CHAPITRE PREMIER
De la moralité humaine, considérée dans son principe, depuis l'origine des sociétés jusqu'au christianisme inclusivement.
La volonté est libre : placée entre deux mobiles contraires, le devoir et le plaisir, il lui faut , en tout et partout (ce n'est qu'à cette condition qu'elle restera fidèle à sa nature et à sa mission), repousser le mal qu'elle aime, embrasser le bien qu'elle hait. Voilà ce que demande la théorie, la théorie ne connaît que l'absolu.
Que donne maintenant la pratique? La pratique s entache toujours plus ou moins de relativité; il n'est pas de principe qui , en s'appliquant , ne se corrompe. Ouvrons l'histoire, et cherchons-y, au
milieu des circonstances qui la servent ou la gênent,., ce que devient la liberté.
La première enfance, nous l'avons constaté ailleurs, ne sait et n'accepte qu'un guide, le plaisir; l'utile règne sans partage sur la vie à son aurore. Quand le juste illumine, de ses rayons pâles encore, l'intelligence accoutumée à une autre lumière, son attrait n'a pas assez d'énergie pour arracher , tout d'un coup, l'activité libre à la chaîne qu'elle porte avec joie : l'émancipation se commence avec mollesse, et se poursuit avec plus ou moins d'ardeur; jamais, au début du moins , elle ne se consomme et s'achève; nous sommes, en toute chose, condamnés à la gradation : l'état essentiellement humain, ce n'est pas la perfection, c'est le perfectionnement.
La voie morale est comme toutes nos voies; elle s'ouvre et se prolonge immense devant nous : peutêtre nous est-il donné de la parcourir tout entière ; mais de même que l'indivisible éternité se morcelle pour s'accommoder à notre chétive nature et devient le temps , de même que l'espace sans bornes avec lequel la vie positive n'a rien à voir se dénature pour entrer en rapport avec nos limites et devient le lieu; ainsi, le saint que nous concevons dans toute sa pureté, dans toute sa grandeur , forcé qu'il est de s'abaisser jusqu'à nous , ne pouvant nous élever jusqu'à lui, ne se met à notre portée que réduit en préceptes, brisé en maximes, dépecé en axiomes moraux, et notre ambition, se mesurant à notre force, se doit borner à en réunir sur notre misérable existence autant d'éclats qu'elle en pourra porter.
Or, dans cette longue et interminable carrière où, tôt ou tard, l'humanité s'engage, quelle attitude la nature des choses impose-t elle à la liberté? Ne puis-je point, en face du but que je me pose, ou rester immobile ; ou , après avoir fait quelques pas en ligne droite, me replier sur moi-même , rebrousser vers ma source et remonter mon cours; ou enfin marcher constamment en avant, et tendre, sans repos ni relâche, au terme qui m'appelle; stationnaire, rétrograde, ou progressif?
Cette triple habitude, que conçoit la raison dans le monde logique, l'observation dans le monde pratique, la saisit et la constate. Il est des hommes que le désir du mieux obsède jusqu'à leur dernière heure; il en est d'autres qui, arrivés à une hauteur donnée, s'arrêtent tout court; il en est enfin dont le découragement s'empare , et qui , rendant à l'instinct une âme qu'il leur coûtait trop de tenir sous l'empire de la réflexion, retournent au point de départ et redescendent à l'enfance.
Ce qui est vrai des hommes isolés et considérés comme individus, l'est aussi des hommes réunis en corps et considérés comme peuples. Il est telle nation qui marche à grands pas dans la voie des améliorations sociales ; telle autre qui recule, se dégrade et se perd; telle autre, enfin , qui semble enchaînée et comme pétrifiée au point où l'ont élevée de meilleurs jours.
La matière historique, c'est le mouvement ; l'immobile n'a pas d'histoire : on ne supplée par une image que ce qui ne reste pas constamment sous le
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regard; quand la réalité est là, à quoi bon son fantôme? On peut compter et décrire les chutes plus ou moins rapides d'une société qui s'en va; mais, outre que chacune de ces dégradations nous ferait repasser par une route que nous aurions déjà parcourue sous de plus heureux auspices , cette recherche n'entre pas, quant à présent, dans le plan que nous nous sommes tracé. C'est à l'étude du mouvement progressif que nous devons et voulons nous borner.
Quelle a été la condition primitive de l'humanité apparaissant en ce monde? Notre espèce est-elle née grande et belle, comprenant tout d'abord et remplissant la haute mission qu'on lui suppose , puis oubliant sa tâche et s'égarant dans sa voie; ou bien, ignorante et misérable au point de départ , a-t-elle? par de longs et infatigables efforts, arraché à la nature les secrets qui lui avaient été trop long-temps dérobés, et tourné à son usage les armes dont le sort s'était toujours servi contre elle? L'état d'isolement et de misère dans lequel les écrivains païens s'accordent à nous peindre l'homme au début, a-t-il commencé la chaîne des faits sociaux ? Est-il le principe des développemens ultérieurs? ou s'est-il au contraire montré comme une de leurs conséquences, après de grandes catastrophes physiques, après une longue agonie morale? Est-il le dernier symptôme, le dernier signe de vie d'une vaste et puissante organisation dont un déluge ou le débordement non moins terrible des passions aurait effacé les traces? Est-ce Moïse enfin ou Thucydide qu'il
faut en croire? C'est une question dont la solution hypothétique encore et passionnée reste dans le domaine inférieur de l'opinion , et ne s'élève pas jusqu'à la science; mais, quoi qu'il en puisse être; que la société, au point où les premiers monumens authentiques nous la représentent soit naissante ou renaissante; que l'humanité, continuant l'œuvre de ces temps barbares, retrouve ses traditions perdues, ou marche sans cesse à des découvertes nouvelles et crée au lieu de restaurer ; toujours est-il qu'un mouvement marqué emporte le monde politique et moral.
Non-seulement l'humanité se meut, mais son mouvement sur certains points est évidemment progressif ; ses métamorphoses continuelles sont autant de développemens : grossière et brute à cette époque d'élaboration première ou de renouvellement, la cité va toujours, si nous nous bornons à l'observer dans quelques contrées de l'Asie et de l'Europe, s'épurant et se polissant. Nous avons dit adieu depuis longtemps à ces ébauches informes, évidemment parties des mains d'un ouvrier qui ne savait point encore , ou qui ne savait plus les secrets de son art; et il y a loin de la théocratie hébraïque, qui n'est au fond que le plus terrible des despotismes, un despotisme sacré , à la société américaine , ou seulement à ce gouvernement constitutionnel de la France et de l'Angleterre, gouvernement qui sans douten'est pas le dernier mot du monde politique; mais qui enfin, dans l'ancien continent du moins, a refoulé la tyrannie plus loin qu'aucune forme gouvernementale ne l'avait
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fait encore. Ces ténèbres sociales qui, comme un crépuscule obscur, laissaient à peine poindre quelques pâles lueurs, ont peu-à-peu admis des rayons éclatans; et cette nuit profonde, sillonnée en tous sens par de brillans éclairs, fuit d'heure en heure et s'efface devant des gerbes de feu et des flots de lumière.
Nous ne voulonspasici étudier les développemens de la volonté dans ses rapports spéciaux avec l'élément politique : c'est un travail qui nous forcerait à descendre des hautes généralités dans lesquelles nous devons nous tenir; nous ne songeons donc pas à suivre la retraite graduée de la tyrannie, dépouillant chaque jour quelque pièce de son armure, ni à compter les pas de cette liberté qui , grâce à la nature des choses , pousse d'heure en heure, et pour ainsi dire sans s'arrêter , ses interminables conquêtes; nous nous enfermerons, quant à présent, au centre de la circonférence dont nous ne désespérons pas de parcourir plus tard les rayons divers. Mais sans entrer dans l'examen analytique des différentes formes sous lesquelles s'est successivement montrée la pensée gouvernementale, nous croyons pouvoir affirmer , et nous ne craignons pas qu'on nous conteste cette proposition , que, ni le code le mieux adapté aux exigences de notre double organisation n'a pu, à une époque quelconque, ajouter à nos forces naturelles quelque puissance factice ignorée d'un autre âge, ni le système de lois le plus hostile au perfectionnement humain, étouffer dans son germe un des attributs fondamentaux de notre espèce. Il en est de l'éducation
législative comme de toute autre* elle hâte ou retarde , gêne ou sert les développemens d'une force déterminée; mais cette force, il ne lui esc donné ni de la créer, ni de l'anéantir.
Que l'homme, à travers toutes les variations, toutes les comhinaisons sociales, ait toujours conservé ses cinq sens, et que son organisation matérielle ait été constamment affectée par les phénomènes physiques comme elle l'est aujourd'hui, c'est une vérité si vraie qu'il y a presque de la naïveté, je ne dis pas à la prouver, mais seulement à l'énoncer; en tout temps et ne tout lieu (nous ne pouvons un instant supposer le contraire), des fibres humaines ont vibré, capables à-la- fois de plaisir et de peine; en tout temps et en tout lieu , quand l'intelligence distinguait la joie de la douleur, la volonté repoussait l'une par l'amour négatif et aspirait à l'autre par l'amour positif. L'appétit sensible est un fait éternel.
Notre nature n'est pas moins inflexible au-dedans qu'au-dehors : dans ce qu'il cache de plus profond comme dans ce qu'il étale déplus superficiel, l'homme conserve nécessairement les traits caractéristiques de la figure humaine; spirituelle ou corporelle, sa physionomie générale ne change point. Il y a donc toujours eu comme il y aura toujours dans l'homme complet et mûr une faculté propre à saisir le coté obligatoire des choses : la perception morale ou ne se trouve chez aucun , ou se rencontre chez tous : en tout temps et en tout lieu , la conscience, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins d'étendue , plus ou moins de rapidité, accomplit son œuvre , embrasse son terme,
comprend le devoir; en tout temps et en tout lieu, après avoir distingué dans la sphère du juste ce qui est mal de ce qui est bien, la liberté s'est reconnu le pouvoir de chercher l'un et d'éviter l'autre : la volition morale, si elle n'a pas toujours été saisie comme une réalité par l'observation, a toujours au moins été comprise par l'intelligence comme une possibilité.
Ces deux volitions ne peuvent vivre en paix dans leur commun berceau : ce n'est pas pour s'embrasser, mais pour se combattre que se rapprochent ces tendances ennemies ; une antipathie invincible , indestructible, met nécessairement, éternellement aux prises l'ignoble appétit qui ne voit que la volupté du corps , et le généreux désir qui ne veut que la beauté de l'âme. Quelle est, aux diverses époques de cette ère indéfinie, l'issue de la lutte? Quelle est, à travers les siècles et dans cette portion de l'humanité qui marche sans cesse en avant, la fortune respective de ces deux rivaux? Que deviennent d'une part le vainqueur, de l'autre le vaincu ?
L'état de nature, tel que l'a rêvé le citoyen de Genève a-t-il eu aux premiers jours du monde sa réalité historique , c'est ce que nous n'oserions ni contester ni soutenir ; nous ne voulons point d'hypothèses; et pourquoi ne consentirions-nous pas à ignorer ce que nous ne pouvons savoir ? Mais si nous admettions un instant sur la foi de quelques historiens anciens et de nos propres conjectures une situation de ce genre, nous n'aurions rien à dire, quant à son coté moral, de l'humanité ainsi constituée : nous affjr-
nierions seulement que la moralité, parce qu'elle est un de nos caractères essentiels , ne pouvait pas ne pas être; mais nous ne saurions dire ce qu'elle était. Plaçons-nous donc tout d'abord à une époque plus rapprochée de nous , et qui nous présente, dans les monumens qui la font revivre, des symboles où il nous soit permis de lire, écrits en toutes lettres, les rapports tels quels de la passion et du devoir.
I. Voici sous ce point de vue la société hébraïque, telle que le Pentateuque nous la livre.
La notion du juste et de l'injuste commence à se faire jour et demande déjà la direction de l'activité humaine; on sépare les bons des méchanset ceux qui marchent droit dans leur voie de ceux qui s'en écartent; l'intégrité et la corruption, le crime et la vertu sont des termes usuels dans la bouche des Hébreux , et par conséquent des idées familières dans leur intelligence. La première condition de la moralité est remplie ; on distingue le bien et le mal.
La volonté se soumet-elle sans résistance au frein que la raison lui présente? Nullement. Le peuple hébreu est un peuple au cou raide, indomptable, et qui ne porte qu'avec une extrême répugnance le joug sacré du devoir. A chaque instant il repousse la loi et cède à ses penchans : son énergique sensibilité s'élève sans cesse contre les exigences sans fin d'une impitoyable conscience. A peine vainqueur d'un appétit coupable , il pleure sur sa victoire , et regrette ce qu'il vient d'immoler. Que de fois dans les ennuis du désert , au lieu de marcher devant lui vers cette
terre promise où sa destinée l'appelle , il se retourne vers l'impure Egypte, et se reporte en esprit et en désir, fatigué qu'il est d'une liberté que tant de privations entourent, à l'abondance et aux délices de l'esclavage! a Fallait-il donc venir, pour y laisser ses os, dans les sables de l'Arabie ? N'aurionsnous pas trouvé des sépulcres sur les bords du Nil ?»
Cependant le principe moral, pour être souvent méconnu, n'est pas constamment éconduit ou foulé aux pieds : sa noble voix n'est pas toujours couverte par le bruissement confus des passions ; ce n'est pas en vain qu'au milieu d'une épaisse nuit la colonne de feu se lève et marche en tête de cette foule ; et les tables sacrées ne restent pas enfouies au fond de l'arche sainte ; elles se réalisent dans la vie et se rendent visibles dans les mœurs. Mais si, comme il le craint à plus d'une reprise, le législateur n'est pas massacré par son peuple , si ses ordres sont le plus ordinairement suivis, à quel principe le doit-il? Quel est l'allié qui le défend et le sauve? Quel dieu le couvre de ses ailes ? Ce principe , cet allié , ce dieu , c'est la terreur.
Que dit la loi? Si vous portez à vos lèvres la chair des victimes offertes à l'Eternel , si vous osez contrefaire le parfum sacré, si vous n'observez point la Pâque,si votre visage est triste au jour des propitiations , vous mourrez de mort. Quiconque s'unira par un lien coupable à l'épouse d'autrui , à une femme souillée , à sa belle-fille ou à sa sœur; quiconque descendra à un commerce infâme avec une créature du même sexe ou d'une espèce différen tede la sienne, qu'il
soit retranché du milieu de ses peuples. Ne mangez point le sang de l'animal dont la chair vous nourrit; ne maudissez point votre père, ni votre mère, à moins que vous ne vouliez périr. Partout, ou presque partout , en face du crime , ou de ce qui est jugé tel, le législateur place, comme sanction „une menace de mort. L'ange exterminateur veille à la garde des lois, et le devoir est sous la protection du glaive. Une fois l'orgueil humain est appelé au secours des saintes tables. « On dira de vous, en voyant vos statuts: cette grande nation est la seule intelligente et sage ». Une autre fois la sympathie est invoquée comme mobile: « Ne maltraitez point l'étranger; n'étiez -vous pas étrangers au pays d'Egypte »? Mais c'est par hasard, en passant et comme par oubli, que ces motifs sont jetés en avant : on voit clairement que le législateur ne compte guère sur de pareils aides pour se faire obéir.- C'est à l'épouvante seule qu'il se fie; c'est par elle qu'il cherche et obtient soumission et docilité ; pour qu'Israël fléchisse, il faut qu'il tremble.
Et ces menaces, comme on sait, ne laissent pas long-temps le coupable douter de leur efficacité. Un Hébreu recueille un peu de bois le jour du sabbat; il est aussitôt lapidé. Coré se révolte; ses complices et lui, au nombre de deux cent cinquante, sont livrés aux flammes. Quand le veau d'or tombe du piédestal où l'avait élevé la stupide impatience d'une foule superstitieuse, trois mille têtes roulent avec lui dans la poussière. Un peuple imbécille , qui sans doute attendait de la liberté toutes les
douceurs de la vie, ose accuser la rigueur de sa loi; quatorze mille sept cents victimes expient sur l'heure ces sacrilèges murmures. Que les tribus , cédant à d'impurs désirs, se livrent aux filles de Moab, le fds d'Eîéazar , armé d'une javeline, donne , en frappant un de ces couples maudits , le signal du massacre; et cette plaie dévore jusqu'à vingt-quatre mille des enfans de Jacob.
La sanction que la terre promet, le ciel, quand il le faut, se charge de l'accomplir. Derrière l'homme de sang dont la vue est étroite et le bras court, se tient un dieu de sang auquel ni l'ombre, ni la distance ne peuvent dérober le coupable.
Quels sont les titres que ce dieu affectionne et qu'il se donne avec complaisance à lui-même? « Je suis le maître des cieux et de la terre ; Je suis le dieu jaloux, le dieu fort, le dieu terrible; l'Eternel ton dieu est un feu qui consume. » C'est bien de cette formidable nature que sortent logiquement les menaces dont partout sont soutenus les divins préceptes : « Si tu ne gardes mes commandemens, ma colère s'allumera sur toi; le ciel te sera de fer, et ia terre d'airain. » Voici venir la faim avec tout ce qu'elle a d'atroce , la servitude avec son cortège de honte et de douleurs , la maladie sous ses formes les plus dégoûtantes et avec ses traits les plus aigus, et partout après la torture ou à coté d'elle, la mort , la mort par le feu , la mort par le fer , la mort sous les eaux, la mort par la main d'un frère, d'un père, d'un époux, d'un ami! La parole de Dieu ne saurait être vaine! L'histoire est là qui
sans cesse rappelle au peuple oublieux de ses devoirs, en même temps que l'implacable courroux de l'Éternel , ses éclatantes vengeances; le premier homme et sa compagne relégués, du séjour de la vie et de la joie, dans l'empire de la douleur et de la mort; le fratricide maudit, portant de contrée en contrée le poids de son forfait et l'effroi de son exemple; les cataractes du ciel s'ouvrant pour étouffer sous leurs flots une race dégénérée; Sodôme et Gomorrhe s'abîmant sous une pluie de soufre et dans une mer de feu; l'ange de la destruction frappant à coups redoublés l'aveugle et insolente Egypte; et les rigueurs d'un long esclavage; et les massacres récens du désert.
Ce n'est pas que le dieu des vengeances ne soit aussi parfois le dieu des miséricordes; ce n'est pas qu'il ne laisse entrevoir à son peuple, pour prix de son obéissance, la paix, la liberté, la gloire, l'abondance et la longévité ; ce n'est pas qu'il ne bénisse Seth comme il maudit Caïn , qu'il n'enlève au naufrage du monde la famille du juste , qu'il n'ouvre au fugitif Israël les flots de la mer Rouge, et que dans les sables stériles et brûlans de l'Arabie le rocher ne donne une eau fraîche à la soif et le ciel une manne salutaire à la faim.
Mais la bénédiction n'est que passagère et accessoire ; la malédiction revient constante , c'est évidemment le mobile capital: l'espoir fait çà et là de rares apparitions; la crainte ne quitte pas un instant la scène. Une fois, dans un accès de bonté et de douceur, l'Éternel pourra dire : «aimez votre dieu »^
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à chaque instant du jour il s'écriera : craignez-moî. Aussi sous ce rapport est-il parfaitement obéi! On chercherait en vain dans les livres de Moïse un cantique d'amour, un hymne de reconnaissance. Ce n'est pas là une famille unie, s'épanouissant en présence d'un père adoré; c'est un troupeau d'esclaves se resserrant à la seule pensée d'un maître redoutable. Comme ses plus chers favoris, comme les hommes les plus purs marchent en tremblant devant lui! Moïse ne pourrait voir sa face et vivre. Que ce lieu est terrible! s'écrie Jacob, quand il reconnaît la maison du Seigneur et la porte des cieux.
La sanction divine, comme la sanction humaine, c'est un déchirement sensible, c'est une douleur. Le châtiment d'ailleurs s'attaque partout à la vie actuelle; il n'attend pas, pour aborder le coupable, une existence ultérieure vraie ou fausse, certaine ou probable ; c'est ici-bas qu'il saisit sa victime et l'immole. Le peuple hébreu (je ne sors pas du Pentateuque) n'a évidemment sur le siège de la vie, sur le sujet du sentiment et de la pensée, que des notions imparfaites et erronées ; l'âme, pour lui, c'est le sang. Ce n'est pas en se faisant une semblable idée du principe vital, qu'il en pouvait rêver l'éternelle ou seulement l'immortelle durée. Une subtilité intéressée peut mettreaujourd'hui, sous des termes dont le temps et l'expérience ont élargi le sens, une valeur qu'à cette époque reculée ils n'avaient certainement pas; une interprétation qui se met à l'aise peut, en fouillant la métaphore et ses ressources, trouver dans quelques lignes clairsemées , le vague pressentiment d'une
existence future; mais la bonne foi sans passion et sans prisme cherche en vain dans ce tableau vivant de la société Israélite quelque trace de spiritualisme; elle ne voit partout que l'empreinte d'un matérialisme grossier. Qu'il ait ou non , ainsi compris , une exposition et un dénoûment, le drame pour Moïse commence au berceau et finit à la tombe.
II. Quand une législation énergique saisit un peuple enfant, elle le transporte assez facilement de l'état inférieur où elle le trouve au degré supérieur où elle l'appelle. Mais si un instrument de cette trempe est fort contre le passé qu'il renverse en se jouant, c'est à la condition qu'il sera fort aussi contre l'avenir dont il arrêtera la marche. Des hommes comme Charlemagne, comme Lycurgue, comme Moïse, en même temps que d'une main ils détruisent et enlèvent les obstacles que les siècles écoulés leur opposent, fondent et asseoient de l'autre, sur le roc, des digues qui plus tard empêcheront l'envahissement salutaire des siècles futurs. Après avoir imprimé le mouvement et la vie a la foule qui leur est remise, ils l'arrêtent tout-à-coup et la laissent , en la quittant, immobile et pour ainsi dire pélrifiée. Aussi n'est-ce pas sur les bords du Jourdain, où la moralité historique commence à poindre, que nous devons nous attendre à la voir s'élever rapidement sur l'horizon. Si nous voulons observer l'humanité marchant à grands pas et hâtant ses développcmens, transportons-nous chez un peuple que ses premiers guides n'ont pas emprisonné dans des langes de fer.
Les colonies sont admirablement placées pour nous donner le spectacle que nous demandons au inonde. Rarement le bras de la métropole est assez long, sa main assez pesante, pour contenir, à travers les mers, une population que le changement d'air et de lieu dispose à l'émancipation; et, tandis que l'Orient languit enchaîné dans ses lois indigènes et engourdi par les religions que son sein a portées, sortie de l'Orient, la Grèce rejette et secoue toutes ces entraves profanes et sacrées auxquelles ne l'attache plus dans ceux qui commandent, l'orgueil, dans ceux qui obéissent , la peur.
Toutefois ce n'est pas au temps homérique que la société grecque peut nous apparaître en progrès sur la société juive. Le Deutéronome et l'Exode nous montrent la moralité humaine à un degré au-dessous duquel lasupposent évidemment l'Iliade et l'Odyssée; ou, pour rendre plus exactement ma pensée, le type moral que se pose Moïse est infiniment supérieur à celui que conçoit Homère. Que nous donne en effet le dépouillement moral de l'épopée grecque étudiée dans le cycle troyen ?
Partout les dieux, et je ne sais quelle puissance supérieure aux dieux, le destin, interviennent dans la vie humaine et en disposent les divers accidens; la liberté n'est plus et la moralité est ruinée dans sa base. Et cette intervention providentielle ou fatale, au nom de quel principe s'impose-t-elle à l'humanité? C'est tantôt un pur caprice, tantôt un intérêt grossier qui la déterminent, jamais un noble motif, jamais une conception généreuse. Si l'Olympe ne s'é-
lève pas à la personnalité complète , comment la terre y pourrait-elle atteindre? Si Jupiter ne comprend guère que l'utile, Achille se fera-t-il une idée précise du juste?
Au milieu de ce chaos où se trouvent enveloppés et confondus des élémens que le temps se chargera de développer et de distinguer, il est deux incidens sur lesquels nous devons plus spécialement arrêter notre attention et qu'il importe de mettre en relief.
La société homérique craint ses dieux plus qu'elle ne les aime; les prières qui apaisent s'élèvent de tous côtés, et jamais l'hymne ne part du cœur pour porter aux immortels l'expression plus pure et plus désintéressée de la reconnaissance. Le ciel est encore , comme en Judée ? menaçant et jaloux. Cependant le dieu qui se plaît à lancer la foudre, et qui , d'un mouvement de ses sourcils, ébranle au loin l'Olympe, Jupiter n'inspire plus aux Grecs, qui le redoutent encore, ces terreurs que ressentent les Israélites à la seule pensée, au seul nom de Jehovah! L'homme non-seulement peut voir ses dieux et vivre; il peut les combattre et les vaincre.
Le ciel punit les crimes de la terre, et, comme au temps de Moïse, la vengeance suit de près le délit : c'est en ce monde que se commet la faute ; c'est en ce monde qu'elle s'expie. Toutefois nous voyons poindre çà et là une croyance que le Pentateuque ne connaît pas. Un vague soupçon d'immortalité semble déposé dans les âmes; et ce germe n'attend que la culture pour éclore. La mort est le plus souvent encore un sommeil éternel ; mais de loin en
loin quelque intelligence privilégiée franchira les limites où s'enferme la foi populaire : a Dieux puis sans! Patrocle m'est apparu cette nuit les yeux baignés de larmes; sans doute quand le corps glacé repose dans le tombeau , quelque ombre , quelque fantôme de l'homme lui survit.» Il y a plus: cette vie ultérieure, habituellement à cette époque vaine et incomprise , s'essaie de loin en loin à prendre un caractère utile à la moralité. Deux ou trois fois l'Iliade nous parle des furies qui dans les enfers punissent le parjure. Plus avancée que l'Iliade sous ce rapport , l'Odyssée tente pour le sombre royaume de Pluton un commencement d'organisation judiciaire. Un tribunal s'élève aux enfers, qui attend le coupable; déjà Tantale poursuit les fruits qui se dérobent à ses mains et l'eau pure que n'atteindront pas ses lèvres ;Sysiphe roule son rocher, et deux vautours rongent le cœur de Tityus. Mais ces fictions poétiques n'ont encore rien d'arrêté, de précis : seule, l'ombre de Tirésias a gardé sa sensibilité, son intelligence; les autres âmes errent ça et là dénuées de sentiment et de pensée; il faut qu'Ulysse, pour en obtenir une réponse à ses questions, leur permette de s'abreuver du sang des victimes , et par là ( car dans Homère comme dans Moïse la vie animée c'est le sang) les rende en quelque sorte à l'existence; Achille règne sur ces pâles fantomes, et il est si peu flatté de cet insigne honneur, qu'il briserait volontiers son sceptre, si les dieux lui permettaient de retourner sur la terrej dût-il, humble mercenaire , y guider la charrue dans le champ d'un maître obscur. Encore une fois nous ne trouvons
le plus souvent clans cette conception d'une existence ultérieure, qu'une fiction sans conséquence; le poète ne connaît pas, et pressent à peine la portée de l'instrument moral qu'il agite entre ses mains comme un hochet d'enfant.
C'est à Pythagore qu'il faut aller pour comprendre tout ce que contenait d'important, d'une part cet affaiblissement de la terreur divine, de l'autre ce soupçon d'immortalité.
D'abord ( dit le maître ou l'un de ses disciples ', peu importe) la vertu n'est pas heureuse en ce inonde, et il y a plus à gagner ici pour le méchant que pour l'homme de bien. Si donc l'âme naissait avec le corps pour mourir avec lui , la sagesse la plus vulgaire prendrait parti et avec raison pour le plaisir contre le devoir; celui-là, dit Hiéroclès, ne sera jamais vertueux, qui croit son âme mortelle; mais l'homme , quand il rend à la terre sa dépouille corporelle , ne s'y ensevelit point tout entier : l'esprit qui anime la matière est attendu dans un autre séjour.
Au sommet des choses et à l'origine du monde, l'école italique pose une intelligence suprême, sa mystérieuse unité; dans ce sublime principe réside l'absolue perfection. L'auguste et ineffable monade ne s'enferme pas inerte et stérile dans une sphère de silence et de mort; sa force productrice s'ébranle; et bientôt, sous toutes les formes, la vie rayonne et bruit autour d'elle; les vastes déserts de l'espace sont remplis et peuplés. Mais les innombrables réalités qui constituent l'univers ne s'échappent point unes et iden-
tiques du sein de la cause éternelle ; la création, partie de ce qu'elle conçoit de plus élevé , descend graduellement à ce qu'elle produit de plus infime; une première pensée met au monde les dieux immortels ; une seconde, les héros; une troisième, les âmes humaines. Ainsi se trouve comblé l'intervalle immense qui sépare l'unité, ou l'essence divine, de la matière , c'est-à-dire de la dualité. Cette dualité, principe de ténèbres et de mort, contient et enferme en elle tous les vices opposés aux vertus que connaît et nourrit en soi le principe de la vie et de la lumière , l'unité. Jetée entre ces deux extrêmes , entre la perfection suprême et la suprême imperfection, la créature, libre de choisir son spectacle , est tenue cependant de fixer son regard sur le bien et d'ignorer le mal. Les dieux immortels remplissent dignement et complètement leur tâche; trop près de la cause éternelle pour la perdre de vue, ils la contemplent sans cesse et l'imitent autant que le permet leur nature inférieure. Placés à égale distance des deux pôles entre lesquels ils oscillent et se balancent, les héros ne tendent déjà plus, avec tout l'amour et toute la constance qu'ils lui doivent, vers leur sublime auteur; toutefois l'oubli de leur mission ne va pas jusqu'à les faire pencher du coté de] la terre; tout au plus de loin en loin les tient-il en équilibre entre le monde sublunaire et le ciel. Le mal que commencent les âmes héroïques, les âmes humaines le consomment. Plus éloignées de leur source, elles en sentent moins la généreuse et bienfaisante action ;
plus voisines de la matière, elles en comprennent mieux le langage enchanteur et perfide. De là des vœux impurs et d'infâmes désirs : de là un commerce honteux et clandestin entre la pensée et l'étendue. Ce n'est pas tout: de dégradation eu dégradation, la créature corrompue qui d'abord s'en tenait à contempler la fange, veut bientôt s'unir plus intimement et plus étroitement avec elle: un mariage purement intellectuel ne suffît plus à ses ignobles appétits ; la voilà qui convoite un dégoûtant hyménée, un accouplement monstrueux. Quand l'âme humaine s'est ainsi pervertie, l'éclat du feu divin qu'elle ne peut plus supporter l'éblouit et la repousse; la nuit et le demi-jour que la matière comporte la séduisent et l'entraînent ; le poids des passions qui la tiennent embrassée l'emporte loin de son trône, et, après avoir roulé plus ou moins de temps dans l'espace, étourdie et comme assoupie par sa chute, elle se réveille esclave et se retrouve emprisonnée dans un corps : la vie actuelle est son premier châtiment; pour la punir, Dieu l'exauce. Mais quoi ! le coup qui frappe l'âme déchue, la frappe-t-il pour l'éternité? N'est-il pas de remède à sa blessure? Une fois tombée, ne se relevera-t-elleplus? Gomme par le passé, ici encore sa destinée dépend d'elle. Ce qui d'abord était proposé à sa volonté libre comme son premier devoir, c'était dé rester au poste que le chef divin des bataillons célestes lui avait assigné ; ce qui maintenant lui est imposé comme une stricte et sévère obligation, c'est de faire effort pour remonter au rang d'où sa folie l'a pré-
cipitée. Sa place, dans une des sphères supérieures, est vacante et l'attend ; permis à elle d'oublier sa patrie et de s'endormir dans la terre d'exil , ou de rêver et d'appeler sans cesse l'heure de la délivrance et du retour. Elle peut, comme les ignobles compagnons d'Ulysse, se li vrer sans réserve aux trompeuses caresses de Circé et tomber plus avant dans le piège, ou, comme le héros, se dérober, en affrontant la mer et ses orages, aux perfides conseils des passions, aux funestes séductions du plaisir. Certes la faute primitive appelle une longue expiation ; et il ne suffit pas d'un -généreux désir, d'un repentir sincère pour reconquérir le ciel à qui l'a si misérablement perdu; mais l'usage de la liberté pendant cette déplorable existence n'en influe pas moins avec une haute efficacité sur la gravité du supplice et la durée de l'exil.
Qu'arrive-t-il donc ? En voyant sa créature ingrate et stupide renier pour ainsi dire son origine, et, maudissant les riantes plaines des cieux, convoiter la terre et ses marais infects, le Père suprême indigné, courroucé, retire sa puissante main et détourne sa face. Mais sous cette colère , il y a de l'amour; sous cette justice, de la miséricorde. Le dieu dePythagore n'a pu condamner sans douleur, ni perdre sans regret ses aveugles enfans;et sa voix vient à peine de prononcer leur sentence de mort ( car pour l'âme s'unir au corps , c'est mourir), que déjà , comme s'il se reprochait trop de rigueur, il les rappelle à la vie.
Cet appel toutefois ne saurait être aussitôt entendu. L'exil du coupable n'est point éternel sans
doute; l'école italique ne menace pas une dégradation passagère de peines qui ne passent point; elle ne voit dans le châtiment qu'un moyen d'harmonie , que le rétablissement de l'ordre ; elle ne veut pas, jetant une peine infinie comme contrepoids à un délit énorme, il est vrai, mais fini cependant, rompre l'équilibre en faveur du mal, et laisser la balance s'incliner du côté du supplice ! Encore faut-il que la créature, indigne , au moment de la chute, de sa condition première , ait le temps de se relever et de mériter son retour. Or, s'il nous a été donné de descendre en un instant, sans fatigue et sans effort, ce fleuve de corruption qui , nous prenant au ciel, nous a vomis sur la terre,ce n'est pas en moins de mille longues années que les âmes les mieux disposées et les plus heureusement partagées parviendront, à force de rames et de sueurs, à en remonter le cours. Quant à celles qui , plus obstinées dans leur déplorable erreur, résistent, avec tout ce que la liberté leur donne d'énergie , à l'action bienveillante du châtiment, chacun de ces nouveaux crimes appelle sa réparation; et il est impossible au sage de prévoir pour elles l'heure de la réintégration.
A quels travaux, à quels exercices doivent se vouer pour les uns ces mille ans, pour les autres ces mille et mille siècles d'exil? Nous sommes tombés du ciel pour avoir trop pensé à la terre ; ce n'est qu'en oubliant la terre que nous pouvons reconquérir le ciel; le contraire seul peut fermer la plaie que le contraire a ouverte. Si l'impureté, de sa main de plomb , nous a entraînés et nous retient au fond de
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l'abîme, c'est à la pureté qu'il nous faut demander des ailes pour regagner le céleste séjour. La raison de notre absence, c'est la purification.
Se purifier, c'est étouffer par degrés l'amour adultère qui enchaîne l'âme à la matière, au principe du mal; c'est rallumer peu-à-peu l'amour légitime qui, dans de meilleurs jours, unissait l'âme à la cause première, au principe du bien.
L'homme sensé, l'ami de la sagesse, efface, dès ce monde, autant qu'il le peut, les appétits grossiers d'une nature pervertie, les ignobles instincts qui le ravalent au niveau de la brute; il restaure patiemment sa nature primitive et les nobles tendances qui le soutenaient à coté des héros et des dieux : là est toute la vertu que la terre comprend.
La vie la plus longue et la mieux remplie s'use et s'épuise à cette œuvre; elle n'y suffit pas. Il est un autre séjour où l'expiation commencée ici-bas se poursuit et s'achève ; c'est l'enfer. L'enfer pythagoricien n'est qu'un purgatoire; le dieu de Pythagore n'admet point la torture au partage de son éternité; il lui faut, pour descendre à châtier le coupable, voir au-delà du remède qu'il applique, la guérison qui en est le but; et le mal, avec lui, ou n'est pas, ou n'est qu'un degré vers le bien: le mal qui répugne à l'essence suprême tôt ou tard doit trouver son terme ; le bien seul qui se concilie avec elle, qui vit en elle et par elle, pas plus qu'elle, ne saurait périr.
Trois grandes divisions , trois royaumes divers, le Tartare, l'Erèbe et les Champs-Elysées, constituent, selon moi, l'enfer pythagoricien. C'est la pu-
rification sous sa triple forme. Le feu seul peut enlever les souillures profondes; au Tartare cet office: si le mal est moins invétéré, l'eau lavera et fermera la plaie; c'est à l'Erèbe qu'alors le malade est remis , le vice enfin n'est-il qu'une poussière sans ciment que le souffle de l'air suffît à détacher? Les Champs- Elysées lui sont ouverts.
Le juste ne connaît que cette dernière et légère expiation : dans cet asile de paix et de pureté, il achève de rompre avec les passions impures et turbulentes auxquelles il s'était follement livré; et quand au temps voulu il se trouve prêt à partir, un dieu donne le signal; le char de l'âme allégé du fardeau de l'amour terrestre, s'élève, emporté comme un trait par l'amour des choses saintes, au céleste séjour.
Il n'en est pas ainsi de ceux qui durant cette vie n'ont pas su, tenant le gouvernail d'une main assurée, diriger constamment leur barque vers le port. Les uns n'ajoutent rien à leurs fautes passées; mais trop faibles pour vaincre et conquérir, tout au plus peuvent-ils, opposant des digues à l'empiétement du mal, conserver intactes les régions de l'âme que l'invasion première n'a pas dévastées ; ils aiment cependant le bien qu'ils ne font pas. Les autres , tout en détestant leurs erreurs, cèdent à leurs mauvais désirs et se rendent complices du génie perfide qui les tente ; ils ne font pas le bien qu'ils aiment , et font le mal qu'ils ont en horreur. D'autres enfin , se complaisant dans leur abjection présente, resserrent de plus en plus les nœuds qui les attachent à la matière; le front toujours penché vers la terre, ils
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ne savent plus que ce monde et ses tristes joies et ses atroces ou honteuses voluptés ; ceux-là embrassent le mal avec un horrible amour. Comme il y a trois degrés dans le vice, il y a de toute nécessité trois degrés dans le châtiment. Les premiers n'arrivent à l'Elysée qu'à travers l'Erèbe où ils expient leur mollesse et leur langueur. Les seconds, avant de traverser l'Erèbe qui les attend et les préparera pour l'Elysée , font une halte affreuse à la vallée des sanglots et réparent dans les flammes du Tartare leurs chutes fréquentes et leurs coupables écarts. Heureux encore ceux qui sont admis à ces dures épreuves, et qui, de douleurs en douleurs, arrivent au terme fatal ! Il n'est pas donné à tous de gémir sous le fouet des Furies, et sans un commencement de vertu , on n'est point admis dans l'empire du remords. Il est un enfer plus terrible pour ceux qui à force de chercher les ténèbres ont mis en oubli la lumière; c'est cette terre même où leur indignité les retient. Quand la première prison qui a reçu ces âmes malheureuses se brise et s'écroule sous le poids des années , une autre prison les arrête et les enchaîne, plus ou moins obscure, plus ou moins hideuse, selon que le coupable a plus ou moins démérité; et depuis le sage et le roi jusqu'à l'insensé et à l'esclave , depuis la première et la plus noble des enveloppes corporelles , celle de l'humanité, jusqu'aux essais les plus grossiers et les plus repoussans de l'organisation animale, toutes les conditions, toutes les formes sont, entre les mains de la cause providentielle , comme autant d'instrumens dont elle use pour éveiller au
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fond de ces cœurs endurcis le sentiment de leur misère actuelle et le regret de leur premier état. Tant que l'amour du présent persévère , tant que la réalité ne vient point frapper ces yeux que l'illusion fascine, l'âme déchue roule de corps en corps, parcourant successivement les mille degrés de l'échelle organique, s'élevant aujourd'hui, tombant demain , emportée dans un affreux tourbillon de métamorphoses continuelles, et ne trouvant partout au lieu du calme et de l'harmonie dont, par intervalle encore , elle éprouve le besoin , que trouble , inquiétude, désordre, confusion.
Tel est, comme je le comprends, et autant que des fragmens décousus, que des traditions incomplètes et à chaque instant contradictoires, m'ont permis de le reconstruire , tel est, clis-je, sous le point de vue où, bornant mon horizon, mon plan me condamne à l'envisager, le système pythagoricien.
Que voyons-nous partout au fond de ces doctrines? Le but de la vie actuelle, c'est toujours le devoir ; la voie parj laquelle le législateur moral y conduit l'espèce humaine, c'est encore la terreur. A chaque instant l'école italique donne à ses affiliés le spectacle des tortures qui attendent le crime; à peine leur laisse-t-elle vaguement pressentir les joies que peut espérer la vertu. Descendez avec le poète romain dans le séjour des ombres ; c'est une voix pythagoricienne qui va vous initier aux mystères de la vie à venir ; si parfois le dogme est altéré , l'esprit qui a dicté le dogme est resté pur. Que cet Elysée est froid et pâle! Que ces plaisirs sont pauvres et in-
sipides ! Qui de nous , après avoir suivi un moment ces ombres bienheureuses au milieu de leurs jeux innocens, ne prend pas en pitié leurs joies frivoles et leurs puériles voluptés? En comparant au vaste besoin de bonheur qui dévore le cœur de l'homme, cette misérable satisfaction, on voit trop que ce n'est pas sur ce côté de l'âme que Pythagore veut agir, Vous trouvez-vous aussi calme, aussi indifférent en face du Tartare ? Ces supplices que le poète décrit en tremblant 3 ceux qu'avec plus d'art encore ilsoustrail aux regards pour les livrer à une imagination émue, sont-ils des jeux d'enfant que dédaigne un courage d'homme ? Quand, avec Enée, vous entendez de loin le bruit des chaînes qui se froissent, le cri du fer que la torture fait jouer, et , pour compléter cet effroyable concert, les gémissemens des victimes, ne sentez-vous point , et pourtant vous n'avez pas foi dans le tableauqui vous est offert, un horrible frisson courir dans tous vos membres? Quelques vers ont suffi au rival d'Homère pour nous donner toute la récompense; pour nous donner tout le châtiment, il lui faudrait cent bouches et une langue d'airain. Evidemment la fibre sensible que veut ébranler Pythagore, c'est celle de la douleur.
Mais ce n'est plus une douleur imminente, actuelle, qui, comme aux jours de Moïse, plane sur le coupable; la menace part d'un autre monde, et la distance en affaiblit l'effet. La foudre gronde encore au ciel; mais c'est dans un vague lointain que cette grande voix murmure; le Dorien porte son joug plus légèrement que le Juif.
Aussi ne trouvons-nous pas à Crotone l'horreur d'Israël pour son dieu. Pythagore ne relègue pas au fond d'un inabordable sanctuaire l'image de sa divinité; il ne jette pas pour jamais sur sa face un voile impénétrable: sans doute, avant d'être admis à contempler cette auguste figure, il faut traverser de longues et cruelles épreuves; mais enfin, quand il est sorti pur des mains du mystagogue, l'épopte peut sans trop de crainte lever les yeux sur l'être des êtres ; et déjà même sous l'effroi respectueux qui domine encore l'âme du juste, on voit poindre le vague besoin d'un guide moins sévère, d'un maître moins redouté.
Le principe complexe, que nous appelons la terreur, et qui, à l'origine des sociétés humaines, a pris la loi morale sous sa protection, a donc été décomposé par Moïse et par Pythagore dans ses deux élémens naturels. L'un lui a livré le présent, l'autre l'avenir; l'un la vie actuelle, l'autre la vie future. Mais toute analyse suppose une synthèse antérieure; point de démembrement sans une totalité primitive; toujours au point de départ se pose comme condition indispensable de la décomposition un fait composé qui enferme et confond en soi les germes que le temps développe et distingue. Il faut donc qu'avant la fondation de la société toute terrestre instituée par Moïse, avant l'établissement de la famille à laquelle Pythagore ne permet de voir la terre que pour mieux comprendre le ciel, il y ait eu quelque
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part un peuple, une nation, tenant à-la-fois de la famille pythagoricienne et de la société mosaïque, matérialiste ensemble et spiritualiste, empoisonnant ou plutôt fécondant la vie par la crainte de Dieu et par celle du bourreau , admettant la terreur avec toutes ses puissances, et lui laissant entre les mains son épée à deux tranchans.
Où faut-il chercher cette grande combinaison? Toutes les fois qu'il s'agit d'origines, en législation, en politique, en religion, en morale, adressez-vous à l'Orient. L'Occident n'a rien commencé ; l'Occident n'est en tout que le disciple de l'Orient. Sans doute l'élève va plus loin que le maître ; il achève ce qui était à peine ébauché ; il colore ce qui était tout au plus esquissé; il marque nettement et profondément ce qui n'était que vaguement et superficiellement indiqué ; mais enfin la route qu'il parcourt lentement et en comptant ses pas, d'autres, en la traversant devant et avant lui à la hâte et pour ainsi dire à vol d'oiseau, la lui avaient montrée et signalée.
L'Egypte appartient à l'Orient par son esprit et son antique civilisation, à l'Occident par ses colonies et ses relations de tout genre. L'Egypte avait ses couvens de prêtres; c'était le type de la famille établie par le philosophe grec : elle avait son despotisme sacerdotal; le gouvernement théocratique du législateur hébreu n'en est qu'une variété. La loi y connaissait le glaive qui frappe dès ce monde; la religion , par un symbole dont les initiés savaient le sens et la portée, mettait à coté du jugement immédiat qui atteignait la vie, un jugement ultérieur qui
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atteignait la mort. Tous les élémens que nous avons trouvés épars et isolés dans la Grèce antique et sur les rives du Jourdain, nous les retrouvons unis et confondus sur les bords du Nil. Mais à qui rapporter cette double institution? Quel nom représentera pour nous l'établissement de ce double tribunal? L'histoire se tait ici , et les monumens tronqués qui nous restent ne permettent pas même l'hypothèse aux conjectures les plus téméraires. Si donc nous désignons par le nom de Menés qui est généralement regardé comme le fondateur du monde égyptien ( nom qui d'ailleurs rappelle celui de Ménou en Asie, en Europe celui de Minos) l'époque synthétique dont nous avons constaté la date et la nécessité , qu'on ne voie là qu'un mot créé pour ainsi dire par nous pour fixer une de nos idées. Nous n'y mettons rien de plus.
Et maintenant, est-il nécessaire de rattacher Moïse et Pythagore à Menés ? Faut-il peindre ici le peuple juif emportant avec les vases d'or et d'argent de l'Egypte ses habitudes et ses mœurs? Et ne saiton pas assez que la Grèce, amie de la science plus encore que savante, envoyait d'abord ceux qui voulaient lui enseigner la sagesse aux écoles de Memphis? Ce n'est pas qu'à l'exemple de ce chevalier de Palin qui crut découvrir un jour dans je ne sais quel monument hiéroglyphique les originaux des psaumes de David, nous songions à ne voir dans les deux grands systèmes qui ont passé sous nos yeux que des matériaux dérobés à la religion et à la science de l'ancienne Egypte. Il y a dans la clamyde du philosophe comme dans l'éphod du lévite autre chose
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que des lambeaux arrachés à la robe du prêtre d'Héliopolis.
Et, pour n'indiquer ici qu'une différence capitale entre le despotisme de Mènes et la tyrannie sacrée ou profane de Moïse et de Pythagore , il est évident que l'homme, sous le joug égyptien, semblable aux statues de ces dieux dont l'habitude extérieure marque assez l'immobilité, ignore le progrès , tandis que vous le voyez, sous le sceptre grec ou juif, prendre de plus en plus (et l'art, là où il se montre, trahit cette heureuse disposition) l'attitude du mouvement. Assez énergique à son berceau pour étouffer dans leur germe tous les développemens que comporte la nature humaine, la terreur va de plus en plus s'affaiblissant ; la théocratie juive se transforme bientôt en une monarchie moins redoutable; et la philosophie grecque refoule de jour en jour la crainte qui fait des esclaves pour placer au gouvernail un pilote qui convienne mieux à des hommes libres.
Ainsi se préparait, par l'affaiblissement gradué et la retraite du principe qui jusqu'alors avait occupé le trône, l'avènement d'un mobile auquel appartenait l'avenir.
Dans les deux grandes époques que nous venons de traverser, nous n'avons rencontré partout, au cœur de ceux qui observent la loi morale , qu un mobile, la crainte. Tous les systèmes religieux et philosophiques qui mesurent jusque-là les dévelop-
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pemens de la société, sont visiblement empreints de terrorisme; pour rendre l'homme juste , on commence par l'épouvanter.
Ouvrez la Bible, et mettant de coté pour un instant toute préoccupation systématique, abandonnezvous naïvement auxmouvemens de votre sensibilité; respirez-vous à l'aise en présence du dieu d'Israël ? Ne sentez-vous pas votre cœur se serrer, tout votre corps frémir, quand Jéhovah s'approche? Cet effroi que vous lisez au front des fidèles , qu'il ne vous étonne pas: voici venir l'Eternel.
L'humanité sensible a-t-elle beaucoup gagné en passant de la Palestine à la Grèce , de Jéhovah à Jupiter? Que l'homme goûte ici-bas un instant de bonheur, ne voyez-vous pas là-haut l'Olympe entier qui se soulève ? Ce n'est pas impunément que l'un de ces dieux jaloux prendra en pitié les misères de notre espèce; Prométhée paiera cher une bienveillance exceptionnelle et venue avant le temps.
Les puissances du ciel sont le type ou plutôt l'image des puissances de la terre; et la justice humaine comme la justice divine est altérée de sang. Dracon et Moïse représentent fidèlement, celui-ci le dieu cruel dont il est le ministre , celui-là l'impitoyable destin dont il est l'instrument.
L'homme évidemment ne peut pas voir en beau ce qui se passe ainsi sous ses yeux, ou au-dessus de sa tête ; c'est par peur qu'il sert la patrie et sacrifie aux dieux. Le pessimisme est partout. Traversez quelques siècles ; quel spectacle nouveau se déploie devant vous! Que le monde européen est changé!
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Voici des peuples qui se dévouent au service de la patrie sans la craindre; qui, loin de redouter l'approche de leur dieu, appellent chaque jour son règne et du cœur et des lèvres. Ce n'est plus la peur du châtiment qui pousse cette armée sur le champ de bataille, cette foule au pied des autels; le bon citoyen meurt avec joie pour la cité; l'homme pieux se soumet avec reconnaissance aux décrets du ciel. C'est que l'intelligence humaine a compris, tout autrement qu'elle ne les comprenait d'abord , les mystères de la vie : elle a trouvé pour cette énigme un mot moins sinistre; elle a entrevu dans la loi quelque chose de salutaire, quelque chose d'adorable dans Dieu. La législation qui, d'heure en heure, laisse échapper de ses mains quelque instrument de vengeance, justifie par une perspective de bonheur présentée à l'obéissance son indispensable rigueur; la religion , qui n'est plus qu'un heureux échange de prières et d'indulgence entre des enfans et un père , nous montre , sous un jour qui les fait désirer à la vertu, les dures épreuves auxquelles elle est soumise. L'optimisme envahit tous les systèmes. Le mobile qui guide et soutient l'humanité dans sa marche , ce n'est plus la terreur , c'est l'amour.
Que s'est-il donc passé dans cet intervalle dont nous avons un moment écarté nos regards? Quel grand événement a pu transformer ainsi la terre ? Quand s'est opérée cette merveilleuse révolution? Quel en a été le théâtre?
C'est vers la moitié du cinquième siècle avant
notre ère, chez un peuple qui, à cette époque, formait l'avant-garde de l'humanité, dans une ville qui marchait en tête de ce peuple, que s'est déroulée et consommée la vie la plus féconde que connaisse l'histoire, la mort la plus puissante qui ait été donnée en spectacle au monde. Né dans Athènes vers l'an 47° avant l'ère vulgaire. Socrate y but la ciguë à l'âge de soixante-dix ans.
Il ne faut pas, pour ébranler sympathiquement et flatter un puéril amour-propre, s'exagérer la puissance d'un homme. N'oublions point qu'en dehors de notre action, une force aveugle ou prévoyante, la force qui fait germer la plante et qui retient dans leurs orbites respectives les grands corps dont les cieux sont peuplés, intervient, au moins indirectement , dans les destinées de l'espèce humaine ; n'oublions jamais que si la liberté, tant qu'elle s'enferme dans sa sphère intentionnelle , est audessus de toute atteinte, elle se livre, dès qu'elle se projette au-dehors et tombe dans une sphère active, aux lois qui gouvernent la réalité distincte d'elle avec laquelle elle se met en rapport. La cause est indépendante, mais l'effet est fatal. Dans toute modification que subit sous ma main la nature externe ou interne, mienne ou étrangère, je ne possède en propre que la volition qui a déterminé la modification; le reste appartient au sort. Quand donc nous représentons par un nom d'homme un vaste changement, une métamorphose importante, tout en laissant au vouloir personnel une part telle quelle dans l'événement accompli, faites large, faites
immense celle que réclame dans ce même phénomène le pouvoir impersonnel.
Nous pouvons donc, en faisant ainsi nos réserves , rapporter à Socrate l'honneur de la grande révolution qui s'est déclarée de son temps. Quel homme mérita mieux que lui de donner son nom à l'intronisation d'une idéePQui se dévoua avec plus de constance et d'ardeur à la fortune d'un principe? Qui s'associa jamais plus franchement et plus complètement aux dispositions de la nature ? Qui tourmenta plus énergiquement et plus obstinément les circonstances au milieu desquelles il fut jeté, pour leur faire rendre , intrépide accoucheur , ce qu'elles enfermaient dans leur sein î Fouillez sa vie : vous n'y, trouverez pas de tache; vous y chercherez en vain un écart ; cet homme est resté pur de toute influence étrangère à ses vues; il a su tenir jusqu'au terme son imperturbable volonté dans la voie étroite qui le portait à son but. Interrogez sa mort : il ne rend point à la terre les élémens matériels dont son corps se compose , sans tirer parti de cette restitution; il a vécu pour sa doctrine; c'est pour sa doctrine qu'il veut et doit mourir ; sa fin ne vient pas interrompre son œuvre; elle la couronne ; ce que Socrate vivant a commencé , Socrate mourant l'achèvera.
Et quel était le principe que ce grand homme appelait de toutes les puissances de son âme, et par ses paroles et par ses actes, au milieu des choses humaines? Écoutez! — Il est un dieu , essentiellement bon , essentiellement beau : ce dieu ,
avant la naissance des temps , rencontra dans l'espace le chaos, et son désordre et sa difformité; l'esprit céleste s'unit à cette matière informe, et de cette union féconde est sorti l'univers. Tout ce qui est, comme le fils tient du père et en reproduit plus ou moins fidèlement la figure , se sent inévitablement de sa sainte origine , et réfléchit avec plus ou moins de vérité les traits de son divin auteur. Le monde est jusque dans les phénomènes qui s'éloignent le plus de leur source, imprégné de bonté et de beauté; c'est à-la-fois un bienfait et un spectacle. Aimez donc et l'univers et le dieu qui l'a conçu.
Aimez, parce qu'ainsi le veut la raison; aimez surtout, parce qu'ainsi le veut votre nature. L'homme trouve dans son sein une soif de volupté qui le dévore; la providence ne jette pas dans nos cœurs cet immense besoin, sans placer en même temps sous nos mains l'aliment qu'il réclame; le bien moral s'offre au désir pour le conduire à son terme; la vertu, c'est le bonheur.
C'est le bonheur, parce que c'est la beauté suprême. Qu'est-ce que le juste? un homme qui se fait dieu. Celui-là donc se condamne au vice et au malheur, qui n'imite pas les dieux; celui-là imiterat-il les dieux , qui ne les aime pas ? Mais pour les aimer, il ne faut que les connaître; la science, c'est la vertu.
Vous avez entendu le philosophe ; regardez l'homme : le voyez-vous se prendre corps à corps avec la science contemporaine et passée qui lui fait obstacle , et ruiner le présent pour fonder l'avenir !
En même temps que sa puissante ironie terrasse les principes qui distinguent et isolent, son infatigable interrogation ne va-t-elle pas échauffer au fond des âmes les germes d'une doctrine qui rapproche et unit? Mais Athènes n'est point à la hauteur des dogmes qu'il voudrait lui livrer. L'heure n'est point arrivée où la vérité n'aura, pour s'imposer à l'activité libre, qu'à briller de son propre éclat et à se montrer sous sa forme pure. Le sage appellera donc au secours de sa raison la fiction et le mensonge. Une voix du ciel quand il délibère lui donne le mot qu'il cherchait; et l'oracle de Delphes, gagné par l'or de ses amis , socratise comme il philippisera plus tard.
Un auxiliaire plus sûr encore que la dialectique, plus puissant que l'art religieux, c'est l'exemple : Sqcrate ne se contente pas de prêcher le devoir , il le pratique; ce qu'il prescrit, il le fait. Les dieux n'ont que peu de besoins ; sachez vivre pauvre : le maître refuse les trésors qui lui sont offerts, et l'argent lui manque pour s'acheter un manteau. Les dieux versent leurs bienfaits sur le coupable et l'impie; pardonnez comme eux à ceux qui vous outragent: un homme grossier frappe Socrate à la joue ; Socrate plaint le malheureux et passe. Chérécrate et Chéréphon se détestent; Lamproclès ne reconnaît pas comme il le devrait les bontés d'une mère : Socrate parle, et les deux frères vivront désormais dans la plus intime union, et l'enfant ingrat sera un modèle de piété filiale. On accuse le fils de Sophronisque de n'avoir été un utile moraliste qu'en se faisant mau-
vais citoyen; il n'en est rien. Socrate sans doute était loin d'approuver tout ce qui , au nom des lois, avait cours dans Athènes, et il voulait une réforme sur la terre comme au ciel. Mais ne prouverait-on par hasard son amour pour la patrie , qu'en admirant et caressant ses défauts ? Est-ce à une mère faihle et aveugle que l'homme grave et clairvoyant doit ressembler? Aimer le malade , n'est-ce pas avant tout chercher à le guérir ? Socrate cependant ( le temps n'était plus où l'énergie de la passion et la faiblesse du sentiment moral légitimaient de semblables moyens) ne fait pas jouer pour atteindre son but les ressorts qui tiennent à la haine ; pas de violence ' pas de complot ; son unique instrument de prosélytisme, c'est la persuasion. Obéissez aux lois tant qu'elles sont debout. Eh quoi! le soldat s'abstiendra-t-il de combattre parce que bientôt la guerre fera place à la paix ? Jamais Athénien , sur la place publique comme sur le champ de bataille, ne garda plus religieusement le mot d'ordre que lui donnait l'état; jusqu'à son dernier moment vous le trouvez fidèle aux institutions de la cité que lui a imposée le hasard de la naissance et qu'a depuis adoptée son libre choix: il sacrifie aux dieux^que sa foi repousse; il meurt victime de son obéissance aux lois que condamne sa raison.
Quel est donc le principe qui domine et la doctrine et la vie de Socrate? Quel est le mobile qui le pousse , et à l'action duquel il veut soumettre cette aristocratie morale qui se presse autour de lui ? Ce principe, ce mobile c'est évidemment l'amour. Homme
philosophe , citoyen , actif et passif , Socrate est là tout entier. L'amour, c'est ce qu'il éprouve, c'est ce qu'il analyse, c'est ce qu'il prêche; ce front serein , cet éternel sourire, cette douce et harmonieuse voix, tout en lui trahit et propage l'affection dont il est consumé; il n'est pas jusqu'à sa méthode qui ne porte cette adorable empreinte; et sa divine ironie , qu'on ne s'y trompe plus , n'est autre chose que la bienveillance protectrice du sage pour l'ignorant qu'il éclaire , de l'homme pour l'enfant qu'il élève peu-à peu, en jouissant de son admiration naïve, aux plus sublimes conceptions. Cette disposition de la volonté est en lui si profonde, elle a tellement effacé et soumis toutes les affections rivales, que Platon fit poser devant lui cette belle figure quand il peignit l'Amour.
Que Socrate donc sépare en deux grandes époques l'histoire des développemens moraux! Qu'il soit le pivot sur lequel tourne le monde libre! Ce n'est pas une catastrophe physique , quelle qu'elle soit, qui pouvait être pour nous un centre chronologique : il nous fallait pour point de départ un philosophe, et un philosophe moral. Nous reconnaissons jusqu'ici un double monde, le monde de Mènes, et le monde de Socrate ; le monde anté-socratique , c'est la terreur qui le meut , le monde post-socratique dont le guide est l'amour.
Socrate a opéré la plus vaste révolution dont notre monde ait encore été le témoin : le principe qu'il a mis dans la vie règne sans partage depuis plus de deux mille ans sur l'Europe soumise ; sous ce rap-
port, tous les systèmes religieux ou philosophiques qui ont rempli ce long intervalle lui appartiennent et relèvent de lui. Mais de ces nombreux enfans, dont quelques-uns méconnaissent et renient leur père, il n'en est que deux qui l'aient compris et continué ; c'est dans la philosophie le stoïcisme, le christianisme dans la religion. Ce que l'inventeur du principe avait laissé dans le vague et dans l'enveloppement, ces deux grands systèmes l'ont, chacun pour sa part et sous son point de vue spécial, précisé et développé : à la synthèse socratique devaient, pour qu'elle portât tous ses fruits, succéder l'analyse stoïque et l'analyse chrétienne.
Quelle a donc été sur ce fonds commun donné par Socrate, d'abord l'œuvre de Zenon, et ensuite l'œuvre du Christ ?
III. Le Christ, ce n'est pas seulement le fils de Marie; c'est encore l'apôtre qui s'inspire de son esprit; c'est saint Paul , c'est saint Augustin, c'est Thomas d'Akempis. Zenon , c'est d'abord et avant tout le fondateur du portique, l'architecte qui en a conçu et tracé le plan ; mais c'est aussi la phalange sacrée qui dans le courant des âges s'est mis au service de son idée et a rempli son cadre; c'est Cléanthe d'Assos, Chrysippe de Soli ou de Tarse , Panœtius de Rhodes, Sénèque, Épictète, Marc-Antonin.
Que le stoïcisme ait complètement rompu avec le monde anté-socratique ; qu'il ne reconnaisse plus la terreur pour mobile , c'est ce qui ne saurait faire
l'objet d'un doute. Le sage, tel que le conçoit le portique , se retranche dans une impénétrable forteresse où il n'est donné ni à l'homme, ni aux dieux de l'atteindre. Les menaces du ciel et de la terre, comme ces vagues impuissantes dont la fureur vient mourir au rivage, s'arrêtent devant son âme. En vain le bourreau terrestre s'entoure de l'appareil des tortures ! Que le fer crie; que la flamme étincelle : le sage ne pâlit point : en vain le passé lui jette comme un épouvantait son juge céleste s'élançant en courroux sur le tribunal où la vengeance l'appelle; que peut redouter l'homme qui a vécu d'accord avec la nature? La foudre ne donne en frappant que la douleur ou la mort; la douleur n'atteint point l'élément rationnel de l'âme; elle n'est pas un mal: la mort (je ne me charge point de lever les contradictions), c'est le terme de nos misères; c'est la plus belle invention du sort : c'est d'ailleurs une inévitable nécessité; et qu'importe, après tout, que dans cette foule destinée au glaive, vous tendiez la gorge une heure plus tôt , une heure plus tard , le premier ou le dernier? Que les élémens unis maintenant et ordonnés par une force qui les tient en respect soient rendus tout-à-coup à leur indépendance primitive et à leur instinct de désordre et de division; que ces grands corps qui roulent dans l'espace avec tant d'harmonie se heurtent et se confondent; que le monde matériel se dissolve et s'écroule, le stoïcien attend debout et sans peur cette vaste ruine. Le sort atteint dans ses bras son ami le plus cher; une indigne épouse répond par l'adultère à sa fidélité : il savait
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que ce vase était fragile ; il croit que sans le mal le bien ne serait pas; et quand le monde moral vient à manquer sous ses pieds, cette chute ne l'étonné , ni ne l'afflige. Tant que sa vertu lui reste , il n'a rien à pleurer.
Ce qui donne au stoïcisme cette apathie ou plutôt ce courage, c'est l'intelligence plus exacte, l'appréciation plus juste de la vie. L'homme en générai redoute et déplore comme funestes mille accidens qui par eux-mêmes et en dehors de l'opinion sont complètement indifférens : pour le stoïcien , le vice seul est un mal.
Tel est le stoïcisme envisagé dans son élément négatif; il ne peut pas craindre la réalité extérieure, parce qu'il ne la peut haïr. Quel est-il envisagé dans son élément positif?
Si le système était conséquent, en partant de son axiome fondamental « Il n'y a de bien que la beauté morale, de mal que l'immoralité » , il resterait, enfermant notre besoin d'aimer dans sa sphère légitime, étranger aux affections bienveillantes comme aux affections malveillantes: le ciel et la terre ne lui sont pas plus d'utiles auxiliaires que de dangereux ennemis. Mais Zenon n'a pas su maintenir l'équilibre ; et la balance incline emportée par l'amour.
Non: la douleur n'est pas un mal; non: le plaisir n'est pas un bien : le stoïcisme pousse ce double cri quand le corps souffreou jouit. Toutefois, quand il lui faut combattre, il voit plus volontiers à ses cotés la volupté que la souffrance ; il préfère les vertus
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dont l'exercice laisse en paix le corps et l'âme, à celles qui ne se font jour qu'à travers la sueur et le sang.
La souffrance d'ailleurs n'est-elle point le plus souvent, sinon le bien , au moins une de ses indispensables conditions ? Vaincre sans péril , n'est-ce pas vaincre sans gloire? Que les âmes faibles et vulgaires s'endorment aux bras de la prospérité : une âme généreuse et sublime appelle et défie le malheur. La vertu ne se forme et ne grandit que dans la lutte: ce n'est pas la douce et constante atmosphère d'une serre chaude, c'est le souffle impétueux des vents , c'est le feu des étés , la glace des hivers qui donnent au roi des forêts sa force et sa beauté.
Ouvrez les livres où le stoïcisme a déposé ses dogmes; et voyez s'il est possible au philosophe qui parle ainsi de ses dieux de ne pas les aimer.
La force cachée qui a fait et qui maintient l'ordre du monde est sans contredit une force puissante : la puissance est partout le gage de la bonté; il n'y a de malignité que dans la faiblesse. Promenons les yeux autour de nous ; la bonté divine ne brille-t-elle pas du plus vif éclat dans les mille rapports que nous soutenons avec elle? Sans doute l'homme n'est pas le centre auquel la circonférence universelle adresse de toutes parts ses innombrables rayons. Mais quoique les vues providentielles ne soient pas venues converger sur l'atome que nous appelons un homme, cependant parce qu'elles embrassent tout, elles ont laissé tomber sur l'espèce humaine, comme sur les autres parties de l'univers, un regard d'intérêt; et
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h forme imprimée au monde nous prouve clairement que la nature ne nous a pas relégués, comme à peine dignes de sa sollicitude, au rang de ses dernières productions. Tout ce qui peut nous nuire et nous corrompre a été soigneusement écarté de nos regards ; tout ce qui au contraire importe à notre perfectionnement et à notre véritable bonheur est à notre portée et sous notre main. Si le désir exagérant et dénaturant l'appétit vient tourmenter le cœur par ses exigences infinies , et si son insatiable avidité reproche à chaque instant leur impuissance aux phénomènes extérieurs qui se présentent pour le satisfaire , gardez-vous d'en accuser la cause suprême; le désir est un crime de l'humanité.
Le monde moral vous semble livré au plus infernal désordre! Tel qui devrait obéir, commande; tel qui devrait commander, obéit! Celui-ci mérite un saïairc,il est puni; celui-là une peine, il est récompensé! L'honneur et l'infamie , le plaisir et la douleur sont jetés ça et là, sans discernement, sans choix; ils pleuvent au hasard sur les bons comme sur les médians, et la fortune est aveugle! Que répond le stoïcien? — Rome élève à la plus haute de ses dignités y au consulat, un infâme débauché , Mamercus Scaurus! C'est que Rome long-temps reconnaissante veut encore après un siècle récompenser en lui Émilius son aïeul. Ce que Rome fait pour le passé qu'elle peut seul connaître, pourquoi les dieux ne le feraient-ils pas pour le passé et l'avenir dont ils savent tous les secrets? Un chef indigne prend en main les rênes de l'empire? Ce n'est pas lui, c'est un de ses
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ancêtres qu'en lui la providence honore; ce n'est pas lui, c'est un de ses descendans qu'à l'avance elle veut glorifier.
Et d'ailleurs , ces honneurs , ces voluptés sont-ils donc toujours des privilèges? Ne sont-ils pas plus souvent encore des châtimens? La joie, sous ce double aspect , est un fait puéril et servile. Volage , perfide , sujette à de fréquens retours , sa possession vaut-elle ce que son acquisition nous coûte ? Instable d'une part , de l'autre elle est souillée : semblable à une courtisane sans pudeur, elle se vend à tout ce que l'espèce humaine a de plus ignoble ; elle ne hante que les lieux impurs. Combien n'a-t-il pas plus à se louer du sort, celui que la vie traite, non comme un fils d'esclave dont les misérables bouffonneries doivent un jour égayer l'ennui des festins, mais comme le fils d'un homme libre dont la place publique et le champ de bataille admireront plus tard l'éloquence et la valeur. Tandis qu'une mère aveugle réchauffe son enfant dans son sein , et l'amollit par ses soins et ses caresses , le livrant ainsi sans défense à cette nature âpre et sévère qu'il lui faudra bien quelque jour affronter, le père plus prévoyant, l'endurcit à la fatigue, l'expose aux intempéries de l'air et lui donne avant le combat par un exercice pénible et soutenu des forces et des armes. Le dieu de l'humanité veut-il faire de celui qu'il protège un bouffon ou un homme? Est-ce la folle affection d'une mère ou la tendresse éclairée d'un père qu'il nous faut attendre d'un tel gouverneur ?Que si vous vous étonnez d'une bienveillance qui prodigue à ceux qu'elle atteint la
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pauvreté, la douleur, la prison ou l'exil, étonnezvous aussi de vuir le médecin employer contre le malade qu'il aime tantôt la faim et la soif, tantôt le feu et le fer !
Ces réponses ne vous suffisent-elles pas? Le stoïcien tient en réserve une dernière raison contre laquelle vous n'avez plus de recours. — Après tout que ces avantages ou ces désavantages, comme les appelle le monde, tombent sur le vice ou sur la vertu, qu'en peut-on induire contre les dieux? Insignifians et indifférens par eux-mêmes , ces accidens ne tiennent que d'une opinion grossièrement erronée le caractère qui en fait à nos regards trompés ou des biens ou des maux.
Loin de frapper sans raison la force qui se soutient , le ciel ne tend-il pas à la faiblesse qui succombe une main secourable?Ne rend-il pas constamment le bien qu'il fait pour le mal qu'on tente de lui faire? Le méchant n'en reçoit-il pas sans cesse, soit par des songes, soit par des oracles, les secours qu'il demande ou ne demande pas? Et quand le sceptique doute de la Providence, quand l'athée la nie, quand le sacrilège l'offense, en laisse- t-elle moins tomber sur eux ses innombrables bienfaits? Aussi tandis que la foule imbécille accuse et maudit les Immortels par des gémissemens et des pleurs, si ce n'est par des blasphèmes, le sage, plein de leur grandeur et de leur bonté, les loue sans cesse et les honore ici par sa résignation, là par sa reconnaissance. Quoi que vous fassiez de moi , dieux puissans, dans ma patrie ou sur la terre d'exil , riche ou
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pauvre, sujet ou roi, ma voix partout et toujours dira et redira votre bonté et votre gloire î
Il n'y a qu'un insensé, un aveugle, qui puisse craindre et haïr les dieux; les connaître, c'est les aimer.
Aimer les dieux , c'est les imiter. Qui imite les dieux, aime nécessairement les hommes.
Le grand Tout pour le stoïcien est une immense cité dont l'homme fait partie : l'homme donc, s'il comprend son rôle, vivra conformément à la nature; il se doit à l'univers. Dans ce vaste empire, qu'on appelle le monde, se développe une cité plus étroite; c'est l'espèce humaine : citoyen de cette république, je me conformerai à ses vœux; je me dois à l'humanité.
Depuis que notre chef en philosophie, interprétant avec trop de rigueur une des maximes stoïciennes , et faisant trop d'état de quelques démentis passagers donnés par le caprice ou la passion de l'homme à la volonté rationnelle et systématique du philosophe, a déversé ce blâme sur l'école de Zenon, on a souvent répété que la vertu du portique était purement négative; et que bonne tout au plus pour l'esclave , dans les fers , sur le trône et dans César, elle était inutile au monde. J'en demande pardon à mon illustre maître et à ceux qui l'ont suivi; les monumens que le stoïcisme avoue réfutent formellement, et j'oserais presque dire à chaque page, cette injuste accusation.
Le stoïcien n'est pas seulement un citoyen, c'est un soldat du monde. L'homme est né pour la société ; le premier de ses devoirs , c'est de servir l'hu-
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manité,s'il se peut, dans l'humanité entière ; sinon , dans un peuple; sinon encore, dans ses proches; sinon enfin, dans sa personne. Epicure pouvait dire: Le sage restera étranger aux affaires publiques, si rien ne l'oblige à y prendre part ; Zenon disait : Le sage, si rien ne l'en empêche, montera comme rameur ou comme pilote sur le vaisseau de l'état. Ils attendent l'un et l'autre une raison, le premier pour intervenir: l'abstinence, c'est-à-dire le repos, est sa condition habituelle; le second pour s'abstenir: l'intervention , c'est-à-dire l'action est son état normal.
La vertu du stoïcien une vertu passive! Mais cette admirable théorie des bienfaits , n'est-ce pas de la vertu active au suprême degré qu'elle proclame et impose? Un homme attaqué par des voleurs va périr faute de secours; que ferai-je? Si la victime sur laquelle le fer est déjà levé ne mérite pas qu'on s'expose pour elle, tu essaieras par un cri d'effrayer l'assassin ; si elle le mérite , tu donneras ta vie pour la sauver.
Abstiens-toi: c'est-à-dire résiste aux passions qui, viles entremetteuses, ne te vantent et ne te livrent le monde que comme le terme nécessaire d'un commerce infâme : qu'une vaine curiosité ne te pousse pas à t'immiscer sans motif aux affaires d'autrui: qu'une puérile sympathie ne confonde pas tes joies et tes douleurs avec les joies et les douleurs du cirque : qu'un funeste amour de la gloire ne te mette pas au cœur une soif insatiable de sang! Abstiens-toi ; mais prête toujours l'oreille à la voix sacrée du devoir: marche sans hésiter, à travers la flamme et les tortures, au but où les intérêts sociaux t'appellent : est-il donc né-
cessaire que tu pleures , quand ta main sèche les larmes d'un ami ? Ne saurais-tu avoir de courage sans colère , de prudence sans peur, de sévérité sans barbarie, de bienveillance sans pitié ?
Dites au stoïcien : Patient sublime, tu n'as rien de ce qui fait véritablement l'homme; je ne vois en toi aucun des caractères de l'agent moral. — L'action, vous répond-il , c'est la vie : passe sans interruption d'une bonne action à une autre : agis constamment dans l'intérêt de chacun et dans l'intérêt de tous: combats jusqu'au bout pour cette sainte cause : que ton bras soit tendu jusqu'à ce qu'il défaille, et que le casque presse encore tes cheveux blancs : nous te permettons si peu pendant la vie une inutile oisiveté que nous demandons son tribut même à ta mort; que le trépas , si les destins le permettent , soit moins encore le terme de l'existence active que son couronnement.
Le stoïcien aime donc ses semblables , puisqu'il leur dévoue et sa mort et sa vie. Sénèque a dit vrai: il n'est pas de secte qui porte en elle plus de bienveillance et d'amour. Une doctrine qui brise aux mains de la terreur antique son plus redoutable instrument, la colère; qui partout et toujours nous entretient de clémence; qui nous laisse un traité sur les bienfaits, quoi qu'on en puisse dire , aime l'humanité.
Ce n'est pas seulement à l'homme actuel qu'elle s'intéresse, elle songe encore à l'homme futur; elle ne dit pas comme tant de sectes contemporaines : après moi le déluge ; comme une autre providence , elle embrasse dans sa vaste sollicitude tous les temps ainsi que tous les lieux.
Elle n'aime pas seulement l'humanité là où il est impossible de ne pas l'aimer, dans le sage dont l'âme est si belle, dans l'ami auquel on doit tant de bonheur, dans l'homme riche et puissant dont la faveur peut être si féconde; elle l'aime encore dans le méchant dont les traits font horreur, dans l'ennemi qui ne veut que nuire , dans l'homme faible et pauvre qui ne promet à qui l'accueille qu'une charge et un fardeau. Vivez avec votre inférieur comme vous désirez que votre supérieur vive avec vous. Aimez votre ennemi ; il ne songe pas à vous blesser; comme tout être animé, il tend vers ce qu'il croit bon, et vous lui êtes un obstacle : pardonnez au méchant ; le vice n'est qu'ignorance et folie; et quel homme d'ailleurs est assez pur pour condamner l'impureté? TantqueNéron reste sous l'influence de son éducation stoïque , voyez comme il redoute ce qu'on appelle le droit de punir, et avec quelle répugnance il signe un arrêt de mort ! Que fait Marc-Aurèle en Syrie après avoir vaincu Cassius î II brûle sans les lire tous les papiers du rebelle , et tandis qu'il dérobe , en les couvrant d'un impénétrable mystère, quelquesuns de ses ennemis personnels à la vengeance des lois, il recommande ceux qu'il n'a pu leur soustraire à la clémence du sénat. Il n'a pas tenu au stoïcisme que ce qu'il y a d'absurde dans l'inégalité des conditions ne fît place à une légitime égalité : nous ne trouvons plus chez eux, soit dans le monde de l'action, soit dans le domaine de la pensée, de honteuses et humiliantes distinctions. Ce que le maître a dit, il faut que la raison, non la mémoire du dis-
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ciple le retrouve et le répète; la liberté intellectuelle ne s'aliène jamais. La liberté civile commence à reconnaître son inviolabilité ; Zenon n'a point d'esclaves, et Sénèque, en les admettant à sa table, ne fait-il pas plus qu'affrancbir les siens ?
Mais tout cet amour n'est pourtant , il faut le dire, qu'accidentel et accessoire; ce que le portique aime essentiellement et principalement, ce n'est ni Dieu, ni l'homme, c'est la vertu. Vous pourrez parfois lire au front du stoïcien en face de l'humanité et de la divinité quelques indices d'indifférence et qui plus est de dédain. Pourquoi sans cesse adresser au ciel un humble et suppliant regard? Le sage se suffit à lui-même; les dieux n'ont de plus que lui qu'une inutile immortalité. Que vos semblables soient justes ou injustes, qu'importe? Tout ce qui n'est pas votre ne peut ni ne doit vous toucher. Mais la vertu n'est jamais ni oubliée, ni méconnue; l'amour qui la prend pour son terme ne connaît ni fatigue, ni dégoût; l'enthousiasme qu'elle inspire ne se dément, ni ne s'affaisse; et l'encens brûle éternellement sur ses autels.
D'où vient que la vertu est tant et si constamment aimée ? C'est que seule elle donne le bonheur; c'est qu'elle est le bien suprême. Le sage du portique a demandé en vain une joie pure et sans mélange aux richesses , à la gloire , au plaisir : tout ce qui relève de la fortune , tout ce qui sort des limites de la volonté humaine, tombe dans la sphère du mouvement , et ne lui présente que trouble , incertitude , agitation , misère : la sécurité qu'il appelle de tous ses vœux, le calme, première con-
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dition d'une vie heureuse, cette douce et constante volupté qui ne connaît, parce qu'elle est entière et inattaquable, ni l'espérance, signe fâcheux de l'incomplet, ni la crainte, symptôme plus fâcheux encore de l'impuissance provoquée à un combat inégal , il ne les trouve que dans l'usage raisonnable de sa liberté, c'est-à-dire dans la vertu. Il est tellement vrai que pour le stoïcien le devoir c'est le moyen qui conduit au bonheur, que tout acte qui mène à ce but s'impose à sa volonté comme obligatoire ; et parce que la dialectique nous apprend à distinguer le bien du mal , parce que la physique en nous donnant le monde nous donne le rôle que nous y devons jouer, la dialectique et la physique sont élevées au rang des vertus.
La vertu mène au bonheur, ou plutôt elle est le bonheur même : partout où l'un des deux se rencontre, l'autre s'y montre inévitablement. Si donc la vertu est de ce monde, le bonheur qui ne s'en sépare point est de ce monde aussi. Le salaire suit immédiatement le travail , et le mérite ne languit pas dans l'attente; il est toujours payé comptant. Le prix du combat est sous l'œil et sous la main des combattans ; le vainqueur n'aura qu'à tendre le bras pour le saisir. Aussi le stoïcisme s'inquiète-t-il fort peu des hypothèses poétiques qui placent dans une vie antérieure, ou dans une vie postérieure la raison de la vie actuelle : tout entier dans le présent, il ignore le passé, et s'il s'occupe parfois de l'avenir, c'est ou pour le révoquer en doute , ou pour le nier formellement. L'immortalité des âmes est une ques-
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tion accessible à la foi plutôt qu'à l'investigation scientifique; on nous promet l'éternité, on ne nous la prouve pas; cependant nous voyons périr tout ce qui est corporel, et notre âme est un corps. Ne faut-il pas, pour l'ordre et les besoins de l'univers, que chaque réalité meure et se métamorphose ? Te baignerais-tu, si quelque changement ne s'opérait dans le bois qui échauffe cette eau ? Si les mets qu'on te sert, déjà transformés par l'art du cuisinier, ne l'étaient encore dans ton estomac par la nature ellemême , pourrais-tu te nourrir? Tout homme est dès ce monde rétribué selon ses œuvres. Loin d'accuser les dieux qui nous refusent une vie future, remercionsles de la vie présente qu'ils nous ont donnée, et qu'après tout ils ne nous devaient pas.
IV. Voilà ce qu'est devenue entre les mains de Zenon le principe Socratique. Que deviendra-t-il entre celles du Christ ?
En traçant rapidement comme nous l'avons fait l'esquisse des trois grands systèmes qui se partagent le monde moral non chrétien , nous n'avons pas eu à craindre que quelque sourde influence, partie d'un intérêt étranger à la vérité, ne fît dévier de la droite voie ou notre pensée, ou notre plume. Zenon, Pythagore et Moïse sont morts; ou", s'ils vivent encore quelque part, leur action du moins n'aborde pas la sphère dans laquelle se meuvent les puissances intellectuelles de notre âge. Il en est tout autrement de la grande religion dont il nous reste à parler. En vain nous entendons partout autour de nous
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répéter que le christianisme a vécu : en vain les lévites qui desservent l'autel nous peignent euxmêmes avec douleur, en s'exagérant notre indifférence, leur dieu délaissé et son temple désert : les amis, comme les ennemis du christianisme se sont trop hâtés de sonner ses funérailles et d'entonner le chant de mort. Ce prétendu cadavre est un corps dans lequel la vie est loin d'être éteinte; et il n'est pas besoin j pour s'en assurer, de poser la main sur son sein et de compter les battemens de son cœur. Pour nous, du moins, qui sans être strictement tenu de reconnaître en lui notre seigneur suzerain, sommes encore condamnés à un hommage forcé qu'on peut appeler, si Ton veut, du respect, mais qui au fond n'est qu'une dépendance véritable, plus ou moins déguisée, nous sommes si souvent placés entre ce que nous demandent ici des ménagemens intéressés , là de libres convictions, que nous ne pouvons songer à nier ni la vitalité actuelle des croyances religieuses, ni leur intervention plus puissante qu'on ne le suppose dans la transmission et par cela même dans la formation de l'opinion et de la science. Nous nous tiendrons donc ici sur nos gardes plus sévèrement que nous ne l'avons fait partout ailleurs; nous essaierons, autant qu'il sera en nous, de retenir la question là où l'impartialité historique et critique la place, je veux dire sous l'œil de l'intelligence pure , fermant soigneusement la porte à toute réclamation, à toute suggestion quelle qu'elle puisse être, sur laquelle nous verrons plus ou moins clairement l'empreinte de la sensibilité. Point de colère, mais
aussi point d'indulgence; point de haine, mais aussi point d'amour.
Avant les temps et l'univers dont ils mesurent la durée, seul avec lui-même dans son indivisible unité, Dieu est : Dieu , c'est l'Éternel.
Tout-à-coup ( l'Eternel se devait ce témoignage éclatant de sa force; il fallait que le ciel annonçât sa grandeur, et que la terre publiât sa gloire), toutà-coup à la voix du Tout-Puissant, la solitude se peuple, et le monde en dépit des sages et de leur maxime favorite, s'élance, radieux, du néant.
La scène est prête; que l'acteur s'y produise. Faisons l'homme à notre image; et l'homme apparaît. Dieu, pour organiser cette belle figure, pétrit de ses doigts le limon de la terre; puis dans cette poitrine froide et immobile, il souffle un souffle de vie , et voilà une âme sous ce corps. 11 n'est pas bon que l'homme soit seul; donnons-lui une compagne. Adam s'endort; l'Eternel cependant détache une des pièces de sa charpente osseuse et en fait une femme : à son réveil notre premier père admire à ses côtés la mère future du genre humain.
Adam et Eve sortent purs des mains du créateur; aussi le bonheur accueille leur naissance; le ciel et la terre sourient à leurs premiers pas ; c'est l'âge d'or de la vie ; c'est l'enfance de l'humanité.
L'homme était appelé à de plus hautes destinées. Une défense divine vient bientôt, non pas fcomme le veut Bossuet qui chrétien dans le dogme et par la lettre est resté juif dans la pensée et en esprit) pour faire sentir à la créature qu'elle a un maître,
mais pour placer l'agent intelligent et sensible entre une invitation de ses sens et un ordre de sa raison , et par là ( nous ne pouvons concevoir une autre cause à cette interdiction ) éveiller au fond de l'âme le principe moral qui serait resté, sans cette excitation salutaire, éternellement endormi. Du premier âge qui ne connaît pas le combat , l'humanité comprenant en elle toutes les conditions de la lutte s'élève à l'âge mûr.
La lutte, hélas! c'était la défaite: le précepte est enfreint; le génie du mal est arrivé par la faiblesse de l'épouse jusqu'à la volonté plus forte de l'époux, et nos aveugles parens ont joué contre un plaisir défendu, il est vrai, mais périssable , un bonheur permis , mais éternel.
Le crime appelait la peine, le châtiment ne se fait point attendre : Adam et Eve sont chassés honteusement, parce qu'ils furent criminels, du séjour de délices ou leur vertu devait les fixer à jamais; la femme enfantera dans la douleur, et sera la sujette de l'homme ; l'homme arrachera péniblement à un sol ingrat une nourriture chétive et trempée de ses sueurs; tous deux, ils mourront de mort.
Ce ne sont pas seulement les vrais coupables qui porteront le poids du châtiment : Adam et Eve transmettent à ceux qui naissent d'eux leur souillure avec leur sang. Comme la faute, la peine sera héréditaire; et la personne humaine, avant d'avoir agi, est déjà déchue et punie: la justice terrestre , n'a-t-elle pas autrefois frappé , à l'imitation de la
justice céleste, et ne frappe-t-elle pas souvent encore le père dans le fils ?
Quoi donc! celte réprobation n'aura-t-elle pas de terme ? La justice qui ressemble tant à la vengeance remplira-t-elle les temps jusqu'à la consommation des siècles , et la miséricorde n'aura-t-elle pas son jour? A l'heure même de sa colère, le Dieu de bonté promet au genre humain un sauveur; et pendant quatre mille ans cette promesse se répète et retentit dans toute la Judée. Le fils de la femme vaincra le tentateur et lui brisera la tête; le messie, que les juifs et les gentils reconnaîtront pour leur roi, viendra renouveler l'alliance et apporter une autre loi; qu'un messager prépare ses voies; qu'il naisse, comme tous les hommes, faible enfant, quoique dieu; heureuse Bethléem, lu seras son berceau ! Recueille, Jérusalem, la parole de vie qui tombe de ses lèvres! Jérusalem est sourde à cette voix divine; l'oint du seigneur n'est pour elle qu'une pierre d'achoppement et de scandale contre laquelle elle va se heurter; le voilà méconnu, outragé, mené au supplice avec des criminels; on l'attache à une croix; on l'abreuve de fiel et de vinaigre; ses bourreaux se partagent sa dépouille; sa robe est jetée au sort; et pour qu'on ne puisse s'y méprendre, Daniel compte les semaines d'années qui séparent son âge de ce moment solennel.
Les temps sont accomplis. Saint Jean annonce au désert celui dont il n'est pas digne de dénouer les sandales. Jésus, fils de Marie selon la chair, mais «n réalité fils de Dieu, Dieu lui-même, se détache,
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pour vivre une vie d'homme, de cette mystérieuse trinité dans laquelle, Verbe incréé, il se confond, en un seul et même être formé toutefois de trois personnes distinctes, avec le Père et l'Esprit, incrées comme lui- Il naît, vit et meurt, tout chrétien le croit malgré la grande protestation juive qui elle-même était prédite, ainsi que l'avaient déclaré à l'avance les cent bouches prophétiques de Juda et d'Israël.
La mission du Christ, c'était d'effacer la tache originelle qui souillait l'espèce humaine de génération en génération ; sa passion devait emporter cette lèpre héréditaire. Ce n'est donc pas un homme nouveau que le baptême donne au monde, c'est l'homme primitif qu'il ressuscite; ce n'est point une création, c'est une restauration; restauration sans doute imparfaite et incomplète, mais enfin telle que la comporte notre condition actuelle; nous ne sommes pas dans l'Éden.
Or quelle était, je ne dis pas selon Moïse, mais selon le christianisme conséquent, la grâce spéciale dont l'homme avant sa chute était l'objet ? N'étaitce pas la science claire et précise du bien et du mal? Adam et Eve voyaient chaque jour l'Eternel face à face, et Dieu leur révélait lui-même sa volonté. Quelle fut surtout la punition du péché et de la désobéissance? N'est-ce pas l'aveuglement de l'homme sur ce qu'il lui importait le plus de connaître, sur sa destinée et les décrets du ciel? Le devoir si lumineux à l'origine s'enveloppe de ténèbres; et une obscure tradition, remplaçant grossièrement la ré-
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délation divine, ne jette plus dans la conscience, au lieu des torrens de feux qui au début lui montraient nettement sa voie, que de pâles clartés, d'incertaines lueurs qui semblent plutôt faites pour l'égarer que pour la conduire. Si tels étaient , d'un côté le partage de la pureté, de l'autre le châtiment de l'impureté, quel devait être le bienfait qui pouvait rappeler l'homme à la hauteur d'où sa faute l'avait fait descendre ? Ne devait-ce pas être une révélation nouvelle , le rétablissement des caractères sacrés empreints primitivement au cœur de l'agent moral et graduellement effacés par l'erreur et le crime , la réédification du temple spirituel sur les débris du temple matériel qui n'en était que l'ombre? Aussi qu'estce que le Christ? Il nous le dit lui-même : Je suis la lumière; je suis la vérité.
Nous sommes en ce monde, tout enfant de dix ans qui appartient à l'église chrétienne vous le dira,, pour connaître avant tout le dieu qui nous a créés. Qu'est-ce donc que ce dieu suprême? C'est un esprit pur, infini, éternel, souverainement bon , souverainement juste; sa science, parce que l'infini pénètre tous ses attributs, sa science est sans bornes, et l'avenir ne lui est pas plus obscur que le présent ou le passé. Son pouvoir égale son savoir; penser, pour lui c'est faire; que le monde soit, dit son Verbe, et le monde fut. Créateur du ciel et de la terre, il n'a point lancé son œuvre dans l'espace pour en détourner son regard. Père tendre et d'une sollicitude qui ne saurait se suspendre ni se démentir , il veille sans cesse du haut de son trône sur la création tout
entière; et le passereau comme l'homme reçoivent leur nourriture de ses bienfaisantes mains. Mais l'homme surtout est selon son cœur; l'homme est son enfant de prédilection. Et si, pour racheter le coupable de la douleur et de la mort, il faut que son (ils souffre et meure, son fils, le fils de l'Éternel! viendra, sous une forme qui se prête à ces accidens étranges, souffrira nos yeux et mourir. Nonseulement le monde physique subordonné en tout et partout au monde moral est tenu, selon que les besoins de ce monde supérieur l'exigent, d'obéir ou de résister aux lois qui le dirigent; la Providence gouverne l'esprit aussi bien que le corps; elle conduit l'activité libre aussi bien que l'inertie esclave; et rien n'arrive dans la sphère où se déploie l'énergie humaine sans sa permission ou son ordre. Tout ce qui est, a été , sera , la pensée du seigneur, à l'origine des temps, l'a nécessairement prévu; sa volonté l'a irrévocablement arrêté. Ses décrets sont éternels et immuables. Ses décrets sont éternels, et pourtant l'homme est libre ; l'homme a sa part dans ce vasle mouvement que Dieu seul produit et conduit : ses décrets sont immuables, et pourtant (nous marchons de mystère en mystère) la prière n'est pas une vaine et puérile formalité ; présentée au roi des rois par de puissans intercesseurs, la requête de l'homme pieux est toujours entendue et toujours accordée. La bonté du père suprême s'étend à tous ses enfans; elle embrasse l'humanité; et pourtant ( qui peut, ô Dieu de justice, pénétrer tes desseins? ) ce peuple sera ton peuple; malheur aux nations que
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tu ne visites point ! Et quand l'heure de l'exclusion semble enfin passée , pourquoi faut-il que le privilège persiste et qu'un petit nombre d'élus soit seul convié au banquet? Il y a dans le dieu des chrétiens quelque chose du dieu des juifs.
Ce n'est pas assez pour le fidèle de connaître son dieu ; il est tenu de l'aimer. La crainte n'est qu'un acheminement vers la sagesse ; la sagesse elle-même 7 c'est l'amour : ceux qui n'en sont encore qu'à craindre Dieu, ne le connaissent point. Quelle créature en effet comprend le créateur, et ne se sent pas contrainte à l'adorer ? La haine s'attache inévitablement à ce qui veut et peut nuire; quelle affection de l'âme s'attachera nécessairement à ce qui veut et peut servir? Or d'une part, le monde invisible comme le monde visible, le monde futur comme le monde actuel obéissent et obéiront constamment, ainsi qu'une cire molle, à la main de leur maître suprême; l'univers sera donc, selon ses desseins , ou un ami qui préviendra mes besoins et mes vœux, ou un ennemi qui n'irritera , que pour les mieux tourmenter, mes désirs et mon attente : d'une autre part, la vie présente et les bienfaits inouïs dont elle me comble ( car partout au physique comme au moral , le mal apparent cache un bien réel ), la vie à venir et les joies ineffables qu'elle me promet ne me permettent pas de ne pas voir la bonté suprême à côté du suprême pouvoir. Il est dans le monde intellectuel un phénomène complexe qu'on appelle le phénomène esthétique. Considéré dans l'objet et comme cause , ce phénomène nous donne
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la bienveillance et la force ; point de beauté sans ce double élément saisi par la faculté perceptive ou supposé par l'imagination. Considéré dans le sujet et comme effet , ce même phénomène nous livre et ne peut pas ne pas nous livrer deux modifications correspondantes aux deux qualités du fait actif qui est ici enjeu; et l'observation rencontre infailliblement en face de la supériorité extérieure, l'humilité interne; en face de la bonté qui promet, l'espérance qui attend. Si la force et la bienveillance en se combinant enfantent la beauté , quelle est l'affection qui, en présence d'un tel spectacle, naîtra, dans l'âme du spectateur, de l'espérance et de l'humilité? Quelle affection , sinon l'amour? L'amour, c'est l'humilité qui espère. Dieu est fort, courbez ce front superbe; Dieu est bon, soulevez vers lui votre regard. Humiliez-vous, espérez; c'est-à-dire aimez. Vous aimerez le seigneur, parce que le seigneur est beau; vous l'aimerez par dessus toute chose, parce que toute beauté rivale de la beauté divine n'est qu'un vain fantôme à coté de cette unique réalité; et comme cette beauté est infinie et parfaite, votre amour sera , autant que le vase étroit qui le contient se prête à de telles proportions , parfait comme elle et comme elle infini. Vous aimerez le seigneur de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit, de toutes vos forces. Vous épuiserez sur lui votre faculté d'aimer.
L'amour, qui n'agit point, n'est qu'un faux semblant d'amour. Si vous aimez Dieu, vous mettrez tout naturellement votre liberté à ses ordres. Ne
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nous étonnons pas, si après nous avoir commandé de l'aimer r il nous commande aussitôt de le servir.
Le servir, c'est, d'un mot, l'imiter. Et le précepte ici n'est pas un défi superbe jeté par la force qui sait son inaccessible supériorité, à la faiblesse qui comprend son incurable impuissance. Pour que cette imitation fût autre chose qu'une vaine tentative de l'orgueil, il fallait que le ciel 6'inclinàt vers la terre, que l'infini se donnât des limites, que l'esprit devînt chair. Le Verbe s'incarne; Dieu se fait homme.
Homme, vis comme ton Dieu; ton Dieu a vécu devant toi une vie d'homme. Artiste chrétien, taille sur ce noble modèle le marbre que tu dois dégrossir;, ce n'est plus un irréalisable idéal, désespoir éternel de l'ambilion éternellement vaincue, qui s'offre à ton intelligence, pour humilier ton activité; c'est la beauté réalisée, réalisée avec les matériaux que tu possèdes, avec l'instrument que tu sais manier; ta conception ne dépasse plus ta force; vouloir ici, c'est pouvoir.
Quels sont donc les grands traits de cette divine figure que le chrétien est appelé à reproduire?
Le premier devoir de l'homme qui veut rapprocher son imperfection de la perfection divine, c'est de renoncer à lui-même. Le moi ne mérite que le mépris; toutes les tendances qui en partent pour y revenir sont impures. C'est de l'amour personnel que sort tout ce qu'il y a de honteux dans nos actes ; c'est là, c'est dans sa racine qu'il faut attaquer et frapper le mal.
L'esprit de famille, c'est un égoïsme plus étendu, mais c'est encore de l'égoïsme. Brisez ce joug que l'humanité porte avec tant de bonheur. Il faut pouvoir dire à une mère avec le législateur chrétien : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? à un frère : Je ne te connais pas; mon frère , c'est celui qui aime Dieu et le sert. Non : ne le croyez pas; ce n'est point l'olivier de la paix, c'est l'épée qui brille aux mains du Christ; il ne fait point asseoir au foyer domestique la concorde et l'union; c'est la guerre qu'il apporte entre la fille et la mère, entre le père et le fils. Si quelqu'un vient à moi, qu'il haïsse d'abord son père et sa mère , sa femme et ses enfans, ses frères et ses sœurs : sinon, qu'il se retire !
Ce n'est pas que le Christ ruine à jamais la famille; il ne veut que la réformer. Les liens du sang la resserrent dans une trop étroite enceinte; il lui pose de plus larges bases; il faut qu'elle reçoive et embrasse l'espèce humaine. Aime ton prochain; ton prochain, ce n'est pas seulement celui qui adore le dieu que tu sers; c'est encore le samaritain que l'erreur aveugle; c'est le gentil, comme le juif; tonfrère , c'est rhomme; ta famille, c'est l'univers. Si le Christ défend à son disciple de s'aimer lui-même et d'aimer les siens, c'est que ce double amour, essentiellement restreint, nécessairement exclusif fait obstacle à un amour plus large, plus compréhensif, à l'amour de l'humanité.
Comment faut -il aimer son semblable? comme on s'aime soi-même. Comme on s'aime, est-il dit; noa
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pas, comme on doit s?aimer. Aime ton prochain comme toi-même, c'est-à-dire déverse légitimement sur lui cet amour que tu concentres illégitimement sur toi; donne à ta puissance d'aimer une meilleure direction , un plus noble terme. Entendu autrement, le précepte nie l'esprit chrétien dont il doit témoigner.
Aime ton prochain comme toi-même; fais pour lui, ton Dieu te l'ordonne, ce qu'en obéissant à ta nature déchue, tu fais sans cesse pour toi. Plus d'affection personnelle, ou propre; en d'autres termes, plus de propriété d'aucun genre. Le désir des biens temporels est la source de tous les maux. On ne peut servir à- la-fois deux maîtres, les richesses et Dieu. «Ceux qui croyaient, vivaient ensemble dans un même lieu, et ils avaient toutes choses communes, et ils vendaient leurs possessions, et ils en distribuaient le prix à tous selon les besoins de chacun. »
Pourquoi vois-tu la paille qui est dans Fœil de ton frère, et ne vois -tu pas la poutre qui est dans le tien:' Hypocrite, mets de l'humilité à place de cet orgueil, de la charité à la place de cette haine. Sois sévère pour toi, indulgent pour autrui.
Que ne nous pardonnons - nous pas à nousmêmes? Pardonnons donc à ceux qui nous ont offensés; à l'exemple du Sauveur, rendons le bien pour le mal. Prions pour tous les hommes , même pour nos bourreaux. Que dit Jésus sur la croix ? Père, pardonne -leur, ils ne savent ce qu'ils font. Quand les Juifs éteignent dans le sang d'Etienne la
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voix qui les importune, le saint mourant se met à genoux et s'écrie : Seigneur, ne leur impute point ce péché: et quand il eut dit cela, il s'endormit. Si vous ne bénissez que ceux qui vous bénissent, quelle gloire vous en peut-il revenir ? Les publicains et les gens de mauvaise vie n'aiment-ils pas ceux qui les aiment?
La voie du chrétien n'est pas la route commune et battue, où le pied se pose à l'aise et se meut librement. C'est le sentier étroit, abrupte, où chaque pas est menacé d'une chute, où la chute, c'est la mort. Certes, la vie du Christ n'est point une vie heureuse; sa fin n'est pas de celles que désire l'homme soumis au plaisir. La douleur, tel fut son partage : il a souvent pleuré; on ne l'a jamais vu sourire ? Nous avons tous et toujours notre croix à porter. Mais le travail appelle le salaire , et le dieu des chrétiens n'est pas un maître ingrat. Soldat du Christ , prépare gaîment tes armes ; tu ne combattras pas en vain : après la victoire le triomphe! Que celui-là est digne d'envie, qui souffre pour la justice et pour la vérité ! Heureux , heureux ceux qui pleurent!
Cette couronne que nous promet le juge du combat, ce bonheur que la vertu mérite et que la justice réclame , ce n'est pas à la terre qu'il les faut demander. Le christianisme comprend la vie actuelle : il sait qu'elle ne peut contenir ce que le stoïcisme a voulu y faire entrer, la récompense due à l'effort moral. Il ne confond point les deux contraires ; il n'unit point les deux extrêmes ; la vertu
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pour lui n'est pas le bonheur. L'homme de bien souffre inévitablement dans sa vie; et tout homme souffre plus ou moins dans sa mort. Renfermez dans les limites de l'existence actuelle la destinée du chrétien, vous en faites le plus malheureux des hommes. Mais si le chrétien ne veut rien du présent, c'est qu'il compte sur l'avenir; s'il ne jouit point, il espère. Un monde meilleur attend au-delà du tombeau le juste qui, pour plaire à son Dieu, s'est icibas résigné à une vie d'amertume et de douleur. Ce vaste désir de félicité dont nous sommes dévorés appelle une jouissance infinie en énergie comme en durée. La vie future peut seule remplir les conditions nécessaires à une félicilé complète; seule elle nous peut donner la force à-la-fois et le temps. Semé en déshonneur, le corps ressuscitera en gloire; corruptible, il revêtira l'incorruptibilité; périssable quand il tombe, quand il se relève, immortel. La faculté d'aimer, sans laquelle le bonheur n'est point, toujours jeune, toujours active, ne connaît dans cette terre promise ni fatigue ni affaissement : au lieu de l'éteindre, la jouissance avive l'amour.
Et ce n'est pas à poursuivre ces vains fantômes qui échappent à nos mains quand nous croyons les saisir, que l'ardeur des Saints s'évertue et se consume; les élus ont rompu pour jamais avec le monde du mensonge et de l'illusion. Loin dïci la Palestine avec ses fleuves de miel et de lait, l'Arabie avec ses filles de joie transportés de la terre au ciel ! Ce n'est point cette vaine et grossière pâture des sens que nous réserve la Jérusalem céleste. Une volupté plus pure,
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des jouissances plus nobles paieront nos fatigues et couronneront nos travaux. Quelque glorifiée qu'elle soit, la chair ne peut contenir entre ses limites nécessaires l'infinie béatitude: à l'esprit seul appartient l'immensité. Voir face à ùce et sans voile cette mystérieuse vérité après laquelle toute intelligence soupire! S'unir pour jamais, clans un commerce qui ne connaît ni défiance ni réserve, à la suprême beauté! Chanter l'hymne sans fin à la gloire de l'Eternel! Délices ineffables, qu'une froide incrédulité ne comprend point, et que l'extase chrétienne elle-même ne saurait mesurer!