CHAPITRE V
De la valeur respective de ces différens mobiles.
Nous connaissons maintenant, d'une part, la puissance volontaire; de l'autre, les faits qui aspirent à la gouverner. Il ne nous reste plus, pour savoir où il convient que la liberté se tourne, qu'à apprécier la valeur respective de ces différens mobiles; qu'à rapprocher et comparer leurs résultats divers.
L'étude des rapports que soutiennent entre elles les réalités est aussi facile et aussi simple que celle de ces réalités en elles-mêmes et dans leur nature est difficile et longue. Quand vous vous êtes fait intellectuellement une image de deux objets, la relation qui les distingue ou les unit, ne vous est-elle pas donnée i pour ainsi dire, en même temps que leur essence et leurs attributs? La différence qui sépare le triangle et le carré en deux espèces distinctes, la ressemblance qui les confond en un seul et même genre, ne luisent-elles pas immédiatement et nécessairement à l'esprit, dès qu'il est arrivé par une étude isolée à la science de l'un et de l'autre? Vous faut-il un nouveau travail pour apprendre que ces deux figures se composent de lignes droites, et ne savez-vous pas que la première n'a que trois côtés, tandis que la seconde en a quatre, par cela seul que vous les connaissez? Sans doute, il est des rapports dont la découverte semble exiger une étude spéciale et pénible : pour une intelligence qui n'au^ rait pas à sa disposition les méthodes des géomètres, ce ne serait pas chose facile que d'appliquer exactement une mesure commune à l'étendue superficielle d'un parallélogramme et à celle d'un cercle ; mais ce n'est pas à la recherche d'une relation pure que s'applique l'effort d'une semblable opération : donnez-moi l'étendue réelle, absolue de ces deux divisions de l'espace (et c'est là ce que mon analyse cherche à pénétrer ), leur étendue relative ne se fera pas attendre.
Nous n'avons donc qu'à mettre en regard les
deux termes déjà connus de la comparaison qu'ici nous voulons provoquer. Et ce travail même , nous le sentons, ne sera pas, comme nous l'eussions désiré, complètement original. Tout homme qui analyse et décrit a souvent remarqué que ce n'est pas sans une difficulté inouïe qu'on s'enferme strictement dans les limites du phénomène dont on essaie la science. A chaque instant l'enseignement, qui ne transmet l'inconnu qu'en le rattachant au connu, sort, pour y pénétrer plus profondément, de l'objet même sur lequel il appelle le regard, et c'est souvent à cette lumière réfléchie de l'analogie ou du contraste qu'une propriété obscure doit la clarté qu'elle eût en vain demandée à la lumière directe de l'observation pure.
Ne perdons pas de vue le terme où nous tendons : trois dispositions primitives du vouloir, le caprice, l'amour, la volition morale, demandent à la liberté , les deux premières positivement, la dernière négativement une satisfaction qu'elle peut également leur accorder ou leur refuser.
Eclairer la liberté sur la valeur individuelle de ces divers phénomènes, tel a été dans ce qui précède notre but obligé ; l'éclairer sur leur valeur relative , telle est maintenant la question.
Le caprice est un fait puéril , que la réflexion , dès qu'elle apparaît, condamne et rejette. Indigne de l'homme en lui-même, semé de périls dans ses effets probables, il soulève à-la- fois contre lui la raison et la sensibilité : quel que soit celui de ces deux conseillers que la liberté entende et suive, sa
sentence de mort est inévitable : l'indépendance est une victime que nos intérêts les plus opposés réclament; aussi le sacrifice est-il vulgaire, universel.
Si le caprice, qui n'a point d'auxiliaire en nous pour se soutenir contre les attaques de son double ennemi, ne peut un instant maintenir le combat, il en est tout autrement du plaisir que la sensibilité défend contre la raison, et du devoir que la raison défend contre la sensibilité.
Nous sommes organisés pour aimer, c'est un fait; et l'amour n'a et ne peut avoir qu'un terme, le plaisir- Le plaisir, sans doute, est loin de satisfaire notre besoin de bonheur; ambitieux, ici comme partout nos vœux dépassent nos forces : la terre n'est propre qu'à éveiller le désir, elle ne le comble pas; mais enfin, telle qu'elle est et avec toutes ses imperfections, l'émotion agréable anime, échauffe et embellit la vie; si ce n'est pas le bonheur, c'en est au moins l'image, et quand la réalité nous échappe, pourquoi n'embrasserions-nous pas son ombre? Une aimable illusion ne vaut -elle pas mieux qu'une triste vérité? Ne nous plaignons pas des maux qui de loin en loin nous assaillent ; la souffrance, ingrédient précieux, assaisonne et relève la joie ; usée et vieillie par le plaisir, la sensibilité se ravive et se rajeunit au contact de la douleur. Que venez-vous nous parler de devoir? Quel est ce convive pour lequel vous réclamez une place au banquet? Qu'apporte-t-il pour sa bien-venue? Comment paiera-t-il son écot? Le voilà entré dans la salle du festin! Tout-à-coup ces fronts rians s'obscurcissent, ces couronnes de fleurs
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se fanent, ces chants harmonieux s'éteignent; le plaisir, devaut cet hôte importun, déploie ses ailes et s'enfuit. Et que m'importe à moi la souffrance de mes frères au secours desquels vous me venez si mal à propos appeler? Pourquoi aurais-je des entrailles pour ces douleurs qui ne sont pas les miennes? Que l'indigence, privée du nécessaire, meure de faim a ma porte , et qu'on me laisse mon superflu.
Ainsi parle la sensibilité, et si nous ne consultions qu'elle, le devoir serait partout sacrifié au plaisir. Écoutons maintenant la raison : le plaisir sera partout sacrifié au devoir.
Borné au présent dans le temps , dans l'espace aux accidens qui le flattent ou le blessent, le sens ne connaît que ce qui l'impressionne ; ses limites sont pour lui celles de l'univers; dans le système étroit qu'il constitue, le phénomène important, essentiel, c'est sans contredit le sujet sentant; le moi, et le moi capable de plaisir ou de peine, tel est le centre autour duquel tourne le monde, tel que le fait et le comprend le plaisir. L'homme n'est qu'un atome perdu dans l'immensité; sa vie, qu'un point inaperçu dans l'éternelle durée; au moral comme au physique, la partie s'efface devant le tout; l'individu s'abîme dans l'espèce; au sein de ces flots de lumière dont l'intérêt général inonde la cité, l'intérêt particulier jette à peine quelques pâles lueurs ; tel est le monde que constitue le devoir. D'un côté , l'égoïsme qui resserre et contracte l'âme; de l'autre, le dévoûment qui la développe et l'épanouit : au plaisir, l'inconstance, la faiblesse, le crime, tout ce qui sou-
lève le mépris et l'horreur ; au devoir, tout ce qui élève et honore , la constance , la force , la vertu. Que devient l'homme sur les pas d'EpicurePUn Apicius, un Néron, un Héliogabale? Où le conduit Zenon? Voyez Thraséas au sénat, Marc- Aurèle sur le trône, Epictète dans les fers ? Là , une ignoble et révoltante image; la brute, avec tout ce qu'elle a de stupide; le génie du mal , avec tout ce qu'il a d'infâme : ici, une noble et sublime figure; ce qu'il y a de plus élevé dans l'intelligence et de plus majestueux dans la liberté ; quelque chose d'un Dieu !
Quand l'indépendance la plus complète nous serait laissée , quand nous pourrions nous déterminer par nous-mêmes et sans avoir à répondre de notre choix pour le plaisir contre le devoir, pour le devoir contre le plaisir, certes, en prenant conseil de la raison, nous n'hésiterions pas un instant. Mais il n'y a pas ici de place pour le caprice : deux chemins nous sont ouverts, il est vrai; permis à nous par le fait de suivre l'un ou l'autre : le droit n'est pas aussi tolérant ; il vous prescrit celui-ci et vous interdit celui-là. N'oublions pas que le plaisir n'est jamais obligatoire, que le devoir l'est toujours ; physiquement, je puis opter entre ces deux sollicitations; moralement, je ne le puis.
Mais quoi ? le plaisir n'a-t-iî rien en lui qui le légitime? Est-ce donc une déplorable superfétation qu'il nous faille partout retrancher?
Le plaisir est; et la raison incline à croire que tout ce qui est, est bien. Que l'intelligence, en suivant cette pente, s'égare quelquefois; nous ne vou-
)ons pas le nier; il nous suffit qu'ici l'analogie tombe juste, et que le plaisir ait toujours un motif qui le justifie et l'explique.
Le monde entier comprend trois grandes classes de faits. Dans la première, se rangent les êtres dénués de volonté et de moralité; dans la seconde, ceux que nous reconnaissons moraux et libres: de ces deux réalités , l'une, c'est la chose; l'autre, c'est la personne. Entre la chose qui ne veut ni moralement, nk librement, et la personne qui veut librement et moralement, se place une espèce mixte, qui tient de la chose, en ce qu'elle n'émet point de volitions morales; de la personne, en ce qu'elle émet des volitions libres. L'animal n'est déjà plus la plante ; ce n'est pas l'homme encore : c'est plus que la chose, et moins que la personne ; c'est ce que nous pourrions appeler la chose personnelle. L'animal , l'enfant, c'est tout un : l'enfant, c'est l'homme ne connaissant que rutile, et ne sachant pas le juste. Tant que sommeille en vous le principe moral, tant que le principe sensible conduit seul et dirige la vie, votre personnalité n'est qu'ébauchée, incomplète; il y a de la chose en vous.
Avant d'être homme , il faut être enfant ; avant d'être une personne, dans toute l'étendue que je donne à ce mot, je suis nécessairement une chose personnelle; il est dans la vie une époque que n'atteint point le devoir. Que le plaisir intervienne donc : qu'il élève la voix, quand seul il peut être entendu ; qu'il sauve l'enfance; autrement l'homme ne serait point.
C'est beaucoup ; ce n'est pas tout. Soutenue et for-
tifiée par la passion, l'intelligence perçoit enfin le juste; l'homme est là tout entier. L'agréable perse*vère cependant , et il réclame ,. comme par le passé , la direction de l'existence ! Mais n'est-ce pas là une indispensable condition de nos développemens moraux? Où serait le mérite, si nous n'avions pas de périls à affronter, de séductions à fuir ? Retirez la volupté de ce monde, et vous supprimez la vertu.
Il fallait, pour que la moralité pût être, que l'homme eût fait l'expérience de ce qu'il y a de plus anti-moral dans le monde, que l'homme y connût le plaisir. Et voilà que précisément l'âge de l'égoïsme et de la joie précède, dans l'humanité, l'ère du dévoûment et de la résignation !
Il est une dernière pièce de ce mécanisme admirable, dont l'effet particulier concourt merveilleusement à l'effet de l'ensemble.
Le dévoûment, ou le sacrifice volontaire de l'agent au patient, cest une grande et difficile chose; l'égoïsme , ou le sacrifice réfléchi du patient à l'agent, c'est un fait facile et commun. L'homme débute par l'amour exclusif du moi; nous l'appelons à l'abnégation absolue de lui-même. S'élancera-t-il d'un bond de l'un de ces extrêmes à l'autre? Non, jamais l'égoïsme pur ne comprendra l'héroïsme : il faut ici quelque puissance intermédiaire qui nous prenne au plus bas du vice, et nous transporte doucement à ce qu'il y a de plus élevé dans la vertu. Cette force existe, c'est la sympathie. Placée entre le bien et le mal , elle en fond, par d'habiles nuances, les couleurs les plus tranchées; elle tient à ce qu'il y
a de plus vil , c'est de l'égoïsme encore ; elle touche à ce qu'il y a de plus noble, c'est déjà de l'héroïsme. Commencé par la méprise, l'acte sympathique peut s'achever et souvent s'achève par la conscience claire de la vérité : ce qu'on voulait pour soi, on l'acceptera pour autrui : lancé dans une carrière de sacrifices, quelque soit le mobile qui vous y ait poussé, vous ne vous retenez plus, et quand le mobile défaille, vous continuez de vous - même le mouvement que vous avez reçu d'ailleurs : la sympathie s'efface et le dévoûment reste. Ainsi se tourne au profit de ce qu'il y a de plus grand dans l'homme, un principe qui part de ce qu'il y a en lui de plus abject. La disposition sympathique est une indispensable préparation à la moralité; c'est un instrument nécessaire aux mains de l'initiateur.
La monade, quelle qu'elle soit, qui fait le fond et l'essence du monde, revêt successivement et graduellement trois formes profondément distinctes. Incapable, au point de départ, de liberté et de moralité, elle fait un pas, et la voilà libre ; elle avance encore, et la voilà morale. Arrivée au point culminant de la vie, à la moralité , elle peut se tenir ferme sur ces hauteurs, et se faire, à la sueur de son front, un trône d'or; ou bien elle peut retomber de tout son poids au niveau de l'animalité qu'elle avait laissée si loin au-dessous d'elle, et se retremper dans la fange d'où elle était sortie; elle n'a qu'à vouloir, et elle suivra ou le plaisir qui ramène à la terre, ou le devoir qui conduit au ciel.
L'humanité ne vit pas d'une idée:
Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée ; Elle en allume une autre à l'immortel flambeau.