CHAPITRE IV
De la volonté dans ses rapports avec les autres attributs de l'âme.
Nous avons jusqu'ici étudié la volonté en ellemême. Nous devions , pour la sonder dans toute sa profondeur, la dégager avec soin des phénomènes qui l'entourent, et concentrer sur elle seule tout ce que nous avons de puissance dans le regard. Nous ne connaissons encore qu'une abstraction. Il nous reste maintenant, si nous avons à cœur de comprendre îa vie concrète de l'âme, à rétablir en sa
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place cet élément humain ; à le suivre au milieu des mille rouages à l'action desquels il s'associe et se mêle dans le jeu compliqué de la vie, et à décrire les rapports qu'il soutient avec les différens attributs qu'il pénètre et dont il est pénétré : la synthèse va reconstruire ce que l'analyse a démembré.
Et d'abord que devient la sensibilité en face de la volonté , la volonté en face de la sensibilité?
Le plaisir est fatal, nous le savons; un mouvement organique étant donné , la sensibilité , dans l'état actuel des choses , jouit nécessairement : mais qui ne sait aussi que ces émotions aimables, pour produire tout leur effet , veulent être attentivement observées ? Il ne faut pas , si l'on tient à ce qu'une sensation agréable rende tout ce qu'elle contient de doux, goûter avec insouciance; il faut savourer avec amour : point de distraction ; concentrez-vous sur le fait sensible qui vous importe; veillez à ce qu'aucune sollicitation étrangère ne vous vienne interrompre : le plaisir est jaloux; il ne souffre aucune préoccupation; il réclame l'homme tout entier. La volonté exalte prodigieusement sous ce point de vue la partie sensible de l'âme: celui-là seul sait jouir qui sait vouloir.
Mais vouloir, ce n'est pas seulement consentir, c'est aussi résister ; et puisqu'en nous associant à l'émotion nous en élevons indéfiniment la puissance, ne pouvons-nous pas , si nous la négligeons , si nous la repoussons, en émousser la pointe? IN 'est-il pas des joies, des joies fortement appuyées par la nature, qui faiblissent et s'effacent devant un fait d'une im-
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portance médiocre, mais que l'imagination, en le caressant, éclaire de toute sa lumière, embellit de toutes ses couleurs? Quand Socrate', au plus fort du festin , plein de sa sublime mission , ne voit autour de lui que des fous qu'il peut ramener à la sagesse, des ignorans qu'il peut instruire, des malheureux qu'il peut conduire au bonheur; quand, transporté d'un enthousiasme divin qu'il sait toujours contenir, il jette, au milieu de ces joies grossières et de ces chants désordonnés et de ces danses lascives \ des paroles de vertu, évoquant du fond du cœur tout ce que l'homme y cache de noble et de grand , pour y faire rentrer honteuses et confuses ces viles passions qui ne demandent qu'à s'épanouir; croyezvous que ces mets conservent pour lui leur saveur délicieuse? qu'il ait encore des oreilles pour cette mélodie ? des yeux pour ces mouvemens lubriques ? un odorat pour ces parfums ? Et peut-être (je ne sais; mais je soupçonne dans les replis les plus profonds du vouloir quelque force endormie dont le temps amènera tôt ou tard le réveil), peut-être n'estil pas une joie qui ne soit destinée à pâlir ainsi devant l'éclat d'une volition énergique? Peut-être la raison grandie étouffera-t-elle dans l'humanité , arrivée à son âge mûr, ces émotions viriles, tout comme en naissant elle brise de son bras faible encore ces hochets de la première enfance, ces jouissances insipides que la vie (nos exigences sensibles sont alors si modestes ! ) n'accepte qu'à son berceau. Il se pourrait que, fortifiée par un long et sérieux exercice ,1a volonté, se prenant corps à corps avec le" plaisir }
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l'exterminât, partout victorieuse, de l'âme humaine où il a jusqu'à ce jour occupé tant de place. Pourquoi la sensibilité (je ne dis pas l'intelligence) , marchant dans cette voie, n'en viendrait-elle pas à ne plus connaître que la douleur?
Peut-être le plaisir n'est-il qu'un accident. La douleur est dans notre essence : elle déchire l'homme purement sensible; elle inquiète l'homme rationnel: souffrir , c'est notre inévitable condition. Mais s'il est des frémissemens douloureux que notre destination nécessite et contre lesquels il serait inutile et impie de se raidir, il est aussi d'affreuses convulsions qui nous détournent du but, et que nous pouvons et devons combattre.
Une balle ouvre le flanc du soldat dans la mêlée: ce n'est qu'après l'action que se fait sentir la douleur. Un poète (s'il est une organisation disposée pour la souffrance, c'est bien celle que se donne ou que reçoit le poète) livre sa jambe au fer du chirurgien; et, tandis que l'acier fouille l'organisme dans ce qu'il a de plus intime et de plus vital , ce front est resté calme, ce regard serein. Ne plaignez point tant les martyrs d'une cause religieuse, politique ou morale : leur sensibilité ne vous est pas révélée par la vôtre; la souffrance qui en vous se grossit de toute votre faiblesse s'amoindrit en eux de tout ce qu'ils ont de force. Vous apprécierez mal mon état sensible, si vous n'avez préalablement mesuré ma volonté.
L'extase, en nous arrachant au spectacle des modifications corporelles pour nous concentrer dans
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un intérêt d'une autre nature, efface les accidens qu'elle néglige. L'extase, c'est la passion qui nous voile la terre et nous tient l'œil fixé sur le ciel.
Les phénomènes mystérieux du magnétisme animal ne tiendraient-ils pas à une exaltation extatique de l'énergie volontairePUn ébranlement organique, qui bouleverse habituellement l'homme entier, n'est pas même aperçu du somnambule: enchaînée sur un autre point par une imperturbable volonté, sa vue ignore tout ce qui se passe ailleurs. Je ne m'explique pas autrement cette étrange insensibilité.
La volonté agit sur la sensibilité; la sensibilité à son tour, dans les âmes surtout qui vivent de la vie extérieure et ne savent point résister à la nature, se subordonne et modifie singulièrement la volonté.
Parce que la sensibilité humaine est condamnée par la fragilité de l'organisme à de fréquens repos , parce que le monde physique au sein duquel nous vivons nous assaille par mille cotés , nous imprime mille impulsions sinon contradictoires au moins diverses, la volonté, dans ses premiers développemens chez tous, chez la plupart durant le cours entier de l'existence, ne sait point se fixer : vous la voyez errer çà et là au gré des sollicitations externes qui s'en jouent : elle répond à chaque invitation ; elle cède à toutes les exigences ; elle tourne à tout vent : c'est la faiblesse qui est mue ; ce n'est plus la force qui se meut. De là ce vouloir indécis, saccadé, brisé, se nouant, se dé-
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nouant et se renouant sans cesse, incapable de tout ce qui demande quelque suile dans l'action, quelque persévérance dans l'effort. Rien de grand ne peut sortir d'une force ainsi faite.
Mais ce n'est qu'à elle qu'il faut demander le sublime. Le méthodique Aristote (la méthode c'est la volonté qui s'observe incessamment et se modère) ne vous remuera point: il pourra mettre à nu sous vos yeux la pitié, la terreur, l'enthousiasme et leurs'causes ; il ne saura ni vous attendrir, ni vous effrayer, ni vous ravir. Pardonnez à Platon sa marche irrégulière : c'est aux défauts de sa raison que son imagination doit ses plus brillantes qualités. Vous n'aurez point les éclairs éblouissans de la Pharsale avec la douce et constante lumière de l'Enéide. Ce n'est point par un de ces beaux jours ou l'ordre le plus parfait harmonise les forces ennemies de la nature, que vous frémirez au bruit du tonnerre, et que vous admirerez, tout tremblant, le feu du ciel sillonnant la nueet menaçant la terre comme l'ange exterminateur: il faut, pour que vous assistiez à ce merveilleux spectacle , que les élémens soient confondus , que les lois de l'univers se suspendent, que le principe d'ordre et de bonté dépose un moment le sceptre, et que le génie du désordre et du mal soulève, par un brusque et violent effort, l'univers qui le maintient sous son poids et l'écrase.
Une modification, quelle qu'elle soit, ne s'arrête jamais à l'élément humain où nous la saisissons: le moi entier ressent le coup porté à l'une de ses parties: toute la toile frémit, quand l'un des fils est
ébranlé. Ce n'est pas seulement la forme sensible que dans ses développemens la volonté atteint et rencontre : elle touche de toutes parts et trouve partout sur son chemin notre double activité : ce commerce n'est pas stérile: et chacun des deux principes laisse, en s'éloignant , dans le domaine de l'autre, des traces de son passage.
Le muscle doit sans doute à la répétition fréquente du même mouvement une partie de son élasticité et de son ressort; mais en vain l'habitude interviendra-t-elle : si le mouvement n'est voulu qu'avec mollesse, il sera toujours sans vigueur; tout au plus le corps, ainsi exercé, arriverat— il à la grâce; il ne s'élèvera point à la force. Que la volonté au contraire se tende et s'érige ; le système musculaire sous cette puissante influence unira bientôt à la facilité que donne l'habitude, l'énergie que seule donne la volonté. Hercule, c'est la force motrice qui sait vouloir.
Produite par la volonté, la vigueur musculaire réagit à son tour sur elle: la cause enfante l'effet; mais l'effet se retourne vers la cause et la modifie. Un organe chétif , quand nous enfermons notre action dans le monde matériel , effraie de son impuissance et abat la volonté: robuste, il la soutient et l'exalte: la défiance qui paralyse tient à la faiblesse qui échoue; et c'est à la force qui réussit que nous devons la confiance qui ose.
Mais la force physique, reine du monde ancien, a cédé pour jamais le trône à la force intellectuelle, reine du monde nouveau: c'est surtout
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dans ses rapports avec l'intelligence qu'il importe de suivre la volonté.
Que l'esprit qui sait et conçoit agisse sur le cœur qui décide et entreprend, c'est un fait d'une évidence palpable. La volition , quand elle voit clairement son but, quand elle sait la route qui l'y peut conduire, jaillit plus rapide et plus sûre. Ignorante, incertaine, elle tâtonne, hésite, chancelle, n'avance que pour reculer, et ne se produit jamais qu'indécise et à peine ébauchée. Servie par une intelligence lumineuse et sagement ordonnée, la volonté s'affermit et prospère ; réduite à chercher son chemin dans les ténèbres , à s'orienter au milieu d'une inextricable confusion, elle se dégoûte d'elle-même et s'éteint.
Développer le coté intellectuel de l'homme, c'est donc fortifier son côté volontaire. Fortifier la volonté en général , serait-ce par hasard détruire un de ses élémens? De ce que je vois clairement ce qu'il convient que je fasse, s'ensuit-il, comme le prétendait Socrate, que nécessairement je le ferai? Non: la science ne tue pas la liberté. Sans doute , en éclairant l'entendement , l'expérience influe sur nos déterminations: ce que je veux savant, ignorant je ne l'eusse point voulu; mais parce qu'elle est autre ma volition n'en est pas moins libre. Quelques circonstances extérieures au vouloir seront certainement modifiées : la délibération qui précède l'émission d'une volition libre s'abrégera inévitablement ; mais au fond le vouloir restera le même ; son entourage seul a changé. Quand je
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ne connais qu'imparfaitement et obscurément les moyens qui me peuvent conduire au but que je me pose, le plus souvent pressé par l'heure et la nécessité je me prononce , ainsi que le fait Descaries pour sa morale provisoire, en faveur de ceux que je soupçonne les plus convenables : je m'en fie à une obscure analogie : je suis trop heureux de rencontrer, pour décider mon choix , quelque faible probabilité. Si vous instruisez mon ignorance , si vous éclairez mon jugement , au lieu d'un vague aperçu vous me donnez une vue nette et précise : ce n'est plus l'analogie que je consulte en tremblant; c'est l'induction que j'embrasse avec une inébranlable confiance. Ce qui n'était que vraisemblable est évident ; mais je ne veux pas pour cela autrement que je ne voulais. Avant comme après ces éclaircissemens , je pouvais faire ce que je n'ai point fait , ne pas faire ce que j'ai fait : la science me trouve et me laisse libre, et le hasard seul a perdu. Si l'intelligence rend quelque service à la volonté , la volonté n'est pas en reste avec elle. Livrée à elle-même la pensée ne sait point se faire un plan , se fixer une tâche. Quand elle se reconnaîtrait ou se donnerait une mission , elle ne pourrait la remplir: harcelée sans cesse par les modifications sensibles, tiraillée en tous sens par ces mille influences externes qui ne songent point à mettre en harmonie pour en faire un ensemble leurs actions toujours diverses , elle se résoudrait éternellement en produits brisés, en résultats décousus; elle ébaucherait tout et n'achèverait rien. Que pour-
rions-nous attendre de ces efforts isolés, de ces tentatives séparées ? L'être fort d'un mot peuple l'espace, d'un mouvement de sa tête ébranle les colonnes du ciel : l'être faible frappe à coups redoublés; et quand le chêne tombe (quelle ruine!), il s'applaudit et s'admire. Il entasse laborieusement et à force de bras et de temps Ossa sur Péiion, et, si quelque Babel périssable s'assied un instant sur ses fondemens incertains , si en Egypte ou ailleurs une aiguille de brique ou de terre s'élève de quelques pieds au-dessus du sol, le voilà ivre de sa puissance! L'homme, ce n'est pas l'avalanche qui entraîne à-lafois dans sa marche impétueuse et le village et la forêt qui lui servait de rempart : c'est la goutte d'eau qui se creuse lentement un passage dans le marbre. Si nous ne nous traînions péniblement et constamment dans la même voie, nous n'arriverions jamais à ce quelque chose de si petit encore et de si faible que nous déguisons sous les noms pompeux de force et de grandeur. La constance, la fixité, la persévérance, c'est la volonté; le génie (j'appelle ainsi non l'enthousiasme qui s'épuise en vains éclats et manque le but , mais la réflexion qui soutient sagement sa marche et arrive), c'est l'intelligence qui veut.
Ce n'est pas seulement leur étendue et leur beauté que les produits intellectuels doivent au vouloir , c'esl encore et avant tout leur exactitude et leur fidélité. Toutes les fois que vous vous reconnaissez ayant affirmé comme étant ce qui n'était pas, observez-vous; vous trouverez en vous, comme occa-
sion de votre méprise, ou la présomption qui se hâte déjuger avant que d'être suffisamment informée, ou la paresse qui se refuse au travail nécessaire pour prononcer en connaissance de cause, ou la préoccupation qui affaiblit en la partageant la puissance du regard, ou la passion qui transforme les choses, et vous les montre, non comme elles sont, mais comme vous désirez qu'elles soient; il n'est pas une erreur qui ne se puisse rapporter à l'une de ces sources. Si ces différentes dispositions de l'âme engagent notre logique dans une fausse route et l'y retiennent, ne sera-ce pas sous l'influence des dispositions contraires que nous la maintiendrons dans le droit chemin, ou que, si elle s'en est écartée, nous l'y ramènerons? Demandez l'expression exacte de ce qui est à un travail soutenu, à une attention exclusive, au doute modeste qui attend la lumière et ne la suppose pas, enfin à l'amour du vrai substitué à tous les autres amours. Et que sont en elles-mêmes toutes ces causes d'erreur et de vérité? des vices d'un côté, des vertus de l'autre; partout des volitions. C'est donc d'une bonne ou mauvaise direction imprimée à la volonté que dépendent les progrès ou les retards, les succès ou les revers de l'intelligence : la rectitude du jugement tient à la droiture des principes ; et tout travers dans l'esprit suppose un vice dans le cœur. Soumettre à une sage législation nos développemens volontaires, c'est donner à nos développemens intellectuels le guide le plus éclairé, la plus sûre garantie: la seule logique vraiment utile, c'est un cours de morale; la raison, c'est la vertu.
La volonté s'adjoint la sensibilité et l'activité pour constituer l'homme moral: mais seule elle fait le moi et le dégage du non-moi ; je suis parce que je veux. La capacité sensible, la force active se jouent à la surface de la vie personnelle : l'élément qui en fait le fond , qui en touche le cœur , c'est la puissance volontaire : quand même vous donneriez au corps tous les autres attributs de l'âme, si vous n'y joignez la volonté, vous aurez, il est vrai , perfectionné une machine ; mais ce sera une machine encore : la chose, pour être devenue sentante et agissante, n'en reste pas moins une chose; ce n'est qu'avec et par la volonté que la personne humaine se commence et s'achève.
La pensée et la sensibilité ont sans doute leurs lois propres; mais dans tout ce qui n'a pas été arrêté par une nature aveugle ou par une intelligence prévoyante, remises à notre énergie volontaire, elles en prennent docilement les ordres et sont, sous ce point de vue , de véritables instrumens entre ses mains. En elles-mêmes la sensibilité et l'intelligence sont des forces inertes, qu'on me passe l'expression ; elles n'ont point dans leur nature propre le principe de leur développement: pour qu'elles entrent en exercice, il faut qu'une puissance étrangère les éveille et les ébranle; abandonnées à elles-mêmes, elles resteraient éternellement assoupies et immobiles au fond de l'âme humaine.
Qu'est-ce que sentir? N'est-ce pas, au moins dans certains cas, éprouver un plaisir ou une peine à propos d'un mouvement organique ?Eprouverez-vous ce plaisir ou cette peine, si vous ignorez la modification
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corporelle qui en est l'indispensable condition? Et comment connaîtrez-vous ce mouvement , si votre intelligence ne se porte là où il s'opère : point de sensation sans un acte intellectuel qui la prépare : la sensibilité ne marcherait pas, si l'intelligence ne lui ouvrait le chemin.
L'intelligence prend-elle sa course d'elle seule ? Touche-t-elle elle-même son propre ressort ? Nous n'affirmons rien : mais nous inclinons à croire, et on nous jugera, que comme la sensibilité elle attend pour partir une inspiration étrangère.
On convient assez généralement que dans une foule de circonstances l'activité intellectuelle est sous le joug de la volonté; et les langues philosophiques ont un nom pour représenter ce fait : la pensée est dite alors volontaire ou réfléchie. Mais dans les mêmes langues il existe aussi un mot pour peindre le jeu indépendant et automate de l'intelligence; c'est la spontanéité. La réflexion est sans contredit un état de la pensée; nul ne songe à le nier: la spontanéité, comme on l'entend, est-elle aussi une de ses formes? Il est permis d'en douter.
En droit on affirme que pour vouloir il faut connaître; que pour connaître, il faut agir intellectuellement : tout acte intellectuel est donc à son origine indépendant de la volonté et antérieur à son développement, puisque c'est de son existence préalable que dépend l'émission de la volitionrplus tard vous pourrez vouloir, puisque vous le connaîtrez, le fait que vous avez dû nécessairement, avant de le connaître , produire sans le vouloir. Point de phéno-
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mène qui n'ait passé par la spontanéité avant d'arriver à la réflexion : en tête de toutes les séries d'actes réfléchis se place inévitablement, comme premier anneau de la chaîne, comme modèle à imiter, un acte spontané.
Point de mouvement volontaire sans un terme connu : tel est le principe sur lequel on s'appuie pour établir la spontanéité de la pensée. Nous n'ignorons pas qu'une formule analogue(«on ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas») a fait fortune dans le monde, et qu'il est peu de mots aussi généralement et aussi affirmativement répétés. Nous déclarons même que cet axiome est pour nous , comme poui tous , l'expression exacte et prosaïque d'une incontestable vérité : l'amour ne peut naître avant que la . science ne soit. Mais cette condition , que les poètes ont dès long-temps reconnue dans l'une des formes de la volonté, dans le désir, s'impose-t-elle légitimement à tous nos développemens volontaires ? Ce que l'on regarde ici comme essentiel, nous ne le croyons qu'accidentel.
Et d'abord est-il vrai que nous saisissions habituellement, que nous ayons saisi une seule fois la pensée à cet état qu'on appelle spontané, c'est-à-dire allant sans que la volonté la pousse et la dirige?
Deux sortes d'actes semblent en effet se dérober à l'impulsion volontaire : ce sont les actes qu'on appelle habituels et ceux qu'on nomme instinctifs.
Un homme se noie : il n'a qu'un instant pour se sauver : il saisit à la hâte la planche qui le peut soutenir ; la volonté entre-t-elle pour quelque chose
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dans son acte ? N'a-t-il pas obéi à un aveugle instinct ? Entendons-nous. On appelle rationnel un acte dans lequel se voit clairement le choix libre de l'homme entre tels et tels moyens qui s'offrent également à lui pour le mener à sa fin. Quoi donc? ne retrouvonsnous pas dans l'acte qu'on appelle instinctif les mêmes circonstances? Cet homme va mourir: ne cherchet— il pas autour de lui quelque moyen de salut? Et sa main, au milieu de tous les objets qu'elle peut saisir, ne va-t-elle pas droit à celui qui présente le plus de chances de succès? Mon regard dans l'instinct est instantané : mais je n'en parcours pas moins tous les accidens qui m'entourent : je compare, je délibère , je me décide : que fais-je de plus dans l'acte rationnel? En quoi donc consiste la différence de la raison et de l'instinct ? C'est une affaire de temps , rien de plus. Les opérations nécessaires à la détermination volontaire ont quelquefois un long intervalle pour se développer ; alors chaque circonstance se déploie majestueusement ou mollement, si l'on aime mieux ; nous avons tout le loisir de l'observer et de la noter ; nous disons alors de notre acte qu'il est rationnel: d'autres fois le temps manque; vous n'avez qu'un moment pour prendre un parti : alors chacun des élémens de votre détermination se hâte d'arriver; ils se succèdent avec une rapidité extraordinaire; ils se pressent et s'entassent; mais aucun d'eux ne manque à l'appel : c'est à l'instinct qu'alors vous rapportez votre détermination. De fait, l'instinct est une raison qui vole ; la raison , un instinct qui se traîne : toutes les opérations qui précèdent l'acte ra-
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lionnel , vous les retrouverez clans l'acte instinctif, mais seulement resserrées dans une plus étroite subdivision de la durée. A l'homme qui n'a qu'un moment pour agir, et qui, disons-nous, agit instinctivement, donnons une heure, un jour; nous retrouverons, étendus sur une grande surface et par cela même faciles à saisir et à constater, tous ces développemens rationnels, qui, parce que la nécessité activait les rouages, étaient, quoique rangés et distribués dans le même ordre, comprimés dans un cadre infiniment plus restreint: la pensée réfléchie et rationnelle, c'est la pensée instinctive et machinale, délayée, étendue et logée dans de plus vastes compartimens , ayant pour se placer à l'aise sous le regard une condition indispensable, mais étrangère à son essence , le temps. Il y a plus : non-seulement l'instinct , c'est de la raison ; mais c'est une raison supérieure. Qui n'a pas mille fois reconnu la prééminence de l'instinct animal sur la raison humaine? et dans l'homme luimême, l'excellence des mouvemens inspirés ou instinctifs sur les mouvemens médités et réfléchis? N'est-ce pas à un travail rapide, à une conception hâtive, que l'artiste doit ce qu'il enfante de plus sublime? N'est-ce pas à je ne sais quelle subite aperception que le physicien lui-même rapporte ses plus vastes découvertes? Donnez à Shakspeare et à Newton une raison froide et lourde; la science n'aura point la loi de la gravitation, ni la poésie Hamlet. Non: ce n'est pas dans le silence réfléchi du cabinet, c'est sur la place publique, sous le feu des passions tumultueuses qui bouillonnent en lui et autour de lui ,
que l'orateur trouve ces mouvemens qui transportent; et l'acteur n'est jamais plus grand, que lorsqu'un, public nombreux l'environne, l'observe et lui enlève la possibilité de la réflexion ? Faites autour d'eux la solitude ; qu'ils aient le temps de ressaisir , pour les amender et les refaire, l'un une intonation fausse, un geste mal articulé, l'autre un argument qui peut lui nuire, une larme qui trop tôt ou trop tard venue n'a pas soulevé toute la sympathie à laquelle on devait s'attendre ; ne pouvant se prendre au sérieux , Démosthène et Talma tomberont au-dessous d'euxmêmes : et il ne faudra demander à l'un qu'un médiocre parlage ; à l'autre qu'une action sans énergie, une expression sans vigueur. C'est que naturellement l'homme, comme s'il sentait confusément que vivre c'est tendre à mourir, aime le repos et l'immobilité qui conservent, redoute le mouvement et l'action qui usent : pour peu qu'il lui soit permis de détendre sa pensée, avec quelle joie il quitte le gouvernail et confie sa barque aux vents ! Il en coûte tant pour lutter sans cesse ;et la victoire après tout compense-t-ellepar ses avantages les fatigues et les douleurs du combat? Mieux vaut passer sous le joug : un peu moins de gloire, et un peu plus de bonheur ! Mais qu'un intérêt puissant nous assaille ; que la nécessité nous force à presser dans un instant ce que nous eussions dispersé dans une heure, aussitôt toutes les puissances de l'âme s'éveillent et s'érigent : il se fait en nous un effort prodigieux , qui met en dehors non-seulement celles de nos facultés qui s'exercent le plus ordinairement, mais celles qui le plus souvent sommeillent et qui ne
donnent, comme une armée de réserve, que dans les circonstances décisives, dans les grandes occasions.
Qu'on ne vienne donc plus me dire, quand le centre de gravité se déplace et s'incline, si je le relève et le rassieds, que je rétablis spontanément, involontairement 1 équilibre. Je veux vite; mais je veux: ma délibération est rapide; mais elle est : j'ai comparé, discuté, pesé, calculé : la réflexion est là avec tout son cortège. L'instinct, c'est la raison ; c'est la raison à son plus haut degré : c'est donc la volonté, la volonté à sa plus haute puissance. Retrancher à la pensée qu'on appelle instinctive l'action volontaire, c'est refuser à cette combinaison intellectuelle son principal élément.
C'est la volonté qui donne à l'activité instinctive son énergie et sa précision : c'est à la volonté que l'activité habituelle doit sa grâce et ses libres mouvemens.
Quand une route nouvelle s'ouvre à l'esprit humain , s'il a quelque sagesse , il ne s'y précipite point étourdiment ; vous le voyez s'arrêter à chaque pas ? s'appesantir sur chaque fait; il va hésitant, tâtonnant 5 reculant , avançant ; il n'arrive au terme qu'après de longues et inévitables erreurs. Qui le soutiendra dans ce travail pénible et rebutant ? la volonté. L'obstacle est grand, la résistance opiniâtre; la volonté se déploiera avec énergie; elle saura persévérer : quand les circonstances extérieures se présentent sous cet aspect, l'action volontaire, si visiblement empreinte dans le produit intellectuel ou mécanique, ne peut nous échapper : nous sentons aisément son effort h chaque instant répété : l'activi-
té est alors, disons-nous, réfléchie. Quoi donc! si un exercice plus ou moins long a donné à cette activité plus d'aisance dans sa marche ? plus de facilité dans son jeu ; si peu-à-peu l'obstacle s'est effacé devant la force que la puissance volontaire a créée ; dirons-nous, parce que cette force s'élance rapidement et directement vers son terme, qu'elle y tend d'elle-même et l'appellerons-nous spontanée? L'enfant qui apprend à lire avec effort veut évidemment chacun des actes intellectuels nécessaires à cette opération : l'enfant qui sait lire et qui assemble en se jouant les caractères qui forment le mot, les mots qui forment la phrase, agit comme par le passé, mieux que par le passé, et pourtant ne veut pas ! Il ne regarde plus, il se contente de voir! Le pianiste ne veut plus l'air qu'il exécute ! Ses doigts vont chercher seuls , et sans qu'il les conduise, les touches qu'ils doivent frapper! Nous ne le pouvons croire. Rapidement obéie, n'ayant pas de raison pour insister, la volonté passe comme l'éclair; mais elle passe : l'enfant choisit rapidement, parmi les sons qui se présentent à lui en foule, ceux qui figureront à son oreille les caractères tracés sous ses yeux ; mais il choisit : le pianiste n'hésite plus entre une touche et une autre : il préfère sans balancer ; mais il préfère : l'esprit qui a débrouillé le chaos , après avoir créé le monde , le soutient : la volonté n'abdique jamais. Quand nous la croyons nulle, comme ici, c'est quelle est puissante ; c'est qu'elle atteint facilement son but: elle ne se donne pas en spectacle , si sa tâche ne l'exige point: elle ne pose pas, pour le plaisir d'y poser, sous l'œil de la conscience : faites qu'elle ait
quelque raison pour rester sous votre regard ; autrement vous ne la fixerez point. Lorsqu'on parle de cette dégradation insensible de la volition en présence des habitudes qui se forment et s'affermissent, à coup sûr on se méprend : on rapporte à la volonté une modification qui n'appartient qu'à l'intelligence. L'ignorance hésite et tâtonne : la science, qui n'a plus d'expérience à faire, prend la ligne droite et court au but. La volonté, quand elle n'a que l'ignorance à son service, attend patiemment et reste long-temps sous le regard ; quand elle est servie par la science, elle voit rapidement son résultat obtenu , et elle n'apparaît que le temps nécessaire pour le demander. Or l'ignorance s'efface par degrés, et finit par s'évanouir devant la lumière: mais aurais-je, en m'éclairant, dépouillé ma personnalité ? Je voulais ignorant ; savant je ne voudrai plus ! Ce que je faisais mai et lentement avant l'exercice, après l'exercice je le fais bien et rapidement : je vois dans la pensée et dans le jeu organique qui la traduit au-dehors une différence notable; mais dans la volonté rien ne change; rien n'a pu changer.
Point donc de spontanéité dans l'habitude : point dans le phénomène instinctif. Mais les modifications de la première enfance, mais ces actes mystérieux par lesquels s'ouvre la vie !
Nous pourrions nous récuser ici; nous le devrions peut-être : amenés sur ce terrein nous sommes quelque peu incompétens. Qui dira ce qui se passe dans l'homme qui vient d'éclore? Qui osera décrire, avec la prétention d'être fidèle , les scènes qui se déroulent si vagues, si confuses, dans ces instans solen-
nels,où la personne humaine apparaît? Nous ne pouvons guère espérer ici qu'une hypothèse plus ou moins probable : mais enfin pour marcher logiquement dans cette route , il est clair qu'il nous faut , la lumière directe n'y pénétrant point, y détourner quelques rayons d'une lumière réfléchie : à défaut de l'observation qui nous manque, consultons l'analogie qui la supplée : c'est d'après ce que nous voyons que nous pouvons j uger avec quelque fondement de ce que nous ne voyons poin t : c'est au connu qu'il faut demander l'inconnu. La vie actuelle , développée, qui frappe assez la conscience pour retentir plus ou moins longtemps dans la mémoire, seule peut nous donner quelques renseignemens sur cette existence primitive, enveloppée, qui, énergique pour les sens, mais à-peu-près nulle pour l'intelligence, a passé sans laisser de traces. Que trouvons-nous donc dans l'homme ? Partout subordonnée, l'activité intellectuelle et motrice obéit constamment à la puissance volontaire : pourquoi , dans l'enfant renverser l'ordre des choses et briser cette dépendance? Pourquoi quand la pensée, pour continuer sa marche dans la vie, attend l'injonction de la force volontaire, partirai t-elle san s cette inj onction ? Pourquoi la force motrice manquerait-elle une fois, une seule, à sa condition du reste permanente ? Ne supposons jamais l'exception, là où se peut voir la règle: point de complication factice, làoù la nature se montre dans toute sa simplicité; ne multiplions sans nécessité ni les êtres, ni leurs lois. J'oserais donc croire, à l'encontre de tous nos psychologues, que la volonté apparaît la première sur la scène et que la vie s'ébauche
et se fonde par ce qui en est généralement regardé comme le terme et le couronnement.
L'homme est tout entier avec son triple attribut, avec sa volonté , sa sensibilité , son activité, dans l'atome , quel qu'il soit , que nous appelons une âme. Tout est prêt : la nef, comme dit le poète, n'attend qu'un souffle pour partir : d'où lui viendra ce souffle? Je ne sais; mais ce qui me semble bien près de l'évidence, c'est que la main qui touche l'homme à cet instant solennel , presse d'abord son côté volontaire. La volonté s'élance : sur sa route elle trouve une force en puissance; elle la fait passer à l'acte. A son ordre l'intelligence se meut: elle ne sait où elle va; mais elle va ; elle rencontre , quelle qu'en soit la cause, un mouvement organique: comment? c'est ce que je ne veux ni ne puis dire : mais enfin elle rencontre cette modification corporelle; et voilà que la sensibilité s'épanouit. Un mouvement volontaire ouvre l'existence interne: un acte intellectuel la continue; une modification sensible la complète. Ce triple développement au milieu duquel, sans l'interrompre , la force motrice jette ça et là à côté des produits intellectuels ses phénomènes propres , forme comme l'élément constituant de la vaste combinaison qu'on appelle la vie : la vie n'est qu'un long tissu de développemens similaires : noués mille et mille fois dans cette longue trame, ces trois fils ne changent point de relation : ce triple anneau ne se déplace point dans toute l'étendue de la chaîne : l'âme tourne perpétuellement dans ce cercle ; elle veut, elle agit, elle sent.
î 58 PREMIÈRE PARTIE.