‹ Essai sur les confessions de Saint AugustinChapitre 2 sur 13 · LE UVRE DES CONFESSIONS · texte numérisé non relu

LE UVRE DES CONFESSIONS

« Il y a deux sorles de Gonfessions : la première est un » éloge, la seconde nn gémissement; celle-ci ane marque de » repentir, celle-là ane marque d'honneur. Car louer Dieu, » c'est une confession; s'accuser soi-même, c'est encore » une confession ; et je ne vois pas de plus digne objet des » discours des hommes (1). • Ces paroles de saint Augustin résument en quelque sorte toute la pensée de ses Confessions : c'est un retour sur la vie passée; c'est un éloge de Dieu. Il réserve la première partie au récit de ses erreurs ; mais pourtant il n'oid>lie jamais d'y mêler des paroles de reconnaissance et d'amour ; la seconde , il la consacre plutôt à célébrer les bienfaits dont Dieu l'a comblé, sans perdre de vue le souvenir de ses égarements.

Voilà donc un livre unique dans son genre : quelques hommes ont fait leurs mémoires et livré plus ou moins discrètement au public les détails de leur vie intime : saint Augustin seul a fait des confessions.

S'il est naturel de bien parler de soi , j'avoue qu'il me semble moins naturel d'aller se révéler soi-même et se maltraiter devant les autres : c'est une étrange entreprise que d'oser dire à ses contemporains, sans rien dissimuler : « Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. • Dans l'antiquité grecque et romaine, je ne sache pas qu'on ait jamais tenté rien de semblable , et cela s'explique par

(1) D. Aug. in Psalnmm XCllI. Enarratio.

beaucoup de raisons. Les anciens connaissaient peu ces ouvrages, nommés diversement chez nous, où quelque personnage illustre veut bien nous laisser voir un coin de sa vie privée , et consent à«dire de soi tout le mal qu'il faut pour faire passer le bien qu'il raconte. Cicéron avait écrit des mémoires , mais sur son consulat; César avait écrit des mémoires, mais sur la guerre des Gaules; la mère de Néron, dit Tacite (1), avait écrit des mémoires, mais personne ne croira qu'Agrippine ait raconté sa vie intime aux Romains. L'histoire, « cette lumière des temps, cette maîtresse des » peuples (3) , » devait revêtir toutes les formes chei ces nations où, pour tout homme éclairé, les affaires cTe l'Etat étaient les seules affaires, la vie publique la seule vie. Hais à Rome , par exemple , quel intérêt pouvait inspirer aux gens lettrés l'ouvrage d'un préteur ou d'un édile racontant ses aventures privées, ses affections, ses joies et ses chagrins?

Justin, dans sa préface ou plutôt dans sa dédisace, expose les motifs qui le décident à compiler Trogue^Pompée : « C'est à vous que j'ai adressé cet ouvrage, non pour vous » instruire , mais pour le soumettre à votre critique , et en » même temps pour vous rendre compte de mon loisir, dont » il faut justifier l'emploi, comme l'exige Calon(3). > Justin veut nous rendre compte de son loisir; et que fait-il? Un abrégé de l'histoire universelle. Voilà comme les anciens entendaient la phrase de Caton.

Je sais que l'empereur Marc-Aurèle, arrivé au faite du pouvoir et jetant un regard sur sa vie , a parlé de ses parents et de ses maîtres au premier chapitre de ses Pensées. On connaît ce début :

(i) Ann. IV, 53.

(2) Cicéron.

(3) Quod ad le, non lam cognoscendi quam emendaudi causa Iransmisl : simal ut et otiimel, cujus et Gato reddendam operam putat, apud te ratio constaret.

I c De mon aieul Vérus :

» Hœars bonnèles; jamais de colère*

II» De mon père, tant par sa réputation que par l'idée » qui me reste de lui : Modestie et vigneur mâle.

III » De ma mère : Piété, bienfaisance. Non-seulement ne » jamais faire le mal, mais n'en avoir pas même la pensée. » Me nourrir d'une façon simple. Fuir en tout le \u%ù des » ricbes. »

De là Marc«AnrèIe passe aux exemples de vertu que lui « légués son père adoptif.

Mais le livre du philosophe et celui du chrétien me semblent précisément offrir un saisissant contraste. A Dieu ne plaise que je méconnaisse la sublimité de la morale stoîciennel Mais quelle sécheresse dans l'ouvrage de Marc-Aurèle, quand on le compare à ces Confessions, si pleines de flamme et de tendresse ! Je sais que même chez Marc*Aurèle on trouve des pensées sur Tliumilité; mais n'y a-t-il pas quelque orgueil dans ces actions de grâces adresées aux Dieux ? Saint Augustin raconte sa vie en déplorant ses misères. Marc- Aurèle procède autrement ; il remercie les Dieux de l'avoir fait si heureux et si bon. Du reste, ces remerciements rapides ne sont là que pour montrer au sage quels sont les véritables dons des Dieux : Marc-Aurèle ne songe pas à nous raconter sa vie.

Cependant TEmpire avait anéanti la vie publique, et le christianisme réforma la vie privée. Tout un ordre nouveau d'idées se fit jour : les citoyens de Rome purent recommencer à connaître, après tant de siècles écoulés, les affections de la famille, les joies et les douleurs domestiques. C'était une source vive où pouvaient désormais puiser les écrivains. Un préfet ou un président put trouver des lecteurs sans parler des devoirs de sa charge , un évèque sans parler théologie. Une littérature nouvelle put germer et fleurir au soleil du christianisme.

Mais de là aux Confessions , qu'il y a loin encore ! Quelle différence entre ces mémoires où Thomme parle de lui sans malveillance , fait un choix dans les événements intérieurs, en écartant ceux qui lui déplaisent » et ces autres mémoires où rbomme se dévoile tout entier!

Qu'un écrivain tente sans motifs une pareille entreprise , on aura de la peine à ne pas le taxer de folie. C'est pourquoi (1) les confessions de Rousseau m*ont toujours jeté dans an profond étonnement : à quoi bon nous révéler tant de turpitudes? Il nous dit dans ce début célèbre : « Je veux montrer » à mes semblables un homme dans toute la vérité de la » nature. » Très-bien, mais pour quelle raison? Est-ce pour honorer lanalure humaine? Je ne puis le penser. Serait-ce dans une vue contraire? Rousseau me défend de le croire. « Quiconque examinera par ses propres yeux mon naturel, » mon caractère^ mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, » mes habitudes, et pourra me croire un malhonnête homme, » est lui-même un homme à étouffer. » Qu'est-ce donc? Voici nn homme d'un esprit subtil, d'un génie profond : s'il aborde une théorie philosophique, il la rajeunit , il la renouvelle au feu de son ftme; bien plus, il sait pénétrer les secrets les plus cachés de la politique; il envisage avec une hardiesse incomparable , avec un prodigieux mépris des faits , des temps et des lieux , les principes de la constitution des empires ; il étonne son siècle par la fougue de ses paradoxes et le captive en même temps au charme de ses paroles. C'est trop peu pour son orgueil : il va parler de lui. Hais qu'a-t-îl à dire? Il racontera ses vices et ses misères. Sans doute il jouit d'avance de la surprise publique, peut-être de l'indignalion pnbUque; le calme lui pèse : on a discuté ses Idées ; c'est lui , lui seul

(t) V. un remarquable parallèle de saint Augustin et de J.-J. Rousseau dans les Essais de Littérature et de Morale de M. Saint-Marc Girardin , t. II.

qu'on va discuter. Ua reste , il s'offre à guider Topinion de ses lecteurs. Estimez-moi, quelle que soit ma vie, car j'ai l'audace d'être mon historien. La folie de son orgueuil, voilà le mot de l'énigme, ou l'énigme n'en a pas.

n n*en est pas de même du livre de saint Augustin. Les Confessions, comme les Soliloques, débutent par une prière. Dans les Soliloques, la Raison dit à saint Augustin : Prie Dieu, ton salut et ton appuis de te mener au but où tu aspires. Saint Augustin commence immédiatement une longue invocation : « Dieu créateur du monde , fais d'abord que je t'adresse une » prière agréable, ensuite que je me rende digne d'être

> écouté, puis enfin que je sois exaucé (1). > La Raison tenait sans doute le même langage au pieux évêque , lorsqu'il écrivait ses confessions : • Seigneur, vous êtes grand , vous » êtes louable ; votre puissance est infinie ; votre sagesse est i» sans bornes. > La première phrase des Ck>nfessions est une citation de saint Paul. Saint Augustin poursuit : « Et c'est » vous que l'homme veut louer (%). » Voilà la première idée qui s'offk-e ànous : les Confessions seront un hymne de louange, et déjà la préface est une prière. Un peu plus loin, à la fin de cette préface, le souvenir des iniquités passées commence à se présenter à l'esprit de l'écrivain; il s'humilie , il implore le pardon de ses fautes : « Seigneur, je n'entre point en

> jugement avec vous qui êtes la vérité , et pourtant laissez-

> moi parler, moi , terre et cendre. Laissez-moi parler, » car je parle à votre miséricorde (3). »

Saint Augustin se plait à ces genres de préambules : nous retrouvons à chaque instant la même pensée reproduite sous la même forme dans le cours de l'ouvrage ; mais nulle part ce dessein de célébrer les bienfaits de Dieu n'est plus nette-

(DSolUoq. I, 1.

(2) Confess. 1, 1.

^3) Gonfess. 1, 5-6.

ment indiqué qn'au débat du cinquième livre : c Seigneur, » dit-il au chapitre premier, recevez la dédicace de mes

> Confessions... Mon âme veut vous louer pour vous aimer ;

> elle confesse vos miséricordes pour vous louer. La création

> ne cesse pas de chanter vos louanges , les êtres spirituels

> par leur propre bouche, les êtres corporels par la bouche » de ceux qui les contemplent, et notre ftme se réveille de » ses langueurs , elle se soulève vers vous en s'appuyant sur » vos œuvres, pour arriver jusqu'à vous , artisan de tant de

> merveilles; et là est sa vraie nourriture, là sa véritable » force. > Saint Augustin écrivait plus tard à Darius en lui envoyant son ouvrage : « Vois ce que je fus^ tel que je me » suis peint moi-même ; et si quelque chose te plaiten moi, » ne va pas me louer ; c'est Dieu , l'objet de mes louanges , » qu'il faut en louer avec moi (1). »

Les confessions n'étaient pas seulement une prière : en même temps qu'il s'adressait à Dieu , saint Augustin s'adressait aux hommes. Il était évêque d'Hippone depuis deux ans; et ce zèle infatigable qu'il consacrait à la défense et à la propagation de la foi ne lui permettait pas d'écrire un livre de philosophie contemplative, un pur et simple cantique d'actions de grâces en l'honneur de Dieu. L'Evêque d'Hip* pone est toujours le prédicateur du monde chrétien : toutes les paroles qui tombent de ses lèvres sont avidement recueil* lies par une foule immense de fidèles. S'il parle, c'est qu'il enseigne; s'il écrit, c'est qu'il enseigne, « Pasteur et docteur

> sont termes synonymes (2) , » disait-il plus tard. Réchauffer le zèle des catholiques, abolir les derniers restes du paganisme , maintenir la pureté de la doctrine chrétienne dans l'univers conquis à Dieu , communiquer cet amour de Dieu, ce feu sacré, son âme tout entière à cette armée dont il était

(1) Ep. 231.

(2) Ep. 59.

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