagrins obscurs, que de douleurs dévorées en silence, l'inflexible et impartiale équité est tenue, pour nous mettre en main toutes les pièces du procès, de produire au grand jour! Renversez ces murs derrière lesquels se cachent tant de misères, se retranchent tant d'infamies. Où trouver un père, quand des intérêts unis jusque-là se divisent, qui n'ait pas eu à gémir de l'égoïsme d'un fils? Quel est le bienfait que n'ait pas accueilli et récompensé une cruelle ingratitude ? La brutalité habilement déguisée d'un mari, la légèreté profondément calculée d'une femme, sont-elles donc si rares? Qu'il est peu d'existences que la nature seule éteigne ! Toule mort est prématurée, et dans ces yeux qui se ferment avant l'heure ne lisez-vous pas le plus souvent l'action sourde, mais infaillible de ce poison lent que la malveillance distribue de toutes parts avec tant de perfidie et tant de sécurité?
La haine ne se borne pas à mettre aux prises des individus isolés : plus exigeante et plus tenace que l'amour, elle se soumet des maisons entières, et s'y perpétue de génération en génération. C'est chez
les peuples à demi barbares qu'il faut surtout étudier les terribles effets de ces passions héréditaires qui se transmettent avec le sang, et font, pour ainsi dire , partie de l'existence même. Nous avons pu voir de nos yeux un de ces drames sanglans; il n'y a qu'un jour que les Paolo ont exterminé les Viterbi : les crimes et les malheurs des Capulets et des Montaigus retentissent encore dans les traditions populaires ; et la poésie antique , exagérant l'histoire, nous a tracé en quelque sorte, dans la race d'Atrée, l'idéal de ces horreurs.
Elargissez la sphère; passez des familles aux nations ; le mal gagne en surface et ne perd pas en profondeur. De ces rapports menaçans que l'amour négatif établit entre deux termes de cette nature, que pouvons-nous attendre? La guerre, la guerre avec tout ce qu'elle enferme en elle d'atroce et de monstrueux. Profane ou sacrée, étrangère ou civile, faite en l'honneur d'un peuple, ou pour le compte d'un roi, la guerre est toujours le plus grand à-lafois des malheurs et des crimes. A peine est-il permis d'excuser, nullement d'absoudre ces rencontres passagères et rarement sanglantes que la faim détermine ; une peuplade pauvre et robuste a toujours bon marché d'une société que le luxe lui livre énervée et corrompue. Mais cescombats d'extermination que, sous mille prétextes, l'orgueil humain provoque, mais ces vastes assassinats qui ont l'impudeur de chercher le grand jour et qui réclament comme une dette les applaudissemens d'un monde qu'ils désolent, nous n'avons pas assez de mépris pour les
flétrir, assez d'imprécations pour les maudire! Non, nous ne sommes pas de ceux qui se prosternent devant les noms trop fameux d'Arbelles, de Cannes, de Pharsale ou d'Austerlitz ; en présence de ces sinistres souvenirs nous ne comprenons que l'indignation ou tout au plus la pitié; jamais nous ne mettrons la main au câble qui élèvera sur son piédestal la statue d'un Alexandre ou d'un César. Honneur donc à l'écrivain qui nous fait exécrer les conquérons de l'Angleterre! Historiens, prenez toujours le parti du vaincu : applaudir le triomphe, c'est encourager le combat; prêcher le mal, c'est le faire. En vain l'avocat de l'humanité, pour justifier son client dont il confond ici les intérêts avec ceux de la Divinité elle-même, associera aux instincts guerriers tout ce que ce monde comprend de grand et de noble; en vain sa rare éloquence vous montrera la civilisation croissant au bruit des armes et se plaisant dans le sang. Que la cause du droit passe avant celle du fait: admirer l'homme, c'est le pétrifier : avant de tendre à ce qui doit être, il faut d'abord condamner ce qui est. Est-il donc vrai que la violence qui frappe et tue étende les limites de la justice qui respecte et de la sainteté qui sauve? La foi que le sabre impose est-elle jamais féconde? Le Coran a-t-il fait marcher l'espèce humaine? Et l'Evangile auquel la terre doit ce qu'elle a de plus honorable et de plus auguste, n'est-ii pas venu paisiblement et sans secousse s'asseoir sur le trône dont jusquelà il avait humblement baisé la poussière?
Vous déclarez d'ailleurs que la victoire seule
justifie l'attaque : de là pour l'idée qui obéit la nécessité d'attendre, avant de commencer la lutte, l'heure où une supériorité visible lui garantit le succès. Et comment, je le demande, le régime nouveau est-il arrivé à ce degré de force qui lui assure la défaite du régime ancien? Sans doute, c'est qu'il y a en dehors de la guerre quelque heureux expédient qui protège, échauffe, développe au sein même de la doctrine qui règne le germe d'une doctrine qui la doit renverser, et, s'il est vrai que ces procédés pacifiques aient pu vous donner une armée, pourquoi n'attendriez-vous pas (le plus fort de la tâche est déjà fait, à ce qu'il semble), qu'ils vous livrent un peuple, une contrée, un monde? Non, la guerre n'est pas un bien. C'est un mal et un mal qui n'a rien denécessaire; comme tous les effets delà haine, il pèse de tout son poids sur la responsabilité humaine; la cause suprême n'a rien à faire dans tout ce qui est libre, et parlout où l'homme délibère, Dieu s'abstient.
Mais on peut , par la persuasion ou la terreur, étouffer dans l'individu et dans l'espèce le goût des plaisirs funestes et cultiver le besoin des plaisirs utiles. On peut diriger l'amour dans ses développemens de telle sorte que, soit positif, soit négatif, il n'aboutisse qu'à des résultats heureux; une éducation habilement conduite identifiera vospenchans et vos intérêts; une législation savante confondra vos intérêts avec les intérêts du inonde.
Sans doute les choses iraient à merveille, s'il en était ainsi. Heureusement pour la dignité de notre espèce , ce pouvoir ne nous est pas donné. Peut-
être tromperez- vous quelques hommes sur la valeur relative des plaisirs et des douleurs; peut-être, ce qui est d'un effet mille fois plus sûr, disposerez-vous les circonstances extérieures avec assez d'adresse, pour que de temps à autre un mauvais désir gagne à avorter dans mon âme. Mais à chaque instant je vous échapperai : vous n'avez pas pu tout prévoir. Souvent vos lois défaillent ou sommeillent; cependant le génie du mal est là l'œil toujours ouvert , épiant mes démarches , profitant de toutes mes faiblesses , tendant un piège à chacun de mes désirs. Son action est d'autant plus variée et d'autant plus énergique , qu'elle s'individualise sans cesse , et par là s'adapte facilement à toutes mes tendances : vos moyens de répression , s'enfermant nécessairement dans une haute généralité, ne peuvent jamais sur tous les points faire face au penchant ennemi , et c'est précisément de ce qu'ils négligent que dépendait la fortune du combat.
J'admets un moment le succès de vos premiers efforts: ma volonté, tendre encore , prend la forme que vos mains lui donnent ; enfant, j'abdique ma nature et je revêts celle que vous m'imposez. Mais bientôt j'arrive à l'âge d'homme. Mon intelligence agrandie se dégage des langes qui la tenaient captive. Je vous avais suivi en aveugle; j'ouvre les yeux enfin. Je demande à mes mobiles un compte sévère. Je veux savoir au juste ce que valent tous ces articles de foi auxquels j'ai si long-temps et si patiemment obéi : il ne m'est pas difficile de reconnaître (je suppose, ne l'oublions pas, le précepteur
et le disciple soumis à une seule et même loi , au plaisir), qu'en agissant sur mes jeunes croyances c'était à vos intérêts et non aux miens que vous songiez; au fond ce que vous demandez, c'est, toutes les fois que le cas écherra , le sacrifice de mes penchans aux vôtres. Le législateur fait deux parts des phénomènes sensibles auxquels nos existences contemporaines, la sienne et la mienne se prêtent. D'un côté, je ne vois presque rien que plaisirs ; pour lui ce lot : de l'autre, presque rien que douleurs; à moi cette portion. Pensez-vous que je me résigne à un pareil partage? Quand j'aurai compris le jeu de cette aristocratie qui me trompe, moi, peuple, persisterai-je à en rester la dupe? Jamais vous ne ferez marcher des intérêts divers avec assez d'ensemble, pour qu'ils ne se heurtent point. N'espérez pas tenir éternellement la lumière sous le boisseau.Tôt ou tard je découvrirai, sous cette apparente harmonie, la discorde que vous y cachez, et quand je verrai clair dans ma position et dans la vôtre , est-ce encore de l'amour et de la reconnaissance que vous attendrez de moi ?
Vos menaces auront sans doute plus de poids que vos conseils; vous êtes le plus fort, et j'ai peur. L'humanité descend à l'esclavage: se soumettra-t-elle sans arrière-pensée de liberté? Ne se trou vera-t-il pas çà et là au milieu de ce troupeau d'esclaves quelques âmes généreuses qui protesteront hautement contreun tel état de choses? Dressée et façonnée à la servitude, la foule marchera dans la routeoù on la pousse : je le veux. Qui vous répond que quelque Spartacus , d'une na-
ture indomptable, ne rejettera pas loin de lui ces faibles entraves , et ne se fera pas une épée de ses fers brisés? Le voilà secouant la poudre que vous aviez amassée sur son intelligence. La tyrannie des usages, le frein de l'autorité, le despotisme des opinions , les mille chaînes sous lesquelles vous étouffiez sa volonté captive , il a tout rompu , tout mis à ses pieds. Pour lui le bonheur, c'est la reconstruction d'une vie naturelle et indépendante au sein d'une société factice, et qu'un sceptre de fer peut seul soutenir : il place les jouissances morales où elles sont au plus haut degré, dans la lutte contre de grands obstacles , dans le développement d'une énergie capable de réduire au néant les plus solides résistances. Comment se déploiera cette force? Quel sera son théâtre? Montée à ce ton, son âme concevra t-elle rien de plus beau, rien de plus digne qu'un duel de l'individu avec l'espèce, de la nature avec la société? Se poser seul dans un des bassins de la balance, quand, dansl'autre, le sort, pour contrepoids, lui jette l'humanité ! Admirable combat, où, champion faible et à peine armé, quelque David , comptant sur une inflexible volonté, défie un Goliath qui semble n'avoir, pour terminer le combat, qu'à laisser tomber sa lourde main sur son chétif adversaire. Tout ce que la société proscrit, il le tente; tout ce qu'elle ordonne , il s'en abstient : elle marche et il s'arrête; elle dort, le voilà qui veille. Et que vous dirai-je? Il se pourrait qu'il y eût dans nos bagnes plus d'une grande victime, qui ne croyant qu'à la sensibilité et ne connaissant qu'elle, ne fût coupable après tout que d'avoir interprété
autrement et mieux que la loi ces mots si révérés , plaisirs du cœur.
Ainsi donc l'émotion physique, intellectuelle ou morale est un puissant mobile; mais c'est une arme à deux tranchans : avec elle l'homme se sauve; avec elle il se perd.
Retranchez ce rouage à la machine humaine : elle s'arrête à ses premiers pas. La vie individuelle se suspend: l'espèce a cessé d'être. L'organisme n'est qu'une exception aux lois naturelles; c'est une conquête de l'esprit sur la matière ; si l'intelligence n'y veille continuellement (et elle ne le fera à l'origine qu'autant qu'elle y sera engagéepar des modifications sensibles) , les forces ennemies qui nous assaillent de toutes parts et auxquelles nous ne songeons pas à résister, ces forces brutales qui ne supportent qu'impatiemment un privilège et qui aspirent sans cesse à faire passer sur le monde entier leur épouvantable niveau , auront bientôt brisé cette frêle existence.
Ressuscitez cet attribut de l'homme; les choses reprennent leur cours. Je m'intéresse à la vie; je prends fait et cause pour elle. Partout, autour de moi, j'élève des digues que j'oppose au torrent. Le fléau qui me menace ne s'arrête point, il est vrai ; il avance et empiète toujours; il finira même par m'envahir : je ne l'ai point vaincu (le vaincrons-nous jamais?); mais enfin j'ai reculé l'heure de son triomphe. Quand le moment fatal arrive , j'ai vécu ; j'ai laissé sur cette terre des traces de mon passage; j'ai pu, ce qui importe surtout à un être d'aussi courte durée , laisser des successeurs et me donner des héritiers qui
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me continueront. La vie de l'individu se prolonge ; celle de l'espèce s'éternise: l'homme meurt plus tard ; l'humanité ne meurt plus.
Non-seulement nous devons la vie à l'élément sensible ; nous lui devons encore tout ce qui l'embellit. D'autres principes peuvent nous faire supporter l'existence; le plaisir seul nous la fait aimer.
Supprimez l'émotion ; l'activité physique ou intellectuelle mourra dans son germe; c'est d'uneimpulsion sensible que partent tous ses développemens : l'industrie et ses miracles, l'art et ses prodiges, l'état et ses mille formes plus ou moins parfaites , la religion et ses prestiges , la philosophie même avec ses abstractions précieuses , ont toujours, que la conscience du fait soit claire ou sourde, pris leur point de départ , dans un phénomène purement sensible. Les choses humaines se continuent peut-être par un autre motif ; c'est toujours par celui-là qu'elles commencent.
Tout en faisant la part du bien , nous ne nous sommes pas dissimulé le mal.
Ecoutée seule , la sensibilité tue aussi sûrement qu'elle conserve. L'usage est salutaire ; l'abus est mortel : nous n'avons rien trouvé ent elle qui puisse prévenir l'abus.
Si l'existence est belle avec elle , avec elle aussi elle est hideuse: c'est une liqueur divine, qui exalte et anime ; c'est une coupe empoisonnée qui dévore et déchire. Peut-être nous est- il permis de ne prendre que le miel et de laisser le fiel au fond du
vase ; mais , s'il est un moyen de séparer le bon grain de l'ivraie, ce n'est pas à la capacité sensible qu'il le faut demander.
Nos développemens actifs, grâce au plaisir et à la douleur, méritent parfois la reconnaissance et l'admiration ; mais aussi parfois , grâce aux mêmes causes, ils soulèvent l'indignation et l'horreur. L'industrie met le glaive aux mains du meurtrier, et le feu aux mains de l'incendiaire ; l'art amollit et corrompt; l'état abâtardit et étouffe; la religion tourmente le présent et menace l'avenir ; la philosophie, en cherchant la science , ébranle la foi et prépare l'anarchie. Peut-être la nature humaine a-t-elle quelque part un secret , pour émousser le coté nuisible de ces faits et n'exploiter que le coté utile ; mais n'attendez rien de tel de la sensibilité.
L'égoïsme le plus étroit sera le résultat nécessaire d'une obéissance absolue à ce principe d'action ; le sacrifice constant de la famille à l'individu, de la nation à la famille , du monde à la nation , en sort inévitablement. Il ne faut pas s'abuser : le plaisir est en moi, en moi seul; c'est à moi seul évidemment, quand je ne reconnais pas d'autre mobile, que je rapporte tous mes actes; je suis le centre unique, où chacune de mes pensées, chacune de mes volitions , doivent tendre comme autant de rayons : dans les instans où l'apparence me donne le caractère le plus opposé à celui-là, quand l'expansion est au comble, regardez-moi de près: je ne sors de moi que pour mieux m'y concentrer ; c'est pour atteindre plus sûrement ma personnalité pro-
â-l8 PREMIÈRE PARTIE.
pre que mon acte va chercher une personnalité étrangère. Il est des jouissances directes qui se peuvent saisir sans que j'aille au-dehors ; le grand jour et la foule les dessécheraient ou du moins les faneraient : celles-là je les cultive à l'écart et dans la solitude; je les entoure d'ombre et de mystère. Il en est d'autres qu'on peut appeler réfléchies et qui exigent un point d'appui à l'extérieur d'où elles se rejettent sur le moi. Pourquoi me sevrer de ces sortes de joies ? Que d'autres trouvent leur compte au plaisir que je rencontre dans de semblables rapports ; ce n'est pas à eux que je songe; ce n'est pas pour eux que je travaille : qu'importe au sujet sentant une sensibilité distincte de la sienne? Il ignore complètement tout ce qui n'est pas lui.
Et ce caractère d'étroite personnalité se reproduit toujours le même au milieu des émotions les plus diverses. Que la sensibilité soit physiquement, intellectuellement, ou moralement ébranlée, c'est toujours le moi qui jouit ou souffre à propos du corps , à propos de l'esprit , comme à propos du cœur; il jouit seul, et seul il veut jouir ; il ne partage point sa jouissance, comme nous le disons si faussement : quand il prête, c'est toujours à gros intérêt : il donne du plaisir, non pas; il en vend : la jouissance qu'il communique, c'est là sa condition, redoublera la sienne ; voilà son désintéressement.
Au fond le plaisir est un : l'objet diffère; le sujet , non; la modification, pas davantage : le plaisir n'est que le sujet sensible agréablement modifié; une modification agréable est toujours une modification
agréable : il se peut que le moi dans telle ou telle situation se trouve plus ou moins à l'aise; il se peut que telle émotion partie des sens soit plus vive que telle autre qui sort de l'esprit ou du cœur, ou bien que telle émotion qui a son origine dans le cœur ou dans l'esprit soit plus vive que telle autre dont les sens font les frais; mais je vois là une différence de degré et non de nature : plus ou moins vif, le plaisir est toujours le plaisir; ce n'est que par leur intensité que ces faits se séparent; du reste, ils se valent; seulement le plus élevé est le meilleur. Ne faites donc point deux parts de vos émotions, ne distinguez point des joies pures et d'impures voluptés, tout plaisir est un appel plus ou moins éloquent adressé à la personnalité humaine. Si vous me trouvez grand quand je réponds à un de ces appels, je le suis partout et toujours; si vous me trouvez petit dans un cas, dans tous je le serai. Est-il des jouissances que vous honoriez? Regardez plus attentivement celles que vous méprisez; elles portent la même empreinte et se recommandent par la même beauté: d'autres vous semblent-elles hideusesPToutes le sont ; ces émotions que vous trouvez si belles ont un masque; déchirez-le : examinez ces titres de noblesse; ils sont faux: touchez du doigt ces idoles; elles tomberont; car leurs pieds sont d'argile. Tout est divin dans le plaisir, même la brutalité la plus déhontée , même les aberrations les plus monstrueuses; ou bien, tout y est misérable et vil ,même ce que vous appelez les nobles et pures jouissances de l'esprit et du cœur: je ne vois sous tout cela
^3o PREMIÈRE PARTIE.
qu'un frémissement plus ou moins âpre, plus ou moins doux dans les fibres du sujet sentant. Non, il n'y a pas deux Vénus, l'une céleste, l'autre terrestre: toutes deux, filles de Jupiter, c'est-à-dire de la sagesse, descendent du ciel sur un nuage d'or; ou toutes deux; filles de la mer, c'est-à-dire de la passion, soulèvent, pour en sortir, l'écume et la fange.
L'émotion est donc une dans le sujet ; c'est toujours le moi qui sent: une dansson résultat; c'est toujours un plaisir, quand elle est agréable; quand elle est péuible, une douleur. Identique en elle-même , elle ne semble varier que dans son origine , paraissant à la suite ici, d'un ébranlement charnel; là, d'un jugement sur la beauté ou la laideur, l'erreur ou la vérité; ailleurs, d'un acte de conscience qui nous révèle tel ou tel caractère dans notre force de vouloir. On peut aller plus loin ; on peut effacer encore, pour ne plus voir partout que ressemblance, cette dernière diversité.
La science ne saurait admettre aujourd'hui, trop de faits avérés s'y opposent, qu'il faille, dans les émotions les plus évidemment sensuelles, rapporter le plaisir ou la douleur à la partie de l'organisme qu'une cause quelconque a émue; ce n'est pas là que réside le sentiment : pour être à-peu-près universelle, cette illusion n'en est pas moins une illusion. Tout le monde sait qu'après avoir perdu un organe, le patient localise souvent encore, dans cet organe qu'il n'a plus, le plaisir et la douleur que ressent bien évidemment quelque autre partie de luimême.
Retirez donc l'émotion de la périphérie corporelle: Ja placerez-vous au centre de l'organisation? Si vous admettez que ce centre, le cerveau, soit de même nature que le reste du corps, vous ne pouvez pas davantage lui assigner ces accidens sensitifs ; dénué dépensée, il ne saurait sentir. Nous ne concevons point la sensation sans l'intelligence : sentir et ne pas savoir que l'on sent, c'est pour nous ne pas sentir. Voilà pourquoi nous avons une répugnance invincible à mettre de la sensibilité dans la pierre, ou même dans la plante : quand un sauvage ou un bonze donnent à ces faits tout matériels les émotions qu'ils éprouvent, c'est qu'ils leur donnent en même temps la pensée qu'ils trouvent en eux.
Or, si le phénomène sensible n'est que là où il y a conscience, s'il faut qu'il soit su pour être, il ne peut être dans la circonférence organique qui ne sait pas du consentement de tous, et s'il est dans le cerveau , il n'y peut être qu'à une condition , c'est que le cerveau est le sujet pensant lui-même. Je n'ai pas ici le loisir de combattre les prétentions si peu scientifiques de la physiologie, et de montrer que le centre nerveux ne rend en aucune manière compte de la pensée qu'on lui rapporte si légèrement; il me suffit qu'on admette , ce qu'on ne saurait contester, que si le cerveau pense, c'est seulement en tant qu'il pense, et parce qu'il pense, qu'il lui est donné de sentir.
Toutes les joies, comme toutes les douleurs, sont donc dans le sujet pensant; l'occasion de leur nais-
sance est seule au dehors. Quelle est cette occasion?
Les plaisirs et les peines qu'on appelle physiques laissent voir assez clairement le principe d'où ils sortent; évidemment leur cause occasionnelle, c'est le corps : supprimez l'organisme, l'émotion sensuelle n'est plus.
Mais quoi! l'esprit pourrait-il enfermer en luimême et l'émotion et le phénomène d'où elle part? La pensée ne semble-t-elle pas quelquefois la cause première et unique d'une joie ou d'une douleur? Oui, sans doute; c'est bien ce que donne une observation grossière et superficielle : de fait , nous ne voyons là qu'une hypothèse, et une hypothèse sans fondement. Quand je saisis un rapport entre telle réalité et le type de beauté ou de vérité que je porte en moi, si ce rapport met en harmonie l'objet extérieur et le type intérieur, qu'y a-t-il là pour la pensée? Un jugement : elle trouve concordance et symétrie, et elle prononce qu'elle a vu ce qu'elle a vu; s'il y a désaccord, la pensée constate ce désaccord et l'affirme, voilà tout: il n'y a rien là qui parle au moi sensible: le moi intelligent est seul en jeu; il fait froidement et impartialement son œuvre. De ce que j'y ai perçu tel rapport, s'ensuit-il nécessairement que je doive être agréablement ému? Est-il dans la nature de la perception opposée de froisser et de déchirer le sujet sentant? Je ne conçois pas ici de lien entre la sensibilité et l'intelligence : le terme qui pourrait les unir ou n'est pas , ou m'échappe : je ne vois en tout ceci que de la logique, et la logique n'émeut pas.
Voulez-vous expliquer l'émotion esthétique qui se joint à la perception logique? Suivez-moi.
C'est un fait que le corps prend part à la formation, ou du moins à la rédaction de la pensée; c'est un fait que le cerveau travaille quand l'esprit opère et traduit en jugemens ses opérations. Selon que l'œuvre cérébrale est plus ou moins facile, la pensée s'élabore et s'analyse avec plus ou moins de peine : une congestion sanguine trouble les idées et y jette de la confusion; un état sain du centre nerveux donne de la lucidité aux produits intellectuels; un mouvement fébrile précipite à-la-fois et les fonctions tout organiques du cerveau et les fonctions toutes spirituelles de l'intelligence; l'âme, en cela comme en beaucoup d'autres choses, se subordonne au corps.
Quand la raison saisit un rapport, le cerveau en même temps prend une forme. Il y a toujours à coté de tout jugement un mouvement organique qui le précède ou le suit : ce mouvement organique varie selon les circonstances : il y a telle opération de l'âme qui ne nécessite dans le corps qu'un léger ébranlement; telle autre, au contraire, a été accompagnée d'une violente secousse. Voyez se contracter les muscles de la face qui reçoivent tout d'abord, et de première main, l'empreinte de la pensée; souvent le mouvement se propage et se projette plus loin encore; l'organisme entier a frémi : il n'y a pas en vous un atome matériel qui n'ait été fortement ému : le coup est si violent parfois, qu'il peut donner la mort. Ou connaît ce naturaliste qui
périt au sommet des Pyrénées , en extase devant ce sublime spectacle, et foudroyé, pour ainsi dire, par son admiration.
Nous trouvons donc ici un mouvement organique: ce mouvement donné, le mystère s'éclaircit. Perçue par l'intelligence, la modification corporelle enfante la sensation.
La sensation est un fait qu'on ne peut pas ne pas mettre: rapporté à l'intelligence pure , enfermé dans les limites de la pensée, dégagé de toute participation charnelle, le sentiment n'est qu'une hypothèse: si nous pouvons ramener l'hypothèse que la spéculation a rêvée au fait que voit l'observation, je le demande, ne le devons-nous pas? Et cet enchaînement de causes et d'effets, tel que je le présente, ne nous offre-t-il pas après tout, sinon un signe irrécusable de nécessité et d'évidence, du moins le caractère non équivoque d'une haute probabilité ?
Et ce n'est pas seulement dans son origine que l'émotion intellectuelle, du point de vue où je me place, s'explique et se comprend. Sa nature s'éclaire de la même lumière, et le phénomène n'a plus d'ombres pour nous. L'ébranlement organique est ou laborieux, et alors pénible; ou faible, et par cela même indifférent; ou vif et facile, et partant délicieux. Quand à l'œuvre pure de la raison se joint un mouvement difficile, il y a douleur: c'est parce qu'elle est escortée d'une modification de ce genre que la perception du laid et du faux vous blesse et vous répugne. Quand un mouvement facile ac-
compagne la pensée , il y a plaisir ; si la perception du beau et du vrai vous charme et vous ravit, c'est qu'une modification de cette nature en est comme l'accompagnement obligé. Le faux ou le vrai, ie laid ou le beau, dépouillés de tout accessoire extérieur, n'offrent rien au sujet intellectuel qui le puisse émouvoir; un pur esprit se borne à comprendre et à juger : l'être mixte appelé homme, qui juge et sent à-la-fois, sait seul ce que c'est que le beau et le laid , comme nous les entendons, parce que seul il brouille et confond les choses, unissant au jugement qui constate le rapport l'émotion que produit la perception du mouvement; le beau, c'est pour nous la vérité et le plaisir; le laid, c'est la vérité et la douleur. Je ne veux pas dire que dans l'objet il n'y ait aucune différence entre ce que nous appelons la laideur et ce que nous nommons la beauté: en eux-mêmes ces caractères sont distincts: tel fait est conforme à tel type, et il est beau par cela seul; tel autre ne lui est pas conforme, et par cela seul il est laid: je dis seulement que l'intelligence en tout cela s'en tient à un jugement sur la conformité ou la non-conformité de la copie avec le modèle , et que les mots de laid et de beau, avec tout le sens qu'ils enferment aujourd'hui pour nous, ne seraient pas, si nous analysions avec quelque précision, si nous distinguions là où nous sommes habitués à confondre. Au lieu de dire: Ce fait est beau, il faudrait dire: Sous le rapport intellectuel, cette réalité est conforme ou non à tel type; sous le point de vue sensible, elle est agréable ou pénible; et
mieux encore: en présence de ce phénomène, ma pensée a saisi ce rapport, ma sensibilité a éprouvé cette émotion : la beauté et la laideur appartiennent à la réalité perçue; mais le plaisir ou la douleur, qui se joignent à cette perception, ne proviennent que d'une modification cérébrale occasionée soit par la perception elle-même, soit par un rapport tout matériel établi entre l'objet physique, symbole du beau ou du laid, et l'organe chargé de seconder le travail de la faculté qui perçoit.
On peut dire des émotions morales ce que nous avons dit des émotions intellectuelles ; il y a un abîme entre la volonté et la sensibilité : je ne conçois pas l'action de l'une sur l'autre. De ce que je veux , il ne suit nullement , pour la raison , que je doive jouir ou souffrir. Je souffre ou jouis cependant. Il est certain que je souffre et jouis à l'occasion du corps. Si je pouvais ramener à une émotion physique, c'est-à-dire à un fait évident, cette émotion morale , c'est-à-dire un fait hypothétique , n'auraisje pas enlevé un problème au domaine des conjectures, pour ajouter à la science une solution de plus ? Or, il y a un retentissement organique à coté de toute émission volontaire. Ce retentissement est perçu; voilà une sensation: il y a là matière au plaisir et à la douleur. L'émotion morale n'est qu'une confusion : la volition est un fait qui me laisse froid; je ne suis ému que parce que l'organisme a vibré.
Et , s'il en était véritablement ainsi , nous concevrions comment il y a plaisir pour nous dans la per-
ception première d'une conformité marquée entre telle réalité et tel type; comment il y a douleur dans la perception première d'une non-conformité entre tel type et telle réalité. Nous concevrions comment , à la vingtième , à la millième perception , la conformité ou la non-conformité restant la même, la perception n'ayant pas changé , le plaisir pourtant et la douleur s'affaiblissent et s'effacent. Le mouvement organique est devenu plus facile dans l'un et l'autre cas : il est plus doux, moins énergique par conséquent comme plaisir et comme douleur. La volonté émet une volition de tout point identique , un certain nombre de fois : la volonté reste absolument la même; l'émotion a changé. Si la volition était le principe efficient de l'émotion, la cause restant la même, pourquoi l'effet changerait-il? Si, au contraire , l'émotion vient de la perception du mouvement organique , qui accompagne l'émission de la volition , non-seulement vous n'êtes plus embarrassé pour expliquer l'affaiblissement gradué de l'émotion ; mais vous seriez fort empêché pour expliquer, si elle avait lieu , son énergie persévérante. Le mouvement organique , devenant plus facile à mesure qu'il se répète , perd par là de son action , et bientôt la sensibilité ne le remarque plus.
Je n'insiste pas: ma théorie me semble plausible, et j'avoue queje n'ai pas de raisons qui la rendent certaine; je n'aipas encore aperçu,ce que jecherche, le lien quipourrait rattacher mon opinion sur ce point à quelque vérité nécessaire: je ne fais que soupçonner cette liaison. Si la théorie opposée était évidente, il y aurait
peine perdue à soutenir celle que je viens d'exposer; si elle était d'une haute probabilité, il me faudrait donnera mes idées plus d'enchaînement avec quelque vérité avouée : mais l'opinion contraire à la mienne n'est qu'une hypothèse ; rien ne la légitime ; et , si je ne me trompe, il a suffi, pour l'ébranler, de laisser entrevoir qu'elle ne s'appuie que sur une confusion; et que, mutilant la réalité, entre une volition ou une pensée d'une part, et de l'autre un phénomène sensible , elle supprime un mouvement organique dont nous tenons compte , et qui , s'il n'a pas toute l'importance que nous lui donnons, ne saurait être considéré cependant comme un accident stérile et sans valeur.
L'émotion est donc une extrinsèquement comme intrinsèquement. A l'intérieur, c'est le moi qui la reçoit ; à l'extérieur, c'est un mouvement purement organique qui l'occasionne: il y a similitude parfaite entre tous les phénomènes sensibles dans la sphère entière qu'ils parcourent. Qu'importe que la modification cérébrale parte ou non de la pensée , qu'elle accompagne toujours ? Que cette modification tienne à rémission d'une volition ou à toute autre cause , le plaisir et la douleur n'en sont pas moins de même nature , n'en reconnaissent pas moins la même origine: c'est toujours une affection sensible, prenant sa source dans un ébranlement organique, quel que soit d'ailleurs le premier ressort qui ait produit cet ébranlement.
Cependant l'humanité a de tout temps distinguéces trois sortes d'émotions que nous voulons confondre ;
THÉORIE DE LA. VOLONTÉ. 2 3q
on en comprend la cause. L'humanité s'est méprise, et elle a pu se méprendre. La puissance analytique de l'homme va toujours se développant, ce qui veut dire qu'à l'origine, elle est d'une extrême faiblesse, et cette faiblesse n'a , pour laisser ses traces dans les œuvres de l'intelligence , qu'un symbole, l'erreur.
Mais aujourd'hui même , éclairé par une analyse plus pénétrante, nous persistons encore sourdement, nous qui cherchons à établir une doctrine contraire, dans cette distinction. D'où peut venir ce besoin de croire à ce qui n'est pas?
Il y a , dans le développement de la vie humaine , deux momens distincts. L'homme à l'origine u'est en quelque sorte qu'un accident du monde : il est emporté dans le tourbillon des choses ; il obéit passivement aux lois qui le dominent; il suit sa nature: c'est le mode naturel.
Un temps vient où tout- à -coup il se sent le besoin de résister. Il se pose en face de la nature et lui tient tête ; il arrête ses tendances et les contrarie ; il se corrige, se pervertit si l'on veut, se modifie enfin : c'est le mode humain proprement dit. L'inspiration , la spontanéité , c'est-à-dire une volonté qui , sans hésiter, veut ou ne veut pas ce qui est, telle est la première époque; la raison, la réflexion , c'est-à-dire une volonté qui veut autre chose que ce qui est , ou qui ne veut ce qui est qu'après hésitation et délibération, telle est la seconde.
Le mode naturel est le premier en date: c'est lui qui ouvre l'existence. Il y a déjà long-temps qu'il mène l'homme , quand le mode réfléchi apparaît.
^4o PREMIÈRE PARTIE
Nous n'attendons pas la réflexion pour donner une réponse à presque toutes les questions qui intéressent notre espèce : c'est sous l'empire de la vie naturelle , que nos croyances se forment et se développent. Quand plus tard la réflexion vient élever patiemment et laborieusement une solution savante en face de la solution grossière , improvisée à l'époque de l'irréflexion , qu'arrive-t-il , que doit-il arriver? D'abord la vie naturelle n'a pas abdiqué du jour où la vie réfléchie est survenue : elle continue à gouverner l'homme dans la plus grande partie de ses actions. Ce n'est pas sans une grande force de volonté qu'on se dérobe à ses sourdes influences : dans les circonstances graves , le savant oublie sa science et se confie à ses instincts. L'opinion ancienne est donc déjà fortement appuyée par cette raison naturelle qui persiste : l'homme instinctif, quand l'opinion nouvelle lui est présentée, obéissant à ses habitudes de légèreté et tenant en main son critérium de vieille date , a déjà prononcé sur cette opinion avanL que la raison réfléchie n'ait pris sa mesure et disposé sa balance. Lorsque la réflexion tardive , et que la spontanéité prévient et devance toujours , arrive éclairant l'illusion dont, nous sommes les dupes , quelle résistance n'a-t-elle pas à vaincre? Quand la nature présente un fait sous un point de vue, et l'homme, sous un autre, lequel des deux principes emportera le plus souvent l'adhésion de l'esprit? Le plus fort sans doute, le plus profond, le plus fréquemment exercé , la nature enfin, et si la réflexion ne cède pas entièrement ,
si même elle finit par prendre le dessus , il y aura long-temps encore au fond de l'âme quelque réclamation secrète. La croyance primitive, quoique abattue , n'est point morte : elle se relève de temps à autre, et inquiète la conviction réfléchie. Combien de fois ne nous sommes-nous pas sentis résistant sans raison à l'évidence démonstrative? N'arrive-t-il pas tous les jours que nous déclarons qu'il n'y a rien à répondre aux argumens qu'on nous présente , mais que pourtant nous ne sommes pas convaincus. C'est le plus ordinairement cet homme de l'éducation première ou de la nature, qui lutte contre une éducation nouvelle, contre un redressement humain.
J'ai supposé que l'humanité était de bonne foi dans cette distinction , et qu'elle ne cherchait que la vérité ; je puis admettre quelle veut autre chose que le vrai, et trouver, dans son intérêt le motif qui fausse son analyse. Il y a une différence immense entre les actes desquels naissent ce qu'on appelle les plaisirs moraux , et ceux desquels jaillissent les autres plaisirs. Les premiers sont presque toujours utiles à l'espèce ; les autres ne le sont point ou le sont moins généralement. On peut, isolé et solitaire, se donner des plaisirs intellectuels et physiques dont le sujet actif tirera seul tout le fruit. On ne peut recueillir une joie morale , telle que l'humanité l'entend, sans faire quelque bien à un ou à plusieurs des membres de la cité. Et , comme l'humanité s'aime, elle excitera, par tous les moyens dont elle dispose, l'activité libre à se jeter dans cette voie : et , parce qu'elle
sait égoïste et faible, l'agent qu'elle veut éblouir et surprendre, elle lui présente dans l'acte qu'elle lui demande, plutôt le côté agréable pour lui que le résultat heureux pour elle.
§. II. De la cause déterminante efrdes effets de V amour sympathique ou du plaisir et de ses suites.
Il est un fait qui ressemble à l'amour proprement ilit et qui s'en distingue; un fait qui depuis quelques années préoccupe toutes les intelligences , et dont le nom est dans toutes les bouches; un fait qui, un moment, a pu paraître se présenter comme' un conciliateur entre la psychologie morale et la physiologie , et que l'Ecole de médecine invoque comme la Sorbonne pour expliquer les mystères de la vie humaine; un fait enfin, qui mobile évident d'une grande partie de nos actes , aspire , dans quelques théories nouvelles, à devenir notre unique mobile, le mobile universel : c'est la sympathie.
Qu'est-ce que la sympathie ? Quelles idées placerons-nous sous ce mot?
Un danseur de corde déploie son agilité sous vos yeux : la lisière étroite sur laquelle if se balance est placée à une haute élévation dans l'air : une chute serait une sentence de mort : un matelas de pavés aigus est là pour le recevoir. Certes vous ne restez pas indifférent en face d'un tel spectacle. Chaque attitude de cet homme ainsi exposé est pour vous un tableau du plus vif intérêt : la tête en avant ,
l'œil fixe en même temps et inquiet, la bouche à demi ouverte, les bras pendans, vous suivez avec tous les symptômes de l'attention la plus intense, de l'anxiété la plus profonde chacun de ses mouvemens. Il n'y a pas de cinquième acte, je ne dis pas d'une de ces tragédies anodines dans le goût d'autrefois, mais d'un de ces drames actuels où le sang et les bourreaux ne manquent pas, qui puisse se flatter d'irriter, de remuer, de tourmenter aussi puissamment votre sensibilité. Au milieu de ces poses si habiles, si heureusement découvertes ou rappelées si à propos, voilà que tout-à-coup, soit raffinement de coquetterie , soit maladresse ( vous n'y voyez que de la maladresse ) l'acteur qui se meut sur ce périlleux théâtre, laisse, plus qu'il ne convient, dévier de la perpendiculaire son centre de gravité : le corps incline d'une manière effrayante : vous avez pu croire un de vos semblables à sa dernière heure. Repliez, si vous en avez la force, votre attention sur vous-même, dans un pareil moment. Que remarquez-vous? Sans courir aucun danger personnel, le pied fortement assis sur la terre ferme, ayant là une large base qui ne vous permet pas de concevoir la crainte d'une chute, vous avez cependant répété tout-à-coup dans votre organisme, en dépit de votre raison qui vous demandait de l'immobilité, pour rétablir l'équilibre que vous n'aviez pas perdu , le mouvement qui est venu à temps au secours de cet homme , et dont vous avez éprouvé le besoin aussi énergiquement que lui : vous avez sympathisé avec le danseur.
J'imprime un mouvement à un corps inerte : en le lançant , je lui assigne un but : tant que le corps suit la direction que je juge convenable, tant qu'il marche droit au terme où mon espoir le devance, je reste calme, immobile; il y a chez moi complète sécurité ; je n'éprouve rien qui ressemble à la douleur: pourquoi ferais-je un effort pour changer une situation qui, après tout, n'est pas mauvaise. Mais qu'en approchant du point où mes vœux l'attendaient, le corps dévie ou paraisse dévier, que le succès espéré me semble un instant compromis , aussitôt la crainte surgit, l'inquiétude se développe ; j'attache l'œil sur la boule qui roule avec un intérêt marqué et qui mériterait une plus digne occasion. Je ne m'arrête pas en si beau chemin ; je souffre trop de voir le corps s'égarer sur le tapis. Le malaise cesserait, je le conçois facilement, si le corps rentrait dans la ligne que mon regard lui trace ; que ferai-je donc ? Voyant clairement quelle direction nouvelle il faudrait qu'il prît pour arriver où je ïe voulais conduire, et par quelle déviation il y pourrait entrer, je fais un effort qui va parfois jusqu'au cri, pour m'imprimer à moi-même le mouvement qui lui conviendrait, me penchant péniblement à droite ou à gauche , faisant enfin ce qu'il devrait faire. J'ai sympathisé avec la bille de billard.
Entre ces deux accidens extrêmes, que je prends à dessein sur la double limite des phénomènes de cette sorte , en haut et en bas de l'échelle qui les mesure tous , vous pouvez placer mille accidens intermédiaires qui combleront la distance ; mais
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tous ces accidens , quels qu'ils soient , ne vous présenteront rien, absolument rien, qui ne se retrouve clans ceux que nous venons d'indiquer.
Que nous révèlent donc ces deux faits, et par eux tous les faits de ce genre , sur la nature de l'élément sympathique? Quelle lumière en pouvonsnous dégager ?
Je remarque d'abord que nous souffrons dans la double situation où nous nous sommes places : il y a douleur pour nous et en nous , quand le danseur court risque de perdre l'équilibre, quand la bille court risque de manquer le but.
Cette douleur est vive ; elle détermine le désir de changer de manière d'être, et ce désir est obéi; la volition ultérieure , qui accorde ou refuse satisfaction à la volition primitive , est venue la confirmer et la satisfaire; il a paru bon à la liberté de faire ce que demandait la nécessité. Le fait extérieur a rendu plus saillant le fait intérieur; ma volition première est clairement empreinte dans la satisfaction accordée par la volition définitive, et s'y laisse facilement voir. Or, quelle est cette volition primitive? Vous la reconnaissez: c'est un appétit, rien de plus. Qui le provoque? C'est une douleur actuelle et la perspective d'un état meilleur. Vous voulez le plaisir: il y a là de l'amour.
Si la sympathie était tout amour, nous n'aurions pas à nous y arrêter davantage. Ce coté de l'homme a été assez, et je le crains bien , trop longuement exploré dans un des chapitres qui précèdent ; mais nous y voyons quelque chose de plus.
Ce n'est pas seulement parce que je m'aime, que ma sympathie s'éveille et va chercher son objet. Quand j'imprime à mon organisation un mouvement propre à rétablir en moi l'équilibre, n'est-il pas évident que j'ai supposé un moment cet équilibre rompu? Quand je prends, à m'en tordre le corps, telle attitude qui me remettra dans la voie que je n'ai pu quitter puisque je ne la suis pas, n'est-il pas certain que j'ai dû me supposer momentanément suivant cette voie et en m'écartant?Ilfaut bien qu'on se croie en quête du résultat , quand on emploie les moyens qui peuvent y conduire ? J'ai donc admis , comme ayant lieu pour moi (l'erreur a été courte , mais elle a été) , la possibilité d'une chute, la probabilité d'une fausse direction.
Maintenant, je le demande, à quelle condition ai-je pu faire une pareille supposition ? Cela est petit, misérable, honteux pour l'humanité, j'en conviens; mais enfin cela est. Un instant nous nous sommes crus ici un danseur de corde , là une bille de billard. Cette croyance absurde , à laquelle il ne manque que la durée pour être de la folie (la folie n'est le plus souvent qu'une illusion passagère chez le reste des hommes et fixe chez l'insensé), cette croyance ne peut être contestée; son énergie nous la révèle sans cesse; elle passe et se réalise dans des actes importans et qui se répètent mille fois le jour.
Sympathiser, c'est donc s'aimer et se méprendre; c'est s'aimer et transporter sa personnalité dans une organisation étrangère; c'est se déplacer momentanément. J'ai mal à votre poitrine : tout est là. Amour
THÉORIE DE LA VOLONTE*. ll\^
de soi, erreur de l 'intelligence, tels sont les deux élémens et les seuls dont la combinaison constitue la sympathie.
Pour que la sympathie ait lieu , il faut que l'intelligence se méprenne; il faut que nous puissions un moment nous transporter par la pensée dans l'objet avec lequel nous sympathisons. La sympathie ne sera que là où peut être cette fiction.
L'homme sympathisera-t-il avec le minéral en repos? Jamais: il n'y a rien de commun entre ce fait ainsi supposé et une personnalité essentiellement mobile. Mais que le minéral se meuve, ce mouvement, qui lui donne en quelque sorte une âme, un principe de vie , semble l'élever à la hauteur de l'homme, et la sympathie apparaît faible encore, indécise , fugitive , mais telle quelle enfin. Vous voyez grossière et parfaitement articulée dans l'animal cette erreur qu'il est plus difficile de saisir dans l'homme. Le chien mord la pierre qui le frappe ? quand cette pierre se meut. Le sauvage met volontiers une âme semblable à la sienne dans le nuage qui court au-dessus de sa tête, dans la mer qui vient se briser à ses pieds.
De ce marbre , qui n'a de l'humanité et accidentellement encore que le mouvement , passez à cette plante qui naît et meurt , qui a sa jeunesse , sa maturité et sa décrépitude , et vous concevrez mieux déjà les pleurs de Sterne versés sur la triste destinée d'une feuille qui vient de périr. Le gland meurt , l'homme tombe, dit le poète : un homme, un gland pour lui , c'est tout un. Mais que la plante se pré-
sente à votre pensée comme contenant un suc salutaire; ne songez qu'à ses vertus médicales; qu'elle soit pour vous la matière première de cette potion amère, quoique utile, repoussante, quoique propice; dès-lors il n'y a plus place à l'erreur. Ce point de vue sépare autant le végétal de l'homme que l'autre l'en rapprochait : des faits aussi éloignés ne se confondront pas : il n'y a rien en nous qui ressemble même de loin à cette propriété curative : plus d'erreur possible; aussi plus de sympathie, et le pharmacien broie et torture, sans douleur, dans son mortier, ces belles et tendres fleurs que le poète ne peut voir tomber avant le temps sans leur donner une larme.
Elevez-vous d'un degré dans l'échelle des êtres : voici la première ébauche de l'homme. C'est déjà la vie à-peu-près complète : la véritable sensibilité, la sensibilité qui se sait est dans ce polype; à travers sa forme si grossière, si peu transparente, vous distinguez déjà la pensée ; ce mouvement, c'est un mouvement volontaire; les ressemblances s'accumulent; les points de contact entre l'objet et le sujet se multiplient; la méprise devient de plus en plus facile: la sympathie suit cette progression; elle devient de plus en plus commune, de plus en plus active.
Si nous sympathisons plus volontiers avec l'animal qu'avec le végétal, nous sympathisons plus volontiers avec telle plante qu'avec telle autre , et toujours d'après la même loi ; l'espèce qui nous touche de plus près est celle qui éveille le plus énergiquement en nous l'émotion sympathique; la douleur d'une mouche ou d'une huître nous trouve
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le plus ordinairement froids et insensibles ; les, signes par lesquels cette douleur se trahit sont nuls pour nous, parce qu'ils sont trop subtils et trop éloignés de ceux par lesquels nous manifestons nos souffrances; l'imagination, dans ce cas, n'a point de levier pour emporter un moment notre âme hors de son enveloppe humaine, et pour la faire habiter cette écaille, ou passer sous ces ailes légères. Mais que le cerf atteint de mille traits, déchiré de mille morsures , verse d'abondantes larmes, et sanglotte aux approches de la mort qu'il entrevoit et contre laquelle il n'a plus de refuge; qu'il se débatte encore sous le fer qui l'achève; qu'il dispute un reste de vie à ses bourreaux; si vous avez sous les yeux un tel spectacle, et si vous n'êtes pas chasseur, vous serez profondément ému de cette triste destinée; ou votre poitrine enferme un cœur de fer. Et ici encore, pour que la sympathie se forme, il faut ne considérer l'animal que sous des rapports qui puissent vous aller et par les cotés qui le font homme ; car si vous laissez à part les qualités qui le réunissent avec l'humanité dans un seul et même genre et si vous ne considérez que les propriétés qui distinguent son espèce de toutes les autres en général, et de la votre en particulier, vous ne trouverez pas en vous plus de compassion pour les douleurs d'un individu de cette espèce que vous n'en ressentez pour le déchirement d'un rocher que la mine fait voler en éclats. Qu'on ne songe , par exemple, en présence deteloutelanimal,qu'àcharger sa table d'un mets succulent, qu'à se garantir du
â5o PREMIÈRE PARTIE.
froid par une épaisse fourrure: le colon de l'Amérique du nord , avec sa sentimentalité européenne, tuera et dépouillera de ses mains, tout sanglant encore et palpitant, ranimai que, dans une ménagerie de Paris ou de Londres, il entendait mugir avec pitié, et dont l'esclavage lui faisait peine, alors qu'il ne pouvait considérer sa peau comme un spécifique contre les atteintes d'un hiver rigoureux; et tandis que Virgile , le premier des poètes anciens, humanisant tout ce qu'il touche, détellera en pleurant le jeune taureau tout troublé de la perte d'un frère qu'il laisse expirant dans le sillon interrompu , le boucher ne songeant qu'à notre enveloppe matérielle , n'ayant en perspective que les besoins du corps, frappera gaîment de sa massue de fer, et verra, sans autre émotion que celle du succès, le pesant animal s'abattre et mourir à ses pieds.
C'est à l'homme surtout que l'homme ressemble , c'est avec l'homme surtout que l'homme sympathise. Mais, ne nous y trompons pas, tout comme il est certains points communs entre nous et les êtres les plus différens de nous, lesquels, envisagés attentivement et exclusivement , nous permettent de nous identifier avec eux; de même il est entre nous et les êtres qui nous ressemblent le plus des différences profondes , qui , si on les observe seules , si on se les exagère en les regardant avec partialité, ne nous laissent plus la faculté de sympathiser avec eux. Il y a des caractères communs entre les espèces d'un même genre; il y a des caractères identiques entre
THEORIE DE LA VOLONTE. 20 î
les individus d'une même espèce: mais il y a aussi entre les espèces qu'un genre comprend des dissemblances dont ce genre ne tient pas compte ; il y a entre les individus qu'on range dans une même espèce des diversités que l'espèce n'embrasse pas. Il est quelque part un homme, dans lequel je ne puis voir que ce qui le distingue de moi, et avec lequel, par conséquent , je ne puis un instant me confondre : je sympathiserai plus volontiers avec mon chat qui miaule dans l'ombre , avec mon rosier dont la feuille altérée se dessèche et jaunit, qu'avec cet homme qui pourtant souffre et pleure comme moi: mon âme ne saurait se verser dans cette âme. Un Huguenot, au seizième siècle, se débat dans les flammes d'un bûcher sous les yeux d'une nombreuse assemblée de catholiques ; vous ne saisissez dans les regards de cette foule, sur le front de ces prêtres, aucune trace de compassion . Est-ce à dire que cette foule ne sache pas souffrir et se méprendre; que ces prêtres n'aient pas une fibre sensible et soient au-dessus de l'erreur : n'en croyez rien. Suivez un instant ces impitoyables bourgeois , ces magistrats atroces, au foyer domestique, et voyez! Ces bêtes féroces sont redevenues des hommes : que dis-je?Ce sont des hommes d'une faiblesse extrême, d'une étrange irritabilité : ils ne verront pas sans attendrissementun épagneul souffrir. C'est que , dansle dernier cas, leur intelligence s'arrête volontiers aux qualités qui élèvent jusqu'à eux l'animal qu'ils aiment; tandis que, dansle premier, ils ne veulent voir que les caractères odieux qui séparent leur orthodoxie d'une hérésie qui leur fait horreur. Que dit Gilbert ?
l5l PREMIÈRE PARUE.
Parlerai-je d'Iris? Chacun la prône et l'aime.
C'est un cœur, mais un cœur ! C'est l'humanité même
Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé
Frappe en courant son chien qui jappe épouvanté ,
La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes.
Un papillon souffrant lui fait verser des larmes ;
Il est vrai : mais aussi qu'à la mort condamné,
Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné ,
Elle ira la première à cette horrible fête
Acheter le plaisir de voir tomber sa tête !
Accablez, je ne m'y oppose point, de tout le poids de votre indignation les actes de la jeune femme; ils sont libres: mais respectez ses sentimens; ils ne dépendent point d'elle. Fatalement, et partant , sans que vous ayez à l'en féliciter ou à l'en maudire, Iris sympathise avec le papillon; fatalement encore , et sans plus de mérite ou de démérite, elle ne sympathise point avec un grand criminel. N'y a-t-il pas plus d'analogie entre sa vie légère, frivole, insouciante, heureuse, et la destinée de cet insecte si gracieux, si frêle, qui vole de fleurs en fleurs, inconstant, ne se posant jamais; qu'entre la vie d'un grand coupable, ayant vécu de sang et de meurtre, sortant d'un cachot pour monter sur un échafaud , et cette existence si douce, si caressée par la société et la nature, entourée de tout ce qui peut la rendre aimable, ayant des voiles épais pour cacher tout ce qui attristerait l'âme, des miroirs sans fin pour redoubler et grossir ce qui peut l'égayer. Iris, mais c'est presque un papillon ; Iris, ce n'est rien moins qu'un Lally.
Je sympathise avec ce que je connais, non avec
THÉORIE DE LA VOLONTÉ. Si 53
-ce que j'ignore. Le pauvre est plus généralement bienfaisant que le riche : s'il n'obéit qu'à la pitié , ne lui en faites pas une gloire ; son état est voisin de l'état du malheureux qui souffre ; l'intervalle qui sépare sa personnalité de celle dans laquelle il se transporte est facile à franchir. Ne reprochez pas au riche sa sécheresse de cœur ; elle est fatale ; l'indigence est trop loin de lui: cette vaste distance rend le plus souvent l'illusion impossible ; l'effort poétique ne saurait aller jusque-là. Et quand vous trouvez, ce qui n'est pas absolument sans exemple, la sympathie dans l'opulence, c'est que vous avez rencontré , d'une part, quelque parvenu qui se souvient d'avoir été pauvre, et pour lequel la mémoire est comme un pont jeté entre lui et la misère; de l'autre, quelque âme défiante, qui, appréciant plus sagement l'instabilité des choses humaines , conçoit plus aisément un rapport entre des situations extrêmes , et n'élève point une infranchissable barrière entre ce qui peut être et ce qui est.
On sympathise avec ce que l'on aime , nullement avec ce que l'on hait: et toujours par la même raison. Vous pouvez par une illusion assez naturelle vous placer parfois dans ce que vous aimez • dans ce que vous haïssez, jamais. L'affection bienveillante rapproche et confond; l'affection malveillante distingue et sépare.
La sympathie contient donc en elle, comme un de ses principes constituant, une erreur de l'esprit : ce n'est pas tout, elle suppose et demande pour s'achever le développement volontaire que nous ap-
pelons l'amour de soi. Le premier élément donné, l'induction conçoit déjà la nécessité du second; ou plutôt, faisant le travail inverse, la raison ne peut admettre le premier, sans que le second ne soit ou tacitement ou expressément reconnu. Des observations directes nous montrent ce que la spéculation nous indique. Le phénomène que nous avons déjà envisagé synthétiquement et à travers un autre , nous le pouvons étudier maintenant en lui-même et dans ses détails.
Certes , s'il est un fait qui se déguise à tromper les yeux, c'est la sympathie. A la voir dans ses dehors, à la juger par son air, vous diriez le désintéressement le plus vrai, le dévoûment le plus pur. Levez le rideau de l'apparence ; allez jusqu'à la réalité : au fond c'est pour lui , pour lui seul que l'agent sympathique s'ébranle ; qu'il se perde un instant de vue, le voilà réduit à la plus complète immobilité.
Prenons un de ces actes dont l'aspect est le plus propre à en imposer. Un faible enfant a été oublié au milieu d'un incendie; il n'avait pas de mère! L'élément destructeur l'assiège de toutes parts; le toit qui s'embrase et s'écroule va ensevelir sous des ruines de feu le berceau que des langues de flamme baisent avec un affreux amour. Les cris étouffés de l'infortunée créature vous fendent le cœur; vous vous faites un tableau déchirant des souffrances qui l'attendent, de la mort qui lève le bras pour la saisir; tout votre être en frémit : déjà des charbons ardens tombent sur vos membres qui se tordent; c'est vous
que menace cette pluie de feu ; c'est pour vous que ce bûcher s'allume ; la sympathie est au comble : vous ne faites qu'un avec le malheureux qui va périr. Alors votre instinct de conservation se soulève tout entier. Que nebrave-t-on pas pour continuer d'être? Vous n'hésitez plus : cette charpente embrasée qui craque sous vos pieds ou pend en lambeaux de feu sur votre tête , ces torrens de fumée qui mettent un danger partout où la flamme laisse une trêve, rien ne vous arrête : la voix de l'enfant qui d'instant en instant s'affaiblit et s'éteint vous soutient et vous dirige: et bientôt vous revenez avec votre précieux fardeau. Une joie ineffable confond votre âme : vous venez de calmer la plus cruelle des douleurs. Je ne vous suppose ici qu'un mobile purement sensible : supprimez donc la souffrance que votre extérieur accuse , souffrance réelle , quoiqu'elle provienne d'une méprise ; que ce spectacle vous laisse froid; que votre propre intérêt ne soit pas en cause; qu'enfin l'amour du moi ne vous demande rien : jamais, si vous ne sentez le mal, vous ne chercherez le remède : vous jouirez plutôt, en la comparant à votre propre bien-être, delà douleur d'autrui; vous pourriez songer à entretenir un contraste qui vous est bon, nullement à le détruire. Celui qui trouve un plaisir cruel à contempler du port , où il est en sûreté , le navire battu par une mer en furie, celui-là , donnez-lui le pouvoir d'Éole, en usera- t-il pour endormir les flots ou pour, soulever les tempêtes? C'est donc pour lui , pour lui seul que l'agent sympathique agit, quand, en apparence, il ne travaille
que pour moi : je ne suis que l'occasion de son acte; seul il en est le terme : le dévoûment n'est ici qu'un prétexte et un faux semblant; le fond, la raison, c'est l'égoïsme.
L'amour maternel nous apparaît généralement comme une merveilleuse chose : on a dit, et on répète sans cesse , que le cœur d'une mère est le chefd'œuvre de la nature. Regardons un moment de près, avec tout le sang-froid de la raison qui veut s'instruire et non avec ces préoccupations puériles de l'imagination qui cherche à se flatter, les actes élonnans que ce principe engendre, ces soins touchans, cette divine sollicitude, ces sacrifices de chaque instant : certes la sympathie est là dans toute sa beauté, dans toute sa grandeur. Eh bien! mettons à nu cet amour maternel en le réduisant à ce qu'il est le plus ordinairement, à l'émotion sympathique ; observons au lieu de feindre. Yoici, et je défie une mère de me démentir, ce que nous y découvrons.
Un des liens les plus énergiques, qui unissent la femme à l'enfant auquel elle a donné le jour, c'est un appétit tout charnel : appelez purs, si vous le jugez bon, les baisers d'une mère; ces baisers, de son propre aveu, la pénètrent de la volupté la plus vive, du plus ineffable bonheur; elle en est heureuse, heureuse au-delà de tout ce qu'un homme peut dire et penser : elle en est heureuse; elle, entendez-vous? elle-même ;, et quand elle se prodigue ces énergiques jouissances, a-t-elle en vue par hasard le bonheur d'un fils que le plus souvent,
dans la première enfance, ces caresses incomprises fatiguent et tourmentent? Et son propre intérêt, son intérêt sensible, n'est-il pas ici visiblement le seul dieu qu'elle sert? Supposez-la froide; que ses sens soient peu exigeans,ses nerfs peu irritables; et, si la raison n'intervient, ne sera-ce pas, j'en appelle à l'expérience de tous les jours, une mauvaise mère?
Nos femmes peuvent-elles généralement trouver, dans la vie monotone que la société actuelle leur impose , autre chose qu'un affreux désœuvrement , qu'un insupportable ennui? Une activité surabondante leur pèse cependant et les accable; quand ces âmes expansives réclament, pour se développer, de l'air et de l'espace , nos lois et nos mœurs les emprisonnent et les laissent dépérir dans le foyer désert.
Qu'une femme ainsi préparée devienne mère! Son enfant, le fruit de son sein , le sang de son sang, si intimement uni par sa naissance à celle qui lui a donné l'être, s'identifie de plus en plus avec elle par la première éducation et les habitudes qui en découlent. Voilà pour cette sensibilité ardente et que consumait une mortelle inaction, un sujet fécond, inépuisable, d'impressions constamment variées, d'émotions qui ne se suspendront plus. Cette exubérance de forces qui, ne pouvant chercher leur aliment au dehors, la prenaient aux entrailles et dévoraient sa vie, trouve où se déverser ! Avec quelle joie elle accueille l'occasion si long-temps désirée , et désirée en vain, de sortir d'elle-même! S'occuper de son fils, n'est-ce pas, pour sa misère, la plus douce des consolations; pour son besoin de bonheur, la
j58 première partie.
plus vive des jouissances? Fuir une douleur, se donner un plaisir, c'est ce que fait constamment et uniquement la plus tendre, la plus affectueuse des mères. Gomment appelez-vous cela, je vous prie? Pour moi, c'est de l'intérêt personnel le plus étroit; c'est de l'égoïsme.
Aussi le père, parce qu'il a moins de loisir, porte t-il moins loin que la mère cette faiblesse honorée qu'on nomme l'amour des siens. L'amour maternel se déploie-t-il avec une grande énergie chez ces femmes d'Afrique, qui labourent, sèment et moissonnent, pendant que leurs nonchalans maris se reposent à l'ombre, et fument en écoutant les récits merveilleux de leurs jongleurs? Et, sans aller si loin, jetez les yeux sur ces malheureuses femmes du peuple auxquelles les besoins les plus pressans imposent des occupations toujours égales, quelquefois supérieures à leur force active, et pour lesquelles les soins que réclame un nouveau -né sont une surcharge, loin d'être un soulagement; et voyez à quelles proportions étroites se réduit chez elles cet amour si développé dans les femmes oisives. A l'autre extrémité de l'échelle sociale , dans ce monde élevé où les plaisirs du dehors sont assez variés pour remplir les courtes journées d'une grande dame , où rien d'ailleurs n'entrave la liberté, où les penchans ne trouvent d'obstacle ni dans l'opinion au-dessus de laquelle on se place si effrontément, ni dans les mille rapports que la société jette comme autant de barrières, dans des conditions plus humbles, entre le désir et la jouissance, cherchez donc (je ne parle ici que des
THÉORIE DE LA VOLONTE. 1 5o,
siècles passés ; le notre , où les intervalles se comblent, où les distances s'effacent, semble appelé à faire une heureuse exception), cherchez l'amour maternel ! J'ai connu une mère , la mère la plus dévouée qui fut jamais; j'ai vu cette malheureuse victime de sa fécondité aux prises avec une affreuse maladie : si la douleur lâchait de temps en temps sa proie, les intervalles qu'elle ne remplissait point étaient aussitôt comblés par l'expression touchante de la tendresse maternelle la plus ingénieuse et en même temps la plus aveugle ; mais dès que la souffrance reparaissait, exigeante, jalouse, épuisant une immense activité qui lui suffisait à peine, cette affection, comme les appétits de luxe qui ne se montrent point ou pâlissent devant des besoins plus solides tels que la faim ou la soif, s'éclipsait complètement. Une mère passionnée repoussant de ses bras un enfant si vivement adoré, ne trouvant dans cette voix si chère qu'un bruit incommode, indifférente à ce premier sourire qui efface tant de douleurs ! Quel spectacle flétrissant et amer ! On eût dit un ange déchu. Cela était tout simple cependant. Cette pauvre femme si sympathique, quand son cœur trop plein d'amour débordait de toutes parts, ne devait-elle pas, quand sa sensibilité était tout entière à ses propres souffrances, s'endurcir comme un marbre contre des douleurs qui ne pouvaient plus être les siennes ? Tel est l'amour maternel , toujours plus ou moins large, selon que la mère a plus ou moins de temps à lui donner, de force à lui consacrer ; selon qu'il est plus ou moins un soulagement à une
douleur; s'effaçant dès qu'il ne peut plus s'offrir comme une cause de bien-être, dès que l'âme absorbée par des intérêts plus puissans ne trouve dans ses exigences qu'une diversion pénible, qu'une insupportable distraction.
N'est-ce rien d'ailleurs que ce respect dont la société entoure ce que nous appelons une bonne mère , ce mépris qu'elle verse à pleines mains sur une marâtre? Ces deux mobiles qui combinent ici leur action, l'un pour fermer à la volonté une voie jugée mauvaise , l'autre pour lui ouvrir un chemin que l'humanité déclare bon , à quoi se réduisent-ils? Plaisir et douleur, rien de plus; douleur qui arrête, plaisir qui pousse. La femme estimable selon le monde préfère tout simplement le plaisir à la douleur. Ici encore elle s'aime, elle n'aime que soi. Est-ce là de l'égoïsme?
Il y a pour nous , personne n'en doute, une vive jouissance à nous sentir créateurs : nous aimons à nous reconnaître comme force productrice , et par cela même nous affectionnons l'effet qui nous rappelle et nous redit sans cesse notre énergie causatrice. INe serait-ce pas là , le père se considérant et non sans motif comme ayant dans la production une moindre part que la mère, une des raisons qui ne permettent pas à l'époux de porter ce genre d'amour au degré de développement et d'intensité où nous l'admirons chez l'épouse ? Je ne vois là qu'un sentiment d'orgueil : toujours le même principe sous une forme nouvelle, toujours l'égoïsme!
Et vous remarquerez que généralement l'amour
maternel est en raison directe de la beauté et de la valeur soit réelle, soit imaginaire de l'enfant qui le provoque. Quand cette dame romaine vient, avec une étroite vanité, étaler aux yeux de Cornélie une riche et brillante parure, avec quel orgueil la mère des Gracchus se pose en face d'elle, ses deux fils dans ses bras ! Si cette tendre fleur, déjà belle par elle-même, s'embellit encore de la promesse d'un beau fruit, que de jouissances anticipées et d'autant plus vives qu'elles ne sont point , remuent et soulèvent le cœur d'une mère ?
Que sais-je? 11 n'est pas jusqu'à ce plaisir si vain, mais si réel de se voir revivre dans un fils , de retrouver ses traits dans ceux d'une fille, de se persuader que par là on se survit en quelque sorte à soi-même , qui ne réclame une part dans la formation du fait complexe que nous analysons.
Quel bonheur enfin, pour une femme condamnée à une obéissance je dirais presque aveugle, de tenir sous sa main une créature humaine qui ne dépend que d'elle? Dans l'état d'esclavage et presque d'ilotisme, où, malgré notre politesse et notre afféterie, elle se sent retenue , qu'il est doux pour elle de se voir ici émancipée, élargie, que dis-je ? maîtresse et reine! Ce n'est guère qu'avec ses en fan s que la compagne ou plutôt la sujette de l'homme ressaisit une partie de ce pouvoir que nos lois et nos habitudes lui dérobent. Ce n'est qu'en face de ces volontés naissantes et dont la faiblesse se subordonne aisément qu'elle peut prononcer mille fois l'heure ce mot si enivrant pour une femme , je veux, et voir
sa parole obéie, ses ordres pris au sérieux. La grande merveille, qu'un être organisé pour sentir se plaise dans les situations où le sentiment vif à-la-fois et délicieux lui fait aimer la vie ! Que faut-il donc , pour être ainsi disposé? S'aimer soi-même, rien de plus : et partout, sous tous ces motifs qui nous expliquent l'amour maternel, que retrouvons-nous? Égoïsme, rien qu'égoïsme, et toujours égoïsme!
Au fond , tous ces élémens entrent comme parties constituantes dans la composition d'un amour de mère; mais il est rare pourtant qu'ils y vivent sur le pied d'égalité : toujours l'un d'entre eux prédomine; il est seul en lumière, et les autres restent dans l'ombre. Mais quoique obscurs, ces mobiles inférieurs n'en sont pas moins actifs; leur action s'ajoute, tout en s'y subordonnant, à l'action du mobile principal; et le fleuve coule plus rapide et plus plein , gonflé par ces mille filets d'eau que l'œil remarque à peine. Il n'est d'ailleurs aucun de ces motifs auquel on puisse assigner une supériorité absolue: c'est, d'après les tempéramens, les intelligences , les climats, les institutions , tantôt l'un , tantôt l'autre qui s'empare du sceptre et gouverne. Mais que ce soit celuici ou celui-là qui tienne les rênes, l'amour de soi est le centre unique auquel tendent ces divers mobiles ; c'est à cette porte qu'ils viennent tous frapper; c'est toujours une douleur qu'il s'agit d'éviter, un plaisir qu'il s'agit d'atteindre. Qu'importe la différence des moyens ? Le but est le même , jouir.
On raconte qu'en Provence, lorsqu'une poule manque pour couver, on lui substitue un chapon.
Ce chapon , on commence par lui plumer le ventre; ainsi plumé, on le frotte avec des orties vives; une démangeaison douloureuse ne tarde pas à se faire sentir. On pose alors sur des œufs le pauvre animal tout souffrant. Il paraît que la sensation, qui résulte de ce contact, calme ou du moins affaiblit considérablement sa douleur. Naturellement l'animal se plaît dans une situation qui lui est bonne. On s'arrange de manière à ce qu'il s'y plaise aussi long -temps qu'on a besoin de son service. L'habitude bientôt s'en mêle , et le chapon couve avec la plus grande assiduité. A son grand étonnemen! , je le suppose, une douzaine de poulets jaillissent un beau jour de sa couche. Que fera-t-il ? Quand les objets qui soulageaient son malaise se meuvent tout-à-coup et courent devant lui, il les suit d'un œil inquiet, les surveille avec la plus vive sollicitude : il les rappelle à chaque instant et leur ouvre ses ailes , sous lesquelles il voit avec joie les petits se réfugier. Vous avez ainsi créé dans le mâle la tendresse de la femelle pour ses poussins ; vous avez inoculé à un chapon l'amour maternel! Quand les petits sont grands, quand leur chaleur propre commence à leur suffire, quand d'ailleurs il y a impossibilité qu'ils trouvent un asile sous le plumage de leur mère vraie ou feinte, ils s'abstiennent. Les rapports agréables ont cessé; l'amour s'éteint: il ne survit dans notre espèce que parce que nous avons la mémoire plus longue , et qu'il y a encore du plaisir dans le souvenir d'un plaisir.
\oilàdonc, considérées dans leur élément sym-
pathique, ce que sont les plus merveilleuses et les plus admirables choses de ce monde, l'héroïsme et l'amour maternel. Que cela soit honteux ou non pour l'humanité , si vous la réduisez à l'amour , voilà ce que vous la faites. Ne vous aveuglez pas sur les objets de votre culte : adorez ces idoles, si vous le voulez; mais apprenez à les connaître. Ces actes sont vulgaires, ces intentions étroites; sachezle bien , quand vous leur prodiguez votre encens. Il ne faut pas, tenant compte seulement des résultats, verser sur une action , dont le motif est fétide , un parfum de pureté et de désintéressement qui bientôt vous paraît sortir d'elle. Certes il est doux de se persuader qu'on cultive des vertus , lorsqu'on se donne des plaisirs; la sensibilité y gagne. Mais la dignité de notre espèce y perd : il n'est pas bon que l'imperfection se fasse illusion au point de se trouver parfaite; avec cela il n'y a pas d'amendement possible : il faut, quand on est laid, s'envisager, s'il y a remède , dans toute sa laideur, et se faire peur en quelque sorte à soi-même. Si le malade croit obstinément à sa force et à sa santé, son gera-t-il jamais à guérir?
Qu'on m'entende bien : si la bonne mère, si l'homme dévoué n'étaient , ne pouvaient être que ce que je les ai faits en ne leur laissant d'autre principe que la sympathie , on devrait déchirer la page que je viens d'écrire. Au lieu d'éclairer l'humanité sur sa nature , on devrait épaissir le voile que l'a^ mour-propre jette devant ses regards. Je me hâterais de briser un miroir qui nous montrerait dans
toute sa hideur une misère sans ressource , un mal sans espoir. Dieu merci, il n'en est rien. Égoïste et dupe , voilà ce que vous êtes , quand vous sympathisez : si vous voulez l'homme grand, ne le placez pas sur cet humble piédestal. Non : ce n'est là ni la mère que j'admire , ni l'homme que je révère. Egoïste et dupe; l'héroïsme, car il y en a dans les deux, serait à faire pitié, s'il n'était que cela: il n'est pas que cela; il n'est rien de cela.
Nous connaissons suffisamment le mobile dans sa nature. Mettons-le à l'œuvre maintenant et suivonsle dans ses résultats.
Un philosophe du siècle dernier, je ne lui connais pas de successeurs, a tenté de ramener à la sympathie tous les mobiles de l'activité humaine, et qui plus est , de légitimer moralement cette réduction. Selon lui, si la vie était à la dévotion de ce principe, nos jours seraient complètement et admirablement remplis : il n'est pas d'acte généreux qui n'en sorte; il n'en peut rien sortir que de noble et de grand.
Cette double prétention veut être examinée et jugée. Et d'abord la sympathie se trouve-t-elle nécessairement comme mobile partout où se présente l'occasion de bien faire?
La sympathie, nous l'avons constaté, n'a lieu que là où il y a méprise ; appuyée sur l'erreur, elle ne se soutient plus, dès que la vérité luit : comme un oiseau de nuit, elle ne vit que dans les ténèbres. Sans doute le mystère enveloppe la plupart des questions humaines; il y a pour nous plus d'ombre
que de clarté dans les choses de la terre; au moral comme au physique, le partage de la lumière est plus étroit que celui de l'obscurité : l'astre du jour, à l'heure même où il inonde l'atmosphère de ses feux, laisse encore ça et là, au milieu d'un océan de flammes, quelques îles d'ombre qui résistent et témoignent de son impuissance. L'ange des ténèbres a toujours un pied dans ce monde, alors même que le génie de la lumière règne dans toute sa splendeur; tandis qu'au milieu de ces nuits profondes où de noirs nuages nous dérobent le peu de clarté qui nous viendrait des étoiles, quel œil soupçonnerait quelque part un soleil ? La sympathie a donc dans les rapports de l'intelligence humaine avec les objets qui tombent sous son regard des conditions pour être et des chances pour durer; nous ne le nions point. Mais , pour être immense , ce principe n'est pas infini; pour être durable, il n'est pas éternel. S'il y a des peuples entiers pour lesquels, parce qu'ils sont plongés dans la barbarie, la sympathie est possible , il en est aussi qui , secouant peu-à-peu la poudre de l'erreur marchent vers la science :1a sympathie pour ceux-là se resserre; et là où ils lui échappent, que deviendront-ils?
J'admettrai volontiers qu'aucune nation n'a encore porté l'expérience assez loin pour se dérober à cette sorte de méprise ; mais qui peut nier qu'au moins, parmi celles qui ouvrent la route où l'humanité s'engage sur leurs pas, il n'y ait quelques peuples déjà placés dans l'échelle scientifique à un degré assez élevé, pour que des erreurs aussi grossières
THÉORIE DE LA VOLONTÉ. iGj
ne les atteignent plus? Quelle langue parlerez-vous à cette élite des nations, à cette fleur des hommes? Je vous livre ce qu'il y a de meilleur et plus grand dans l'espèce humaine : votre mobile n'en sait que faire; il ne retient et n'occupe que ce qui est chétif et petit.
Veut-on que j'élargisse encore mes concessions ? J'accorde qu'il n'est pas un homme, qui, même à l'âge où il est maître de soi , se possède assez pour ne pas être de temps à autre , pour ne pas être le plus souvent le jouet de ses affections sympathiques : au moins conviendra-t-on que cet homme , chez lequel je suppose l'analyse sociale se substituant avec ses formes dissolvantes et lumineuses à la synthèse naturelle si confuse et si obscure, se détachera quelquefois du tourbillon des choses qui l'entraînent habituellement dans leur cours, se posera, pour leur tenir tête, en face de ses tendances, comme une force distincte, mettant du savoir et de la réflexion là où d'autres ne mettraient à sa place que de l'ignorance et de la spontanéité. Pour un tel homme, dans l'instant où je l'arrête ici, les situations respectives des.différens individus sont clairement décrites , leurs limites parfaitement tracées; il sait jusqu'où il s'étend, où il se termine, et, dans de pareils instans , se déplacera-t-il ? Sortira-t-il de lui-même pour se transporter dans autrui. Livrez-lui maintenant les matériaux d'un acte sublime : l'occasion d'une belle œuvre lui est offerte; mais la sympathie n'est pas; il est trop haut placé pour elle : le voilà immobile. Grand'merci du principe ! Il faut que je
<j.6S PREMIÈRE PARTIE.
consente à demeurer petit pour le suivre; ou, si je me suis momentanément grandi, à me rapetisser; mais une fois sorti de ses langes, l'enfant n'y saurait rentrer ; la lisière brisée ne se renoue pas ; quand la sympathie aura lâché l'humanité, elle ne la ressaisira plus.
Il est donc des instans dans la vie des individus, il en est dans celle des peuples, où le ressort sympathique restera sans action, et, ce qui accuse gravement ce mobile, ces instans sont précisément ceux où les individus et les peuples s'élèvent. Est-ce à dire que la sympathie agira toujours et avec énergie sur les siècles, et sur les hommes placés un peu plus bas et dans les étages inférieurs de l'édifice moral ? Il n'en est rien : là encore il y aura de nombreuses lacunes, de longues heures de sommeil. Les temps qui comportent le mieux ce principe, les âmes qui s'ouvrent le plus volontiers pour l'admettre, ne le sentiront pas toujours auprès de leur activité; quand le bien de l'humanité l'appelle, mille raisons le repoussent.
La sympathie suppose l'amour; elle ne peut se faire jour dans un cœur où règne la haine. Un homme se noie; vous pourriez le sauver : mais c'est votre ennemi, un ennemi mortel; qu'il périsse donc; vos entrailles ne sont point émues; et parce qu'un nerf chez vous n'a point été ébranlé, un acte admirable ne sera point.
Le fanatisme ou religieux, ou politique, si commun dans les temps d'ignorance, n'est-il pas un obstacle invincible aux développemens sympathiques?
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La superstition, quelle qu'elle soit, fait d'un homme de chair une statue de marbre. Ici, pour complaire à quelque divinité barbare, des femmes dénaturées précipitent sans pâlir leurs enfans dans les flammes; là, pour obéir à des intérêts plus étroits encore, le frère empoisonne son frère, le fils poignarde sa mère; ailleurs , c'est une religion nouvelle qu'il faut étouffer sous des flots de sang, ou bien ce sont des théories hostiles et menaçantes qu'il faut anéantir dans ceux et avec ceux qui les proposent et les défendent. Qu'est devenu votre mobile, ce mobile si puissant? Se montre-t-il donc seulement là où le bien est facile, et suffit-il, pour l'arrêter, de la plus légère résistance?
Toute entrave nous gêne et nous déplaît; l'homme à chaque instant fait obstacle à l'homme : il sera donc plus souvent pour son semblable un ennemi qu'un ami, et la haine en ce monde a plus à faire que l'amour. Quel frein enchaînera cependant ces passions malveillantes? Je vois ici du bien à poursuivre, là du mal à éviter; dans les deux cas, la sympathie s'abstient.
Il est une foule de circonstances analogues à celles que je viens de parcourir, et dans lesquelles la sympathie ne peut être; je n'en cite plus qu'une. L'homme heureux ignore généralement ces mouvemens de pitié qui nous associent aux souffrances de nos amis ou de nos proches. On dirait que se développant librement, étendant prodigieusement sa propre existence, il n'a pas trop d'amour pour une aussi vaste personnalité. Le bonheur est rare, je le sais, et de
ce coté le dommage ne serait pas grand. Mais le malheur est commun, et il produira l'autre extrémité de la chaîne , le même effet que le bonheur. Refoulé de toutes parts en lui-même par les accidens extérieurs qui le blessent, le malheureux se concentre dans sa sensibilité individuelle et n'en peut plus sortir : tout ce que lui laisse d'acti vite la langueur qui s'attache à la misère, lui suffit à peine pour faire face à ses propres douleurs; et comment songer aux maux d'autrui, quand on tremble ainsi pour soi : l'amour est chez l'homme qui souffre comme le sang chez le mourant : affaibli par les forces hostiles qui le gênent en son cours , il ne se projette plus dans une circonférence étendue; il se resserre dans le cœur.
Partout , à chaque pas , la sympathie défaille ; elle nous livre au premier occupant; et ce premier occupant , dans l'homme purement sensible , quel est-il? Quand la sympathie cesse et disparaît, c'est le père plus hideux mille fois que la fille qui vient prendre sa place : c'est l'amonr de soi non plus mitigé, pudique, mais avec toute son âprêté et son cynisme; à l'égoïsme expansif succède Pégoïsme concentré.
Nous venons de voir ce que ne fait pas , ce que ne peut faire la sympathie ; voyons maintenant ce qu'elle peut faire, ce qu'elle fait.
N'oublions pas que dans l'action sympathique, c'est toujours la passion qui commande et agit; la passion, conseiller aveugle, opérateur dangereux. Que pouvons-nous attendre de cet agent maladroit, de ce guide téméraire, dans les circonstances les
plus favorables ? L'obstacle est là sous nos yeux ; mesurons- le froidement ; mais la passion nous trouble la vue : attaquons-le avec justesse et précision ; mais la passion égare le trait que nous lançons. Avec du sang -froid nous eussions évité l'écueil ; avec cette fièvre d'amour, nous allons nous y briser. Vous avez pitié de votre malade, jeune chirurgien; attendez que cette puérile sentimentalité s'efface, que cet ébranlement nerveux s'arrête : autrement le fer tremblera dans votre main émue, et je frémis pour le patient que, plus calme, vous eussiez sauvé. Mettez dans le cœur de Tell un grain de sympathie; ce n'est pas la pomme, c'est le cœur d'un fils que sa flèche ira trouver.
L'indigence est un mal ; tout le inonde est d'accord sur ce point : il en faut purger l'état social qu'elle trouble et inquiète; il n'est pas un législateur qui ne le dise et ne le pense. Mais au lieu de consulter une froide raison, au lieu de chercher sagement le palliatif dont on sent le besoin , que fait-on ? C'est à la passion qu'on s'adresse; on court follement à l'enquête à laquelle il eût fallu prudemment marcher. L'aumône est l'appareil que vous posez sur la plaie; ce remède est un poison; et le mal, loin de guérir, empire nécessairement. La paresse et le vice gagnent seuls à cette imprudente manifestation d'une d isposi tion bi en veillante. L'An gleterre est un exemple frappant de ces tristes résultats d'une pitié malentendue; la lèpre de la mendicité y va sans cesse croissant, depuis cette Elisabeth, qui la première, si je ne me trompe, a conçu et réalisé la pieuse, mais
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funeste idée, d'assurer à l'indigence des secours permanens.
Vous fondez des hospices pour la vieillesse sans ressource! Ne voyez -vous pas aussitôt sortir de là l'ivrognerie et la dissipation de la jeunesse? Que d'ouvriers travailleront trois ou quatre jours de la semaine , et consacreront le reste à se tuer l'âme et le corps ! La force cependant et le jeune âge passent; la décrépitude s'avance avec son cortège d'infirmités: ils le savent ; mais après tout, ne faut-il pas tirer parti de ce qui est? Et l'hôpital (ils vous le demanderont eux-mêmes dans leur énergique langage), est-il là pour les chiens?
Un enfant gît abandonné dans la neige : un prêtre chrétien le prend dans ses bras, et le dérobe à la mort; jusque-là sa pitié marche dans une voie que suivrait la raison la plus sévère. Mais sa compassion travaille et fermente; le voilà qui souffre des douleurs de tous les infortunés que, dans un avenir prochain ou éloigné, des mères dénaturées livreront au même sort. Que n'ouvre-t-on , s'écrie la sympathie, un asile toujours prêt à recevoir ces innocentes victimes de la faiblesse et de la misère? A la voix d'un homme si profondément touché , la société entière s'est émue! Des hospices sont fondés; qu'en résulte-t-il? Vincent de Paule en doit frémir dans sa tombe : son dessein généreux n'était au fond qu'un appel à la débauche , et cet appel a été entendu. Le nombre des enfans naturels s'accroît dans une progression effrayante. Faut -il s'en étonner? N'avezvous pas encouragé et fortifié la faiblesse d'un sexe
déjà trop faible, quand vous avez jeté sur les malheurs qui habituellement en découlent une sorte de palliatif? Le frein était là qui arrêtait quelques pauvres créatures sur la pente glissante où nos passions nous emportent; votre pitié barbare l'a brisé.
Encore si, en aggravant le mal d'un côté, on l'eût allégé de l'autre! Mais non; ce n'est pas dans l'état actuel des choses que cette pieuse pensée pouvait faire quelque bien. Avant tout il fallait donner à nos sociétés d'autres mœurs, à nos femmes d'autres vertus.
Nous suffit-il par hasard de faire durer ces corps et végéter ces âmes ? Quand ces enfans grandis sont devenus des hommes, votre tâche est-elle épuisée? Voici la vie; mais quel en sera l'emploi? Ces athlètes sont prêts ; que ne leur ouvrez-vous la lice ? A leurs premiers pas, nos préjugés les arrêtent. La législation a séparé enfin, par une distinction que réclamait la plus stricte justice, le crime du père de l'innocence du fils; l'opinion ne l'a point fait encore. Nos habitudes portent le joug que notre raison a dès long-temps brisé; nous ressemblons à ces Américains qui ont compris tout ce qu'il y a d'ignoble et de flétrissant dans la domesticité, et qui maintiennent chez eux l'esclavage. Quelle famille ouvrira son sein à ces proscrits? Pour eux point de cité, ou une cité marâtre. Ces cœurs, que n'amollissent pas au début les douces affections de la nature, s'endurcissent le plus souvent; ces jeunes ambitions auxquelles vous fermez la carrière du bien, se précipitent dans celle du mal; c'est là que se re-
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crutent tous les vices , et que de fois la société n'at-elle pas à pleurer sur son imprudent bienfait?
Vous avez ouvert un asile aux enfans; avez-vous songé à leur trouver des mères? Sans doute, quelques âmes héroïques , comme le christianisme en sait former, se résigneront à ce sublime et pénible rôle; mais ces vierges pures acquièrent-elles jamais l'intelligence complète d'un état qu'elles n'ont point traversé? Et d'ailleurs ne sont- elles pas de rares exceptions au sein même de la famille chrétienne? Le plus ordinairement à l'inexpérience qui s'égare s'unit l'insouciance qui néglige; la mauvaise humeur glace la vie qu'un peu de bienveillance eût réchauffée ; le corps et l'âme se fanent à-la-fois , et ce dévoûment mercenaire n'aboutit souvent qu'à jeter comme un contraste affligeant, au sein de la santé et de la vigueur, quelques organisations chétives, éreintées, maladives, qu'emportera le premier souffle, que brisera le premier choc!
A voir le triste sort de ceux qui survivent, on serait presque tenté de féliciter une institution de cette nature des causes si actives de mort qu'elle contient. Tout le monde sait que pendant près de deux cents ans , c'est-à-dire à partir de la fondation de ces établissemens jusqu'à nos jours , huit enfans sur dix mouraient dans ces hospices ; si une générosité plus attentive et mieux entendue amoindrit aujourd'hui le mal , si sur dix quatre sont enlevés à la mort , on voit quelle malheureuse disproportion reste encore entre la mortalité de ces maisons de refuge et celle du toit maternel, où généralement
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sur dix on parvient à en sauver sept. Le système des enfans trouvés a causé mille fois plus d'enfanticides qu'il n'en a prévenu.
Ainsi 7 de quelque coté qu'on l'attaque , cette malheureuse invention cède sans résistance; dans quelque direction qu'on la suive . elle va toucher un but que l'humanité désavoue et condamne : ruinée par une logique qui veut le bien , elle ne s'appuie que sur une pitié funeste qui n'en cherche que l'apparence. Et pourtant elle vivra! Vainement la raison élèvera la voix; nos corps savans se boucheront les oreilles pour ne pas l'entendre. La sympathie a fondé cette institution immorale et homicide; la sympathie la soutiendra.
Nous avons longuement, mais sans colère, décrit le mal qui sort de toutes parts de l'élément sympathique pris comme mobile de la vie; nous tâcherons maintenant de montrer, sans amour, le bien qui en peut naître. Nous ne voudrions être, quant à présent, que rapporteurs purs et simples dans cette grande question : plus tard nous nous prononcerons; mais avant il faut, avec une impartiale sévérité, passer en revue toutes les pièces du procès.
La sympathie n'est pas un fait humain : on ne sympathise pas quand on le veut , ni avec qui l'on veut : la main de la nature est là, et presque partout où cette force mystérieuse agit , son action est bonne ; quand nous l'accusons, il y a, je dirais presque toujours, faiblesse de vue de notre part plutôt que culpabilité réelle de la sienne ; nous lui reprochons à chaque instant des crimes que nous lui prêtons.
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Sans doute sympathiser, c'est se méprendre, et l'erreur en soi est mauvaise; mais sans faire ici l'éloge du mensonge qui nous répugne dans l'homme que nous savons si petit , et à plus forte raison dans le Dieu que nous concevons si grand , nous ne pouvons pas cependant ne pas convenir que, l'humanité étant donnée avec son intelligence étroite et ses misérables passions, la vérité seule eût été impuissante auprès d'elle, et que pour la mouvoir il fallait accepter comme levier l'art et ses prestiges. Faire arriver par des voies obliques à un but qui lui est bon, une créature que vous n'eussiez pu y conduire directement, c'est de la ruse, sans doute; mais enfin c'est de la bienveillance. Je ne cherche point, cette question dépasse mes forces, si, dès l'abord, i'intelligence eût pu, autrement constituée , comprendre la raison et aimer son langage; nous savons trop qu'avec l'homme tel qu'il est il suffit souvent qu'un conseil pour être rejeté porte un caractère rationnel; et pour obtenir un résultat salutaire, n'est-ce pas au nom d'un mauvais principe qu'il le faut presque toujours demander? Or, un être fini, borné, nécessairement imparfait, ne peut entrer en commerce avec un être infini et doué de toutes les perfections, sans en corrompre par son contact impur la sublime pureté : toute réalité, Dieu y compris, participe, qu'elle le veuille ou non, de la nature des êtres avec lesquels elle se met en rapport; si elle est grande, elle s'abaisse pour toucher ce qui est petit; si elle est digne, elle dépose sa majesté; autrement mesquin et burlesque,son terme lui échappe ; si elle est droite
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elle se courbe; comment, sans cela, coïnciderait-elle avec un être dont mille lignes brisées constituent la figure?
C'est par erreur que l'humanité localise la douleur dans les différentes parties de l'organisation matérielle , d'accord ; mais , grâce à cette méprise , l'humanité se sauve : vaudrait-il mieux qu'elle vît les choses sous leur vrai jour, et se perdît? Le fait sympathique se justifie, je ne dis pas se légitime (le moment n'est pas venu d'émettre toute ma pensée) , par les mêmes considérations. Qu'on pense des sociétés anciennes autant de mal que l'on voudra , je ne m'y oppose pas; que la réalité sociale, telle que l'histoire contemporaine nous la donne, soit loin de satisfaire un esprit avide d'idéal et de perfection, j'en conviens; mais, ce qu'on ne peut contester, c'est que, sous sa forme la plus déplorable, la cité pour l'homme physique et moral vaut encore mieux que le désert : c'est l'union qui fait notre force; c'est à l'union que nous devons tout ce que nous amassons de bien-être et de grandeur.
Mais à quelle condition une association telle quelle se pourra-t-elle former et soutenir ? N'oublions pas quels élémens nous offre, pour une combinaison de ce genre, l'humanité naissante. A l'origine, dans l'individu comme dans les masses, un seul attribut de notre nature sait se faire obéir : c'est la sensibilité: plaisir et douleur, tels sont au début nos uniques mobiles ; le char ne connaît pas d'autre guide, n'entend pas d'autre voix.
Et comment l'association se présentera- t-elle au
nom et sous la recommandation du plaisir? Qu'on y songe : l'homme, c'est la volonté. La volonté repousse tout ce qui la gêne. Deux volontés rapprochées se limitent nécessairement. Je vois là une cause de guerre et d'isolement ; j'y cherche en vain un principe de fusion et de paix.
Si donc vous laissez à chacun la vue claire de ses limites , si le moi se sachant à fond ne se peut en aucune manière confondre avec une personnalité étrangère, l'individu, se posant comme tel , s'oppose par cela même à tout ce qui n'est pas lui. Pour une intelligence développée , vouloir, s'isoler, combattre, c'est tout un. Ainsi constituée, la société n'est qu'un état de guerre , ou plutôt elle n'est pas.
Tous les rapports que l'homme pouvait, aux premiers jours du monde , soutenir avec l'homme , étaient donc , si nous les supposons appréciés justement, des germes de division et de haine; et c'était de là que devaient sortir la concorde et l'amour!
Là où la vérité est odieuse , le mensonge seul peut être aimable. Les relations d'homme à homme, vues telles qu'elles étaient, eussent été repoussantes ; pour les rendre attrayantes , il fallait bien les présenter sous un faux jour. D'où venait le mal? D'un aperçu véritable qui vous montrait votre volonté bornée et heurtée par des volontés étrangères. D'où pouvait sortir le remède? D'une illusion qui vous cachant vos bornes vous conduirait à croire que ces sensibilités extérieures n'étaient pas aussi distinctes de la votre qu'elles le paraissaient ; qut. , loin de vous limiter, ces existences voisines
ne faisaient que vous prolonger et vous étendre; que j'étais vous, que vous étiez moi; en un mot, il fallait que la sympathie fût.
Non-seulement la sympathie assied sur des bases quelque peu solides l'édifice social ; c'est elle encore qui l'embellit en partie et le décore.
Que feraient, que pourraient faire des individus isolés en réalité, quoique réunis en apparence, séparés par leurs sentimens intimes, quoique matériellement juxta-posés? Partout où la volonté n'entre pas franchement, où elle se laisse conduire par un motif étranger à ses propres décisions, n'attendez rien d'elle : l'esclavage comprime et ne développe pas; vous n'avez uni que des cadavres. Faites jouer la sympathie; qu'elle traverse, comme un courant électrique, ces âmes engourdies ; aussitôt cette masse inerte et morte vil et se meut : tout un peuple épris d'une même pensée, enflammé d'un même amour, s'arme pour une même cause : ces hommes dont les intérêts étaient jusque-là si divers, les penchans si contraires, jouissent des mêmes joies, souffrent des mêmes douleurs : les voilà tous au service d'un principe unique; ils n'ont plus qu'un drapeau; l'esprit national se forme; la maxime chrétienne s'accomplit; on aime son prochain comme soi-même; car c'est soi-même qu'on aime dans son prochain. Aussi que de la foule sorte un chef qui la comprenne, la résume et la représente ; que ce chef prenne dans sa main puissante cette énergique volonté d'un grand peuple qui ne demande qu'une direction ; que de miracles vont éclore ! Nous n'avons
qu'à ouvrir les yeux et à promener un instant nos regards sur ce qui nous entoure : partout l'Europe nous présente, d'une part, des produits merveilleux, quand la sympathie brûle au cœur des peuples; de l'autre, quand elle s'éteint, des ruines affreuses, d'affligeantes dissolutions. L'unité religieuse a couvert notre sol de ces étonnans chefs-d'œuvre d'architecture, que la variété religieuse laisse aujourd'hui chanceler et tomber en ruines ; l'unité politique a élevé et soutenu , pour le bonheur des peuples, contre une aristocratie despotique et envahissante , ces trônes à l'ombre desquels l'humanité a grandi; la variété politique, mère de l'anarchie, fait trembler aujourd'hui le sceptre dans la main de tous ces princes qui ne sont plus de leur temps et avec lesquels les nations ne s'entendent plus. De là ces douleurs de l'Europe et du monde en travail pour enfanter un ordre de choses qui convienne aux besoins actuels de l'humanité et la prépare à ses destinées futures; de là cette recherche laborieuse, infatigable, imperturbable, à travers le feu et le sang, d'une forme sociale qui soit l'expression des volontés publiques au lieu d'en être le contrepied. La grandeur d'un chef se mesure presque toujours à la profondeur du principe sympathique qui l'unit à la foule qu'il est chargé de conduire. Un roi n'est vulgaire, un règne misérable, que là où, une nation, comme il arrive trop fréquemment, se divisant en deux camps, suivant deux routes différentes, le prince prend parti pour l'armée la plus faible contre l'armée la plus forte, pour
une aristocratie égoïste qui ne veut et ne peut que réprimer contre une multitude sympathique qui ne demande qu'à fonder. Napoléon a été grand , parce qu'il avait derrière lui un peuple; Charles X a été petit, parce qu'il ne commandait qu'à une cour.