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CHAPITRE III

Des théories morales qui, depuis deux siècles, se proposent à l'activité libre.

Nous ne voulons rien préjuger ici, ce n'est pas le lieu, sur la destinée des systèmes puissans qui jusqu'à nos jours ont gouverné le monde. Que chacune de ces doctrines soit appelée à satisfaire éternellement quelque éternel besoin de notre nature morale, ou bien qu'elle ait dans le temps son heure et son jour, et que, comme la plante épuisée, après

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avoir porté ses fruits, elle se sèche et meure; c'est un problème qui sort des limites de l'histoire, et pour le moment nous n'avons rien à débattre avec ce qui sera.

Quoi qu'il en puisse être de la question d'avenir, à côté et en dehors d'elle se pose une question historique et qui touche le présent. L'activité libre estelle encore aujourd'hui soumise sur tous les points à ces quatre théories ? N'est-il aucune fraction de l'humanité morale qui leur échappe? Sommes-nous nécessairement, nous qui voulons être justes, pythagoriciens ou juifs, stoïciens ou chrétiens?

Un fait d'une irrécusable évidence , c'est le refroidissement marqué de l'aristocratie intellectuelle pour ces principes qu'elle avait successivement suivis avec ferveur. Sans doute Moïse n'est pas mort tout entier; il y a çà et là, au milieu de nous, sous une enveloppe chrétienne , plus d'un disciple de Pythagore; le portique n'est pas désert, et la bannière du Christ se déploie encore dans nos temples. Mais nos developpemens rationnels, en s'étendant de plus en plus, dévoilent peu-à-peu aux intelligences avancées ce qu'il y a dans ces doctrines d'étroit et d'irrationnel, et leur enlèvent chaque jour leurs serviteurs les plus fidèles. Nous ne parlons pas ici de ces apostasies honteuses qu'un vil intérêt provoque. Il est des hommes, nobles déserteurs du passé, qui n'abandonnent pas leur drapeau , mais que leur drapeau abandonne; qui marchent avec la même ardeur dans le chemin du devoir, mais qui ne sauraient désormais accepter pour guide ni la crainte d'une peine

actuelle (il leur est trop facile d'éviter les crimes que la pénalité humaine réprime), ou d'un châtiment éloigné (ils se mépriseraient, s'ils se savaient conduits par la peur) , ni l'espoir du bonheur dans cette vie (ils ne comprennent pas le mérite sans le sacrifice, c'est-à-dire sans l'abnégation personnelle), ou dans l'autre (la récompense, en devenant plus complète et plus assurée , puisqu'un Dieu se charge de la donner, ne leur paraît pas devenir plus morale). Ces hommes veulent encore ce que veut la loi; mais ils ne le veulent plus aux mêmes conditions; ils tendront au bien , mais par une autre voie; ils attendent, ils réclament un mobile nouveau. Et ne serait-ce pas de cette inquiétude, de ce scepticisme moral qui livre à une déplorable anarchie ce qu'il y a de plus énergique et de plus sublime en intelligence et surtout en volonté, que sort ce vaste besoin de réédification qui travaille la société dans toutes ses fonctions, qui tourmente à-îa-fois l'industrie et l'art, la religion et l'état? C'est l'héroïsme qui, aujourd'hui, comme dans tous les siècles de reconstruction et de réorganisation, ne sachant oii se prendre et cherchant sa route au milieu des ténèbres , attaque trop souvent (et cela par des armes dont les coups, innocens peut-être dans l'intention qui les dirige, n'en sont pas moins funestes au corps social qu'ils déchirent) ce qu'il trouve sur son passage , et se fait factieux.

Un besoin aussi vital, un mal aussi grave, ne pouvait se déclarer sans qu'aussitôt cette portion de l'humanité qui étudie , pour en essayer la cure , les

désordres de l'organisation sociale, ne s'ébranlât et ne se mît en quête du remède. Le courage, certes, n'a pas manqué aux sages qui se donnent cette mission ; jamais les sciences morales n'ont été plus ardemment cultivées, et le génie n'a pas fait défaut; partout les penseurs les plus distingués ont agité, pour y chercher quelque solution plus adaptée à nos besoins, le problème de la destinée humaine. Ces efforts ont-ils été aussi heureux que méritoires? Quelque principe supérieur s'est-il fait jour qui, pour l'élever plus haut, prenne la moralité au degré où les doctines du passé la laissent et la retiennent? G est ce qu'un coup-d'œil rapide jeté sur les théories les plus importantes dont s'honorent notre siècle et celui qui l'a précédé va bientôt nous apprendre.

Nous croyons superflu de rappeler à ceux qui nous lisent que nous considérons toujours ici la volition morale, non en elle-même et dans ses diverses ramifications, mais par son coté extérieur et dans son principe. On ne s'étonnera donc pas de nous voir glisser légèrement sur des systèmes qui, sous ce rapport, ne méritent pour la plupart qu'une médiocre attention, tandis qu'ils peuvent, envisagés sous une autre face, commander l'admiration et même le respect. Nous ne voudrions pas non plus, nous laissant imposer par la proximité de ces théories, attacher à quelques-unes d'entre elles plus d'importance qu'elles n'en ont réellement et que ne leur en reconnaîtra un observateur placé à une distance plus convenable; nous agirions contre nos intentions les plus arrêtées, nous oublierions nos défian-

ces les plus constamment prises en considération, si, par une erreur d'optique assez naturelle, méconnaissant toutes les lois de la perspective et confondant tous les plans, nous mettions sur la même ligne l'insecte qui passe près de notre œil, et l'aigle qui plane loin de nous dans la région des nuages. Pour ne pas élever quelque pygmée à coté des géans devant lesquels nous inclinons notre tête, nous nous placerons, autant qu'il sera en nous, au point de vue de la poslérité.

Le jour où l'esprit d'examen, c'est-à-dire l'esprit philosophique, a pris position et s'est fait reconnaître comme une puissance indépendante au sein même du christianisme, ce jour-là le catholicisme a péri : il ne pouvait vivre qu'autant que se prolongerait le régime sous lequel la philosophie se résignerait à n'être que la très humble servante de la théologie. Toute philosophie débute par une critique des vérités purement théoriques qui ne touchent que la foi; ce n'est que plus tard , et quand ce premier travail est achevé, que la spéculation aborde la critique des vérités pratiques auxquelles se livre la volonté. Le scepticisme s'est] d'abord attaqué aux dogmes qui demandaient à la raison une soumission aveugle; de ce coté sa tâche est accomplie : le protestantisme métaphysique est consommé. Mais à peine la lutte s'est-elle engagée dans la sphère où se meut la liberté; tout, ou presque tout, sur ce point nous reste à conquérir : loin d'être définitivement constitué, le protestantisme moral, errant d'intelligence en intelligence, cherche furtivement

une armée, et l'insurrection n'est encore qu'un complot qui se trame dans l'ombre.

Quels sont les symptômes qui ont préparé cette grande conspiration, et qu'avons - nous jusqu'ici fait pour elle ?

On peut réduire à trois les théories qui ont de plus en plus brisé, pour continuer son œuvre, avec le principe chrétien, la théorie du pur amour, la théorie sympathique, la théorie rationaliste.

I. La théorie du pur amour, c'est, comme on sait, le quiétisme.

Le quiétisme apparaît dès les premiers temps, comme un des élémens du gnosticisme, au cœur même de la doctrine chrétienne; et depuis, sous la vague dénomination de mystiques, une suite non interrompue d'hommes supérieurs, dont l'Eglise a fait autant de saints, a soutenu dans des écrits, irréprochables d'ailleurs , les dogmes les plus purs et les plus élevés de cette admirable hérésie. Saint Clément d'Alexandrie, saint Basile, saint Grégoire deNazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise , saint Jérôme, saint Maxime, saint Anselme de Cantorbéry, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin , saint François de Sales , et une foule d'autres qu'il serait trop long de nommer, ont évidemment, quelque effort que puisse faire une interprétation subtile pour retenir leur pensée dans l'orthodoxie chrétienne, dépassé les limites qui leur étaient posées , et sont arrivés , par cette généreuse

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extravagance, aux sublimes folies du quiétisme. Toutefois, ce n'est guère que dans la dernière moitié du xvne siècle que l'idée fondamentale de cette doctrine, en montrant presqu'à découvert toutes ses prétentions, s'est formulée avec assez de précision , et développée avec assez d'étendue pour mériter son nom. Un prêtre espagnol, Molinos, une femme célèbre, madame Guyon , l'illustre auteur de Y Explication des maximes des Saints, Fénélon, en sont les véritables fondateurs. C'est principalement à ce dernier, qui nous semble comprendre à fond la question, et séparer avec une intelligence parfaite le bon grain de l'ivraie, que nous demanderons compte de cette tentative d'innovation.

Moïse et après lui le Christ sont venus communiquer à la créature les desseins du créateur sur elle. Cette double révélation ne se borne pas à donner à la terre une pure et stérile connaissance du ciel; si la parole divine est une lumière pour l'intelligence, elle est bien plus encore une loi pour la liberté. Le vouloir de Dieu proposé au vouloir de l'homme, c'est le devoir.

Le devoir se peut envisager sous deux points de vue divers : ou bien dans l'acte particulier qui spécialise en l'appliquant à tel ou tel phénomène une intention générale, c'est-à-dire dans son objet, c'est la vertu distincte, la vertu dans ses innombrables variétés et sous ses mille noms; ou bien dans l'intention générale qui préside à l'émission de tous ces actes particuliers et leur assigne seule leur véri-

table valeur, c'est-à-dire dans sa forme, c'est la vertu indistincte, la vertu dans l'unité de son esprit, dans l'indivisibilité de son principe.

La vertu distincte est partout et toujours la même; les temps, les lieux, les âges, la laissent telle qu'ils la trouvent; immobile et invariable, elle ne se prête pas aux exigences diverses de la faiblesse ou de la force, de la science ou de l'ignorance; la probité, la chasteté, la justice et tous les faits de cette nature, sont éternellement et universellement obligatoires. Il n'en est pas de même de la vertu indistincte : cellelà se modifie au gré des circonstances extérieures; elle s'élève ou s'abaisse pour se mettre à la hauteur de l'agent moral; indulgente et facile en face de l'inexpérience qui s'essaie, sévère et dure pour l'aptitude acquise par un long exercice, elle sait à propos se faire le lait du faible et le pain du fort.

La forme ou le principe variable de toute vertu, c'est l'amour. L'amour se plie, pour agir sur elles, aux diverses natures qu'il est appelé à conduire , et parle à chacun le langage que chacun comprend. La terre connaît trois sortes de justes. Tous aiment Dieu et lui veulent plaire; mais les uns opposent en outre au vice qui les travaille la crainte des peines éternelles; les autres se soutiennent dans leur marche vers la vertu par l'espoir de la béatitude céleste; les derniers seuls , dépouillant tout intérêt personnel, ne voient que Dieu et sa volonté suprême. Le premier de ces amours, fait pour des cœurs d'esclaves, est un amour servile; le second, qui livrant des biens périssables attend en échange les biens de l'in-

corruptibilité, un amour mercenaire; le troisième, image de l'affection vive et pure qui unit le fils au père, un amour filial.

L'amour filial est le terme le plus élevé que puisse atteindre l'intention morale; c'est la perfection que la terre comporte. Cet amour ne veut qu'une chose , conserver l'amitié de Dieu; il ne redoute qu'une chose, la perdre. L'âme en cet état désire, espère Dieu comme son bien, comme sa récompense, comme son tout ; elle le veut pour soi, non pour l'amour de soi ; elle le veut pour soi , afin de se conformer au bon plaisir du créateur qui le veut pour elle. Le vrai chrétien songe si peu à son bonheur propre, que si, par impossible, il entrait dans les desseins providentiels de le livrer à d'éternelles tortures, il n'en aimerait pas moins ni autrement la beauté suprême; s'il savait , pour parler comme saint François de Sales, que sa damnation fût un peu plus agréable à Dieu que sa salvation , il quitterait sa saivation et courrait à sa damnation; que Dieu mette dans l'enfer un peu plus de son bon plaisir , les saints abandonneront aussitôt le séjour des délices, et se précipiteront avec joie dans la vallée des douleurs. Le juste va, s'il se peut, plus loin encore. Ce n'est pas seulement son coté méritoire qu'il dédaigne dans la vertu ; les ineffables attraits dont elle est armée , et qui ébranlent si puissamment la moralité vulgaire, ne peuvent rien sur lui ; il n'aime plus en elle ni sa pureté, ni même sa beauté. L'épouse, dans ces noces spirituelles, ne se lave point de ses fautes pour être pure, ne se pare point de ses vertus pour être belle;

elle ne veut que plaire à son céleste époux, toute prête à revêtir, si tels eussent été les désirs de celui qu'elle aime , l'impureté et la laideur.

Ce n'est pas tout d'abord et sans un pénible ascétisme que le chrétien s'élève à cette hauteur. Longtemps la chair résiste à l'essor de l'esprit et le retient dans les bas lieux. Il lui faut traverser l'enfer et ses tortures, le paradis et ses joies, avant d'arriver au-dessus de tous ces nuages dans la région du pur amour.

L'état spirituel de ceux qui en sont encore à la crainte et à l'espérance, c'est la méditation; ceux qui, en face de cet épouvantail ou de cet attrait, sentent leur âme distraite, languissante, et qui ne puisent plus que dans un absolu désintéressement leur énergie active , ceux-là connaissent ce qu'il y a de plus élevé dans ce que le quiétisme appelle les voies intérieures, la contemplation.

La méditation, c'est cet exercice spirituel qui se divise en actes détachés et distincts. Cette distinction entre les divers momens dont se compose la méditation, tient à l'essence même de l'amour intéressé qui, d'une part, pour se déterminer, veut apercevoir nettement les diverses raisons qu'il peut avoir d'espérer ou de craindre; qui, d'une autre part, pour s'assurer de la fin à laquelle il aspire, doit peser avec le plus grand soin et mesurer chacun de ses moyens. La contemplation, parce qu'elle est audessus de l'intérêt, ne distingue plus par une réflexion attentive ses innombrables opérations ; les actes méthodiques qui portent tous l'empreinte plus

ou moins marquée de l'égoïsme, ne sont plus à son usage; ses mouvemens divers, livrés à une spontanéité complètement désintéressée, se confondent dans l'uniformité la plus parfaite, et n'offrent plus de limites ni de contours par où l'esprit d'analyse les puisse individualiser. C'est une combinaison où les élémens disparaissent, c'est une chaîne qui n'a plus d'anneaux. La prière, par exemple, n'est plus, dans cette situation supérieure, ni vocale ni discursive. La doctrine sait pour Foraison et conseille un moyen plus court et plus facile, un simple et amoureux regard.

La méditation , c'est le développement de la force personnelle, l'action au plus haut degré; la contemplation, c'est le développement en nous et par nous de la force divine, l'inaction ou la passion.

La diversité, l'opposition, le contraste, cortège inévitable de l'activité méditative, traînent nécessairement lé trouble et l'inquiétude à leur suite; l'uniformité, la conformité, l'harmonie, élémens essentiels de la passivité contemplative, aboutissent à la paix la plus profonde, à la quiétude.

Arrivée à cette hauteur, l'âme se transforme; le mariage spirituel se consomme, unissant immédiatement l'épouse à l'époux d'essence à essence, c'està-dire de volonté à volonté; il n'y a plus ici deux êtres, il n'y en a qu'un; la volonté humaine se perd absorbée dans la volonté divine. Le cœur de l'homme n'est alors qu'une cire molle qui reçoit toutes les impressions du bon plaisir éternel, une feuille sèche qui obéit sans résistance au souffle de l'esprit intérieur. Ecoutez sainte Catherine de Gênes ; « Qu'est

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devenu le moi? Je le cherche en vain; je ne trouve d'autre moi que Dieu. »

II. La sympathie est un fait humain, éternel à-lafois et universel. Qu'on ne s'étonne donc pas de retrouver sa trace chez tous les peuples , et à toutes les époques de l'histoire. Mais partout où le passé nous la montre, il nous la présente comme subordonnée et sujette : ce n'est que dans le dernier siècle que nous la voyons pour la première fois réclamer, avec la conscience de son droit, la direction constante de notre énergie active, la souveraineté.

Ce qu'elle voulait , elle l'a obtenu. Une portion notable de l'aristocratie intellectuelle l'a proclamée hautement la reine du monde libre; et sa puissance s'est si rapidement et si solidement établie, que tout ce qui dans la vie pratique relève plus ou moins directement du principe moral s'est empressé autour d'elle, lui demandant appui et protection. La pensée politique, la pensée religieuse , je ne parle que de celles qui sortent ou croient sortir d'un passé que leurs besoins nouveaux accusent d'impuissance pour entrer dans un meilleur et plus équitable avenir, ne connaissent point d'autre bannière; il n'est pas de temple aujourd'hui qui compte plus de fidèles; pas de divinité dont le nom soit plus fréquemment et plus sincèrement invoqué.

On sait à quel introducteur la sympathie, personnage presque muet jusque-ià dans le drame moral , doit et son avènement au premier rôle, et son im-

mense succès. Un philosophe anglais, a seul, de son bras puissant, soulevé et soutenu ce fardeau; c'est Adam Smith.

Si l'homme vivait dans un complet isolement, jamais son intelligence ne concevrait le devoir. La première condition de toute perception morale, c'est le spectacle que nous donne, en s'épanouissant sous nos yeux , une liberté distincte de la nôtre. Quand plus tard nous revenons, pour les approuver ou les blâmer, sur nos développemens personnels, nous ne faisons que transporter à nos actes les jugemens moraux soulevés en nous par les actes d'autrui.

Le jugement moral n'est pas un simple et indéfinissable phénomène; il se compose d'élémens distincts et que l'analyse peut compter. D'abord l'observation et l'induction nous livrent Tétât intellectuel, sensible et volontaire d'un agent étranger. En second lieu notre imagination, que la nature pousse sans cesse dans cette voie, nous place momentanément nous-mêmes dans les circonstances au milieu desquelles cet agent se trouve, et par un contre-coup inévitable, cette modification de notre intelligence retentit dans notre sensibilité et dans notre volonté» En troisième lieu, nous comparons la situation factice à laquelle cet effort de notre esprit nous élève, avec la situation réelle où le cours des choses a conduit celui de nos semblables dont la conduite appelle notre attention. Enfin, selon que cette comparaison établit la conformité ou la non-conformité des dispositions de î7agent étranger avec les nôtres, nous jugeons convenables, c'est-à-dire moralement bonnes,

ou inconvenables, c'est-à-dire moralement mauvaises, ces dispositions.

Ce principe de notre nature, qui déplace notre personnalité et nous fait vivre momentanément d'une vie étrangère, c'est la sympathie. La sympathie est donc, quelles que soient d'ailleurs les circonstances qui la déterminent, la racine du jugement moral.

Non- seulement la sympathie éveille en nous l'idée du juste et de l'injuste, elle suffit encore à formuler cette idée en préceptes; et tous nos devoirs sont compris dans cette vérité générale : conduis-toi de manière à ce que tes semblables sympathisent avec toi. L'agent, en effet, qui soumettra sa force à cette loi, tantôt, s'il n'est que spectateur, fera effort pour entrer franchement dans la situation de celui qui est directement affecté, et pour élever ses émotions au niveau de celles qu'il suppose dans cette âme personnellement intéressée ; de là les vertus douces et aimables qui tiennent à une innocente condescendance et à une indulgente humanité; tantôt, s'il est l'acteur principal de la scène, contiendra ses propres émotions et les réduira aux proportions auxquelles la nature restreint celles que la sympathie éveille indirectement au cceur du témoin désintéressé; de là les nobles et sublimes vertus qui constituent l'empire sur soi-même et l'abnégation, c'est-àdire la liberté humaine d'une part à son plus haut degré, *de l'autre dans son plus magnifique usage.

Sentir beaucoup pour les autres et peu pour soi, resserrer dans les plus étroites limites notre amour personnel et développer de plus en plus l'amour

que nous portons à nos semblables, c'est la perfection à laquelle notre nature peut atteindre et doit aspirer; il n'est pas d'autre voie qui nous laisse entrevoir à son terme cette concorde universelle , cette harmonie humaine, le but secret ou avoué de tous nos efforts, le port vers lequel nous tendons , avec ou sans réflexion, au milieu des écueils et à travers les orages. Quel principe enferme en soi le germe de cette admirable et désirable union? La sympathie. Du point de vue de l'égoïsme et lorsque je m'en tiens aux suggestions de mon propre cœur, mon bonheur particulier est tout pour moi, le bonheur de l'univers n'est rien ; au point de vue sympathique au contraire et lorsque je considère ma situation personnelle avec les yeux de mes semblables, mon imperceptible intérêt se perd et disparaît dans un horizon sans bornes; il ne reste plus de grand et d'important sous mon regard que le fait qui remplit le temps et l'espace, l'intérêt du genre humain. Ici encore , comme dans la théorie mystique, le moi naturel et proprement dit s'efface; le moi artificiel que l'homme ainsi refait se donne, c'est l'humanité.

Smith a érigé en règle universelle l'amour de l'humanité, mais il s'en est tenu à présenter sa pensée par son côté plus particulièrement moral. C'est à une école qui sous le point de vue pédagogique, n'a rien d'original, à l'école sentimentale, qui compte parmi ses promoteurs et ses chefs Shaftesbury, Butler, Hutcheson, Hartley, Reid, Dugald-Stewart , Mackintosh , et dont Smith n'est pas un des moindres ré-

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présentans, qu'il faut demander la métaphysique r c'est-à-dire la légitimité logique de sa doctrine.

Il n'est point de principe, en dehors de la sensibilité , qui puisse par lui-même ébranler et déterminer la volonté humaine. Partout ou se rencontre un mouvement volontaire, on trouve, en tête de ce mouvement et comme son point de départ inévitable, un sentiment.

Les dispositions sensibles qui président à l'émission de toutes nos volitions se divisent en deux groupes : les unes simples, indécomposables, ouvrent la vie, et nont d'autre cause que la nature elle-même; on les nomme primitives; les autres , complexes, déeomposables , et produites par le jeu instinctif ou réfléchi de la pensée, n'éclatent au sein de l'existence que lorsqu'elle est parvenue à une plus ou moins haute élévation dans l'échelle de ses développemens ; on les peut appeler secondaires.

L'amour de soi et la conscience, tels sont nos sentimens secondaires; l'appétit, soit physique, soit intellectuel, l'affection ou la sympathie, tels sont nos sentimens primitifs.

Il ne faut pas croire, comme on l'a trop longtemps supposé, que nos tendances primitives se résolvent dans l'é^oïsme. L'appétit et la sympathie aspirent à leurs termes respectifs comme à leur fin dernière; l'objet de la bienveillance, de la curiosité, de la faim, c'est le bien-être d'autrui, c'est la connaissance, c'est la nourriture; ce n'est pas l'intérêt personnel.

Ce qui prouve clairement le désintéressement de

ces tendances, c'est que la vie nous offre mille incidens où l'agent sacrifie sciemment à l'une d'entre elles son véritable intérêt.

Ce qui le prouve plus clairement encore, c'est qu'au début elles se montrent de toute nécessité, au moins une fois, avant l'expérience du plaisir que peut produire leur manifestation.

Un temps plus ou moins long se passe durant lequel, incapable de se prendre lui-même pour terme de son vouloir, c'est-à-dire de s'aimer, l'enfant laisse à ses appétits leur caractère natif, le désintéressement. Cependant l'intelligence recueille les résultats sensibles que lui livrent les développemens instinctifs des tendances primitives. Avec toutes ces satisfactions partielles dont chacune a été accompagnée d'un plaisir, la raison forme le concept général de bonheur. Aussitôt que ce concept a pris pied dans l'entendement, la sensibilité court à lui et s'y attache. Un procédé intellectuel d'une haute importance dans cette théorie, l'association des idées, déplace le terme du désir appétitif et lui impose pour objet principal, au lieu du phénomène extérieur et individuel vers lequel d'abord il se précipitait sans arrière-pensée, l'émotion intérieure et généralisée, qui autrefois et sous sa première forme n'était qu'un accessoire à peine remarqué; notre fin première n'est plus maintenant qu'un moyen; la jouissance personnelle pourra être désormais l'unique but de nos actes ; l'homme a conçu l'amour de soi.

L'humanité ne débute pas plus par la moralité que par l'égoïsme. La faculté qui cherche la vertu,

comme la disposition qui poursuit le bonheur, est de seconde formation. L'affection sympathique , en se manifestant, produit immédiatement un plaisir qui lui est propre; à l'affection antipathique s'attache toujours comme son ombre un malaise, une douleur. Soit antipathique, soit sympathique, l'affection sort habituellement de la sphère sensible, et tombe dans le double monde de la volonté et de l'action. Parce que le plaisir , résultat nécessaire de la sympathie, parce que la douleur, cortège inévitable de l'antipathie, avoisinent et touchent pour ainsi dire dans le temps, d'abord la volition qui les accepte, puis l'acte qui les réalise, l'association, sous la loi de contiguïté, unit invinciblement, en la prolongeant au-delà de ses limites véritables, l'émotion agréable ou «pénible à la détermination volontaire et à la réalisai ion active qui la suivent. D'une autre part, comme dans la formation de l'amour de soi nous avons vu le désir appétitif qui, d'abord, tendait sous l'influence de sa nature propre vers un objet extérieur, accepter des mains de la réflexion et de l'association un terme intérieur plus éloigné, de même ici nous voyons le désir sympathique, suivant une marche analogue sous un rapport quoique absolument inverse sous un autre, changer son terme; mais au lieu de le prendre plus loin de sa source , il le cherche et le trouve plus près de son point de départ, se repliant sur lui-même et négligeant le terme extrême sur lequel retombe l'action pour ne plus s'enquérir que de l'action ellemême et de la détermination volontaire cause de

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cette action. Ainsi transformé, le désir sympathique, quand il ne connaît plus que les dispositions mentales conduisant à l'acte libre et les actes émanant de ces dispositions, quand il confond d'ailleurs et ces dispositions et ces actes avec les plaisirs ou les douleurs qui les suivent, constitue, en s'établissant au fond de l'âme humaine, un sens réfléchi ou moral, c'est-à-dire la conscience.

L'affection qui sert de base à la conscience se range parmi nos tendances primitives, et comme telle est pure de tout intérêt personnel. La conscience qui en dérive en lui imprimant un caractère de réflexion l'entacherait-elle de personnalité? Pour juger la cause , voyez l'effet. Partout les préceptes moraux mettent en première ligne l'intérêt général et tiennent à peine compte de l'intérêt particulier; la route dans laquelle ils nous engagent conduit-elle jamais au sacrifice de l'espèce à l'individu, de l'humanité à l'homme, ne conduit -elle pas toujours au sacrifice de l'individu à l'espèce , de l'homme à l'humanité? Ce n'est même que par un grossier abus de langage qu'on a pu accuser d'égoïsme, parce qu'il réside dans le moi et l'affecte, le plaisir qui s'attache à cette classe de phénomènes. Connaître et raisonner sont aussi des modifications que nous observons et laissons dans le moi; qui s'est jamais cependant avisé de condamner comme égoïstes l'intelligence et le raisonnement?

Les tendances désintéressées qui tôt ou tard conduisent la réflexion à la conception du bonheur et donnent ainsi naissance à l'amour de soi, dès que ce

principe est formé, reconnaissent, parce qu'il est rationnel, sa supériorité; aussitôt que se montre la sympathie rationnelle, c'est-à-dire la conscience, la sympathie appétitive comprend qu'à cette puissance nouvelle appartient de droit la direction de la vie ; suprême loi des différens mobiles qui , s'ils ne sont pas précisément personnels, intéressent cependant l'individu plus que l'espèce, l'amour de soi à son tour avoue comme sa loi suprême cette règle morale qui intéresse plus l'espèce que l'individu.

Il n'est pas de pouvoir qui, aux yeux de la raison, établisse aussi nettement que la conscience sa légitimité. Si la passion , cherchant son objet au dehors se condamne, pour l'atteindre, à traverser un milieu quelconque, et se met ainsi sous la dépendance des phénomènes qui occupent ce milieu, la conscience qui s'attaque à la volonté dont rien ne la sépare, ne rencontre sur sa route aucun obstacle qui s'interpose entre elle et son terme ; elle ne dépend que de soi. Le désir, qui suppose toujours un moyen et une fin, tombe par cela même dans le monde du changement \ semblable à l'avare qui, après avoir aimé l'or pour les biens qu'il représente, finit par l'aimer pour luimême et indépendamment de toute vue ultérieure, il en vient, dans une foule d'occasions, a poursuivre comme fin ce qu'il voulait originellement à titre de moyen : le sentiment moral s'arrêtant à l'action, et d'ailleurs n'employant pas de moyen, ne court pas risque de se déplacer et reste constamment le même. Enfin, tandis que la passion se meut dans une sphère où le devoir limite de toutes parts son action,

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la conscience qui domine toute la volonté et par elle toute la passion, s'étend, une fois qu'elle s'est formée, aussi loin que l'homme lui-même. La conscience est un principe universel, immuable, indépendant, et partant souverain. La vie du corps et de l'esprit accepte comme sa règle légitime les sen timens qui partent du cœur, et quand elle leur échappe, elle s'accuse elle-même par le remords. Si la force était partout au service du droit, la loi morale gouvernerait l'univers.

ITT. L'école rationaliste est une des gloires de l' Allemagne. Ce n'est pas que Clarke et Price en Angleterre, que Mallebr anche en France, que surtout en Hollande Arnold Geulinx, moraliste trop peu connu, n'aient apporté leur pierre à ce sublime monument; mais c'est une intelligence d'outre-Rhin qui est le plus profondément descendue dans cette mine, et qui la première a donné à ces matériaux une forme imposante : le père, le véritable père du système rationaliste, c'est Rant.

Il y aurait une affectation puérile de désintéressement à ne pas placer à coté de l'illustre penseur auquel nous devons la critique de la raison pratique, le professeur éloquent dont les leçons, sans parler de mille autres services qu'elles ont rendus à la science, après avoir depuis quinze années arraché la jeunesse, c'est-à-dire la France actuelle et la France à venir , à la torpeur morale, pour ne rien dire de plus, où la retenait le sensualisme, l'ont précipitée, sur les

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pas du philosophe allemand j dans la voie du rationalisme , c'est-à-dire au sommet de la moralité humaine. Qu'on permette donc à notre reconnaissance, qui s'accorde en ceci avec la plus froide justice, d'unir au grand nom de Rant celui de Victor Cousin. « ( i ) C'est un fait qu'en présence de certaines « actions la raison les qualifie de bonnes ou de « mauvaises, de justes ou d'injustes, d'honnêtes ou « de déshonnêtes. Et ce n'est pas seulement dans « quelques hommes d'élite que la raison porte ce « jugement ; il n'y a pas un homme ignorant ou « instruit, civilisé ou sauvage, pourvu qu'il soit un « être raisonnable et moral, qui ne porte le même « jugement. Comme le principe de causalité s'égare « et se rectifie dans l'application sans cesser d'être, « ainsi la distinction du bien et du mal peut porter « à faux, varier dans ses objets et s'éclairer avec le « temps sans cesser d'être la même au fond dans « tous les hommes; c'est une conception uni ver- « selle de la raison , et voilà pourquoi toutes les « langues, ces images fidèles de la pensée, la repro" « duisent. Non -seulement cette distinction est une « conception universelle, elle est aussi une concep- « tion nécessaire. En vain la raison, après l'avoir a conçue, essaie de la récuser et d'en mettre en

(i) Tout ce qui dans cette analyse porte des guillemets, est extrait littéralement , soit du cours d' Histoire de la philosophie , tome n , page 264 et suiv. , de V. Cousin , soit de l'argument placé en tête du Philèbe , traduct. de Platon , tome il, page 276 et suiv., du même auteur, Le reste vient directement de Kanî.

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« question la vérité, elle ne le peut; on ne peut à « volonté regarder la même action comme juste ou « injuste; ces deux idées résistent à toute tentative « de les permuter l'une dans l'autre : elles peuvent « changer d'objets, jamais de nature. Il y a plus : la « raison ne peut coucevoir la distinction du bien « et du mal, du juste et de l'injuste, de l'honnête et « du déshonnête, sans concevoir à l'instant même « que l'un ne doit pas être fait et que l'autre doit « être fait : la conception du bien ou du mal donne « immédiatement celle de devoir et de loi, et, « comme l'une est universelle et nécessaire , l'autre « l'est également. » Le caractère impératif de la loi morale nous impose, comme corollaire inévitable, la possibilité de son accomplissement, c'est-à-dire dans l'agent humain la faculté de se soustraire à sa nature sensible et de prendre parti pour sa nature rationnelle. Le devoir implique le pouvoir: ainsi nous est donnée la liberté.

Le devoir que nous impose la raison est placé dans une sphère où l'intérêt que la sensibilité nous propose ne saurait pénétrer. Absolu ou relatif, idéal ou réel, le plaisir ne porte jamais l'empreinte de l'obligation; combieu, au contraire, n'est- il pas de circonstances où la loi morale s'oppose à nos penchans et combat nos désirs? Cette lutte, la plus grande, ou plutôt l'unique gloire guerrière de l'humanité n'est pas un vain simulacre; c'est un engagement sérieux, cruel; et l'alliance, si commune en ce monde, de la vertu avec la misère, de la perversité avec le bonheur, ne témoigne-t-elle pas assez haut de Fan-

tipathie profonde qui sépare dans leur essence même îe mobile sensible et le mobile rationnel ?

Placée entre ces deux guides, la volonté conçoit sans hésiter en face de l'un son indépendance absolue , en face de l'autre sa subordination nécessaire. « Esv< sentiellement relatif, relatif à celui qui l'éprouve, « îe bonheur varie nécessairement dans l'infinie va- « riété des individus et des circonstances, et ne peut, « par conséquent, devenir un principe de législa- « tion morale». N'est-ce pas une vérité incontestable et incontestée, que, dans la constitution d'un être destiné à vivre , chaque force , chaque membre est doué des propriétés qui conduisent le plus sûrement l'organisme à son but? Si nous étions nés pour le bonheur et non pour la vertu, la nature nous aurait refusé la faculté de choisir et nous n'eussions connu que l'instinct. Puisque nous sommes libres, et que l'instinct n'est chez nous qu'une puissance inférieure, il faut bien que la vertu soit notre but suprême et non pas le bonheur.

Cependant l'homme, tel que la terre le connaît, continuellement distrait, par ses penchans et ses besoins physiques, de la voie où sa conscience l'appelle, ne peut, quelles que soient sa force et son ardeur, fournir tout entière la carrière qui s'ouvre devant lui. Le vouloir et le devoir ne sauraient, ailleurs que dans un être purement rationnel, aboutir à une complète identité. Tout agent mixte, tel que l'homme, rationnel à-la-fois et sensible, en est réduit à tendre de plus en plus, par un perfectionnement graduel et progressif, vers l'idéal de la vertu. Cependant ?

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comme la raison nous commande catégoriquement, c'est-à-dire au nom d'un principe universel à-la-fois et nécessaire, de marcher à cette pureté absolue , il faut bien que ce terme , quelque éloigné qu'il soit, se puisse enfin atteindre. Dans ce monde, dans cette vie, nous approchons plus ou moins du but : nous ne le touchons pas! Concluez-en que notre sphère d'action ne se borne pas à ce monde ni à cette vie, mais s'étend et se prolonge dans un plus vaste espace et par-delà le tombeau. L'agent moral est immortel.

« Il est certain que l'idée de la vertu est distincte, « dans l'entendement humain, de celle du bonheur; « mais je demande si, lorsque vous rencontrez un « homme vertueux, un agent moral, qui, libre d'ac- « complir ou de ne pas accomplir une loi sévère , « l'accomplit aux dépens de ses affections les plus « chères; je demande, si cet homme, cet agent moral « ne vous inspire pas, indépendamment de l'admi- « ration qui s'attache à l'acte, un sentiment debien- « veillance qui s'atlache à la personne? N'est -il pas « vrai que vous seriez disposés, si le bonheur était « dans vos mains , à le répandre sur cet homme « vertueux? IN 'est-il pas vrai qu'il vous paraît mé- « riter d'être heureux, et qu'à son égard le bonce heur ne vous paraît plus seulement un fait arbi- « traire, mais un droit. En même temps quand « l'homme coupable se trouve malheureux par l'effet « de ses vices, ne jugeons-nous pas qu'il l'a mérité? « En un mot, ne jugeons-nous pas, en général, qu'il « serait injuste que le vice fût heureux et la vertu « malheureuse? C'est là évidemment l'opinion com-

ce mune de tous les hommes; et cette opinion n'est « pas seulement universelle, c'est une conception né- « cessaire. En vain la raison essaierait-elle de con- « cevoir le vice digne du bonheur, elle n'y peut «.< parvenir, et elle ne peut parvenir à ne pas mettre « une harmonie intime entre le bonheur et la vertu. « Et en cela nous ne sommes pas des êtres sensibles « qui aspirons au bonheur, ni des êtres sympathise ques qui le souhaitons à nos semblables; nous a sommes des êtres raisonnables et moraux qui ju- « geons ainsi pour les autres comme pour nous- « mêmes, avec une autorité supérieure; et quand « les faits ne s'accordent pas avec nos jugemens, ce « ne sont pas nos jugemens que nous condamnons; « nous les maintenons invinciblement devant les « faits contraires que nous n'hésitons pas à qualifier « de désordres. L'idée de mérite et de démérite est « inséparable poUr la raison de celle de la loi morale, « accomplie ou violée. De là l'idée de peine et de « récompense, idée universelle et nécessaire comme « son principe. »

Si la vertu mérite un salaire, elle l'obtiendra; elle l'obtiendra inévitablement. La vie actuelle ne comporte pas ce bien suprême que constitue l'harmonie nécessaire du devoir et du bonheur! Patience! L'éternité laisse quelque latitude au rétablissement de Tordre; et la récompense peut arriver tard; elle ne fera pas défaut. Mais ce bonheur qu'appelle l'observation de la loi, est- il une conquête directe, en même temps qu'un droit de la vertu? Mériter, est-ce produire? La soumission de la nature à nos exigen-

ces sensibles , élément constitutif de la félicité humaine, n'est pas, ne saurait être un effet dont la moralité puisse être considérée comme la cause. Quoi donc ! une conception nécessaire recevrait-elle dans le monde des faits un démenti formel? Non, non: comme il y a dans le temps assez d'heures pour la succession complète de tous les évènemens que la raison exige, il y a dans l'espace assez de puissances pour leur complète réalisation. Â côté de l'homme qui mérite que la nalure se subordonne à ses besoins , à coté de la nature qui se refuse à cette subordination, il y a place pour une intelligence qui vérifie nos titres, pour une force qui les fasse valoir; et l'existence de Dieu est invinciblement démontrée.

Toutefois, que l'agent ne s'y méprenne pas. « Le « bonheur est lié intimement à la vertu; mais la a vertu reste toujours le motif unique de l'acte mo- « rai, qui n'est moral en soi, légitime et bon, que « par son rapport immédiat à la règle, qui seule « doit l'avoir déterminé. Le bonheur n'est même un « droit qu'autant qu'il n'a pas été un motif; il est «permis tout au plus comme espérance: comme « but direct, il cesse d'être légitime, et du haut « rang ou l'élevait sa subordination à la vertu, il « retombe parmi ces mobiles sensitifs avec lesquels « la raison pure pratique n'a rien à voir. »

Jo

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