‹ Essai sur les confessions de Saint AugustinChapitre 3 sur 13 · IB · texte numérisé non relu

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le premier soldat, voilà son rûle, dans les Confessions comme ailleurs. Mais dans le récit de ses longs égarements, et de sa conversion , le monde le croira-Ml? Car enfln , qui pourrait forcer la conviction du monde ? On le croira : la charité croit tout entre ceux qu'elle unit de ses liens indisso> lubies : « Je me confesse donc à vous, Seigneur, de sorte » que les hommes m'entendent (i). » Ses confessions serviront à montrer aux hommes de quel abime il est revenu : elles ranimeront les cœurs contre l'engourdissement et le déses* poir, elles les éveilleront à l'amour de la miséricorde et aux douceurs de la grâce divine (2).

Aussi ne nous attendons pas à trouver un plan bien régu* lier, une histoire exactement et minutieusement détaillée de la vie du saint évoque, commençant au premier chapitre et finissant au dernier : rien n'est plus éloignée de sa pensée. Il semble craindre de s'offrir toujours lui-même en spectaole d'un bout à l'autre de son livre. C'est ainsi qu'après sa conversion, il n'a plus rien à raconter, et trouve à peina quelques mois pour nous peindre l'état de son âme et la transformation de sa vie. Encore se croit-il obligé de nous en donner les raisons : « Seigneur, de quel fruit est-il donc » que je confesse aux hommes en cet écrit, non pas ce » que je fus , mais ce que je suis?.... Sans doute, beaucoup » de ceux qui me connaissent ou ne me connaissent pas le • désirent. Mais dans quel intérêt le désirent-ils?... » Mes frères , se dit-il , verront ce que Dieu a fait en moi et ce qu'il me reste encore à faire; mes frères aimeront en moi ce que Dieu leur apprend à aimer ; ils plaindront en moi ce que Dieu leur apprend à plaindre (3).

Dès lors il paraîtra moins étonnant que saint Augustin ait

(1) Confess. X,3.

(2) Confess. X, 3.

(3) Confess. X, 4.

renfermé dans ses Ck>iifessions an traité psychologique de la mémoire, un traité métaphysique snr la nature du temps, et nn commentaire complet sur les premiers mots de la Genèse. L'évéque d'Hippone ne manque pas nn instant à son rôle. En racontant sa y\e, il enseigne par l'exemple; mais dans ces temps de lutte , il doit aux chrétiens un enseignement plus direct encore, qu'il ne se lassera pas de leur donner. « Seigneur, pourquoi vous raconter toutes ces choses? » dit*il après son traité de la mémoire. Sans doute ce n'est » pas pour TOUS les apprendre; c'est pour exciter votre 9 amour dans mon âme et dans les ftmes de tous mes lecteurs, » afin qn'un seul cri s'élève : Le Seigneur est grand et infi- » niment digne de louanges (1). >

En Tan 397, le grand danger de la foi chrétienne était encore le Manichéisme. En Afrique surtout , la doctrine de Manès avait fait des progrès sérieux : saint Augustin consacra sa vie et son génie à la combattre. Il nous reste de lui trente-trois ouvrages contre les Manichéens; les Confessions ne sont pas comprises dans cette liste , mais le Manichéisme n'y est pas moins vivement attaqué : allusions perpétuelles , réfutations directes , rien n'y manque ; chaque page respire toute l'ardeur de la lutte. La même année, en effet, Augustin, par son grand ouvrage contre Faustus^ portait le coup suprême à l'hérésie manichéenne. C'est ici surtout que l'évèque d'Hippone avait la prétention d'instruire les hommes. Il avait à leur montrer comment il était tombé dans l'erreur et comment il en était sorti. Dans une dispute publique, un des apôtres de la secte lui avait hautement reproché sa désertion : le transfuge voulut expliquer sa conduite , et rien ne pouvait mieux servir la cause du christianisme en Afrique que l'histoire de cette désertion fameuse.

Remercier Dieu, instruire les hommes, voilà donc le but

il) Confess. Xr, l.

des Confessions. Rousseau pouvait dire : « L'objet propre de » mes Confessions est fie faire connaître exactement mon in* » térienr dans toutes les situations de ma vie » (1). Mais un pareil dessein n'est pas sans quelque péril» et les grâces dn style ne rachètent pas toujours les longues minuties^ les dé* tails insignifiants, les futilités sans nombre inséparables d'un si beau plan. Peut-être cependant n'est*il pas sans quelque charme de revenir avec complaisance sur le passé, d'analyser une à une les impressions d'autrefois, de faire revivre tous les souvenirs de jeunesse et de donner au public sa propre histoire en plusieurs volumes, avec le ferme propos d'y parler toujours de soi. Hais cette hérésie renaît de ses cendres; cette autre envahit le monde chrétien tout entier : ici un schisme commence; là c'est une guerre civile; hier on assemblait un concile; demain ce seront les messagers des Eglises de l'Orient ou de la Gaule qui viendront demander réclaircissement d'un texte ou l'explication d'un dogme. « Vais-je donc raconter tout au long par quelles voies secrètes » Dieu m'amena au sacerdoce? se demande Augustin. Ah! » cliaque goutte de temps me coûte si cher! » (2) Que Rousseau (3) vienne dire : « Ce n'est pas à moi de juger de l'im- « portance des faits ; je les dois tous dire et laisser au iec* » leur le soin de choisir, » cela se conçoit ; mais saint Au* gustin ne procédera pas ainsi. S'il raconte en délail quelque évàiement de son enfance ou de sa jeunesse, ce n'est pas au hasard et sans un dessein arrêté : lui-même fait le choix que Rousseau laisse au lecteur. Ce qu'il ne manque pas de révéler, ce qu'il expose au grand jour, ce sont ses progrès dans le mal et ses progrès dans le bien , l'histoire de sa chute et l'histoire de sa conversion, ses égarements et son retour

(1) Confessions. Partie II , livre VU.

(2) Confess. XI,2.

(3) Confessions. Partie I , livre IV.

à Dien. S*il nous parle de 8\ mère, c'est poar nous dire tout ce qu'il doit à ses prières et à ses larmes ; s'il parle de ses amis, c'est pour nous raconter tant de graves entretiens qui hâtaient le jour attendu par sa mère; s'il parle de ses travaux , c'est pour nous montrer comme ses études l'éloignent ou le rapprochent de la vérité. Tout le reste est à peine effleuré. Hais quand il est dans son sujet, il ne se figure pas qu'il appartienne au lecteur « d'assembler les éléments et de » déterminer l'être qu'ils composent, ni que le résultat doive » être son ouvrage » {i). Non ; après le récit , le commentaire; après l'acte , le jugement.

Ce qui Tait l'intérêt de l'histoire privée comme de l'histoire publique , ce n'est pas le nombre d'événements qui se déroulent sous les yeux du lecteur. Qu'importe que Rousseau s'arrête à Lyon dans l'automne de 1741 , qu'il y revoie M. Bordes avec lequel il avait depuis longtemps fait connaissance, et le chirurgien Parisot, « le meilleur et le mieux » faisant des hommes? > (3). Ce que j'aime dans les Confessions de saint Augustin , ce sont les larmes après la faute ^ les cris de joie et de reconnaissance après 1ers premiers pas dans la route du bien , l'ardeur du blâme et l'enthousiasme de réloge. Mon libre jugement n'en est pas gêné : j'apprécie après lui, comme lui, si je veux; si je veux encore, autrement; mais je me plais à voir ce que l'auteur pense de soi ; tant qu'il n'a pas conclu, tant qu'il se refuse â jeter un dernier regard sur lui-même , la confession est incomplète.

Ainsi l'évêque d'Hippone va nous raconter ses fautes ; mais comment les raopntera-t-il ? C'est ici qu'un abime sépare les deux ouvrages. Il ne s'agit pas de faire un roman licencieux , où l'éloquence passionnée de l'auteur ajoute, encore à l'effet des descriptions et rallume dans les âmes des lecteurs tous

(1) Rousseau. Confessions. Partie 1> livre IV.

(2) Confessions. Partie lï ,, livre YII.

les feux qui ont ravagé la sienne. Non ; une profonde connaissance do cœur humain lui apprend ce qu'il doit dire et ce qu'il doit taire. Le souflle du chrislianisme a passé sur toutes ces peintures; les désordres de saint Augustin ne m'apparais^ent qu'au milieu des douleurs de l'expiation. S'il met à nu les anciennes plaies de son âme, c'est pour les couvrir de ses larmes, et la douleur à laquelle je compatis est celle du repentir.

Mais peut-être cette mesure dans l'expression , cette chasteté dans la pensée va-t-elte nuire au charme du récit ? Je ne le pense pas. Ce voile qu'il jette sur ses désordres ne nous cache pas Augustin tout entier ; sous cette phrase timide je sens encore tous les mouvements d'un cœur ardent, et la réserve même de l'auteur attache un nouvel intérêt au récit. Ce qui manque , ce qui manque absolument , c'est la peinture grossière et désordonnée des plaisirs d'autrefois; mais je n'en ai pas besoin pour connaître l'homme, et son livre est un miroir où je retrouve toutes ses idées, ses sentiments , s^ passions, ses défaites et ses victoires. Socrate voile ses statues : personne n'accuse Socrate d'avoir mutilé les statues des Grâces.

Avons-nous donc une statue parfaite, régulière et pure comme un chef-d'œuvre de l'art antique ? Je ne le prétends pas. Il ne faut pas chercher dans chaque ouvrage de l'évèque d*Hippone cette juste proporlion, cet artifice heureux de composition que nous demandons aux grands écrivains de Rome ou d'Athènes. Pour se faire une idée exacte du génie d'Augustin , il faut considérer l'ensemble de ses ouvrages ; alors on s'incline devant la majesté du monument immortel. Mais Augustin, écrivant toujours selon les besoins du moment, ne songeait guère à donner à chacun de ses livres cette exquise perfection (1) qu'avait connue la sage antiquité. Sa

(1) Saint Àugustm le dit lui-même dans son livre sur le Mensonge (chap. L). « Sanequisquislegis, nibil repreliendas^ nisi cum totum

vie est Un combaL Qaimporte de gagner la bataille selon les règles? Ao spectacle de tant de services rendus à la cause da christianisme et de la civilisation, je suis moins choqué d'une faute de composition on de style. J'aime trop Gicéron pour ne pas regretter un peu sa langue ; mais je ne suis pas assez injuste pour reprocher à saint Augustin d*ètre né à Thagaste et d'avoir vécu au quatrième siècle.

Icgeris ; atque ita miaus reprehendcs. Kloquiam noli quœrere : multum enim de rébus laboravunus et de celcritate absolvendi tam necessarii quotidiansc vitsjc operis : uude aut tenuls aut prope nalla fait uobis cura vcrbomm.

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