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CHAPITRE IV

De la cause détermiuante et des effets de la volition morale : ou du devoir et de ses suites.

Sympathique ou non, le plaisir, si nous ne reconnaissons pas d'autre loi, tantôt nous engage dans une route où nous ne le suivons qu'avec répugnance, tantôt nous arrête quand notre ambition veut marcher. Quoi donc ! l'homme en est-il réduit à ce guide si souvent impuissant , si souvent funeste? Lorsque l'émotion intéressée se tait, n'estil aucun principe qui élève la voix? Là ou la sensibilité m'appelle à un terme dont je rougis, n'est-il aucun mobile qui me retienne et m'indique un but qu'il me soit permis d'avouer? Non, non; le trône n'est jamais vide; et si je m'impose un mauvais maître, ce n'est pas à moi de m'en plaindre ; je pouvais me donner un grand roi.

l8l PREMIÈRE PARTIE.

Il est un mot que tous les dialectes humains connaissent, un mot que toute bouche prononce, le devoir! Que signifie ce mot ?

Voici trois combinaisons de sons : Taïtouk, chimère, chêne. Qu'y a-t-il pour vous dans la première? Des sons articulés, rien de plus; un habitant de l'île Stuart y voit sans doute autre chose; vous ne trouvez là que du bruit. Chimère! Des sons frappent mon oreille; mais ils ne s'arrêtent pas dans l'organe; l'intelligence en retentit : je n'entends pas seulement; je comprends : l'esprit a sa part dans ce festin qu'une voix donne au corps. Mais ce que je trouve dans ma pensée, je l'y laisse : l'entendement est affecté; la volonté ne l'est pas; je sais ce que représente pour vous le mot chimère ; pour moi c'est un phénomène purement intellectuel : les choses ne vont pas au-delà. Quand le mot chêne ébranle et modifie l'air qui vous environne, ne vous reconnaissez-vous pas dans une situation nouvelle? L'oreille sent d'abord; puis l'esprit interprète; mais ce n'est pas tout; la pensée ici sort d'elle-même, et va poser, dans quelque coin de l'espace vague ou précisé, une réalité dont sa conception intime lui semble être une imitation. Dans le premier cas, vous croyez à une impression organique; dans le second, à une impression organique et à une modification intellectuelle; dans le troisième, à une impression organique, à une modification intellectuelle, et de plus à une réalité extérieure , dont la modification intellectuelle est l'image, dont l'impression organique est le symbole et le nom. Dans le premier cas ,

il y a un son ; dans le second , un son , plus une idée; dans le troisième, un son, plus une idée, plus un fait.

La première combinaison n'est qu'un son : mon intelligence immobile n'a reçu de l'oreille qu'une déposition toute matérielle : une impression organique a eu lieu; l'esprit ne fait que constater et enregistrer cette impression.

La seconde combinaison est un son aussi, mais un son qui couvre une idée; je vois ce que vous avez dans l'esprit, quand ce mot est sur vos lèvres; la chimère est un fait intellectuel que je puis décrire; là s'arrête l'effet produit par ce nom. Du reste je sais que je ne soutiens pas avec ce fait, dont vous éveillez en moi l'idée , des rapports vraiment sérieux ; je ne me crois pas dans une sphère ou il vive comme moi et modifie mon existence par la sienne ; je ne le puis considérer, en le mettant en face de mes développemens, ni comme un allié, ni comme un ennemi; il ne m'inspire ni crainte, ni espérance. La chimère est pour moi un de ces fantômes que le poète conçoit et figure , mais que l'homme ne sent , ni ne voit : la vie intellectuelle est sa limite; la vie matérielle ne le connaît pas.

Je découvre dans la troisième combinaison un élément de plus; le fait qu'elle représente est quelque chose dans l'esprit, comme la chimère : de plus qu'elle, i! est quelque chose encore hors de l'esprit. Ce chêne est là sous mes yeux ; il occupe une place dans la direction que je suivais; je me détourne : je n'ai pas d'abri contre la pluie ou le soleil ; le voilà

qui sous ma main se transforme en toit et protège ma tête : nous constatons en nous mille besoins naturels ou factices auxquels il peut faire face. Le chêne entre donc nécessairement dans nos croyances comme un être d'une incontestable réalité.

Prenons la combinaison de sons qui maintenant nous occupe, le devoir; dans laquelle de ces trois catégories la pouvons-nous ranger?

Est-ce un mot pur? un sou incompris? un nom qui ne nomme rien? un Taïtouk ? Évidemment non. Demandez au premier homme venu s'il a des devoirs à remplir, et quels sont ces devoirs? Soldat, il vous répondra sans hésiter : ce Ce que le général ordonne , il le faut exécuter. » Magistrat : « La Cour rend des arrêts et non pas des services. » Chef d'un état : « Mourir pour son pays, c'est le devoir d'un roi. » Ce mot a donc un sens; ce n'est pas à ia première catégorie qu'il se peut raisonnablement rapporter.

Fait-il partie de la seconde? Je ne soutiens dans ma vie extérieure et matérielle aucun rapport avec la combinaison poétique, avec la chimère par exemple. Le devoir reste-t-il étranger à ce côté de l'existence humaine? Est-ce une conception que je tiens à part dans mon intelligence, et que je retrouverai lorsque, mettant de coté ma force motrice, je me renfermerai dans ma force pensante? Il n'en est rien. A chaque instant je me saisis, faisant des concessions à cette croyance, me déterminant d'après ses conseils, ou, quand je ne lui cède pas, luttant contre ses injonctions ; ce fait est là devant moi ,

non à la manière des corps , avec des couleurs et des formes, mais avec leur puissance attractive, ou coërcitive; je le sens qui tantôt me pousse et tantôt me retient : ici, il me ferme le passage et m'arrête, quand je veux marcher; là, quand je veux m'arrêter, il m'entraîne et je le suis. Vous alliez verser le sang ! Levé par la colère votre bras ne retombera pas ; une force invisible l'enchaîne : vous ouvriez la bouche pour mentir; le devoir vous pose son doigt sur les lèvres. Au frein qui modère se joint l'éperon qui excite. Les douceurs du repos sourient à ma vie agitée; cette délicieuse oisiveté qui berce mollement l'existence, c'est pour moi le bonheur, si le bonheur est quelque part; avec quelle sensualité je me livrerais à cette volupté du loisir, que comprennent si bien ceux que le travail dévore! Mais le devoir a parlé : le sommeil est un crime; il faut mettre la main à l'œuvre qu'élaborent les siècles ; pauvre ou riche , je donnerai mon denier ou mon or. Vous sentez en vous un ardent désir de plaire ; il vous serait doux de n'avoir à la bouche que des mots caressans, de ces mots que trouve, sans les chercher, la femme qui vous aime : brise ces rapports amis , s'écrie le devoir ! Il y a dans ces ménagemens instinctifs ou calculés indulgence coupable, funeste condescendance; plus de faiblesse, plus de puérile sentimentalité ! Et voilà que vous vous jetez, avec toute l'énergie d'une conviction profonde, au milieu des préjugés humains; vous lancez, sans pitié, de dures, d'impitoyables vérités aux oreilles de ces hommes heureux dont vous eus-

siez tant aimé à partager les illusions et les plaisirs; vous allez partout démasquant cette probité hypocrite , renversant ces maximes complaisantes derrière lesquelles la sensibilité retranchée s'épanouissait à Taise sous un faux semblant de vertu , portant le trouble avec la lumière au cœur de l'égoïsme que l'erreur fascinait et enchantait ; et vous commencez, pour vous donner le droit de torturer vos semblables , par déchirer vos entrailles de vos mains !

Qu'on vienne me dire ensuite que ce chêne est quelque chose, parce qu'il m'arrête, parce qu'il m'abrite, parce qu'il sert ou gêne mes penchans; et que le devoir n'est rien, le devoir qui ébranle ainsi jusque dans ses fondemens mon existence active! En face de pareils effets, soutenez que leur cause n'est pas! Les produits de l'industrie m'attestent comme à vous l'existence de l'arbre qui en a fourni la matière première ; et quand je découvre à vos yeux le sublime édifice des actes moraux, vous attaquez la réalité des matériaux qui ont servi à le construire ! A vous entendre, ces choses que nous touchons du doigt et de l'œil ne sont pas! A qui persuaderezvous que des faits d'une solidité aussi éprouvée flottent sans base dans le vague d'une imagination qui s'abuse et d'une intelligence qui prend ce qu'elle feint pour ce qui est ?

Toute discussion suppose, si elle est sérieuse, au-delà des conséquences que rejette et conteste celui auquel on s'adresse, des principes admis, des vérités incontestées. On ne part point pour arriver à la

certitude d'un scepticisme absolu : avec un pareil guide , on n'avance pas plus qu'on ne recule ; si le doute vous reçoit sur le seuil , il vous y retiendra : pour édifier, quelle que soit la nature de l'édifice , il faut une base, et, dans le domaine intellectuel, quand c'est une conviction qu'il s'agit de ruiner ou d'établir, cette base est un axiome.

L'expérience externe et interne nous donne, la première, le monde sensible; la seconde, le monde spirituel; nous admettons sans démonstration l'existence de ce double univers. Qui songe, en prenant ces termes dans leur acception vulgaire, à nier l'étendue, à contester la pensée?

Que la substance, à laquelle l'induction rapporte les accidens dont ces deux mondes se composent, soit une ou multiple, peu nous importe : dualisme, identité absolue, quant à présent tout nous est bon. Ce que nous accorderons également, et c'est là pour le moment tout ce que nous demandons, les partisans de l'une et de l'autre hypothèse, c'est qu'il y a incontestablement variété et multiplicité dans les apparences sous lesquelles cette substance unique ou double se trahit.

Étudiez-vous le monde physique? La forme est une chose, la couleur une autre : dans la forme, le carré n'est pas le cercle; dans la couleur, le rouge n'est pas le noir. Vous prenez-vous au monde spirituel? La sensibilité se sépare de la volonté : dans la volonté, le désir n'est pas le caprice; dans la sensibilité, le plaisir n'est pas la douleur.

Considérés soit en eux-mêmes, soit dans les rap-

ports qu'ils soutiennent avec notre nature physique ou intellectuelle, quelques-uns de ces phénomènes externes ou internes déterminent, par un caractère spécial que l'ohservation y saisit, une approbation marquée : il en est d'autres, qui, envisagés sous le même point de vue, nous présentent un caractère diamétralement opposé, et qui par là provoquent une disposition contraire, une franche improbation. L'humanité appelle boas les premiers de ces faits, mauvais les seconds.

Si nous admettons, nous fiant en cela au témoignage irrécusable de quelqu'une de nos facultés, une distinction profonde dans l'esprit entre le phénomène sensible et le phénomène volontaire, dans le corps entre îa couleur et la forme, ne sommesnous pas condamnés par la même nécessité à reconnaître ( la déposition de nos facultés étant empreinte ici du même caractère d'évidence), une distinction fondamentale dans le sujet qui juge entre l'approbation et l'improbation, dans l'objet qui est jugé entre le bon et le mauvais. Ou je ne distingue plus avec vous le rouge du noir; ou vous distinguerez avec moi le bien du mal.

Quels sont maintenant les faits en présence desquels l'humanité dit tantôt : Ceci est bien; tantôt: Cela est mal ?

Il y a en nous des facultés qui sont en rapport immédiat avec la réalité, et qui nous la donnent telle qu'elle est; ces facultés se regardent comme infaillibles. Au-dessus ou au-dessous d'elles, se trouve une puissance intellectuelle qui s'empare de ces no-

lions, les décompose, les recompose, les divise, les classe, les organise. Cette puissance n'est pas, comme les premières, irréprochable dans son œuvre. Quand le jugement qu'elle construit est conforme, dans ce qu'il en conserve , aux dépositions primitives des facultés qui sont en contact avec les choses, nous déclarons que ce jugement est vrai; quand au contraire nous sentons quelque opposition entre la connaissance sous sa forme première et la connaissance sous sa forme ultérieure, entre la notion et le jugement, nous affirmons que le jugement est faux. Nous n'affirmons pas ici la vérité, là l'erreur, sans approuver l'une, sans improuver l'autre ; la vérité est un bien , l'erreur est un mal.

Il est des objets dont la forme nous attire ; leurs parties nous paraissent harmonieusement combinées*, leur structure habile décèle un art qui nous ravit : nous les appelons beaux. Il en est dont l'aspect seul nous repousse ; les élémens qui les composent ont été confusément entassée """mis ne voyons là que la main malheureuse du «asard : nous les jugeons difformes. La laideur qui me répugne n'estelle pas un mal? La beauté qui me charme n'est-elle pas un bien?

Lorsqu'un rapport s'établit entre notre organisation soit matérielle , soit intellectuelle et un accident quelconque interne ou externe, ce rapport tantôt favorise , tantôt entrave nos développemens. Nous reconnaissons alors dans les divers accidens, auxquels nous rapportons ces différentes modifications, un double caractère correspondant au double

résultat que nous constatons en nous : nous les appelons, s'ils aident nos mouvemens, utiles; nuisibles, s'ils les contrarient. Evidemment l'utilité est un bien , la nocibilité un mal.

Non-seulement nous distinguons le vrai du faux , le beau du laid, l'utile du nuisible; nous séparons encore avec une égale précision , d'une part , le vrai du beau et de l'utile, le beau de l'utile et du vrai, l'utile du vrai et du beau; de l'autre, le faux du laid et du nuisible, le laid du nuisible et du faux, le nuisible du faux et du laid. Sans doute des rapports intimes unissent entre eux les trois termes positifs et les trois termes négatifs de cette double série; mais nous ne confondons jamais ce que, j'en conviens, nous rapprochons toujours.

Ce triple aspect, sous lequel nous venons d'envisager le monde, épuise- t-ii la réalité tout entière considérée dans ce qu'elle a de bon , dans ce qu'elle a de mauvais?

Caracalla poignarde son frère dans les bras de sa mère; c'est une atrocité. Héliogabale épouse son cocher ; c'est une dégoûtante turpitude. N'improuvezvous point ces horreurs? Il y a là du mal.

Le roi Jean , captif en Angleterre , rentre chercher en France le prix de sa rançon ; la condition voulue n'a pas été remplie ; il quitte son trône, et va reprendre ses fers. Le vainqueur d'Arbelles , dans un âge où les passions parlent si haut , dans un siècle où la continence était à peine une vertu , respecte la femme et les filles de Darius. Que pensez-vous de ces deux hommes? Leurs actes ne vous

arrachent-ils pas votre approbation? Il y a là du bien.

Ce bien , ce mal , se confondent-ils avec les trois espèces de biens, les trois espèces de maux que notre analyse a déjà reconnues dans le même genre? Ce que nous approuvons dans l'un, est-ce du beau, du vrai, de l'utile? Ce que nous improuvons dans l'au-'* tre, est-ce du nuisible, du faux, du laid? Entre les trois premières séries et la dernière s'élève, il nous sera facile de le montrer, une infranchissable barrière.

Distinctes sous plus d'un rapport , la vérité, la beauté, l'utilité, d'une part, l'erreur, la laideur, la nocibilité, de l'autre, se confondent sous un point de vue qui leur est commun ; tous ces phénomènes produisent fatalement leur action ; nous les regardons comme des instrumens qui ne savent point leur but, qui ne le veulent point. Prenons, au contraire, le bien et le mal qui pour nous n'ont pas encore de nom. Ici l'élément, que nous ne rencontrons point dans les trois autres séries, devient l'élément principal; la volonté libre est tellement nécessaire à la constitution de ces phénomènes, que sans elle ils ne sont plus. Voici un cadavre! Qui Fa fait? Est-ce cette tuile qu'un coup de vent a détachée ? Vous ne verriez là qu'un mal déjà connu, de la nocibilité : mais non; c'est cet homme qu'armait la soif de l'or : quelque mal nouveau se révèle.

Si en eux-mêmes ces divers agens, causes de biens ou de maux se séparent profondément par l'intention qui est tout chez les uns et rien chez les au-

2Q1 PREMIERE PARTTE.

très, ils ne se distinguent pas moins dans nos jugemens et dans nos affections. Les uns font le mal; nous sommes sans colère; nous nous contentons de souffrir : ils font le bien; nous ne trouvons point en nous de reconnaissance; nous n'y voyons que du plaisir. Les autres ne font pas le mal, mais le '•veulent ; nous ne souffrons pas, et pourtant nous haïssons; nous nous indignons : ils ne font pas le bien, mais ils l'ont résolu ; nous ne recueillons aucun fruit de leur généreux vouloir ; nous n'en sommes pas moins pénétrés de gratitude et d'amour. Qui de nous ne connaît par sa propre expérience deux sentimens vulgaires, universels, le respect et le mépris? Placés en regard des réalités qui, sans intention, vous nuisent ou vous servent, vous ne saisissez jamais en vous cette double affection. Respectez-vous la potion à laquelle vous devez la vie? Méprisez- vous le reptile sous la dent duquel vous allez périr? Retournez- vous, et regardez les êtres libres , qui , le sachant et le voulant , reconnaissant d'ailleurs la légitimité de votre acte, gênent vos efforts ou les secondent: vous n'avez pas assez de vénération pour les uns , pour les autres assez de dédain ; à ceuxci le fer rouge et le bagne! à ceux-là une auréole de gloire et des autels!

Ainsi donc il y a des biens et des maux d'une espèce toute particulière, et dont l'intentionnalité est la base. Il ne s'agit plus, quand nous approuvons ou improuvons ces agens nouveaux, de vérité ou d'erreur ; le point de vue logique est écarté : il ne s'agit plus de laideur ou de beauté; nous négligeons

le point de vue esthétique : il ne s'agit plus d'utilité ou de nocibilité ; le point de vue pratique est laissé dans l'ombre : c'est une intention , une intention pure que nous jugeons ici; nous ne voyons que le côté volontaire, et sa rectitude ou ses écarts; nous nous trouvons face à face avec la vertu et le vice, et les choses se manifestent à nous sous un point de vue distinct, le point de vue moral.

Nous sommes en droit maintenant de placer, sous l'idée générale du bien et du mal , à coté du bien et du mal logique, du bien et du mal esthétique, du bien et du mal pratique, le bien et le mal moral : ces quatre séries de phénomènes nous sont données par les mêmes puissances intellectuelles, nous sont imposées avec une égale autorité. Contestez l'une de ces séries, toutes sont ébranlées; croyez à l'un de ces faits , vous les acceptez tous.

Quelque chose existe donc que nous appelons bien moral, quelque chose que nous appelons mal moral. Cette double réalité nous est démontrée; elle est, mais quelle est-elle?

Toutes les fois qu'une action de quelque importance tombe sous le regard de l'esprit, si cette action nous apparaît comme ayant été dans le passé, ou pouvant être dans l'avenir le terme d'une volition libre , une voix s'élève en nous qui la déclare ou moralement bonne ou moralement mauvaise ; cette voix, c'est ce qu'on appelle communément la conscience morale. Ce n'est pas à l'action elle-même, qu'elle soit extérieure ou intérieure , qu'elle soit une pensée ou un mouvement, que nous attachons un

2g4 PREMIÈRE PARTIE.

caractère de moralité ou d'immoralité; c'est à la volonté qui l'accueille ou la rejette. Une série d'idées , une combinaison de gestes , quand elles auraient pour dernière conséquence le meurtre, ici conçu, là réalisé, d'un père ou d'un fils, n'enferment rien en elles-mêmes que d'innocent, que d'indifférent. Pour trouver quelque culpabilité, il vous faut, traversant le fait matériel et le fait intellectuel qui obéissent, aller jusqu'au phénomène volontaire qui commande; au fond, l'intelligence et la force motrice sont inattaquables; c'est sur la volonté seule que pèse toute la responsabilité.

Mais lorsque la raison pratique, comme l'appelle Kant, déclare une volition morale ou immorale, sur quelle base s'appuie-t-elle pour prononcer ainsi ? En quel nom rend-elle ses arrêts? Qui lui donne le droit de condamner ou d'absoudre?

La volonté, nous l'avons longuement montré, se présente dans la vie sous un triple aspect ; elle est tantôt fatale, tantôt indépendante, tantôt libre. Si telle nous apparaît, dans les développemens actuels, notre puissance volontaire, il faut que les accidens du monde interne et du monde externe qui sont en rapport avec elle, pour la toucher sur ces différens points, pour l'embrasser dans toute cette étendue, pour éveiller et mettre en jeu ces diverses propriétés , présentent un triple appât à cette triple tendance. Qu'un de ces attributs , en effet, ne trouve pas où se prendre, comment se développera-t-il ? Et si quelque force reste enfouie dans une substance inactive , est-ce l'œil de l'homme qui pourra l'y saisir ?

THÉORIE DE LA VOLOiNTÉ. 20,5

Ce que la raison ici réclame, l'observation le donne. En face de la volonté fatale , l'expérience rencontre les lois naturelles et leurs applications nécessaires : en regard de la volonté indépendante et à sa portée, je vois des phénomènes insignifîans, dénués de toute importance et au milieu desquels l'homme se maintient dans un équilibre parfait : que devons-nous découvrir dans le champ où se déploie la volonté libre ? Ce ne sont pas de ces excitations qui me reconnaissenl maître absolu de moi-même; il y aurait indépendance: ce ne sont pas de ces ordres auxquels je suis condamné d'obéir ; il y aurait fatalité: il nous faut ici, puisque la force qu'il s'agit d'ébranler est également éloignée de la fatalité et de l'indépendance , des incidens qui se tiennent à égale distance de l'arbitraire et de la nécessité. Le terme inévitable de la volition libre, c'est un fait qui n'abandonne pas l'homme à lui-même et pourtant ne le violente pas; qui le meuve et le laisse immobile; qui, tout en l'enchaînant, lui permette le plein et entier usage de son activité.

Cette étrange réalité, dont l'indéfinissable action peut seule expliquer les développemens de la volonté libre, nous la connaissons tous; ce singulier despote qui partout, et à chaque instant, nous crie : « Tu voudras ce que tu voudras; mais voici ce qu'il te faut vouloir », nous le trouvons sans cesse à nos cotés : puissance à part au milieu des forces qui se partagent le monde , on ne la peut décrire; elle est essentiellement simple : on ne la représente que très imparfaitement par quelque métaphore; il n'est rien

dans l'univers qu'on lui puisse comparer : pour l'établir à-la-fois et la faire comprendre, il la faut nommer; c'est l'obligation.

Et maintenant, je le demande, à quels phénomènes s'applique et se rapporte ce caractère obligatoire que nous venons de signaler? S'il est des actes, comme on le croit généralement, que la conscience morale juge indifférens, vous est-il possible d'y lire ce conseil qui vous les impose ? Que vous livriez ici ou que vous refusiez à la volition primitive la volition définitive qu'elle réclame, peu importe, rien en vous ne murmure : la volonté ne relève que d'elle - même ; vous êtes indépendant. Mais s'il en est qu'elle approuve ou improuve, ne lisez- vous pas clairement au front des uns : « Tu feras ceci » ; au front des autres: « Tu éviteras cela : tu es tenu, dans le premier cas, d'agir; dans le secondée t'abstenir». La volonté ici est obligée; vous n'êtes plus que libre.

Si l'obligation ne se rencontre que là où la conscience morale s'émeut et s'intéresse, comme elle ne prend parti pour ou contre qu'en présence de ce que nous avons appelé le bien et le mal moral, il s'ensuit que les faits qui sont compris sous cette double dénomination peuvent seuls admettre ce caractère obligatoire. Point de volition moralement bonne que vous ne soyez obligé d'émettre et de soutenir ; point de volition moralement mauvaise dont vous ne soyez obligé de prévenir la naissance ou d'étouffer les développemens: et voici que les phénomènes moraux, qui n'étaient d'abord qu'une vérité pour l'intelli-

genee, deviennent, grâce à ce dernier aperçu, un mobile pour la volonté.

Il y a donc du bien et du mal moral dans ce monde. Le bien moral est positivement, le mal moral négativement obligatoire. Positive ou négative, l'obligation morale, c'est le devoir.

Mais quoi ! nous parlons d'une loi et nous ne montrons point de législateur? Notre édifice se soutiendra- t-il, si nous ne lui donnons pour appui quelque vouloir divin? Sans un Dieu qu'est-ce que le devoir ?

Nous déclarons ici que l'origine des faits moraux est une énigme dont nous avons long-temps en vain cherché le mot , un mystère que notre faiblesse ne songe plus à pénétrer. Nous déclarons encore que jamais, par respect pour une majorité imposante ou par quelque autre considération si puissante qu'elle soit, nous n'afficherons une science que nous n'aurons point. Que d'autres aient l'impudence, peut-être utile, de jeter à la crédulité une solution de cette grande question , nous pouvons bien ne pas les blâmer; nous sommes même, en nous plaçant à leur point de vue (supposons-les trompant l'humanité pour la servir), nous sommes, dis-je, tout prêt à les admirer ; nous ne les imiterons point cependant : leur tâche n'est pas la nôtre; nous nous sommes donné une autre mission.

Mais si la nuit la plus épaisse couvre pour nous l'origine du devoir, nous croyons y voir clair dans sa nature; et n'est-ce pas là ce qui nous importe après tout? Quoi donc! ces faits en existent-ils moins,

2Çj8 première partie.

en sont-ils moins ce qu'ils sont , parce que je ne sais d'où ils viennent? L'obligation, parce que j'en ignore la source, en coule-t-elle moins à pleins bords, à travers ma vie, avec tout ce qu'elle a d'âpre et d'amer? Ne vous suffit-il pas, pour croire, de voir et de toucher? Vous faut-il par hasard, pour admettre un fait qui est en vous, qui ne vous quitte point, qui vous torture à chaque instant du jour, quelque autre témoignage que celui de vos nobles douleurs ? Faites donc pour le monde moral ce que Descartes a eu l'imprudence de faire pour le monde physique? Attendez quelque obscur argument, quelque spécieux syllogisme pour admettre avec défiance ce qu'un regard simple et naïf vous eût irrésistiblement donné ! Qu'a obtenu avec cette méthode l'auteur des Méditations? Il a détruit le corps , et l'idéalisme allemand est son ouvrage. En cherchant le devoir par la même route ne tremblez-vous pas d'arriver au même but ?

Mettre nos croyances morales sous le patronage d'une réalité étrangère, fût-ce d'un dieu, c'est les ruiner. Jamais on ne trouve un fait dans un autre: la déduction qu'on invoque ici est un procédé stérile; l'idée de la cause suprême ne peut donner à l'opération déductive que ce que l'opération intuitive aura préalablement découvert dans son objet; et si le devoir n'est ni la divinité elle-même, ni un de ses attributs, jamais, quand vous presseriez éternellement la substance divine et le mode qu'elle revêt, vous n'en exprimeriez ce qu'ils ne contiennent point. Or, le devoir est un rapport entre une volition

libre et une conception intellectuelle; qu'y a-t-il là de divin ?

Non-seulement ce rapport n'est pas Dieu ; il lui est supérieur, ou pour parler avec plus d'exactitude , il en est indépendant : l'être suprême , quand il le voudrait, ne pourrait pas, à son gré, changer le vice en vertu, la moralité en immoralité? L'essence des choses limite nécessairement sa puissance, et ce qui est , est. Loin de faire le devoir, pour l'imposer comme obligatoire à l'activité humaine, la volonté divine est tenue de se piier elle même a cette auguste règle ; pour que j'obéisse à ses saints commandemens , il faut qu'ils satisfassent avant tout ma conscience morale: autrement si le caprice divin s'imposait arbitraire à ma foi et à ma force libre, je ne verrais entre le créateur et la créature qu'un rapport de la force à la faiblesse ; la peur seule pourrait déterminer mon obéissance : je ne me soumettrais qu'à des motifs purement sensibles ; l'être moral en moi ne serait plus.

Les faits n'ont point, pour s'imposer à nos croyances, de meilleure recommandation qu'euxmêmes. Quand vous niez une réalité que j'affirme, je ne puis , pour vous ramener à mon opinion , qu'ap peler votre attention sur cette réalité. Voyez : est-ce ainsi que se passent en vous les choses? Vous reconnaissez-vous, en présence des phénomènes que je vous signale, modifié comme moi? Ce que vous apercevezlà de l'œil du corps dans le monde matériel, je l'appelle cercle; ce que vous saisissez ici de l'œil de l'esprit dans le monde intellectuel , je l'appelle devoir.

Que vous ayez comme moi un double regard plongeant dans ce double univers et pouvant y découvrir ce que j'y trouve, c'est ce que je suis irrésistiblement porté à croire ; nous sommes tous au physique et au moral, jetés dans le même moule. Si, comme nous le faisons nous-mêmes, vous vous abandonnez naïvement à votre nature, si vous laissez vos facultés se développer librement, vous rencontrerez bientôt ^ je n'en doute point, dans le champ où je vous appelle, en suivant la voie que je vous ouvre, ce que nous y heurtons sans cesse. Quelle vue humaine, quand le ciel est pur, peut s'égarer en plein jour à la recherche du soleil ? Tournez-vous un instant vers cet horizon que je vous indique du doigt; l'astre moral, qui une fois levé ne se couche plus, qui ne connaît ni éclipse , ni nuage , y jette plus de lumières , y verse plus de feux.

Nous n'avons pas besoin de dire que nous ne parlons ici qu'aux intelligences mûries; l'enfance nous échappe : et si, comme nous inclinons à le croire, une partie notable de l'humanité n'est pas encore arrivée à sa maturité, ce n'est point à elle qu'à présent nous nous adressons : nous ne prétendons point donner aux aveugles, avec des mots qui ne peuvent affecter que l'ouïe], ce qui présuppose nécessairement une affection de la vue, l'intelligence des couleurs.

Mais ne nous méprenons-nous point? Le fait moral existe; il est impossible d'en douter: est-ce bien une réalité spéciale, un mobile nouveau? L'homme sort-il jamais de lui-même ? Le moi actif connaît-il autrechoseque le moi sensible ? Quand j'accepte une

THÉORIE DE LA VOLONTÉ. 3ot

impulsion venue du dehors, n'est-ce pas que j'y trouve mon compte ? Notre personnalité ne semble-t-elle pas condamnée par sa nature qu'elle ne dépouille jamais à ne connaître, à ne comprendre que l'intérêt personnel ? Le devoir ne serait-il pas une variété du plaisir ?

Nous ne voulons pas nier, quant à présent, qu'il n'y ait des actes dans lesquels l'humanité, telle qu'elle est aujourd'hui, voit en même temps une obligation morale et une jouissance. Il est plus d'un père qui , en assurant à ses enfans un heureux avenir, satisfait à -la -fois sa conscience et sa sensibilité. Quand un fils peut rendre à ses parens, clans leurs vieux jours, les soins dont ils ont entouré son jeune âge, ne vous semble-t-il pas qu'il travaille à-la-fois à sa dignité et à son bonheur?

Mais de ce que dans certaines circonstances ces principes paraissent marcher de front et tendre au même but, s'ensuit-il qu'il faille les confondre? De ce que deux mobiles conspirent pour nous pousser dans la même route, sommes -nous fondés à en induire leur unité? La logique se hâte-t-elle de convertir en une identité absolue quelque ressemblance légère ? Les différences sont ici trop saillantes ; elles ne sauraient nous échapper.

Brutus immole ses deux fils à la liberté de Rome; il croit lire dans cet acte un caractère obligatoire; il remplit un devoir : que dites-vous du bonheur de ce Romain qui sacrifie le père au consul? Régulus ( que ce soit de la poésie ou de l'histoire , peu importe ) sait qu'une horrible mort l'attend à Car-

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thage; mais sa parole est sacrée : est-ce le plaisir qu'il va chercher au milieu de ses bourreaux ? Rends-toi sans proférer une parole, dit la raison sensible à d'Assas ; ne te rends pas et pousse le cri d'alarme, lui dit la raison morale: d'Assas s'écrie et tombe percé de coups. Voilà des devoirs qui ne sont pas des plaisirs.

Je vous suppose savourant isolément une de ces jouissances brutales que vos sens ne réclamaient pas impérieusement. Cette liqueur flatte votre goût et vous ne voyez rien qui vous en défende l'usage ; c'est pour vous une de ces joies permises que tolère le purisme le plus exigeant. Découvrez-vous dans votre acte, dont on ne saurait contester le résultat agréable, quelque ombre de moralité? Vous sentezvous obligé de donner à vos sens cette satisfaction? Votre conscience murmurera-t-elle, si vous vous abstenez? Voilà des plaisirs qui ne sont pas des devoirs.

Quand l'observation ne rencontrerait dans les développemens de notre activité libre qu'un fait qui séparât le plaisir du devoir, soit en les opposant diamétralement , soit en les laissant indifférens l'un à l'autre, nous serions tenus de distinguer ces deux mobiles ; mais la science va plus loin.

Ce que l'expérience humaine aperçoit là où les différences sont fortement tranchées , l'analyse philosophique le découvre là où les nuances plus rapprochées tendent à se confondre. Je n'ignore pas que souvent le plaisir vous apparaît comme élément intégrant d'un acte moralement bon ; honteux

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pour ainsi dire de lui-même et de son origine, il se déguise, quand il le peut , et vous donne le change sur sa naissance : juge partial , vous n'examinez que légèrement ses titres; vous ne lui demandez qu'un prétexte, qu'un faux air de vertu, pour l'accueillir à bras ouverts. Que de plaisirs aspirent ainsi à prendre et prennent, jusqu'à un certain point, la livrée du devoir !

Voici un malade : vous lui prodiguez vos soins; votre art le rattache à la vie qui lui échappait; votre zèle et votre habileté reçoivent leur récompense; vous jouissez de votre succès. Je trouve \ar en effet, réunis et associés en apparence le bien sensible et le bien moral ; mais , loin qu'ils se touchent et se pénètrent comme on le croit vulgairement, ils laissent entre eux une ligne de démarcation que la meilleure volonté du monde ne saurait effacer. Dans l'acte complexe que nous avons pris pour exemple, où placez-vous l'obligation? Vous êtes tenu de vouloir la santé de cet homme comme fin, et comme moyen tout ce qui peut réaliser votre volition: là est le devoir; le bien moral vous luit de ce côté dans toute sa splendeur. Ne sortez pas de ces limites , et cherchez dans ces faits essentiellement moraux le germe du plaisir que vous éprouvez; vous l'y chercherez en vain. Je ne trouve partout que de la fatigue et de l'ennui ; il me faut , pour arriver à mon but, renoncer à toutes les distractions aimables qui se jettent entre mon terme et moi : la volonté qui persévère et ramène la vie à l'unité se met en guerre avec la sensibilité qui ap-

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pelle sans cesse le mouvement et que la multiplicité seule peut satisfaire. Maintenant , à quels élémens de ce même acte attachez-vous la jouissance qui s'y rencontre? Au succès, au succès seul. Vous vous applaudissez soit d'avoir vaincu la nature matérielle avec laquelle vous étiez aux prises; vous avez, pour un temps plus ou moins long, enlevé une victime au principe désorganisateur: soit d'avoir défié et soumis votre nature sensible ; vous avez conformé , en dépit de vos penchans, votre volonté libre à une règle que vous proposait la raison. Un mouvement d'orgueil s'est soulevé en vous ; votre amour-propre fait fumer l'encens sur l'autel qu'il s'élève au fond du cœur, et la sensibilité s'épanouit. Vous deviez-vous par hasard cette satisfaction puérile d'une vanité qui s'exagère sa vertu, et qui d'un homme chétif et faible ne fait rien moins qu'un Dieu? Trouvez-vous là-dessous quelque chose qui ressemble même de loin à ce que nous appelons un devoir?

Ainsi , dans les actes où le plaisir suit de près le devoir, que voyons-nous? Une détermination morale au début ; ensuite , comme conséquence de cette détermination, une douleur; bientôt un épanouissement de l'amour-propre, et enfin, comme conséquence de cet épanouissement , un plaisir. Quand l'humanité fait sortir immédiatement le plaisir de la détermination morale, c'est évidemment qu'elle supprime dans cette chaîne les anneaux intermédiaires qui en joignent les deux extrémités. Cette suppression se conçoit et s'explique.

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Les phénomènes que nous constatons dans le monde interne s'y succèdent avec une prodigieuse rapidité, et ce n'est comparativement qu'avec une extrême lenteur que la volonîé obtient de la pensée, qui s'élance au dehors , un retour sur elle-même : la vie se précipite et la réflexion se traîne. Quand une modification spirituelle glisse sous l'œil de la conscience, souvent il arrive que l'observation réfléchie est occupée ailleurs ; une des modifications précédentes l'arrête encore et la retient. Cependant le phénomène a passé et n'a laissé dans l'âme que des traces à peine visibles : lorsque revenant enfin de son premier trajet , la réflexion est prête pour un second voyage, elle se prend, dans les intelligences communes , au fait actuel dont les formes se dessinent nettement à sa vue; et le regard superficiel qu'elle jette à la hâte sur l'accident qui s'enfuit ne peut suffire pour en déchiffrer les caractères à demi effacés. Ainsi disposé , l'homme ne perçoit que les sommités, ne saisit que ce qui est proche; trop loin ou trop bas, le reste lui échappe. Or, ici les deux situations intermédiaires, soit qu'elles flattent peu la sensibilité (la douleur n'a rien qui nous séduise, et dès que la nature le permet, nous en détournons la vue), soit que l'habitude en émousse la pointe (est-il rien de plus commun en nous que ces jugemens qui nous grandissent à nos yeux ? Et du fond de ce sanctuaire , où l'homme s'adore, ne sort-il pas constamment une voix qui chante un hymne à sa gloire ?) , ici , dis-je, l'effet de la première cause et la cause du second effet s'évanouissent rapidement et ne naissent que

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pour mourir. Il en est tout autrement des deux situations extrêmes. La détermination morale se fait remarquer, d'abord parce qu'elle est le premier anneau de la chaîne et que toujours les commencemens nous frappent, ensuite parce qu'elle exige habituellement de la pensée un travail soutenu. L'émotion agréable nous affecte vivement, d'abord parce qu'elle est le dernier anneau de la chaîne et que partout l'impression dernière est celle qui se retient le mieux , ensuite parce que l'intelligence s'arrête et se complaît au spectacle des phénomènes qui provoquent l'amour. Les deux intermédiaires s'effacent donc; il ne reste plus que les deux extrêmes. L'erreur ne s'arrête pas en si beau chemin. Ces extrêmes qui se touchent pour une observation incomplète , s'unissent bientôt pour une spéculation vicieuse par un lien plus intime : des faits qui ne se suivent point vont se produire ; là où il n'y a même pas contiguïté dans le temps , il y aura génération ; et recomposant la réalité avec des fragmens dont je ne soupçonne pas les défectuosités, je rapporte à la cause que je vois et dont l'effet me fuit l'effet que je saisis et dont la cause m'échappe. En suivant de près une bonne œuvre, le plaisir a trouvé moyen, profitant de Ja rapidité avec laquelle nos modifications se remplacent et de la confusion qui en résulte pour un œil encore peu exercé, de se greffer, en quelque sorte , sur la tige du devoir, et de s'en donner , monstruosité usurpatrice et bâtarde , pour le produit naturel , pour le fruit légitime.

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Enfin , ce que la phénoménologie qui opère sur le mode et le nombre et par là même reconnaît des limites nous révèle comme un fait d'une immense extension , l'ontologie qui s'attaque à l'unité et à son essence et qui par conséquent n'admet pas de boi nés nous le présente comme un fait d'une extension infinie ; ici et partout où elle se montre l'induction lit le nécessaire dans le contingent, l'universel dans l'individuel.

On conviendra d'abord, je pense, qu'on ne rencontre pas fréquemment dans ce monde un homme qui remplisse exactement, je ne dis pas les plus élevés et les plus ardus, mais seulement les plus simples et les plus faciles de ses devoirs; c'est déjà en faveur de la distinction que nous établissons une présomption grave. Des êtres voués au culte de la sensibilité, vous en trouvez mille sur mille, ou peu s'en faut; des êtres s'enchaînant au char du devoir, à peine sur mille en comptez-vous un ! Comment expliquer, si la moralité et le plaisir n'ont qu'un temple, cette foule d'une part, cette solitude de l'autre ?

S'il est un plaisir avoué et senti de tous, c'est, sans contredit , celui qui résulte du libre exercice de nos facultés. Que l'indépendance absolue soit ou non une cause de dégradation et de misère, nous ne l'en regardons pas moins comme une source inépuisable de vives jouissances : qu il y ait en cela raison ou folie, un plaisir qui nous est impérieusement prescrit cesse d'être un plaisir ; mieux vaudrait une douleur de notre choix. Emprisonné dans le fini par sa destinée ac-

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tuelle, se perdant par ses vœux dans l'infini , l'homme redoute tout ce qui éclaire la conscience de sa faiblesse , tout ce qui élève une barrière entre la sphère immense vers laquelle il gravite et la sphère étroite dans laquelle il se meut. Or, tout devoir implique l'obligation d'agir; tout devoir est une chaîne. Que ce soit, je le veux, la plus noble des servitudes, c'est une servitude enfin; et ne suffit-il pas qu'on nous ordonne l'action que nous aimons , pour que nous lui préférions l'inaction qui habituellement nous répugne?

Qu'est-ce que la vertu? C'est une victoire. Point de victoire sans un combat; point de combat sans deux adversaires que leurs intérêts opposés mettent aux prises. Supposez qu'il n'y ait dans l'esprit humain qu'un mobile, le devoir; les volitions morales se produisant sans obstacle, ne trouvant jamais d'ennemi sur leur passage, se développent harmonieusement et en paix sous les yeux de la conscience. Si, par hasard, deux désirs de cette nature sollicitent à-la-fois l'activité, l'intelligence qui n'en voit pas clairement les rapports, peut hésiter, un moment incertaine, entre l'uu et l'autre; mais dès qu'elle a constaté, ou cru constater la supériorité morale de l'une des deux actions qu'elle conçoit, l'autre aussitôt se retire d'elle-même : faire le moins, quand le plus est possible, ce serait déchoir; et si l'homme veut le bien et toujours le bien, ne verrat-il pas s'éloigner, sans le moindre regret, l'occasion de mal faire? Il y aura donc parfois, dans cette situation, indécision avant l'action ; jamais il

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n'y aura lutte. Au lieu des lois morales que nous avons supposées régnant seules clans l'âme humaine, placez-y des intérêts sensibles, et livrez-leur la conduite entière de la vie : là encore il se pourra que placée entre deux intérêts distincts, mais non contraires, ( dans notre hypothèse ils ne le seront jamais )^ la sensibilité hésite, ne sachant trop lequel des deux doit l'emporter sur l'autre; mais dès que la lumière, venue de la réflexion, a jeté plus de jour sur la valeur respective de ces deux mobiles , dès que l'homme distingue la route qui le conduit au but de celle qui > sans l'en écarter précisément , ne l'y saurait pourtant conduire, il se précipite alors sans balancer. Et, dans cette circonstance, l'acte qui exprime mon choix n'est pas incomplètement voulu : il n'est pas en moi une puissance qui réclame et m'arrête;je ne sens pas là de combat.

Que quelquefois notre ambition morale ou sensible, qui voudrait satisfaire à-la-fois ces deux appétits , murmure contre notre faiblesse qui ne peut en satisfaire qu'un, nous le concevons; mais c'est contre notre destinée seule qu'alors nous nous indignons : nous souffrons^ mais notre souffrance n'est pas la guerre; car nous nous résignons : ce n'est pas surtout la guerre contre le mobile ami, qui nous présente un moindre bien, sans doute, mais qui pourtant nous offre un bien encore : nous n'en voulons pas davantage à l'acte que nous réalisons; il nous enlève, il est vrai, à celui que nous jugeons à propos de négliger ; mais, nous le comprenons trop aisément, c'est notre avantage seul qu'il a en vue :

JlO PREMIERE PARTIE.

de toutes parts nous trouvons en nous un principe de paix, l'amour; nous n'y trouvons nulle part la cause de toute guerre, la haine.

Et pourtant la guerre est là dans toute sa force f avec toutes ses suites! Le plaisir m'impose-t-il l'action? Le devoir arrête mon pied et enchaîne mon bras. Le devoir m'ouvre-t-ii la carrière? Me montret-il la palme à laquelle il me convie? Quand je m'élance, le plaisir se vient jeter devant moi, et ce n'est qu'en le foulant aux pieds que je puis tendre au terme où son rival m'attend.

Et ce n'est plus ici l'ignorance qui hésite; je sais les résultats de la double action qui vient me solliciter : ce n'est pas l'ambition qui me travaille; l'ambition est passionnée, c'est-à-dire exclusive ; elle ne comprend jamais deux intérêts divers; soumise au devoir, elle pourrait convoiter plus de grandeur morale, elle ne pourrait vouloir la jouissance qui dégrade; au plaisir, elle pourrait désirer une volupté plus vive , elle ne pourrait aspirer à la moralité qui torture. C'est une lutte, une lutte à mort qui s'organise ici entre deux puissances naturellement et nécessairement ennemies: la sensibilité sait que la raison lui fait obstacle , et elle en demande à grands cris le sacrifice : la raison sait qu'elle n'atteindra son but qu'en déchirant la sensibilité; qu'on la déchire, s'écrie-î-elle sans balancer : cependant le moi volontaire et libre, après avoir entendu les deux parties, se prononce, et son arrêt, en pareille occurrence, livre toujours l'un des combattans à l'autre; il ne les concilie jamais.

L'idée de mérite s'attache dans nos intelligences à l'idée d'un devoir rempli : une bonne œuvre, qu'elle tienne ou non sa promesse, promet certainement un salaire. Qu'est-ce qu'un salaire? C'est un échange : je vous ai donné quelque chose de mien; j'attends en retour quelque chose de votre. Je donne donc quand je remplis un devoir; je me dépouille; je me sacrifie; ce n'est plus à moi que je rapporte le résultat de mon acte. Sans doute l'idée de récompense se soulèvera bientôt dans mon esprit; mais elle ne s'y rencontre point au moment même où je me dévoue : si vous l'y supposez, si surtout vous eu faites pour moi un mobile, par cela même vous détruisez la moralité de mon acte ; l'idée de mérite disparaît. Le plaisir porte- t-il un signe de cette nature? Marche-t-il entouré de ce cortège? Qu'ai-je mérité quand je me suis vautré dans cette fange? Qu'ai-je donné pour exiger qu'on me rende? En poursuivant cette émotion n'ai-je pas travaillé pour moi, pour moi seul ? Mon acte n'est-il pas sa récompense? N'en ai-je pas déjà retiré le fruit ? Quoi ! vous me devriez le bonheur parce que je me serais donné le plaisir? L'intelligence n'associe ces idées dans un même jugement que pour les distinguer; si elle les rapproche , ce n'est que pour les mieux séparer.

Oui, que cette grande idée soit obscure ou non pour la réflexion, elle n'en est pas moins aux yeux de la conscience d'une éclatante vérité : le plaisir est le temple où le moi s'adore; le devoir, l'autel où il s'immole; l'homme, parce qu'il est capable de plaisir, se peut resserrer en lui-même, et se faire le

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centre autour duquel tournera l'univers ; parce qu'il est capable de vertu , il peut franchir les limites où s'enferme sa personnalité, et se mouvoir, comme un humble, mais glorieux satellite, autour de quelque autre soleil. Placé entre la brute que voit l'œil et le dieu que conçoit la pensée, il lui a été donné de tendre à son choix vers l'un ou l'autre de ces extrêmes ; il peut opter entre le plaisir et le devoir. Nous savons qu'il n'est pas d'acte, si sublime qu'il soit, que la mauvaise foi ne puisse rapporter à quelque source impure. Nous savons que l'égoïsme le plus vil et l'héroïsme le plus noble, quand à l'intérieur leurs mobiles se séparent le plus profondément, se peuvent rencontrer à l'extérieur sur le même terrain et marcher de front dans la même voie : mais nous en appelons à la conscience de tous. Nous arrêtons-nous jamais, pour juger et apprécier l'agent, aux résultats matériels de son acte ? Ne fouillons-nous pas dans les replis les plus secrets de sa volonté ? Ne lui demandons-nous pas compte de ses motifs? J'expose mes jours sur un champ de bataille: la victoire qui m'est due a sauvé la patrie : pénétré de reconnaissance et de respect, tout un peuple s'ébranle pour m'honorer dignement. Déjà l'admiration, que j'ai soulevée, coule pour moi l'airain, broie les couleurs, taille le marbre. Honteux de tant d'honneurs que je ne mérite point, je déclare qu'on se méprend sur la nature des sentimens qui m'animent; que je n'ai combattu que pour moi; que j'ai songé à mes seuls intérêts, nullement à ceux de l'état; que j'aurais de grand cœur et avec le même courage, si mes plaisirs

m'eussent donné ce conseil, tourné contre ma patrie les armes qu'on m'avait confiées pour la défendre. A cette révélation inattendue, ne voyez- vous pas le ciseau s'arrêter tout court dans la main du statuaire, le pinceau se refuser à la conception glacée du peintre , le bronze se refroidir informe ? Ces mille voix qui remplissaient l'air pour me bénir et me glorifier, n'ont-elles pas tout-a-coup fait place à un morne silence qui me maudit et me réprouve? Non, jamais l'humanité ne confondra un Turenne qui se dévoue et s'oublie, avec je ne sais quel Sobieski dont la vanité en gagnant une victoire avait surtout en vue un article flatteur qui l'attendait dans la gazette de Vienne.

Que si, par hasard, il se trouvait quelque âme dépravée ou incomplète qui n'ait , dans aucune circonstance, surpris en elle d'autre guide que l'intérêt le plus étroit, pour un tel homme, évidemment, l'obligation morale, méconnue ou inconnue, ne serait qu'un mot vide de sens. En défendant la doctrine de Pégoïsme, il soutiendrait un fait, et comme il se peindrait après tout, quand il vous retracerait fidèlement sa hideuse image et qu'il vous garantirait la ressemblance dont seul il serait juge, il vous faudrait bien accepter ce qu'il vous offrirait : tout au plus auriez-vous le droit de le plaindre; vous n'auriez point celui de l'accuser d'imposture ou d'erreur. En retour, nous demandons pour nous à cet homme l'indulgence et la foi que nous ne lui refusons point : nous le prions de ne pas conclure de ce qu'il observe en lui à ce qui doit se passer en nous : nous lui décla-

rons que nous ne lui ressemblons point, et que l'analogie ici le trompe. Qu'il garde donc pour lui ses principes; sa mesure n'est pas la notre. Qu'il ne dise point à Regulus : vous n'avez consulté qu'un intérêt peu commun , mais c'était encore à un intérêt que vous obéissiez : tel avec mes doctrines j'aurais été à votre place; tel vous avez dû être. Ne portons point nos petitesses dans une grande âme, et n'abaissons point à nos ignobles mol ifs les actes d'un héros.

Qu'il y ait deux classes d'hommes, l'une s'élevant sans cesse par un généreux effort vers la perfection divine et ne cherchant que le devoir, l'autre tendant à se perdre dans l'animalité et finissant par ne croire qu'au plaisir, nous ne le savons que trop; mais nous savons aussi que pour tous ceux qui ne sont pas encore descendus à la brute, comme pour ceux qui ne sont ni des saints, ni des dieux, c'est-à-dire pour l'immense majorité, sinon pour l'universalité de l'espèce humaine, il y a deux mobiles qui, distincts, profondément distincts, se disputent et se partagent l'activité humaine. Ce n'est pas d'aujourd'hui, et pour être vieille l'allégorie n'en est pas moins vraie, que la poésie (il n'y a de poétique ici que la forme) a placé l'homme entre deux routes diamétralement opposées ; et nous avons tous , au début de la vie réfléchie, à choisir entre ces deux déesses qui sollicitent Hercule à son départ, la volupté et la vertu,

« Mais , obj^clera-t-on , nous admettons volontiers avec vous la réalité de ces croyances: leur existence est visiblement écrite dans toutes vos

paroles et, ce qui nous frappe beaucoup plus, dans quelques-unes de vos actions ; seulement nous ne voyons pas nettement leur légitimité; nous croyons, au coutraire, lire dans leur histoire une raison suffisante pour ne les point accepter. Supposons un moment que les idées de vertu et de vice aient été inventées par une minorité habile et faible comme un instrument propre à exploiter une stupideet formidable majorité; que la moralité soit sortie un jour, armée de pied en cap, de la tête des législateurs, stratagème adroit, muselant la force imbécille et livrant la vigueur du lion à la finesse du renard; si les choses étaient ce que les fait ici notre défiance, que se passerait-il dans le monde moral que vous nous proposez? Comme les intérêts de cette minorité législatrice changent selon les temps et les lieux, l'oligarchie qui tient les peuples en laisse sentira la nécessité de varier selon les temps et les lieux, pour les pousser à un but qui se déplace sans cesse, l'impulsion qu'elle leur imprime. Ce qui était hier utile pour l'aristocratie qui commande, lui est-il aujourd'hui nuisible? Ce qui était moral pour la foule qui obéit, se transforme et devient tout-à-coup immoral? La polygamie sera flétrie à l'ouest et honorée à l'est; l'inceste ordonné à telle époque , défendu à telle autre; le vo!, conseillé ou interdit, puni de mort ou honoré , admiré dans le conquérant qui prend une province, condamné dans le pauvre qui dérobe un peu d'or. Voilà, dans l'hypothèse où nous nous plaçons, ce que serait le monde moral : n'est-ce donc pas précisément ce qu'il est dans la réalité? Est-il une vertu

3l6 PREMIÈRE PARTIE.

qui, quelque part, quelque jour, n'ait été un vice; un vice qui, là ou ailleurs, dans un temps ou dans un autre, n'ait été une vertu ? Ces croyances n'ont donc point leur racine dans la nature humaine? C'est une importation faite dans un intérêt qui n'est pas le nôtre; nous ne voyons là qu'un produit de l'éducation. Que des âmes faibles, que des esprits étroits traînent jusqu'au tombeau les préjugés et les illusions dont on a entouré et garrotté leur raison naissante, soit: il ne nous convient pas, à nous qui avons le bonheur d'y voir plus clair et d'être d'une trempe plus forte, de rester sous la pression constante qu'une société , intéressée à notre misère , prétend exercer sur nous. Courbés momentanément, mais non rompus par cette main de fer, nous nous redresserons enfin, et rentrant dans la nature à laquelle on nous arrachait, c'est selon nos penchans que nous tenterons désormais de nous épanouir ! »

Nous convenons d'abord qu'il y a dans la moralité un élément variable; nous comprenons comment et pourquoi un regard exclusif et intéressé, n'envisageant que cet aspect de la réalité, finit par y voir la réalité tout entière. Ce que nous n'accordons pas, c'est que la moralité n'enferme rien que de variable; nous sentons, au contraire, sous ces apparences mobiles et passagères, quelque chose d'immobile et d'éternel.

Un acte moral complet, achevé, présente à l'analyse des élémens qu'elle distingue. Au début , l'agent moral se pose ou trouve en soi ( conception poétique, intuition, peu importe) un modèle à

imiter. 11 saisit dans ce type (c'est ainsi que nous sommes faits ) un caractère obligatoire ; librement il accepte ce qui lui est proposé. La volition émise, l'intelligence cherche et combine les moyens que réclame la fin voulue. Le corps enfin, si l'acte doit passer dans le monde physique , se met au service de l'esprit, et l'œuvre se consomme. Tels sont les élémens que renferme cette combinaison : la moralité s'empreint plus ou moins profondément, se réfléchit plus ou moins nettement dans les accidens partiels dont se compose cet ensemble; mais il n'en est aucun où elle ne se laisse apercevoir. Quelque étrange que cela puisse paraître, le juste, inscrit au front du type moral qui m'est imposé, passe et s'incarne dans une libre volition ; de là il traverse une opération intellectuelle , et va tomber enfin dans le monde infime des sens.

Mais si cette sainte et sublime réalité pénètre àla-fois et les développemens de la volonté libre, et les modifications de l'intelligence, et les mouvemens du corps, au milieu de ces symboles divers, n'en est-il pas un qu'elle affectionne comme sa plus fidèle image? qui seul suffit pour rendre humaine cette divine pensée? que cette céleste essence, quand elle s'abaisse à nous, prend nécessairement pour sa forme? Le produit intellectuel que mes efforts ont inutilement cherché m'échappe ; ai-je perdu quelque chose de ma moralité? Ma force motrice est enchaînée par un obstacle invincible ; le moi en est-il moins moral? Tant que la liberté me reste , que l'esprit et le corps me trahissent, peu importe; je puis,

l'œil fixé sur le juste, en méditer la conquête; je suis encore à sa hauteur. Rendez-moi ma force pensante, mon activité corporelle, mais enlevez-moi ma liberté : aussitôt entre le moi et la moralité s'élève une infranchissable barrière ; l'homme ne la connaît plus, ne la soupçonne plus. En vain l'esprit et le corps reflètent, avec toute la précision et l'exactitude dont ils sont capables, le type sacré que l'intelligence porte en elle ou saisit en dehors d'elle , la raison peut voir encore dans ces expressions , où la liberté n'est pas, de l'adresse ou de la gaucherie, du génie ou de la stupidité; elle n'y verra plus ni justice , ni injustice, ni vice , ni vertu : le fait essentiellement moral, c'est la volition libre, c'est l'intention.

Quand vous parcourez l'histoire de la moralité humaine, et que ses innombrables variations vous troublent, vous demandez-vous où sont les élémens moraux que ces variations atteignent, où sont ceux qu'elles respectent? Et cependant, s'il est, pour apprécier justement la valeur et la portée de cette mobilité , une condition indispensable, c'est , sans contredit, la solution de cette question. Pour nous, maintenant que nous avons décomposé la notion complexe du fait appelé moral , nous distinguons avec la plus grande facilité dans cet acte ce qui change de ce qui ne change point. Ce qui ne change point, c'est l'intention de l'agent : le sauvage qui tue son vieux père , l'homme civilisé qui nourrit le sien, ont tous deux en vue le bien du patient; ils ne se prennent ni l'un ni l'autre pour terme de leur

acte; ils se dévouent, chacun à sa manière; ils obéissent également aux indications de leur conscience ; ils veulent remplir un devoir. Ce qui change, c'est la forme que la volition morale accepte des mains de l'intelligence pour se traduire au dehors. Il vous semble à vous que le mensonge qui sauve un innocent vous élève dans l'échelle des êtres, et vous faites fléchir devant cet intérêt puissant l'auguste vérité : il me semble à moi que le mensonge, quel qu'en soit le résultat, me dégrade et m'avilit; je me résigne à être condamné comme homicide au tribunal de la justice humaine, pour être, je ne dis pas absous comme innocent , mais applaudi comme saint par ce juge suprême que je porte en moi. Mais ce qui importe dans mon acte, ce qui en fait toute la moralité, n'est-ce pas l'intention? Ce qui, au contraire, ne me touche que peu, ce qui est à peine mien, ce qui n'est que de loin moral ou immoral, n'est-ce pas la forme intellectuelle ou matérielle sous laquelle cette intention se montre? Et voilà que ce qui tourne et varie dans les faits moraux, c'est précisément cette multiplicité extérieure et pour ainsi dire étrangère à la moralité, tandis que l'élément qui en fait la base, l'élément moral par excellence, demeure immobile et invariable dans son indivisible unité !

Mais, comment se fait-il que ce type moral qui nous est proposé ne reste pas éternellement le même? D'où lui viennent ces modifications qu'il subit perpétuellement, ces métamorphoses qui le transfigurent sans cesse?

L'homme n'est pas un être simple ; à côté d'une raison calme et qui ne veut que le vrai, s'agite avec plus ou moins d'énergie une sensibilité qui ne demande que le plaisir. Lorsque l'esprit cherche et poursuit le type moral auquel la volonté doit se soumettre, la passion jette continuellement entre l'intelligence et son terme les fantômes aimables que l'expérience sensible nous a donnés: la route qui conduit à la vérité en est pour ainsi dire obstruée, et quand l'intuition morale est condamnée à se frayer un passage au milieu de cette corruption, se peut-il qu'elle arrive à son but nette et pure ? N'emporte-t-elîe pas nécessairement avec elle quelque chose de cette boue? Quand elle vient à soulever le voile qui lui cachait le Dieu, ces nuages épais ne se posent-ils pas comme autant de taches sur cette grande image? Selon donc que la sensibilité sera plus ou moins exigeante, qu'elle aura été plus ou moins obéie, le juste sera plus ou moins défiguré; et comme il n'est pas deux organisations qui se ressemblent, pas deux instans dans la durée où l'action des choses extérieures sur le corps soit absolument la même, loin que nous éprouvions quelque embarras à comprendre l'innombrable variété des types moraux que se posent les hommes, nous ne pourrions, au contraire , expliquer, dans l'état actuel et passé du monde , l'unité de vue et l'identité de croyances : placée dans des circonstances diverses, la même cause n'aboutit-elle pas nécessairement à des effets divers?

Qu'on ne nous oppose donc ni l'inconstance du

sujet moral, l'intention est une et immuable, ni la mobilité de l'objet moral, le type auquel nous aspirons demeure immobile dans ses premières et éternelles proportions. Tout ce qui change est en dehors du devoir ; le devoir ne change point.

Mais ces mille articles de foi ont été imposés à notre jeune âge : c'est une main humaine qui nous a poussés dans cette voie ou plus tard notreentêtement nous maintient ! Pour en finir a veccette difficulté, qui, toujours abattue , se relève toujours , il faut tracer nettement les limites dans lesquelles s'enferme l'action de l'homme sur l'homme, et montrer clairement où nous prend, où nous laisse l'éducation?

L'éducation, dans le sens restreint où ce mot doit ici s'entendre, c'est l'expérience étrangère se substituant, pour diriger ou égarer l'activité , à l'expérience personnelle ; c'est l'autorité. L'autorité exploite pour leur bien ou leur mal, dans les individus et dans les peuples, la crédulité aveugle de l'enfance. Que croira le disciple sur la parole du maître?

Croire, c'est rapporter ce qui nous est livré par le témoignage comme l'expression de quelque réalité à ce que nous ont donné , dans le même ordre de choses, nos propres facultés, et saisir entre ces deux dépositions distinctes une analogie plus ou moins marquée. Je ne connais point l'animal que vous appelez l'éléphant; vous me le décrivez tel qu'il est : je ne vois dans votre description rien qui répugne aux données de mon observation propre; j'admets tout ce que vous m'avez dit: mais essayez, quand vous m'avez dépeint cette lourde organisation, de

me faire accroire que le pesant animal, quoiqu'il n'ait point d'ailes, fende légèrement l'air comme l'oiseau, et, comme le papillon , se pose, sans qu'elles fléchissent, sur la pointe d'une herbe, ou dans le calice d'une fleur! Evidemment vous n'y parviendrez point. Quand l'Inde entière n'aurait qu'une voix pour m'affirmer que quelques-uns de ses prêtres, à force de sainteté, en sont venus à vaincre les lois naturelles, et à se tenir immobiles, sans étai , dans un espace vide, se dérobant ainsi à l'action de la pesanteur, je pourrais avoir tort , mais enfin je ne le croirais pas.

Non-seulement je ne crois ce qu'on m'enseigne qu'à la condition de ne pas lire une contradiction directe entre ce que mon expérience personnelle me livre et ce que me présente l'autorité; mais, évidemment, avant de croire, je suis tenu de comprendre, je ne dis pas à fond et complètement, ce serait de la science, mais dans une certaine mesure; je ne dis pas avec mon entendement qui veut de la vérité, mais au moins avec mon imagination qui accepte volontiers le mensonge. Pour croire à une réalité prise dans le monde de la vérité ou dans le inonde des fictions, il faut, avant tout, que j'en aie dans l'esprit une image telle quelle. Et comment composerez-vous en moi cette idée complexe? Vous ne le pouvez qu'en combinant les idées simples que vous y rencontrez. Ni vous ne me donnez les élémens d'une combinaison intellectuelle, je ne les dois qu'à l'exercice de ma force pensante; ni, si ces élémens ne sont point en moi , vous ne pouvez y réa-

liser la combinaison qui les suppose : ce n'est pas l'homme qui peut faire quelque chose de rien.

Prenez maintenant l'humanité à cet état que votre hypothèse s'impose. L'agent volontaire ne sait d'autre mobile que le plaisir; vous avez conçu le projet de le transformer et de lui faire accepter un autre guide. Je ne vous demande point d'où vous vient à vous cette singulière idée à laquelle vous ne croyez pas, mais à laquelle vous voulez conquérir les croyances du monde, c'est la moindre des difficultés; mais ne voyez-vous pas que votre nouveau mobile ne remplit aucune des conditions nécessaires pour se faire accepter ?

L'idée qui le représente est-elle intelligible ? Il faut qu'elle ait quelque analogie, pour que je l'admette comme raisonnable , avec une idée du même ordre, avec le mobile que je connais; or, s'il y a deux choses contradictoires et opposées dans le monde, c'est, sans contredit, l'égoïsme auquel je crois, et l'héroïsme auquel vous me voulez faire croire. Quand je regarde comme nécessaire et convenable le sacrifice que ma nature m'impose, de l'humanité à ma patrie, de ma patrie à ma famille, de ma famille à moi, espérez-vous donc me faire accepter le renversement complet de ce plan de conduite? Et lorsque vous me crierez : « Sacrifie ta cause à celle de ta famille, la cause de ta famille à celle de ta patrie, la cause de ta patrie à celle de l'humauité», tout ce que j'ai de raison et d'amour personnel ne se révoltera-t-il pas contre tant de barbarie et d'extravagance ?

Que sera-ce donc si cette idée est complètement inintelligible? Elle le sera, si, d'une part, elle est simple ; et si, d'une autre part, nos facultés ne sont point en rapport immédiat avec quelque réalité dont elle soit l'expression. Or, l'idée du devoir est essentiellement simple, nous l'avons déjà dit; l'obligation ne se définit pas, ne se décompose pas; ce que je dois, c'est ce que je dois; rien de plus, rien de moins : vous convenez, puisque c'est la base même de votre objection, qu'il n'existe point de réalité à laquelle notre expérience puisse emprunter une idée de cette nature : vous ne parviendrez donc jamais à l'implanter dans un esprit où elle ne pourra pas davantage se développer d'elle-même. Et comment ferez-vous un mobile de votre conception, quand vous ne pourrez pas même en faire l'objet d'une connaissance ? Ce que vous ne sauriez conduire jusqu'à la première entrée de l'âme , à mon intelligence, comment l'introduirez-vous dans le sanctuaire même , en face de ma volonté?

Il est deux faits que toute éducation suppose, et qu'elle ne saurait suppléer : c'est, une faculté dans l'intelligence, et au-debors une réalité que cette faculté puisse saisir. Retirez à l'homme la faculté d'entendre ; l'éducation ajoutera4-elle lui sens à ceux auxquels nous aura réduits la nature? Laisseznous l'ouïe, mais supprimez le bruit; l'éducation remplacera-t-el!e le son? Supprimez dans les faits le juste, dans le moi la conscience morale qui l'aborde ; jamais vous ne parviendrez à éveiller chez l'homme la grande idée du devoir.

Il nous faut donc accepter des mains de la logique et de la psycologie un élément nouveau, le devoir. Ce fait ne reste pas dans l'intelligence à l'état d'idée; il passe inévitablement comme principe d'action dans la volonté. Ce n'est pas seulement un objet de connaissance; c'est encore et surtout un mobile. Les phénomènes insignifîans donnent lieu à une émission volontaire que nous appelons le caprice ; en présence des accidens utiles ou nuisibles qui émeuvent vivement la sensibilité, la volonté prend une forme que nous appelons l'amour ; quand l'esprit humain conçoit le devoir, l'énergie volontaire le subit inévitablement comme son terme, et la volition morale apparaît. Ce n'est pas là , nous nous hâtons de le dire, une manifestation originale par laquelle le vouloir nous révèle en lui quelque nouvelle force ; il n'y a là encore qu'un appétit nécessaire : ce n'est qu'une des innombrables modifications de la volonté fatale. L'homme repousse tout d'abord le devoir, comme il repousse la douleur.

Mais ce que la fatalité rejette, la liberté le peut accueillir. Admettons un instant que l'impulsion morale soit universellement et constamment acceptée. Où conduirait l'individu et l'espèce, un mobile de cette nature, satisfait dans toutes ses exigences, obéi dans tous ses conseils? Sans doute, pour comprendre à fond tout ce que le devoir enferme en soi d'utile ou de nuisible , de bien ou de mal, il eût été nécessaire de le suivre ( nous l'essaierons quelque jour ) dans ses plus étroites applications; mais dès à présent, et c'est tout ce que

3a6 PREMIÈRE PARTIE.

réclame de nous notre tâche actuelle, sans descendre de cette haute généralité dans laquelle nous sommes condamnés ici à envisager les causes, nous pouvons, pourvu que nous nous enfermions, quanta l'étude des effets, dans une généralité correspondante, indiquer la fin vers laquelle, pris comme moyen, le principe moral emporterait le monde.

Point de vertu sans liberté ; point de devoir sans un contrôle préalable du mobile qui nous sollicite ; partout la réflexion conduit la vie , nulle part la passion ne l'entraîne.

Non-seulement l'amour, sous ce cavalier habile, désapprend sa fougue et son impétuosité; il lui faut renoncer en tout à la direction de l'activité libre. Le dévoûment tient le sceptre, et l'égoïsme enchaîné se tait aux pieds du trône du haut duquel l'héroïsme commande.

Ce n'est pas en vain que d'une part le moi se modère , que de l'autre il s'oublie.

L'homme qui se possède, c'est l'homme fort; tes choses extérieures rarement résistent à qui sait se vaincre *, maître de moi , je le suis de l'univers. Jamais je ne laisse se développer et s'affermir au sein de ma volonté un appétit ou un désir, qui , dépassant ma sphère d'action , ne serait propre qu'à me faire cruellement sentir mon impuissance. Avant d'accueillir l'idée qui me sourit, je la pèse; et si je porte la main à la massue d'Hercule, c'est que je 'lapins soulever.

Le calcul qui choisit la fin choisit aussi les moyens. Si deux routes se présentent, la passion qui se pré-

cipite se jettera souvent dans celle qui l'écarté du ternie; la réflexion dont la marche est lente, mais sûre, s'oriente avant de partir , et rarement elle manque le but.

S'il est un triste et affligeant spectacle, c'est, sans doute, celui que nous donne l'humanité, quand elle se livre pieds et poings liés à ses tendances naturelles : le désordre qui avilit, l'inquiétude qui paralyse, tel est son partage ; la vie flotte, sans règle et sans base, au gré du monde extérieur qui la morcelle et la tourmente ; nous n'avons pas assez de mépris pourtant d'abaissement, assez de pitié pour tant de misère. Ce n'est point là que le devoir vous mène : avec lui la liberté s'exerce et se fortifie ; les actes qui remplissent l'existence s'ordonnent et s'harmonisent ; ces mille œuvres diverses, que chaque jour produit, se rangent comme d'elles-mêmes, et l'œil étonné voit s'élever peu-à-peu ce qu'il y a de plus majestueux et de plus sacré sous le soleil, la vie du juste. Mais aussi l'ouvrier moral n'est pas sans cesse harcelé et distrait par les douleurs et les joies qui troublent et déchirent le cœur de l'agent purement sensible. Si la fortune lui sourit, elle ne l'enivre pas; il se défie de ses présens, et chacune de ses caresses est pour lui un piège. Si le destin le poursuitet l'accable, sa résignation allège le fardeau; il ne s'indigne point contre l'ennemi qui l'attaque ; il neseplaintpointd'uneluttecontinuellequin'estpour lui après tout que l'indispensable condition d'une continuelle victoire: que d'autres ue concevant que le plaisir, murmurent éternellement contre le sort

qui brise sans cesse leurs plus chères espérances; lui qui ne sait que le devoir, verra-t-il s'ouvrir avec effroi devant lui le champ du malheur, si l'air qu'on y respire est bon pour sa vertu ?

Ce n'est pas seulement à la vie individuelle, c'est encore à la vie sociale que le juste, en se réalisant, donne du calme et de la grandeur.

A dire vrai, avant l'avènement du principe moral, la société n'est pas; il y a rapprochement aveugle et momentané; il n'y a jamais fusion réfléchie et, durable. Voilà pourquoi une des pièces importantes de la cité actuelle et passée, c'est ce qu'on nomme un gouvernement. Quand on n'a pour lier et retenir les membres du corps politique d'autre ciment que l'amour, comme à chaque instant les intérêts divers se heurtent et se froissent, le traité d'alliance est perpétuellement rompu, le pacte mille et mille fois déchiré. Il faut bien, pour que la dissolution la plus complète ne s'ensuive pas , que le génie et la ruse s'évertuent à troubler la vue des peuples, et substituent sans cesse à la réalité qui distingue et divise, l'apparence qui confond et unit. L'art gouvernemental des républiques aussi bien que des monarchies, consiste à faire accepter comme utile à tous ce qui, au fond, n'est utile qu'à quelques-uns, ou, dans le cas le moins défavorable , à plusieurs.

Exterminez l'égoïsme de l'âme du citoyen, et faitesy germer le dévoûment ; tout-à-coup se lève devant vous la société véritable, la société non plus telle que le cœur la désire, mais comme l'esprit la conçoit. Ce n'est plus ce fantôme politique qui ne vivait que

d'ombre et de mystère ; c'est la réalité vivante, et qui, loin de le craindre, appelle le grand jour. Ce n'est plus une réunion de fripons qui exploitent l'ignorance, et de dupes qui se méprennent grossièrement sur les résultats de leurs actes ; c'est une association d'hommes clairvoyans et généreux qui tous n'ont qu'une volonté, qu'une loi, qui tous savent pourquoi et à quoi ils s'immolent. Ce n'est plus une multitude d'enfans crédules et d'hypocrites gouverneurs, c'est une légion de héros.

Une société, ainsi faite, ne connaît pas la guerre; la discorde n'a point d'appât h jeter aux passions haineuses. Les maladies sociales, telles que l'indigence et le luxe, disparaissent comme cette lèpre des temps anciens que l'hygiène moderne a enfin terrassée. Ces inégalités monstrueuses s'effacent et se nivellent. Ce n'est pas que le partage des terres, que la communauté des biens aient passé dans les lois : il faut s'abusa étrangement sur la nature des dispositions législatives, pour en attendre, même dans un avenir éloigné, de semblables effets. Ces merveilles, si quelque jour la terreles admire, ne peuvent sortir que de ^l'obéissance au devoir, N'a-t-on pas rêvé, dans le siècle dernier, la paix perpétuelle; dans le siècle actuel, l'unité absolue de la famille humaine ? Extravagantes dans le monde de l'intérêt, ces conceptions deviennent , en tombant dans le monde du dévoûment, de simples et légitimes désirs. D'où sortirait la lutte, si la haine et la rivalité ne sont plus? Et quand l'amour du moi et du mien se retire, quelle force viendra neutraliser l'affinité mo-

33o PREMIÈRE PARTIE.

raie qui pousse l'homme vers l'homme, la nation vers la nation ?

Les tempêtes sociales ont cessé; l'humanité s'avance majestueusement dans sa voie; rien n'entrave désormais sa marche : l'homme n'est plus un empêchement pour l'homme; c'est un appui, c'est un secours. Figurez-vous, parla pensée, cettearmée pacifique entrant dans l'arène sous de pareils auspices , déployant et suivant un semblable drapeau ! Quelle conquête industrielle ou morale lui sera interdite !

Voulez-vous de l'utile? L'oisiveté qui consomme sans produire est à jamais proscrite : il n'y a plus de frelons dans la ruche industrieuse : le travail est le plus impérieux des devoirs. Il est surtout dans le monde tel que nous le voyons deuxgénies malfaisans qui troublent et neutralisent notre énergie active : c'est l'erreur, fille du vice, qui, comme lui, folle dissipatrice, jette notre force aux vents; c'est la malveillance, triste enfant de l'amour blesil, qui renverse la nuit ce que nous élevons le jour. Dans ce monde, tel que nous le feignons, la vérité, qui suit toujours la vertu , ne laisse jamais tomber à faux les coups que nous portons ; elle indique clairement à l'œil le but que la main doit chercher : la charité, qui ne recule pas même devant l'offense parce qu'elle ne naît point du bienfait, ranime la faiblesse qui hésite, et soutient la puissance qui persévère. Toutes les facultés humaines, constamment érigées et sagement conduites, rendent tout ce qu'elles contiennent. Et que ne contiennent-elles point ? Elles ne s'arrêtent, et c'est un bien de plus, que là où leur

action excessive et par là même nuisible compromettrait ce qu'il y a de bon et de légitime dans leurs développemens.

Voulez-vous de la grandeur et de la beauté? Que dites-vous d'un monde où le crime n'est pas? qui connaît le mal comme une tentation , mais non comme une chute ? où l'héroïsme le plus sublime est une vertu vulgaire? qui de la poésie morale la plus élevée fait une triviale et prosaïque réalité? Vous admirez la cité païenne parce qu'elle vous présente un Codrus, un Décius, ruinant quelque cité ennemie pour sauver celle qui leur a donné le jour. Vous glorifiez la cité chrétienne parce que, de distance en distance, elle vous offre un Louis XII, oubliant les injures du duc d'Orléans, un Berry, n'ayant de paroles, à son lit de mort, que pour demander la grâce de son assassin ! Trouverez-vous assez de respect et de vénération pour cette cité, qui n'a point de nom , qui peut-être n'en aura jamais , où ces vertus exclusives et négatives du païen et du chrétien, ne déroberont plus notre volonté libre à ces vertus positives qui ne préviennent plus, ne corrigent plus le mal, mais qui font le bien et l'avivent, et qui seules peuvent rassasier une conscience complète, ambitieuse ? où les héros , les véritables héros ne se compteront plus? où le front de l'homme, que ses souillures qui appellent les ténèbres tiennent aujourd'hui attaché à la terre, se relèvera vers le ciel dont il ne craindra plus la lumière, tout resplendissant de pureté ?

Mais aussi la honte est douce et la gloire est

cruelle; le vice est aimable et la vertu sévère, j'ai presque dit odieuse. C'est une erreur grossière, ou une amère dérision , que d'identifier le plaisir et le devoir. Je ne veux point faire éternel, ma vue est trop courte pour embrasser ainsi l'immensité des temps, le divorce de la vertu et du bonheur. Dans ce monde où je m'enferme, ces deux choses, loin de se marier et s'unir, évidemment se combattent et se repoussent. L'humanité, je le sais, est latitudinaire : l'indifférence morale laisse quelque répit à l'athlète, et vous posez parfois les armes, sans que la conscience vous accuse franchement de lâcheté; mais ce n'est pas à ces momens de trêve que la raison la plus complaisante pour nos faiblesses rapporte la dignité d'une vie honorable : ia couronne n'est et ne peut être que le prix de la victoire , et la victoire aurait-elle quelque valeur, si elle ne supposait le combat? La guerre, c'est la douleur. Si la passion vous invite à sacrifier le devoir au plaisir, la conscience vous demandera -t- elle autre chose que le sacrifice du plaisir au devoir? Quoi donc! quand la voix qui part du corps est entendue et n'est pas obéie, quand la volupté que vos sens implorent leur est durement refusée, vous vous trouvez heureux ! Vous êtes calme, je le veux, mais vous souffrez; la douleur n'est pas convulsive, mais elle est. Ce ne sont ci des sanglots , ni des pleurs; c'est une tristesse sans éclats, d'autant plus pénible, qu'elle est contenue. Le juste peut ne pas avoir un nuage sur le front ; il a toujours un poignard dans le cœur. L'homme vertueux ne resserre point en lui-même

cette noire mélancolie; il la communique à tout ce qui l'entoure; il emporte partout cette sombre atmosphère dans laquelle il se meut. En passant de sa vie solitaire dans sa vie relative, la loi ne change pas dénature; ce qui est douloureux pour lui, l'est nécessairement pour tous. Sans doute il se dévoue constamment à l'humanité ; mais son but, quand il se met en rapport avec elle , ce n'est pas de lui plaire , c'est de l'ennoblir : il peut, avec quelque adresse ou quelque génie, combiner le juste et l'agréable assez habilement pour faire passer l'un à la faveur de l'autre; mais si l'épicurien se laisse prendre à l'éloquence du portique, si une croyance morale, grâce au masque riant qui la déguise, s'est glissée dans son âme , il ne sera pas long-temps à en ressentir l'inévitable effet; des joies admises jusqu'alors avec reconnaissance, seront bientôt repoussées avec effroi, et la douleur gagne tout le terrain que perd le plaisir. La société morale est essentiellement triste; ne cherchez point la volupté là où règne le devoir.

Ce qu'il y a d'aimable en tout et partout, c'est le désordre , c'est la variété , c'est l'excès ; dès que l'ordre, l'unité et la mesure prennent possession de l'activité, l'intérêt s'éloigne, et l'ennui se fait jour. Si la sensibilité entraîne avec elle une piquante et délicieuse anarchie, à la conscience s'attache comme son ombre une insipide et fatigante régularité. Qu'y a-t-il de délicieux dans les produits de l'industrie?Précisément ce que proscrit une morale sévère , le luxe et sa corruption. Que trouvez-vous d'adorable dans l'art et ses chefs-d'œuvre ? Ce n'est point ce qui

élève et endurcit l'âme, c'est ce qui l'abaisse et l'amollit; et si la poésie vous enchante, si la métaphore vous ravit, c'est que la poésie est une fiction ; c'est que la métaphore est un mensonge; il y a du mal dans ces deux formes que revêt nécessairement la pensée, quand elle se résigne à plaire. Mais que le bien s'approche; que la raison ne songe qu'à instruire; que la vérité reste ce qu'elle est, ce qu'elle serait toujours, si nous n'étions de faibles enfans auxquels on ne fait rien accepter de grave que sous la forme d'un hochet; et voilà qu'aussitôt, parce que le vase n'est plus emmiellé, la potion, réduite à ce qu'elle a de salutaire, repousse par son amertume réelle les lèvres qu'elle attirait par sa fausse douceur.

Ce tableau n'a rien de séduisant, nous en convenons ; nous ne voulons, sous aucun prétexte, dénaturer ce qui est. Nous faisons et nous ferons toujours, autant que nous le permettra le siècle où nous vivons, de la philosophie pure ; à d'autres l'art qui rend aimable ce qui au fond n'est que vrai. Aussi n'est-ce pas à l'homme sensible que nous nous adressons; celui-là ne peut que nous maudire ; nous venons heurter de front ses plus chères croyances: nous ne parlons qu'à l'homme rationnel : celui-là comprendra que la vertu n'est pas une chose légère; que la dignité veut être achetée ; et que nous ne pouvons, en échange de cette grandeur morale à laquelle nous aspirons , donner que le plaisir.

Quoi qu'il en soit de ces résultats divers , un caractère du principe moral qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est son action constante sur la vie de

l'individu et de l'espèce. Nous savons qu'il ne doit pas prétendre à gouverner l'existence entière; qu'il ne peut, pour la soutenir jusqu'au terme, la prendre à ses premiers pas : pendant de longues années l'âme humaine trop étroite pour le comprendre, obéit nécessairement à un guide moins élevé : le devoir ne s'accommode pas à la faiblesse de l'enfance; c'est un aliment que la maturité seule supporte et digère ; mais, quand une fois ce mobile a pris possession de l'homme, il ne l'abandonne plus ; le principe moraine défaille jamais. Partout où se rencontre une force libre, là se trouve une loi qui lui prescrit et le mouvement et sa direction ; il n'y a pas ici de trêve, et la vie ne s'interrompt plus.

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