‹ Essai sur les bases et les developpemens de la moralitéChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Appréciation de ces différens principes.

Il est des devoirs que l'agent libre le plus relâché et le moins exercé ne peut ramener au plaisir, des plaisirs qu'il ne peut ramener au devoir; ce n'est qu'à cette condition qu'il y a mérite dans la vertu, démérite dans le crime. La raison qui rapproche et confond les faits identiques, mais qui sépare et distingue les phénomènes divers, a de tout temps, quelque incapable qu'elle fût à certaines époques de démêler les nuances les plus subtiles et de saisir les contrastes les plus effacés, mis en opposition directe les affections sensibles les plus visiblement condamnables et les préceptes moraux les plus clairement obligatoires*

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La lutte entre le devoir et le plaisir s'est en gagée aux premiers jours du monde; et s'il est vrai que ces deux phénomènes soient divisés par une profonde et réelle antipathie, si la guerre n'est pas entre eux l'effet accidentel d'une méprise et d'un malentendu, mais au contraire le résultat nécessaire de la diversité et de l'incompatibilité de leur double nature, loin de marcher vers leur terme et de se résoudre avec les siècles dans une inévitable harmonie, les hostilités ne peuvent que gagner, s'étendre, et portant de jour en jour le trouble dans quelque repli de l'âme jusque-là respecté, dégénérer en une conflagration générale , aboutir à d'interminables collisions.

Cependant, comme il arrive souvent que ce qui semblait destiné à vivre périt faute de secours , comme tout être organisé pour durer, se maintenir, peut succomber et succombe lorsqu'en naissant, abandonné à lui-même, il n'a autour de soi pour s'y appuyer aucun des étais qu'espérait sa faiblesse, il faut que la lutte morale, si de jour en jour elle s'établit sur une plus vaste échelle, non-seulement trouve dans l'essence des élémens rivaux qu'elle met aux prises, ses premières et ses plus indispensables conditions , mais qu'elle rencontre encore audehors des circonstances favorables aux développemens ultérieurs dont la nature du devoir et du plaisir ne lui livrait que le germe.

Quels devaient être et quels furent ces accidens dont l'absence pouvait étouffer la vertu dans son berceau, et à la présence desquels était at-

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taché le riche avenir de la moralité humaine?

Prenez l'homme à l'entrée et pour ainsi dire sur le seuil de la vie morale, l'homme connaissant de longue main et pratiquant l'utile, mais ne faisant encore qu'entrevoir, que soupçonner le juste. Une rencontre a lieu sous les yeux de cette volonté ainsi préparée entre un plaisir et un devoir. Avocat du devoir, la raison, qui ne veut et ne peut parler qu'à l'esprit, élève pour la première fois, en faveur du client inconnu qu'elle protège, une voix étrange, sans autorité, et d'ailleurs âpre et dure. La sensibilité, qui plaide pour le plaisir, et dont l'empire jusque-là incontesté a gouverné despotiquement l'existence, attaque par une douce et persuasive éloquence le cœur d'un arbitre qu'une longue et habituelle soumission a rendu nécessairement partial et faible. Est -il besoin d'entendre le prononcé du jugement? Et ne suffit-il pas de connaître les dispositions du tribunal et d'avoir assisté aux débats, pour proclamer le triomphe du plaisir, la défaite du devoir?

C'est ainsi qu'en général les choses se passèrent. Si l'humanité n'eût été, de corps et d'âme, qu'un seul et même homme indéfiniment répété, toute volonté eût succombé à la tentation , et se fût , comme Adam, livrée à l'ange des ténèbres; universel, le mal devenait éternel; et le principe moral, sans être exterminé de la vie, car il ne peut mourir, y demeurait stérile; germe vivant, mais avorté; force en puissance, non en acte; cause toujours prêle à produire, et ne produisant jamais.

Le génie du bien ne fut point partout et toujours

vaincu. Quelques natures généreuses se distinguent, par une noble résistance, d'une foule servile qui vole au-devant du joug; de loin en loin une organisation plus favorable aux progrès de l'esprit qu'aux jouissances du corps permet à la liberté, en ne lui opposant qu'un faible empêchement, de se tourner vers son étoile, et de la suivre. L'arche qui porte dans ses flancs les destinées du monde moral, échappe au commun naufrage.

L'ambition est au fond de toutes nos tendances. Ce n'est pas assez pour le juste de pratiquer le devoir; par cela seul qu'il est homme (et nous croyons qu'aujourd'hui en philosophie il y a quelque imprudence à recourir, quand l'expérience psychologique est là, à l'hypothèse théologique); par cela seul, dis-je, qu'il est homme, il aspire à se donner des semblables, et à refaire l'humanité à son image.

Innocent à l'origine, parce qu'il est instinctif et fatal, ce besoin de prosélytisme ne peut-il pas, en devenant réfléchi et libre, s'élever à la moralité? Une fois tombé dans le domaine moral, ne peut-il pas, c'est un fait que nous livre trop souvent notre propre expérience, se mettre au service de la passion, et lui servir de moyen; ou bien, c'est un fait qui, pour être plus rare, n'en est pas moins certain, demander à la raison sa direction et sa loi?

Pourquoi calomnier à tout propos la nature humaine? Lorsque deux causes, l'une qui nous honore, l'autre qui nous avilit, expliquent également l'un de nos actes, pourquoi, par un misanthropisme dont le temps est passé, repousser avec colère l'interpré-

tation qui' élève notre espèce, et accueillir avec amour celle qui la dégrade? Les hommes puissans qui méditèrent, dès les premiers jours, la destruction des vices ainsi que celle des monstres, les héros, dans le monde moral comme dans le monde physique, en étaient-ils donc réduits, pour se procurer quelques misérables jouissances, à s'imposer la dure mission d'affranchir la vie matérielle ou spirituelle des peuples? Et n'était-il pas, pour aller au plaisir, de voie plus large et plus douce?

Sans doute, à la rigueur, l'intérêt personnel peut engager et soutenir l'égoïsme qui semble se dévouer à l'intérêt général, dans une carrière de sacrifices apparens; et le sensualisme, en théorie, n'est pas dénué de vérité, ni dépourvu de raison. Mais si la forme visible sous laquelle se produit l'invisible intention , ne permet jamais au témoin, je ne dis pas à l'acteur, d'affirmer, je ne dis pas de supposer, la pureté de cette décision volontaire, c'est à la condition qu'elle ne permet pas davantage au jugement impartial d'affirmer son impureté. Poussons plus loin nos concessions. Quand, par une analogie plus ou moins fondée (l'induction qui donne le nécessaire n'aborde point le monde libre), nous transportons nos motifs d'action dans l'activité d'autrui, nous serions coupables, logiquement parlant, si nous ne placions le plus souvent au cœur de ceux que nous croyons nos semblables ce que nous trouvons le plus ordinairement au nôtre, un penchant corrompu et pervers. Le bien en toute chose est rare, et le mal abonde en nous comme autour de

nous. Mais il n'est pas, dans la classe des penseurs dont il est ici question, de volonté si dépravée qui ne se soit donné de loin en loin à elle-même le spectacle de quelque généreuse détermination; il n'est pas d'intelligence si étroite qui ne conçoive dans une personnalité supérieure la répétition plus fréquente, et jusqu'à un certain point constante, de ces rnouvemens volontaires que la conscience approuve. Et de quel droit, quand nous laissons un libre cours à la pensée qui attriste et obscurcit l'horizon , enchaînerions-nous celle qui l'embellit et Téclaire? Pour moi, j'en crois Moïse et Pythagore. Si l'Eternel frappe, c'est qu'il faut exterminer le crime d'Israël. A quoi bon ces transmigrations des âmes? A ramener par la peur le coupable au devoir. J'en crois Zenon et le Christ. Le stoïcien ne vit pas pour lui seul; il appelle l'humanité au partage de sa vertu. Sois parfait , dit Jésus , comme ton père céleste est parfait.

Il faut absoudre, je dis plus, il faut bénir, dans leur vouloir, ces grandes législations profanes ou sacrées. Mais leur action fut-elle aussi habile , aussi heureuse que leur intention fut droite et sainte?

Nous ne saurions, c'est une hypothèse trop contestable et trop contestée, à l'exemple de nos maîtres qui, selon nous, exagèrent, en l'appliquant partout, l'idée sublime, sinon scientifique, d'une force providentielle, soumettre l'humanité à une direction constamment voulue par la cause suprême. Nous nous tiendrons toujours en garde contre toute doctrine, quelque admirable qu'elle soit d'ailleurs,

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qui nous demandera directement ou indirectement le sacrifice de notre liberté. L'optimisme universel jf qui implique l'action perpétuelle et irrésistible d'une puissance supérieure, c'est-à-dire le fatalisme, n'est pas notre point de départ. Nous ne mettrons jamais, nous l'espérons du moins, à la place des faits que donne l'observation, les conjectures plus ou moins brillantes que suggère l'esprit de système. Notre anthropologie ne sera point une anthropodicée , notre cosmologie une cosmodicée, parce que nous ne posons pas au sommet de la science une théologie dont nos préoccupations actuelles (je ne les loue, ni ne les blâme en elles-mêmes, mais il faut hardiment condamner leur influence pernicieuse sur la marche et les résultats de l'investigation) feraient inévitablement une théodicée.

Toutefois, et précisément parce que nous ne craignons pas Técueil où l'optimisme va se briser, loin de songer à nier, là où elles se montrent, la force et la vertu, nous n'en verrons qu'avec plus d'intérêt et d'admiration (émotions que le fatalisme conséquent ne connaît pas) l'humanité libre travailler de ses mains à sa dignité et à sa grandeur. Nous nous empressons donc de déclarer que, sous le point de vue partiel où nous envisageons les développemens de l'activité, nous acceptons, sauf quelques légères et indispensables restrictions, la justification de l'histoire. Les choses morales devaient, pour le plus grand bien de la moralité humaine, marcher à travers les siècles à- peu-près comme elles ont marché.

Platon a dit quelque part : Si la beauté suprême

se montrait ici- bas sous sa forme pure et dans tout son éclat, elle aurait bientôt conquis le monde. Renonçant à ces misérables idoles que la passion lui impose, l'humanité n'aurait plus qu'un dieu, le bien; qu'un culte, le devoir. Sans doute il n'est pas impossible, c'est notre vœu du moins et notre espoir, qu'un jour la raison seule gouverne la vie; ce jour-là, les législateurs du passé et du présent, les prêtres, les artistes déposeront le sceptre; les philosophes seront rois, Mais tant que la sensibilité se retiendra, pour la diriger à sa guise, quelque portion de l'existence, la vertu ne se peut faire accepter qu'en se couvrant d'un voile. Elle a dû jusqu'ici, pour n'être point bafouée, insultée, frappée, crucifiée, porter un masque, descendre à l'artifice et au mensonge, prendre la livrée du plaisir.

Il le fallait ainsi; et la folie seule peut s'élever, au nom d'un idéal qui n'amende pas le réel, mais le détruit, contre une semblable nécessité. Impuissante par elle-même sur des esprits tels que l'histoire nous les donne, la loi devait, pour s'affermir et s'étendre, attacher à son drapeau un auxiliaire, antipathique il est vrai à sa nature, mais utile à ses desseins, un phénomène sensible. Nous avons retrouvé partout ce combattant fidèle à la droite du principe moral. L'intérêt n'a manqué, dans aucun système religieux ou philosophique , à l'appel du devoir. Il y a quelque chose d'Epicure dans Moïse et dans Pythagore, dans Zenon et dans le Christ.

Mais quand l'obligation morale consent à se cacher pour se faire admettre , elle se réserve néces-

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sairement le droit de rejeter successivement ces vêtemens qui la défigurent. Ne se doit -elle pas à ellemême de rendre de plus en plus transparente celte forme si opaque au début, et de mettre autant d'harmonie que le permettra la culture intellectuelle dos âges entre son symbole et son essence?

Voyez si les quatre grands systèmes que nous avons décrits ne tendent pas tous à ce terme; voyez si l'élément sensible, admis par la loi, ne perd pas, à chacune de ces époques, une partie de son importance, tandis que, par cela même, le devoir gagne de plus en plus.

A l'origine , et quand l'homme ne savait encore que les plaisirs des sens, que devait-on opposer à l'impulsion sensible qu'il fallait combattre? Une impulsion sensible de la même nature pouvait seule rétablir et maintenir l'équilibre. C'est aux sens que Moïse demande du secours contre les sens. Il importait, quand pour la première fois on mit aux prises les deux rivaux , d'assurer, autant que le comportait la nature des choses, le triomphe du devoir; une insurrection facilement étouffée, en prouvant la faiblesse du parti qui se soulève, détruit plus ses chances d'avenir qu'une patiente soumission. On ne pouvait donc choisir, pour la donner comme contrepoids à une puissante séduction, une répression trop énergique; et comme l'émotion douloureuse nous pénètre plus vivement et plus profondément que l'émotion agréable, comme nous jouissons moins du bien que nous ne souffrons du malr la douleur, sans qu'on négligeât absolument le

plaisir, devait être le principal levier aux mains des hommes qui, pour le lancer dans la vie, ébranr laient le principe moral. De là, l'indispensable nécessité, plus encore que le devoir, de frapper et, comme on dit, de punir. On sait si le législateur hébreux, quoiqu'il se proclame le plus doux des hommes, appelle au secours de son code et la flamme et le fer! Et parce que les sens ne connaissent et ne redoutent sérieusement que l'émotion actuelle , parce que, reculée dans un lointain obscur, la sanction n'agit que faiblement sur une volonté qui ne s'est point encore détachée du présent, ce n'est pas à un terme éloigné que devra échoir la promesse de la loi; le supplice ne demande que le temps nécessaire pour disposer son appareil. La peine ne songe point à dépasser les limites de la vie que nous vivons sur celte terre : Israël ne pouvait comprendre que le désert et la mort.

Faites un pas. L'humanité morale échappe à sa première enfance. L'industrie a marché. Le monde physique reconnaît son maître. L'homme ne prend plus la nature corps à corps pour lui arracher, à chaque besoin qui se fait jour , ce que l'appétit réclame; la terre vaincue paie à intervalles fixes son tribut au désir. La prévoyance étend l'horizon; avec l'agriculture et le commerce des mers naît l'espérance à long terme. Le devoir cependant a grandi au milieu du sang et des pleurs; le temps est venu d'affaiblir l'auxiliaire impur que lui donnait le premier âge. Adressez-vous encore à la sensibilité physique; mais au lieu de la tourmenter par le choc,

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contentez-vous de l'agiter par la perspective d'une impression éloignée. La menace, en se tenant à distance, peut déjà, sans compromettre les destinées de la moralité, dépouiller quelque chose de son énergie, et l'agent, qui n'a de mérite qu'autant qu'il s'appartient et se possède, marche plus librement au devoir. Que l'initiateur substitue donc, dans l'intelligence de l'initié, aux croyances qui ne lui donnent que le présent, celles qui lui promettent l'avenir. A défaut du corps, qui trop visiblement périt , faites vivre l'âme au-delà du tombeau. L'ange exterminateur qui frappait dès ce monde , ajourne sa vengeance et remet son glaive aux génies des enfers. Le juge désormais, ce sera Minos; le bourreau, Tisiphone; et le Tartare ouvre aux ombres la hideuse prison où l'expiation les attend. C'est un immense progrès sur la législation de Moïse que le dogme pythagoricien.

Qu'on vante, tant que l'on voudra , les joies de l'intelligence; qu'on exalte, autant que l'imagination le peut faire, les douleurs de la volonté; mon opinion est (et l'humanité considère les choses du même œil), que les émotions sensibles dont nous plaçons communément l'origine et le siège dans le corps, sont incomparablement plus douces, incomparablement plus amères que celles qui nous paraissent se rapporter exclusivement à la conscience morale ou à quelque autre phénomène intellectuel. L'infamie qui, sans le déchirer, courbe le front du coupable, la couronne de chêne qui ne dit rien ni au goût, ni au tact, et qui n'offre qu'à un amour-

propre raffiné de subtiles jouissances, ne sont que de pâles images des punitions et des récompenses qui s'adressent directement aux sens. Que si ? substituant Faction affaiblie de ces phénomènes sensibles à l'action puissante de ceux que nous trouvons mis en jeu aux temps de Pythagore et de Moïse, la raison pratique obtient d'eux ce que les premiers lui ont donné; si les résultats moraux ne perdent rien, ni en nombre, ni en grandeur, quand une de leurs causes, la cause sensible, perd ainsi en importance et en énergie, c'est que la jeune plante, dont aux premiers jours la faiblesse et la langueur donnaient pour l'avenir de graves inquiétudes, s'enracine de plus en plus dans le sol, et projette d'heure en heure autour d'elle un plus vaste et plus riche ombrage. Cet épicuréisme, pour ainsi dire volatilisé, parle haut en faveur de la conscience à laquelle il suffit. Goldsmith plaisante, avec beaucoup d'esprit certainement, ces pauvres sujets que la royauté, en leur proposant de misérables hochets, aveugle et entraîne si facilement où son intérêt personnel les réclame; et qui, pour un titre, pour une distinction frivole, exposent sans balancer leur fortune et leur vie; il s'étonne, et sous cette surprise il y a de l'indignation pour les uns et du mépris pour les autres, de voir partout autour de lui des princes qui croient pouvoir acheter le dévoûment absolu de leurs peuples , tant que , pour le payer, ils auront à leur disposition quelques aunes de ruban! Trop souvent sans doute les chefs des empires oublient le noble rôle qui leur est confié; trop souvent ils souillent,

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en le mettant aux gages des plus étroites passions, leur sublime sacerdoce ; mais enfin , qu'ils soient ou non fidèles en esprit à leur sainte mission , de fait et par leurs actes, ils marchent, quoiqu'ils l'ignorent, au but où tendraient les intentions les plus pures; ils travaillent de plus en plus à la fortune du devoir, quand de plus en plus ils rendent légère et vaine la récompense promise à la vertu. Le jour où l'humanité, repoussant les avances de la sensibilité physique, n'a reconnu d'autre mobile que les invitations de la sensibilité intellectuelle et morale, ce jour-là son éducation entra dans une large voie. Ce ne fut pas tout : en même temps que la conscience se détachait du principe grossier dont elle avait jusque-là subi l'utile influence, elle prenait le nouveau mobile qu'elle acceptait par le côté opposé à celui sous lequel elle avait uniquement considéré son premier guide. Les modifications que lui présentait la sensibilité intellectuelle et morale, s'offraient à son regard, comme les modifications appartenant à la sensibilité physique, sous un double aspect : il y a des douleurs et des plaisirs pour l'esprit et le cœur , tout comme il y a des douleurs et des plaisirs pour le corps. C'était la douleur corporelle, c'est-à-dire ce que connaît de plus énergique la sensibilité matérielle, qu'on avait fait jouer d'abord pour ébranler la volonté libre et l'engager sur les pas du devoir; ce fut le plaisir intellectuel et moral, c'est-à-dire ce que la sensibilité spirituelle a de plus faible et de moins actif, qui fut appelé à continuer l'œuvre. On pouvait ici encore éveiller

dans l'âme de l'agent la crainte et la haine : on se contenta d'y mettre en mouvement l'espérance et l'amour. Ce fut à ce double titre qu'Oromaze monta sur le trône d'où descendait Ahriman , que Socrate prit aux mains de Mènes le sceptre du monde moral.

Et de même que d'abord le principe égyptien devait menacer le présent pour s'attaquer ensuite à l'avenir, de même le principe grec, avant de tourner nos yeux vers le ciel, devait les fixer sur la terre. Telle fut la tâche de Zenon. Le stoïcisme ad-: mire et bénit ses dieux, mais il n'en attend rien audelà de cette vie : c'est au cœur de l'homme de bien qu'il place son Eden ; la vertu , c'est le bonheur.

Un progrès restait à faire. Le mobile accepté par le portique était incontestablement supérieur à ceux qui avaient jusque-là conduit l'humanité. Il ne fallait que le déplacer pour l'élever au-dessus de lui-même. Et comme Pythagore avait affaibli, en la reléguant dans un lointain indéterminé, l'émotion corporelle à laquelle Moïse, en l'attachant au premier plan , laissait toute son énergie, on pouvait de même affaiblir l'émotion morale en la transportant de la vie actuelle dans une vie ultérieure. Le christianisme, en substituant l'humilité à l'orgueil, détruit dans sa racine la satisfaction de soi-même, et par cela seul anéantit la sanction stoïcienne. Le bonheur n'est plus ici-bas ; le chrétien ne le cherche point dans cette vallée de larmes 5 il le trouvera, si sa vie le mérite, dans un monde meilleur.

Ainsi la moralité humaine s'est graduellement

élevée en passant successivement par les quatre grandes époques à chacune (lesquelles nous avons assigné son caractère dislinetif. Nous ne voulons pas dire que chacun de ces systèmes se soit rigoureusement renfermé dans le principe dont nous le regardons comme le représentant. Déjà Socrate apparaît dans Menés; Pythagore et Moïse lui-même ont connu l'amour. Mènes se retrouve encore plus ou moins dans Socrate ; et Zenon attache dès cette vie au cœur de l'homme pervers l'enfer que le Christ laisse entrevoir au-delà du tombeau. Il y a déjà quelque sanction morale à Crotone et dans l'antique Jérusalem; Athènes et la Jérusalem nouvelle frémissent encore à la pensée d'une sanction toute matérielle. Mais enfin ce qui domine dans Menés," c'est la terreur; dans Socrate, l'amour ; dans Moïse, c'est la punition physique infligée dès ce monde; dans Pythagore, la punition physique rapportée à \ une vie à venir; dans Zenon, c'est la récompense morale suivant immédiatement le mérite ; dans le Christ, la récompense morale qu'une vie ultérieure promet à la vertu.

L'ordre dans lequel nous avons placé ces systèmes n'est pas seulement chronologique, il est rationnel. Pythagore devait succéder à Moïse, Zenon à Pythagore , le Christ à Zenon. L'intelligence ne comprend point la suppression des intermédiaires, ni la succession immédiate des extrêmes. Nous tenons comme démontrée l'origine grecque du christianisme, et nous ne perdrons pas ici le temps à réfuter Baltus. Ce grand système religieux qui nous

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a faits ce que nous sommes, n'a pu être, comme semblerait l'indiquer la place qu'occupe son berceau, l'héritier direct de la religion juive : c'est au paganisme qui croyait à l'immortalité, c'est à la philosophie socratique qui prêchait l'amour, qu'il a véritablement succédé. La Grèce et Rome avaient seules ménagé les transitions nécessaires qui pouvaient rapprocher et unir la pensée juive et la pensée chrétienne. C'est à Antioche que se fonde la première église; c'est dans Athènes et à Corinthe que saint Paul se fait entendre avec le plus de recueillement et de respect. La Judée est si peu préparée à recevoir la foi chrétienne, qu'elle ne la comprend pas; et quand, brisant ses idoles, le monde grec embrasse la croix, le monde juif garde le Pentateuque , et s'en tient obstinément à la première alliance; ne lui parlez pas de l'esprit, il ne sait que la chair. Le christianisme n'est pas une philosophie, c'est une religion; c'est l'esprit grec, non resserré dans l'école, mais répandu dans la foule. Sans doute le fils de Sophronisque a formé des sages; mais il préparait aussi des croyans. Il dispute avec les sophistes, mais il prêche la vertu devant le peuple. Homme complet, s'il en fut, il s'adresse en même temps à la foule que l'imagination domine, et à cette aristocratie intelligente que réclame déjà la raison; d'une main il fonde la philosophie grecque avec ses mille et mille sectes , de l'autre la religion chrétienne avec ses mille et mille hérésies; le prédécesseur véritable du Christ, encore une fois, ce n'est pas saint Jean , c'est Socrate. Ce qu'il y a

de plus près du chrétien (Montesquieu l'a dit, et le bon sens désintéressé ne saurait s'y méprendre), c'est le stoïcien.

Nos quatre systèmes, eu se succédant et en se continuant les uns les autres, ont graduellement porté la moralité à la hauteur où nous pouvons , dans quelques âmes d'élite, l'admirer aujourd'hui; ils en expliquent tous les développemens et en mesurent pleinement la marche. Ce n'est pas qu'en dehors de ces doctrines philosophiques ou religieuses, on ne trouve çà et là quelques grandes philosophies dont l'histoire garde le souvenir, quelques grandes religions dont la liberté garde les commandemens. Mais ces philosophies, ou n'ont point eu , par ce qu'elles contiennent de plus spécial, d'action directe sur la vie réelle, et, comme le platonisme qui, oubliant le précepte socratique , sacrifie la volonté à l'intelligence, viennent se résoudre dans les stériles rêveries de l'esprit contemplatif; comme le mysticisme alexandrin qui prêche l'identification de la personne humaine, non plus d'après Socrate, avec la causalité divine; non plus, d'après Platon, avec l'idée éternelle, mais avec ce qu'il y a déplus intime et de plus profond dans l'être, avec la substance absolue, aboutissent nécessairement à une extase improductive , au nihilisme pratique le plus complet ; ou elles ne sont, comme l'école éléatique, comme l'école cynique, que des variétés sans importance les unes du principe stoïque, les autres du dogme pythagoricien. — Mais ces religions ou sorties, comme le paganisme, des mains d'une poésie légère, et

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plus amies du plaisir que du devoir, ont retardé plutôt que hâté les conquêtes du juste; ou comme l'islamisme, elles relèvent à-la-fois de Moïse et du Christ, ne se séparant de ces religions-mères que par quelques traits à peine dignes de remarque, et dont il faut chercher l'origine dans le soleil des tro* piques et la fougue sensible de l'Orient.

Jusqu'ici nous n'avons considéré que dans ce qu'ils nous offraient d'utile et de beau les systèmes moraux qui remplissent le passé, et nous leur avons prodigué avec joie notre admiration et presque notre encens. Mais quoi ! ces doctrines sont-elles de tout point parfaites et achevées? La critique n'y voit-elle rien à reprendre? N'y conçoit-elle rien à regretter?

Il y a dans tout ce qui est deux faces distinctes, qu'il faut, pour juger sainement la réalité, également envisager, un côté absolu, un côté relatif. Telle action en fait est bonne, qui en droit peut être mau* vaise; le temps et le lieu exigent souvent ce que la nature et l'essence des choses interdit. Vues à leur place et au milieu des circonstances dans lesquelles elles ont attaqué l'agent moral, ces diverses théories furent salutaires, et partant légitimes : divins ou humains, les législateurs qui les ont importées dans la vie , ont bien mérité de la moralité. Mais en soi et confrontées , non plus avec la loi telle qu'il était utile de la faire, mais avec la loi telle qu'elle est , elles pèchent toutes par leur base ; elles enferment également en elles un vice capital.

Que trouvons-nous en effet dans ces grands trai-

tés d'éducation au sommet des mille préceptes qu'ils nous donnent ? Partout et toujours un phénomène sensible; partout et toujours cette perfection de la jouissance, cet idéal du plaisir, qu'on appelle le bonheur. C'est le bonheur, sous différentes formes, il est vrai, et soutenant avec le mérite des rapports divers de proximité ou d'éloignement , le bonheur sur la terre ou dans un autre monde, le bonheur par le corps ou par l'âme ; ce n'en est pas moins uniquement et constamment le bonheur.

Si le bonheur est le but définitif de la vie, qu'est-ce alors que le devoir? Le devoir (Epicure seul, dans cette hypothèse , en a compris la mission et la portée) n'est et ne peut être qu'un instrument de volupté; sans valeur par lui-même, il tire tout son prix du terme auquel il conduit. Dans ce qu'elle montre avec le plus d'orgueil, comme dans ce qu'elle cache avec le plus de honte, l'humanité, en dernière analyse, relève de la sensibilité. Tant que je reste dans le cercle où se tiennent ces dogmes , tant que je n'appelle comme conséquence dans mes déterminations que ce qui est écrit comme principe dans ces lois, avec toutes ces religions, avec tous ces systèmes philosophiques, j'en suis encore à ne comprendre qu'un seul et même mobile; je ne crois qu'au plaisir.

Tout acte salarié, fait en vue du salaire qui l'attend, peut tout au plus être innocent; il ne saurait être moralement bon. Je reconnais en vous le savoir qui me manque; mais le mouvement social, en vous jetant la pauvreté, m'a donné la richesse*

Votre science se met, pour un prix que vous jugez convenable , au service de mes besoins; vous êtes à vendre, je vous achète et vous paie. Que me parlezvous d'admiration et de reconnaissance? Je ne vous devais que mon or.

Que sera-ce si le salaire dépasse, dans votre estime , le sacrifice auquel il fait équilibre ? Si vous avez conclu ce qu'on appelle un excellent marché? Si vous n'avez pu que gagner au change? Deux jouissances me sont à- la -fois proposées; l'une est vide et passagère, vous me l'avez prouvé; l'autre est solide et durable, j'en suis intimement convaincu; quand j'ai suffisamment reconnu et constaté leur valeur respective, je me détermine en faveur de celle qui me promet le plus de bonheur; je rejette ce qui n'est que l'ombre du plaisir, pour embrasser le plaisir lui-même! Et vous venez me vanter ma vertu! Vous me proclamez un héros! Ne prodiguez point ainsi vos éloges. Que je vous paraisse un homme prudent et sage; qu'à vos yeux mon jugement soit sain, mon intelligence éclairée: que j'entende parfaitement mes véritables intérêts; à la bonne heure; mais rien de plus. Vos louanges me blessent; je ne suis, je le sais, qu'un égoïste habile. Au lieu de marcher droit à mon but, je me fourvoie; abusée par une trompeuse apparence, ma raison me présente comme propre à satisfaire mon besoin de jouissance une situation qui ne peut que l'irriter. Ma volonté s'égare dans ces ténèbres, et me voilà repoussant le bien, accueillant le mal! Vous me traitez d'infâme! Je suis à vos yeux un grand coupable!

Vous n'avez pas pour moi assez de supplices et de mépris ! Placez mieux , de grâce , vos tortures et vos dédains. Que je sois un imprudent, un insensé; que j'aie l'esprit faux et la vue courte; que je confonde, quand je les pourrais et devrais facilement distinguer, la douleur qui se cache sous les dehors du plaisir et le plaisir qui prend par fois le masque de la douleur; j'en conviens. Ne me reprochez rien au-delà; je ne suis qu'un maladroit égoïste. Entre ces deux déterminations dont l'une clairvoyante et sûre me conduit au port, dont l'autre aveugle et incertaine me brise contre l'écueil, il y a sans doute quelque dissemblance. Mais la diversité que nous y remarquons ne touche que l'opération intellectuelle qui précède la décision volontaire, et le résultat sensible qui la suit ; elle n'atteint pas cette décision. La volonté dans l'une et l'autre de ces circonstances s'ébranle d'un identique ébranlement ; j'ai deux fois voulu une seule et même chose, c'est-à-dire mon plus grand bien. Si clone l'une de ces volitibns est criminelle, toutes deux sont des crimes; si l'une est vertueuse, toutes deux sont des vertus. Ne donnez pas un paradis à celle-ci, un enfer à celle-là. Amère ou douce, la modification sensihle n'emporte avec elle ni mérite ni démérite; pénétrante ou obtuse, l'action intellectuelle ne prouve rien pour la moralité : l'intention est le seul élément spirituel qui se lie au devoir; et dans cette double détermination il n'y a pas deux intentions, il n'y en a qu'une.

Moïse et Pythagore, Zenon et le Christ appuient également sur le moi et l'amour qu'il se porte, l'édi-

fice de la moralité humaine. Tous ont subordonné le devoir au plaisir. C'est en vain que le plus noble et ; le plus élevé de ces dogmes , le christianisme , nous recommande sans cesse, par la bouche des apôtres qui le comprennent le mieux, l'abnégation personnelle. Ces généreuses déclamations sur le désintéressement se terminent toujours par ces mots : Chrétien, sauve ton âme. Ce n'est pas que l'attrition qui ne voit que l'enfer et tremble, ne se place bien au-dessous de la contrition qui ne connaît que le ciel et ne songe qu'à plaire; mais s'il y a moins d'énergie sensible dans l'amour que dans la crainte, n'y voyons-nous pas un égal sacrifice à la personnalité? Le stoïcisme, c'est-à-dire le plus réfléchi de tous ces systèmes, nous a naïvement livré, de la manière la plus explicite et la plus formelle, leur commun secret : « Il n'est point d'acte qui ne trouve dans l'amour de soi son principe et sa cause. »

Que suit-il de là? S'il est vrai que le bien-être individuel soit la source unique d'où toute obligation découle, le désintéressement n'est plus qu'un mot ou un crime; le dévoûment, qu'un mensonge ou une folie; la vertu, c'est un calcul.

L'obligation n'est plus dans l'acte. Le meurtre prémédité n'enferme en soi rien qui soulève la conscience morale; l'héroïsme qui s'immole au salut de la patrie n'a par lui-même aucun droit à notre approbation. Ces faits ne sont, l'un condamnable, l'autre méritoire, qu'autant qu'ils conduisent l'agent, le premier au malheur, soit passager, soit éternel, le second au bonheur, soit sur la terre, soit au ciel.

L'obligation n'est plus dans l'acte : est- elle au moins dans le mobile qui détermine l'action? Mais quelle intelligence, au point où en est venue la science de l'homme , peut lire aujourd'hui un caractère de cette nature dans le double principe de Socrate et de Menés? La crainte et l'amour sont des affections que leur terme extérieur éveille fatalement au fond de l'âme humaine; et comment placer le devoir là où ne se trouve point la liberté? Singulier code que celui qui proposerait à la raison indépen? dan te, comme règle fondamentale, cette loi à laquelle nulle sensibilité n'échappe : Aime ce qui te sauve; crains ce qui te perd!

Ni l'acte que nous appelons moral, ni le principe qui provoque cet acte, ne portent, dans les doctrines du passé, ce qui seul constitue le devoir, l'empreinte de l'obligation. De là, pour le législateur, la nécessité plus ou moins nettement sentie de chercher en dehors de la sphère morale l'origine du juste et de l'injuste ; de là l'inévitable confusion de l'éthique et de la théologie. Chrysippe lui-même a été emporté, malgré son esprit d'analyse, dans cette fatale synthèse; et pour lui aussi c'est de Jupiter que toute justice descend. Mais asseoir la loi morale sur le vouloir divin; n'est-ce pas la ruiner? Cette volonté, qui ne reconnaît rien d'obligatoire en dehors, d'elle, puisque c'est d'elle que dérive toute obligation, que peut-elle être, sinon un pur caprice qui n'appuiera que sur la force sa prétendue légitimité?

Si du moins, quand le juste périt dans le monde de l'âme, son symbole actif, en passant au service

de l'utile, gardait toujours et nécessairement, dans le monde du corps, sa pureté première ! Mais il ne faut pas l'espérer: c'est en vain que la conscience qui, n'ayant rien de commun avec les principes généraux, se laisse facilement égarer dans cette voie, tient, parce qu'elle est là dans son domaine , l'œil constamment ouvert sur les applications dans lesquelles ces généralités s'individualisent; tôt ou tard, sous cette influence délétère, ce qu'il y a de plus incorruptible dans la moralité , la forme elle-même se corrompt. Qu'importe par quels chemins nous parvenons au terme, pourvu qu'enfin nous le touchions? Qu'un législateur, philosophe ou prêtre, chef d'école ou de secte, révélateur inspiré ou réfléchi, m'impose, comme moyens nécessaires à ma fin, tantôt d'absurdes flagellations et de puériles abstinences, tantôt un isolement contre nature, ou que sais-je? la tâche ridicule de fixer pendant des années entières, pour y attendre la lumière céleste, telle ou telle partie de mon organisation physique, de quel droit, si je m'enferme dans les quatre doctrines que j'ai passées en revue, ma raison personnelle résistera-telle à de semblables injonctions? Que si, à côté de ces pratiques ou coupables ou tout au moins inutiles, un législateur mieux avisé, en me montrant le même but, me demande pour m'y conduire des actes comme ceux-ci : Vole au secours de cet enfant qui se noie; dévoue-toi pour ton pays; ne devrai-je pas me soumettre encore, mais me soumettre avec une égale indifférence , ou avec un égal amour , à ces ordres que ma raison avoue? Je ne puis estimer ces com-

HISTOIRE DE LA VOLONTÉ. /f^Q,

m an démens divers que d'après leur produit ; et puisque ce produit est le même, la diversité disparaît; toutes ces lois se valent. Les plus misérables jongleries s'élèvent ainsi, par la communauté du résultat, à la hauteur des plus sublimes actions; les faits les plus héroïques descendent au niveau des observances les plus étroites. Eustache de Calais, Vincent de Paule, ne surpassent point en moralité ce bonze qui, à force d'immobilité, laisse les ongles d'une de ses mains pénétrer et se faire jour dans la chair de l'autre; ce Siméon Stylite qui fut sans contredit le plus niais des chrétiens, s'il est vrai qu'il fût, et si on peut dégrader à ce point, en le donnant à un tel homme, le beau nom de chrétien!

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