‹ Essai sur les confessions de Saint AugustinChapitre 4 sur 13 · DU CARACTÈRE DE L'ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE DE L'ÉCRIVAIN

A cette époque , ce n'était pas assez qae d'avoir un grand esprit, une connaissance approfondie des textes et une longue habitude des controverses religieuses pour conduire le monde civilisé dans la voie nouvelle frayée par le Christ. Ces éminentes qualités d'Augustin ne suffisent pas à expliquer Tinfluence qu'il exerça sur tout son siècle. Pour jouer ce rôle , pour accomplir cette tâche, eût-il suffi d'un Tertullien , d'un Lactance, d'un Orîgène^ d'un Jérôme ? Non, sans doute : nul d'entre eux n'eût de même entraîné tout ensemble la foule et les chefs , passionné tout à la fois le peuple et les pasteurs ; nul n'eût de même associé le monde à ses combats et à ses triomphes; nul n'eût ainsi conquis l'amour des hommes en défendant ainsi la cause de Dieu. Je laisse ici de côté ce génie unique chez les docteurs de l'Eglise occidentale, ce génie qui aborda les questions les plus élevées de la métaphysique avec une profondeur incomparable , et qui , tout en traitant avec un bon sens supérieur les questions pratiques de la morale , sut éclairer d'une vive lumière plus d'un mystère obscur de la théodicée et de la religion nouvelle. Voilà sans doute ce qui justifia près des évoques de toute la chrétienté Tautorilé de l'évèque d'Hippone sur le peuple d'Afrique. Mais ce double caractère qu'il reconnaissait à la religion chrétienne , d'attirer les hautesjntelligences par son élévation , et la multitude par son langage de tendresse et d'amour, semble se refléter en lui ; la source même de cette autorité sans bornes

sur le peuple d'Arrique et plus tard sur tous les hommes , il faut la chercher dans le cœur d'Augustin.

L'eofant de Thagaste était né avec une âme ardente; il avait en lui les germes de toutes les grandes passions qui se développèrent plus tard avec force. Tant que l'ambition le pressa , nul ne se montra plus avide ; Manichéen , il le fut avec ferveur; défenseur de la foi , rien ne sut le glacer; évéque, il eût pris le casque et Tépée pour arracher Ilippone aux Vandales. Amour, regrets, malheurs, souvenirs chers ou cuisants^ il peint tout comme il a tout senti. Hais quelle vivacité d'impressions, quelle profondeur, quelle tendresse, quelle mobilité passionnée de sentiments! Quels accents d'enthousiasme ! quels élans d'amour ! Et plus tard , après le premier feu de la jeunesse, cette ardente sensibilité ne va pas s'éteindre en s'épuranl. « Il aime Dieu comme il aimait « ses maîtresses, » disait-on de ce divin poète, dont l'âme se révélait dans le plus pur et le plus harmonieux langage. Augustin porta dans l'amour de Dieu toute cette fougue de tendresse que rien n'avait pu satisfaire. A voir comme il aimait avant sa conversion , on pouvait pressentir ces élo« quentes comparaisons de l'amour du monde et de l'amour de Dieu (1), ce désir infini des choses célestes, et cette phrase de regret citée par Bourdaloue : « Sera le amavi], » Ah ! Seigneur, c'est trop tard que je vous ai aimé (2) ! Ce grand cœur uni à un si grand esprit subjugua toutes les Ames de l'univers chrétien. Voyons-le tel qu'il l'a peint lui-même.

M. de Lamartine , dans ses Confidences , reproche à Rousseau de s'être appesanti sur les détails de son enfance dans ses Confessions. Saint Augustin n'a pas encouru le même reproche; soit que les souvenirs fussent effacés, soit qu'il jugeât un tel récit indigne du lecteur, il procède d'une tout

(l) V. Sermo 344. Deamore Dei.

(Q) Bourdaloue. Sermon sur ramour de Dieu.

autre oianière. Ea nous pariaol de se^ premièreg années, à propos de cette enfance qui passe, il s'élève à la vie im* muable de Dieu : c'est le point de départ d'une foule de considérations philosophiques : « Seigneur, dites-moi si mon en- » fance a succédé à quelque âge expiré déjà , et si cet âge est

> celui que j'ai passé dans le sein de ma mère (1). » Mais qu'on ne s'y trompe pas : il accusera son enfance même» qui rentre ainsi directement dans l'objet de ses Confessions : car l'enfant est né péclieur : l'âme des enfants n'est pas innocente; il a vu lui-même un enfant dévoré par la jalousie, qui ne parlait pas encore, mais qui déjà regardait, pâle et farouche , son frère de lait. La conclusion est facile à prévoir : « Si j'ai été conçu dans l'iniquité, si ma mère m'a nourri » dans le péché, où donc, où, quand votre esclave fut-il in- » nocent? (2) » Hais chez lui pourtant l'amour de Dieu nais* sait avec la pensée. Il avait appris des hommes qui priaient l'existence de quelqu'un de grand, qui pouvait, sans apparaître à nos sens, nous exaucer et nous secourir : « Seigneur, » je vous priai tout enfant, comme mon refuge et mon asile ; » à vous invoquer je rompais les liens de ma langue, et je » vous priais, tout petite avec grande ferveur, pour n'être

> pas battu à l'école (3). »

Si je reconnais avec M. de T^amartine « qu'il faut laisser le » berceau aux nourrices, et nos premiers sourires, et nos » premières larmes et nos premiers balbutiements à l'extase » de nos mères (4) , » je reconnais aussi qu'un puissant in* térèt s'attache à certains détails de l'enfance di;s grands hommes : c'est quand je retrouve en germe les facultés, les sentiments, les passions qui se développeront plus tard sur

;i) Confess. I, 6.

;2) CoDfess. 1,7.

3^ Confess. l, 1).

Cl) Confidences, 11! , 3.

un plos vaste théâtre. On se rappelle avec un charme iiiexpri. raable quelques détails de Tenfance d'un Sophocle ou d'un Gicéron. Naguères on se plaisait à lire dans l'histoire d'une auguste et sainte fille des rois de Hongrie : « Toutes les fois » qu'elle le pouvait, elle entrait dans la chapelle du châ- » teau, et là , en se couchant au pied de l'autel, elle faisait » ouvrir devant elle un grand psautier, bien qu'elle ne sût » pas encore lire , puis, pliant ses petites mains et levant » les yeux vers le Ciel , elle se livrait avec un recueillement » précoce à la méditation et à la prière (1). » J'aime dans les Confessions ces premiers souvenirs, qui sont en si parfaite harmonie avec les derniers; je m'intéresse à cet enfant qui^ gravement malade , dans un élan d'amour et de foi , demande le baptême (2). Des premières scènes de la vie , ce qui reste le plus vivement imprimé dans la mémoire , et ce qui doit aussi nous frapper davantage , c'est une semblable prière , c'est ce témoignage d'amour et de tendre confiance. Si l'homme commence avec le sentiment et la pennée , c'est là que commence saint Augustin.

Mais déjà tous les sentiments, toutes les passions entrent à flots précipités dans cette âme ardente; les lenteurs de l'étude le rebutent ; le joug d'un maître lui pèse; le jeu l'attire; les vanités du combat et de la victoire le transportent. Cette puissance invincible d'aimer va se répandre en mille excès.

Sa plus vive jouissance était d'aimer et d'être aimé (3) : « Je brûlais, dès mon adolescence, de me rassasier de toutes » les voluptés ; et je n'eus pas honte de prodiguer la sève de » ma vie à d'innombrables et ténébreuses amours , et ma » beauté s'est flétrie, et je n'étais plus que pourriture aux

(I ) Le comte de Montalembcrt. Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie. ' (2) Gonfess. I. H.

(3) Gonfess. II, 2.

> yeox de Dieu, alors que je me plaisais à moi-même et

> désirais plaire aax yeox des hommes » (1). Et plus loin : « Je ne m'en tenais pas à ces liens d'âme à âme , sur le seuil » chaste et lumineux de l'amitié. D'impures vapeurs s'ex- » balaient de la fange de ma chair...; elles couvraient et » obscurcissaient mon cœur : la sérénité de l'amour était » confondue avec les nuages de la débauche (2). »

Il appartenait à la civilisation nouvelle de dégager les af« fections humaines de tant de liens où le matérialisme païen les tenait captives. Faut-il s'en prendre à la philosophie grecque, comme on Fa fait souvent? Il y aurait là quelque injustice. Ce n'est pas que la sagesse antique ait constamment, inflexiblement » tracé la limite entre l'union des âmes et l'amour sensuel : mais ne l'accusons pas non plus d'être toujours restée muette et désarmée. M. Egger, dans son Apollonius Dyscole (3}, cite un texte où le grammairien d'Alexandrie fait une distinction entre les verbes ¥^^ et ?(>»y, « dis- » tinction fondée sur une exacte analyse du cœur humain et » justifiée par l'autorité des meilleurs écrivains grecs. » « Epav et f(>«7v, ajoute M. Egger, se traduisent tous deux en » français par aimer; mais l'un désigne , sinon l'amour tout » sensuel , du moins la passion ardente et irréfléchie ; l'autre, » l'affection calme et sage d'une âme qui se possède et se » gouverne. » En effet, il suffit de lire le huitième livre de la Morale à Nicomaque pour se convaincre qu'Arislote avait su profondément analyser et distinguer les divers genres d'affections humaines : « Le plaisir seul semble inspirer les » amitiés des jeunes gens, dil-il; ils ne vivent que dans la » passion , et ils poursuivent surtout le plaisir, et même le » plaisir du moment. Avec le progrès des années, les plaisirs

(l)Confess. II, l'

(2) Confess, II, 2.

(3) Chapitre VII.

» changent et deviennent tout autres. Aussi les jeunes gens » forment-ils très-vite et cessent-ils non moins vite leurs » liaisons. L'amitié tombe avec le plaisir qui l'avait Tait

• naître ; et le changement de ce plaisir est bien rapide. Les » jeunes gens sont aussi portés à l'amour ; et l'amour le plus « souvent ne se produit que sous l'empire de la passion i!t

• du plaisir. Voilà pourquoi ils aiment si vite» et cessent

• également si vite d'aimer...

» L'amitié parfaite est celle des gens qui sont vertueux cl

• qui se ressemblent par leur vertu (1). »

L'antiquité païenne avait trop oublié ces leçons : mais la philosophie nouvelle, pratique et populaire, va trouver d'admirables accents pour flétrir cette prostitution des plus nobles sentiments de l'âme humaine. Quel est le langage du philosophe chrétien? il sait la force, il connaît la source de l'dmour : « Vous dit-on d'éteindre l'amour f Loin de nous cette » doctrine! L'inertie, la mort, le malheur, voilà l'état de » rame sans amour. Aimez donc, mais prenez garde à Tob- » jet de vos affections (2). » « L'amour impur , disait-il » ailleurs , embrase l'âme ; il la jette en proie aux désirs » terrestres et aux mortelles jouissances; il la précipite » dans les bas-fonds, il la plonge dans l'abîme : l'amour » épuré la relève, l'enflamme pour l'éternité, l'éveille à la » jouissance des biens impérissables et la porte au ciel (3). » Quel autre, mieux qu'Augustin, pouvait tenir ce langage? Quel autre avait mieux connu les deux amours? Quel autre

il) Chapitre lil. Aristote, dans ce texte, se sert des mots fJîa et ^Uoi pour exprimer l'amitié des jeunes gens , même quand le plaisir a formé cette amitié. Puis quand il parle de leurs amours : Kai c^earty.oi ^*ot Aoi... Cf. Plut. Âmat. ÏY. Ksddv yàp ^ jJtAwc, etc. Cf. Histoire des lliéories et des idées morales dans l'antiquité, par J. Denis, H, 142.

1*>) lu Psalmum XXXI. Enarratio H.

3} In Psalmnm CXXI. Enarratio.

avait mieux senti les jouissances de la passion grossière e les douceurs de Tamour épuré? Les Confessions en présentent le saisissant parallèle : car, à côté des prières, des in* Tocations , des cris de reconnaissance qui sont la dernière expression de Tamour le plus parfait et le plus élevé , je trouve la peinture énergique et fidèle, bien que ncierveilleusèment sobre et chaste , de tous les instincts de cette âme ardente^ de tous ses mouvements impétueux , de ses plaisirs et de ses angoisses. Comme rien ne Tarréta plus lard dans Tautre voie , rien ne l'arrêta dans la première. « Parmi les » jeunes gens de mon âge , nous dit-il , j'étais honteux d'à- » voir moins de sujets de honte ; Je les entendais se vanter » de leurs excès, et mesurer l'éloge à Tinfamie , et j'avais » à cœur de pécher, — soif de plaisir et soif de gloire... Et » lorsque je n'avais pas de quoi ra'égaler aux plus corrom- » pus, j'imaginais ce que je n^avais pas fait; je craignais » qu'on ne mesurât le mépris à l'innocence , la honte à la pu- » reté(l). »

Mais de tels amours n'étaient pas pour satisfaire une telle âme : Augustin n'était pas homme à goûter une félicité calme et tranquille au sein de la débauche ni à placer le souverain bien dans la volupté. Sans doute, dans le combat, toute âme a ses jours de défaillance , et dans un de ces moments de faiblesse, il osa penser, le saint docteur, le disciple de Platon, le lecteur enthousiaste de VHorlensius, il osa dire, au milieu d'une dispute philosophique sur la destinée humaine, qu'il donnerait la palme à la secte d'Epicure, s'il pouvait un instant cesser de croire à la survivance des âmes et à la rémunération des œuvres (2). Mais tel n'était pas le cours ordinaire de ses pensées : « De quelle amertume, disait-il à » Dieu, n'avez-vous pas tempéré la douceur de ces plai-

(l) Confess. II, 3.

^) Confess. VI, IG.

» sirs F. .. Je m'enlaçais dans un réseau de soucis et de peines » pour être livré aux verges de fer brûlantes de la jalousie, » des soupçons, des terreurs^ des colères et des que- » relies (1). » On connaît le début du troisième livre , Tarri* vée d'Augustin à Carthage , et la peinture des amours criminelles qui frémissent à ses côtés : dès lors il nous dit que son cœur défaillait, vide de la nourriture intérieure et vide de Dieu (2). Entendons-le s'écrier un peu plus loin : « Oh! > comme je brûlais, mon Dieu , comme je brûlais de quitter • la terre pour voler jusqu'à vous! (3) > Et s'il n'apercevait pas encore « la lumière de cette beauté chaste et pure qu'il » faut embrasser sans passion , invisible au regard de la » chair, visible seulement à l'œil intérieur (4) > , il sentait déjà le malheur de cette âme téméraire qui , en se retirant de Dieu, espère trouver mieux que Dieu. Versa et reversa in iergum et in latera el in venirem , et dura sunl omnia. Et lu solus requies (5).

Mais cet impérieux besoin d'aimer devait amener Augustin à quelque attachement durable. « Dans ce temps-là , » dit-il, (à l'époque de sa conversion à l'hérésie mani- »> chéenne) , je pris une femme qui ne m'était pas unie par » les liens sacrés du mariage , mais que la folie d'un vague » désir m'avait fait rencontrer. Je n'avais qu'elle seule et je » lui gardais ma foi : toutefois je n'étais pas sans mesurer » l'abîme qui sépare une union légitime dont la fin est de » transmettre la vie, et cette liaison de voluptueuses » amours , dont les fruits naissent malgré nous , quoique » leur naissance force notre tendresse (6). »

[\) Gonfess. m, 1.

(2) Ibid.

(3) Confess. III, 4.

(4) Confess. VI, 16.

(5) Ibid.

(6^ Confess. IV, 2.

. Il est curieux d^ comparer à ce récit celui de Ronsseaa dans une circonstance analogue :

« Le rapport de nos cœurs , le concours de nos dispos!- » tions eut bientôt son effet ordinaire.... Je lui déclarai » d'avance que je ne r abandonnerais ni ne Vépouserais » jamais.... L'amour, Testime, la sincérité naïve furent » les ministres de mon triomphe... » et un peu plus loin : ^ Je n'avais cherché d'abord qu*à me donner un amusement. » Je vis que j'avais plus fait , et que je m'étais donné une » compagne (1). » Voilà qui fait le plus grand honneur au philosophe genevois ; en séduisant une jeune fille, il n'avait cherché d'abord qu'à se donner un amusement; mais il lui avait déclaré d'avance qu'il ne l'abandonnerait jamais. Un critique sévère pourrait voir là quelque ombre de contradiction, mais enfin la liaison se forme et se resserre. Rousseau n'aperçoit rien au-delà; il se félicite et s'applaudit de sa belle conduite; il s'est acquis l'estime de la postérité; en tout cas son bonheur est assuré : « Cette douce intimité me » tenait lieu de tout, l'avenir ne me touchait plus, ou ne » me touchait que comme le présent prolongé ; je ne désirais tf rien que d'en assurer la durée. » Jamais une pareille intimité n'a tenu lieu de tout à saint Augustin. Encore incapable de supporter la lumière , il aspirait toujours à sortir des ténèbres. C'est ce que témoignent ces désirs^ ces craintes, cette inquiétude de l'âme, ces continuelles perplexités : « J'aimais la vie bienheureuse et je la redoutais, » je la fîiyais et je la cherchais tout ensemble.... Pulabam » enim me miserum fore nimis si fœminœ privarer ample» » xibus..., cwn iam stullus essem ut nescirem, sicul scrip' » tum est, neminem posse esse conlinenlem nisi tu de» • deris (2). »

(1) Confess. Partie II. Livre Vil.

(2) Confess. YI, 11.

Une grande queslion préoccopait alors tous les esprits, en Orient , parce que la solniion henrlait mdemeni les habitudes et la tradition, en Occident^ parce qu'il y avait là nn problème de morale digne au plus haut point d'attirer l'attention des philosophes et des docteurs : c'était la question du célibat et du mariage. Les lois de Rome païenne avaient flétri le célibat; le christianisme vint le réhabiliter. Mais quelques esprits étroits trouvèrent la réforme incomplète; plusieurs sectes gnostiques, les Basilidiens, lesMarcionites, condamnèrent absolument le mariage. D*un autre côté , le célibat rencontrait d'ardents adversaires dans les rangs des païens et chez les descendants de ces vieux Romains pour qui la première vertu des femmes était la fécondité. Parmi les adversaires du célibat se trouve d'abord Augustin.

Monique , sa mère , le pressait de se marier. Il fit sa demande et fut accueilli ; mais il s'en fallait de deux ans que sa jeune fiancée fût nubile, et comme elle lui plaisait, il prit le parti d'attendre (1). « Cependant, nous dit-il un peu » plus loin, mes péchés se multipliaient; et quand on vint » arracher de mes côtés^ comme un obstacle à mon mariage, » la femme qui vivait avec moi , il fallut déchirer le cœur » où elle avait racine, et la blessure saigna longtemps. » Mais elle , à son retour en Afrique , vous fit vœu de renon- • cer au commerce de l'homme. Et , moi , malheureux, in- » capable d'imiter une femme , impatient de cette attente » de deux années pour obtenir la main qui m'était promise, » moins désireux du mariage qu*esclave de la volupté , je » trouvai une autre femme , comme pour soutenir et irriter » la maladie de mon âme , en lui continuant cette honteuse » escorte de plaisirs jusqu'à l'avènement de l'épouse (2). »

l) Confess. Il, 1.3.

:2) Confess. Yl, 15.

On le voit^ AugUBlin élait encore païen, et tandis que la philosophie chrétienne honorait « la continence volontaire , la n fuite des plaisirs même légilimes des sens, la vie affran- • chie des devoirs de la paternité et consacrée à la contem* » pUtion des vérités célestes^ » son cœur était encore atla* ehé an monde par des liens qu'il ne pouvait briser.

Mais tous les esprits élevés sentent le besoin de mettre d'accord la pratique et la théorie , leur vie et leur doctrine. Un ami d'Aupstin, Alypius, le détournait du mariage et lui répétait sans cesse que ces liens ne lui laissaient pas Tespoir de vivre un jour assuré de ses loisirs , dans l'amour de la sagesse, comme il le désirait depuis longtemps (1). Augustin, avec cette éloquence entraînante et persuasive , combattait les objections d'Alypius : il lui opposait l'exemple d'hommes mariés qui étaient demeurés dans la pratique de la sagesse, le service de Dieu, la fidélité aux devoirs de l'amitié. Dans ces entretiens intimes où il donnait libre cours à son imagination, il étonnait Alypius par l'ardeur de ses désirs, par la vivacité de ses espérances , par d'enivrants tableaux des charmes de l'amour : Alypius ne réussissait guère à convaincre Augustin, mais Augustin réussissait merveilleusement à convaincre Alypius.

Rien n'était plus contraire à la doctrine de l'Eglise. Sans doute, elle était forcée de combattre les exagérations des sectes ; sans doute Clément d'Alexandrie avait à réfuter les adversaires du mariage (2). Mais bien au-dessus du mariage le christianisme plaçait le célibat et la virginité. Saint Grégoire de Nysse , saint Basile, saint Grégoire de Naziance, saint Jean Chrysoslôme chez les Grecs, et, parmi les Latins, iTertuIlien, saint Ambroise , saint Cyprien honoraient à l'envi de leurs éloges cet héroïque sacrifice des plus invincibles

(I) Confess. YI, 12.

,2) Stromatum lib. lll.

instincts de la natnre hamaine , car antres sont les lois des Césars / autres sont les lois du Christ , antres les décisions de Papinien , autres les préceptes de Tapôtre Paul (1). Mais l'éloge le plus curieux et le plus complet qu'il y ait du célibat se trouve assurément dans le banquet des dix vierges, par saint Methodius , évèque et martyr , qui fit un ouvrage composé de dialogues et de dix ou onze discours sur la virginité , tous exaltant cet état glorieux et au-dessus de toute louange , la force et la fleur de TEglise (2).

Eclairé par tant d'illustres exemples et par cet accord unanime de tous les grands docteurs, Augustin ne devait pas conserver l'opinion qu'il avait défendue avec tant de feu dans ses entretiens avec Alypius. Quelle est sa première pensée après sa conversion? « Mon Dieu, j'étais tellement converti » à vous que je ne cherchais plus de femme et que j'abdi- » quais toute espérance de ce monde (3). » Un peu plus tard , l'évèque d*Hippone devait , dans une série de traités didactiques , exposer la vraie doctrine et mettre le sceau à l'enseignement des Grégoire de Naziance , des Cyprien , des Ambroise. Il nous a laissé un ouvrage sur la continence, un autre de bono conjugali, un autre de sanclâ virginUaie, un quatrième enfin de bono viduiiaHs. « Nous étions l'un et » l'autre, dit*il à la fin de son entretien avec Alypius, fai-

(1) D. Hieronimus. Ad Oceanum de morte Fabiolœ, Ep. LXXYII.

(2) D. Melhodiiconviviam. Oratio I. M. Saint-Marc- Girardin^ dans ses Essais de Littérature et de Morale {t. II , p, 52), analyse cet ouvrage de saint Methodius. Il rend compte du discours de Marcelle , la plus âgée des vierges , de la discussion qui s'élève entre Marcelle et Théophila , du résumé d*Areté , la présidente , et donne une belle traduction de l'hymne final que les vierges chantent en chœur , en l'honneur de Jésus-Christ , leur époux céleste : « C'est pour toi que je suis chaste et i» pure ; c'est pour toi que brille ma lampe. Epoux chéri, je viens à » loi I . . . »

(3) Confess.YIII, U.

» blement touchés de ce qui donne la dignité an mariage , » les devoirs de l'époux et Véducation des enfants. Pour » moi , je n*en aimais que l'enivrante habitude d'assouvir » cette insatiable concupiscence dont j'étais la proie... (1) » Ecoutons maintenant cet admirable début du traité de bono conjugali :

« Puisque chacun de nous est une partie du genre hn- » main ; puisque l'homme est fait pour vivre en société ; » puisqu'il a en lui-même une faculté naturelle et puissante , » la faculté d'aimer , ce n'est pas hors de propos que Dieu » a voulu faire sortir toute la race d'un seul homme , afin » d'unir les hommes non seulement par la ressemblance » commune de toute l'espèce , mais encore par un lien d'u- » niverselle parenté. La première société naturelle dans la » race humaine est donc l'union de l'homme et de la » femme (2). » Mais jusqu'ici nous n'entendons encore que la voix d'un autre Cicéron ; le docteur chrétien a plus à faire , car le christianisme doit « remanier de fond en comble » l'institution du mariage et y instituer tout ce que le paga- » nisme avait méconnu. » Quelques lignes plus loin on reconnaît comme Augustin voit avant tout dans le mariage « l'exemple , le type , la consécration primitive de toute » société. » Quod mihi non videtur propter solam filiorum procreationem ^ sed propier ipsam etiam natvralem in diverso sexu societaiem. Alioquin nonjam dicereiur conjugium in senibus , prœseriim si vel amisisseni filios , vel minime genuissent. Nunc vero in bono, licet annoso, conjugio, etsi emarcuii ardor œialis infer mascitlum et feminam, vigeiiamen ordo caritatis inter maritum et uxorem (3).

Mais contre le paganisme , contre ces mystères infâmes

(1) Confess. VI , 12.

(2) De bono conjugali , 1 .

(3) De bono conjugali; 3.

devanl lesquels « rinterprélaiion recale , la raison se cache , » la langue est muette (1) , > il fallait un plus énergique remède : le christianisme avait la « sainte virginité (2). » « C'est une égale erreur que de condamner le mariage et de » régalera la virginité (3), » dit Augustin. Aussi l'évèque d'Hippone, au moment de faire Téloge de la continence et du célibat , semble se croire accablé par la grandeur de la tâche; il supplie Dieu de venir à son aide (4); bient6t on saint enthousiasme échauffe son cœur : « Seigneur» jette les » yeux sur la sainte légion des vierges; pour toi l'Eglise les » porte en son sein , pour toi TEglise les élève ; ton éloge » est dans leurs premiers balbutiements ; ton nom est le lait » qu'elles ont sucé dès leur enfance (5). » « Le rôle dn ma* » riage est purement humain, dit-il ailleurs, mais la pureté » des vierges , leur chaste éloignement du mariage est une » participation à la nature des esprits célestes : c'est, dans » la chair corruptible, l'apprentissage de l'éternelle incor- » ruptibilité! (6) > C'est ainsi que la morale évangélique abolissait les restes des religions de la volupté ; nul n'y était plus ardent que ce païen converti : à l'ivresse et à l'infamie de l'amour, nul ne savait mieux substituer la beauté , la pureté, la perfeclion de l'amour.

» Vierges saintes, dit-il, si vous deviez prodiguer votre » amour à vos maris , quels trésors d'amour ne réserverez-

(1) De civitate Dei , vil , 26.

(2) L'inscription latine du recueil d'Orelli (n" 2401) , Sodalitas pudkitiœ servandœ placée par ce savant dans son chapitre V (Religiones et cœrimoniae Deorum imraortalium) est-elle authentiquement païenne? C'est ee qu'il serait peut-être difficile de prouver.

(3) De sanctâ virginitate , 19.

(4) De conlinentiâ , 1 .

,5) De virginitate, 36, i6) De virginitale, 13.

» vous pas à celui pour qui vous avez voulu ignorer le ma» > riage! (1) » Il leur parle alors de Tinconiparable beauté du Dieu des cbréliens et de l'amour que ce Dieu leur demande. La conclusion du traité de la Virginité est la même que celle des Confessions : Aimez Dieu.

C'est ici que nous retrouvons toute l'ardeur de cette âme impétueuse. Lorsqu'il nous parle des affections terrestres , tantôt il semble se révéler à regret , souvent même il se laisse deviner plutôt qu'il ne se révèle. Il semble craindre de détourner les hommes de cet amour suprême qu'il leur veut inspirer; il semble croire qu'aimer ainsi, c'était dérober à Dieu une partie de son temps et de son âme. Plus ardent est l'amour, plus vive en est la peinture. Pour Augustin , que reste-t-il des amours passées? A peine un souvenir; mais l'amour de Dieu le consume, et tout le feu de son âme passe dans ses Confessions,

De là , cet épanchement du cœur dans le sein de Dieu , cet épanouissement perpétuel de l'âme , ce récit entrecoupé de prières et d'exclamations. Fénelon procède ainsi dans son traité de l'Existence de Dieu. Peut-être même eût-il été plus philosophique de ne pas interrompre la suite du raisonnement par de si belles prières. Hais quelle véhé- »mence et quelle tendresse! Celte voix est un écho de celle des Confessions : « Levez-vous , Seigneur, levez-vous. Mal- 9 heur à l'âme impie, qui, loin de vous, est sans Dieu, sans » espérance, sans éternelle consolation I Déjà heureuse > celle qui vous cherche , qui soupire et qui a soif de vous! » Mais pleinement heureuse celle sur qui rejaillit la lumière n de votre face, dont votre main a essuyé les larmes, et n dont votre amour a déjà comblé les désirs ! (2) > Ecoucoutons Augustin : « Loin, mon Dieu, loin du cœur de votre

(1) De Virginitate , 55.

[2) De TExistence de Dieu , première partie.

» serviteur humilié devant vous, de trouver son bonheur » dans toutes les joies! car il en est une, refusée aux impies» » connue de vos serviteurs qui vous aiment; cette joie, » c'est vous ; la voilà ; il n'en est point d'autre. La placer » ailleurs, c'est poursuivre une autre joie que la véri- » table (1). » Cette courte prière vient au milieu d'un traité de la mémoire. La suivante est intercalée dans un commentaire sur les premiers versets de la Genèse : « Oh! donnez- » vous à moi, mon Dieu, rendez-vous à moi. Je vous aime; » mon amour est encore trop faible , rendez-le plus fort. Je » ne saurais mesurer ce qui manque à mon amour, et corn- » bien il est au-dessous du degré qu'il doit atteindre, pour » que ma vie se précipite dans vos embrassements et ne » s'en détache point qu'elle n'ait disparu tout entière dans » les plus secrètes clartés de votre visage. Tout ce que je » sais , c'est que partout ailleurs qu'en vous , hors de moi • comme en moi, je ne trouve que malaise, et toute ri- » chesse qui n'est pas mon Dieu n'est pour moi qu'indi- » gence (2). »

Voilà l'amour dans toute sa force, l'âme pénétrée, ébranlée par l'amour dans ses parties les plus intimes et les plus profondes; mais faut-il aller plus loin? Faut-il voir dans saint Augustin l'apôtre du mysticisme ?

Un passage des Confessions, cité par beaucoup d'auteurs» a partagé les esprits; c'est le chapitre le plus poétique et le plus brillant de tout l'ouvrage : « Nous étions seuls (3) et » nous causions avec un charme infini; oublieux du passé» » les regards fixés sur l'avenir, nous cherchions entre nous» » en ta présence, vérité sainte, quelle sera pour les saints u cette vie éternelle que l'œil n'a pas vue, que Toreille n'a

(1) Gonfess., x, 22.

/2) Gonfess. XIII, 8.

(3) Saint Augustin et sa mère.

» pas entendue , cl où n'alleinl pas le cœur de rhomme. Et » nous aspirions des lèvres de Tâme aux sublimes courants » de votre fontaine , fontaine de vie qui réside en vous , afin » que, pénétrée selon sa mesure de la rosée céleste, notre » pensée pût planer dans les hauteurs.

» Et nos discours arrivèrent à cette conclusion , qne la » plus vive joie des sens dans le plus vif éclat des splendeurs » corporelles , loin de soutenir le parallèle avec la félicité » d'une telle vie, ne méritait pas même un nom ; portés par » un nouvel élan d'amour vers celui qui est, nous nous pro- » menâmes par les échelons des corps terrestres jusqu'aux » espaces célestes d'où les étoiles, la lune et le soleil nous » envoient leur lumière; et, montant encore plus haut dans » nos pensées, dans nos paroles, dans l'admiration de » vos œuvres , nous traversâmes nos âmes pour atteindre » bien au-delà cette région d'inépuisable abondance où vous » rassasiez éternellement Israël de la nourriture de la vé- » rite!...

p En parlant ainsi, dans notre élan vers cette vie heu- » reuse , nous y touchâmes un instant d'un bond du cœur, » nous soupirâmes en y laissant captives les prémices de » l'esprit, et nous redescendîmes au bruit de la voix, de la » parole qui commence et qui finit....

» Nous disions donc : Que dans une âme les révoltes de la » chair fassent silence ; que le spectacle des eaux , de ia » terre, de l'air et des cieux fasse silence; qu'elle se lasse » silence à elle-même ; qu'oublieuse de soi , elle franchisse » le seuil intérieur; que les songes et les visions fantastiques » fassent silence ; que toute langue , tout signe , tout ce qui » passe fasse silence ; car tout cela dit à qui sait entendre : » Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes ; que cette der- » nière voix s'évanouisse dans le silence, après avoir élevé y* notre âme vers l'auteur de toutes choses^ et qu'il parle lui y> seul , non par ses créatures , mais par lui-même , non par

n la langue charnelle , ni par la voix de l'ange , ni par le » bruit de la nuée, ni par l'énigme de la parabole; mais » qu'en l'absence de toutes ces choses, il nous parle seul , lui u que nous aimons eu toutes ces choses; que notre pensée » dont l'aile rapide atteint en ce moment même Tétemelle » sagesse, immuable au-dessus de tout, se soutienne dans » cet essor; que tout spectacle d'un ordre inférieur dispa- » raisse, qu'elle seule alors ravisse, captive, absorbe le )) contemplateur dans ses secrètes joies; qu'enfin la vie » étemelle soit semblable à cette fugitive contemplation » qui nous fit soupirer d'amour , n'est-ce pas l'accomplis- » sèment de cette promesse : Entre dans la joie de ton » Seigneur (1)? »

S'agit-il là d'un mysticisme qui corrompe le sentiment en exagéraift la puissance du sentiment, qui supprime la raison dans l'homme, qui vienne nous dire : c'est par le cœur seul que l'homme est en rapport avec Dieu ; tout ce qu'il y a de grand, de beau, d'infini , d'éternel, c'est l'amour seul qui nous le révèle ? D'un mysticisme qui attaque la liberté, qui ordonne de renoncer à soi-même pour s'identifier par l'amour avec celui dont l'infini nous sépare? Non, il ne s'agit pas d'un pareil mysticisme.

L'homme a en lui-même une puissance merveilleuse, qui est de concentrer tout son être sur un point : il se recueille, il se ramasse, il s'isole; il tend son esprit vers un but fixe, et dès-lors il n'aperçoit plus que ce but; nul bruit ne frappe ses oreilles, nulle couleur ne frappe ses yeux; il oublie tout pour un moment, hormis l'objet unique de sa pensée. Hais cet objet qu'il sépare ainsi du monde entier lui apparaît d'une façon bien autrement nette et lumineuse. Or, nul doute que l'âme humaine ne puisse concevoir ainsi les idées de la raison pure, et si l'ouveut, l'idée de Dieu.

[\) Confcss. IX, 10.

Mais» ne roobiions pas^ le senliment, « ce rapport har- » monieux et vivant de la raison et de la sensibilité (1), » ne s'isole pas de la raison dans la recherche de l'infini : « mon » cher Socrate , ce qui peut donner du prix à cette vie , c'est » le spectacle de la beauté éternelle... Quelle ne serait pas la » destinée d'un mortel à qui il serait donné de contempler le » beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité, non » plus revêtu de chairs et de couleurs humaines , et de tous » ces vains agréments condamnés à périr ; à qui il serait » donné de voir face à face , sous sa forme unique , la beauté » divine! » Ainsi parlait Platon. Si toutes les fois que s'éveille en nous l'idée du beau , elle nous procure une jouissance intérieure toujours suivie d'un sentiment d'amour pour l'objet qui l'a causée, quel sentiment d'amour impétueux et profond doit imprimer à l'âme le mouvement de Tintelligence vers Dieu I

Voici donc les autres parties de nous-mêmes dans un état d'engourdissement et de silence ; l'intelligence s'est concentrée tout entière dans l'idée de Dieu» la sensibilité dans l'amour de Dieu; cette idée est la plus haute que l'âme puisse concevoir; ce sentiment est le plus profond qui puisse la remuer, car leur objet, dest l'être infini et la beauté suprême. Eh bien! dans ce moment où s'effacent les derniers bruits de la terre et des passions, où le vol de la raison est libre, où le sentiment plane à la même hauteur, l'idée de Dieu se montre sous un jour plus lumineux , les voiles qui nous dérobaient l'éternelle beauté s'entrouvrent : Dieu nous parle de plus près. Alors l'âme , dans cette satisfaction de ses plus nobles facultés, est pénétrée d'une exquise jouissance, la plus haute et la plus pure, tout ensemble la plus conforme à la dignité de l'âme humaine. Voilà ce que je trouve dans ce passage

(I) Gousiu. Cours de IHistoiie de la Philosophie moderne. Première série, t. II, p. 105, éd. 1846.

d'Augustin , et je ne vois là rien de contraire aux principes d'une saine philosophie.

Cette âme était tendre et passionnée, mais elle était douée d'un bon sens sublime , et dans le chapitre reproduit par les quiétistes, je ne vois pas la trace des erreurs de Tamonr. Je ne vois pas là l'extase de Plotin , qui échappe à la conscience et au souvenir ; je n'y vois pas le sentiment érigé en faculté de connaître au mépris des droits de la raison; je n'y trouve pas la doctrine enseignée dans un fameux ouvrage mystique , et résumée dans l'histoire d'un saint homme, « qui, après » avoir exposé dans son oraison qu'il ne voulait plus de » consolations sur la terre , entend le Père céleste qui lui » dit : — Je vous donnerai mon Fils, afin qu'il vous accom* » pagne toujours en quelque lieu que vous soyez. — Non» '• mon Dieu, répartit ce saint homme , je désire demeurer » en vous et dans voire essence même. — C'est assurément » une étrange idée, remarque Bossuet^ de refuser Jésus- » Christ avec un non si formel et si sec, pour avoir l'essence » divine (1). » Je le demande , saint Augustin n'eût-il pas pris parti pour Bossuet?

Un mystique nommé Falconi prétendit que la perfection de la vie présente était dans une perpétuelle contemplation extatique; il citait à l'appui de sa doctrine le chapitre X du livre IX des Confessions. Bossuet répondit : « Le père Fal- » coni devrait avoir vu la réfutation de sa doctrine dans le » passage de saint Augustin qu'il cite lui-même : — Falconi » tombe dans l'erreur de mettre la perfection de cette vie » dans un acte qui ne convient qu'à la vie future.... : C'est » de la terre faire le Ciel , et de l'exil la patrie. (2) »

Quelle différence entre le langage des contemplatifs, dont Bossuet déclare « qu'on n'en peut rien conclure de précis, »

(1) Bossuet. Instruction sur les états d'oraison.

(2) Instruction sur les états d'oraisou.

et cette apostrophe de Tévëque d'Hippone : « Hommes saints, » c'est-à-dire, hommes qui combattez, faites attention : je » parle à des soldats. Ceux qui combattent me comprennent ; » ceux qui ne combattent pas ne me comprennent pas (1). « Est-ce là l'oubli du devoir et de la lutte? Mais il a parlé de l'amour de Dieu à son peuple ; écoutons ce mystique : « Aime » (a femme, aime tes fils selon Dieu, pour leur apprendre » à servir Dieu : quand tu seras uni à Dieu, tu n'auras plus de » séparation à craindre. Donc tu ne dois pas les aimer plus » que Dieu ; mais tu ne sais pas les aimer , si tu négliges de > les mener à Dieu (2). »

Ecoutons maitenant un mystique , chanoine régulier de Tordre de Saint-Augustin : « Non seulement l'âme contem- » plative voit Dieu par une clarté qui est la divine essence , » mais encore l'âme même est cette clarté divine; l'âme » cesse d'être dans l'existence qu'elle a eue auparavant en » son propre genre; elle est changée, transformée, absorbée » dans l'être divin, et s'écoule dans l'être idéal qu'elle avait » de tonte éternité dans l'essence divine ; et elle est telle- » ment perdue dans cet abîme qu'aucune créature ne la » peut retrouver (3). » Transportons ce chanoine au quatrième siècle et sur cette terre d'Afrique encore fumante du sang des martyrs : quel langage à tenir au peuple d'Hippone, à Jérôme, à l'Occident tout entier!

Si je trouve chez Augustin tout le mouvemeut impétueux de l'amour^ c'est en même temps l'homme d'action et le chef d'armée. Aussi, dans la querelle du quiétisme, Bossuet et Fénelon se disputent celte grande autorité. Augustin avait bien dit : « J'appelle la charité le mouvement de l'âme qui » tend à jouir de Dieu pour Dieu même et du prochain pour

(l) Sermo 129.

[Tj Sermo 344. De araore Dei. •

(3) Riisbroc cité par Bossiiet.

» Diea (1). » Mais quiconque avail lu les 359* et ZW sermons» Ions deux sur la charité, pouvait douter que Tévèque d'Hippone eût jamais partagé les sentiments de Molinos. Oo lit cette phrase à la fin du premier des deux . « Craignez « d'abord» vous aimerez ensuite, » ce qui est fort peu qaiétiste. La vérité est que saint Augustin n'avait pas songé à tontes les difScnltés de la question. Bossuet pouvait donc dire sans crainte : « C'est assurément de toutes les pensées la plus » étrange , que celle de faire accroire à saint Augustin qu'on ' » se puisse jamais détacher de l'amour naturel qu'on a pour » soi-même en aimant sa béatitude , puisque de tous les saints » docteurs, il est le plus ferme à dire toujours qu'il n'y a 9 que les insensés qui puissent douter si l'homme s'aime » soi-même (2). » Voilà donc l'impression que laisse en nous la lecture de saint Augustin; nous avons trouvé chez lui les transports de l'amour de Dieu, jamais les égarements de cet amour.

Si nous avons dû mettre en parallèle les premières amours d'Augustin et son amour de Dieu , il nous faut , pour achever le tableau , redescendre des hauteurs où nous avons vu planer le sentiment. Je vais parler des amitiés de saint Augustin.

L'amitié, dit Cicéron, n'est autre chose que le parfait accord de deux âmes sur les choses divines et humaines avec une bienveillance et une affection naturelles (3). Saint Âugus-^ tin , dans son traité contre les Académiciens , adopte cette déflnition et la déclare « très-juste et très-sainte. » Cicéron avit dit : « La différence des habitudes produit celle des » goûts, et c'est là ce qui rompt les amitiés (4). » Augustin

(1) De doctr. christ. III, 10.

(2) Préface sur rinstriiction pastorale de M. de Cambrai, section IX. (.3) Cic. De Amicitiâ;, 6.

{■\) Cic. De Amicitiâ, 20.

le répète après lai (i). Comme Cicéron, il nous dit qu'un ami doitêlre aimé sans arrière*pensée, pour lui-même et non pour autre chose (2). Il peut être curieux de comparer au classique traité de l'Amitié certains fragments du sermon d'Augustin , De amore hominis in hominem , bien que les Bénédictins aient porté sur le 585' sermon ce jugement rigoureux : Sltlus certe injucundus. Essayons de citer en dépit des Bénédictins :

« Je veux parler de l'amitié : mais écartons tout d'abord

> une liaison indigne de ce nom , celle des gens qu'unit une » communauté de crime... Ecartons cette odieuse amitié. » Il en est une autre qui vient de l'habitude de demeurer

> ensemble et de causer ensemble ; si bien que l'homme

> s'attriste quand son compagnon s'éloigne... Deux hommes » se rencontrent , se promènent ensemble pendant trois jours,

> et déjà ils ne peuvent plus se quitter. Cette amitié nous est » douce , et je ne la blâme pas ; mais qu'est-ce enfin que cette p amitié ? Voyons où nous devons la placer dans l'ordre de » nos affections. C'est la liaison de l'habitude et non de la » raison. Deux chevaux vont au même pâturage; qu'un jour » l'un devance l'autre» cet autre se hâtera comme pour » retrouver plus vite un ami... Levons-nous et montons plus » haut. Il est une amitié d'une nature supérieure , l'amitié » de la raison et non pas de l'instinct , qui nous attache à • notre semblable par les liens de l'honneur et d'une mutuelle » tendresée dans le voyage d'ici-bas. » Je ne trouve là rien de trop barbare, et Cicéron, dans une autre langue, ne pensait guère autrement (5).

Mais ce que je trouve chez Augustin mieux que chez le grand orateur, c'est l'amitié, non plus dans les paroles,

(1) De Genesi ad lilteram imperfectus liber.

[1] Amicus gratis amandiis est, propter sese, non propfer aliud.

(3) V. DeAmicitiâ,^».

mais dans les actes , non plus dans un traité , mais dans la vie. Atticus était-il pour Cicéron ce qu*Alypius était pour Augustin ?

Cet Alypius était aussi de Thagaste : plus jeune qu'Au* gustin , il avait suivi ses leçons ^ d'abord dans leur ville natale , ensuite à Çarthage. « Il m'aimait beaucoup , dit Augustin , parce que je lui paraissais grand et bon ; et moi , je Taimais à cause des lueurs de vertu qu'on voyait poindre en lui dans un âge encore tendre (1). » Son père était l'ennemi d'Augustin ; mais Alypius , entraîné par un penchant irrésistible , le saluait et venait se mêler quelques instants à ses auditeurs.

« Cependant , le gouffre béant des mœurs carthaginoises » et des spectacles frivoles avait englouti Alypius dans le » délire des jeux du cirque... Un jour, dit Augustin, que je » tenais ma séance ordinaire , il vint , me salua, prit place » entre mes disciples et se mit à m'écouter avec attention. » Et par hasard , la feçon que j'avais entre les mains me » parut demander, pour être expliquée , une comparaison » empruntée* aux jeux du cirque, qui dût jeter sur mes » paroles plus d'agrément et de lumière, en même temps » qu'elle était un sarcasme contre les esclaves d'une telle » manie... J'avais dit, et aussitôt Alypius s'élança hors de » l'abîme où un aveugle plaisir l'avait précipité... Bientôt * api es, triomphant de la résistance de son père, il em- » porta la permission de me prendre pour maître (2). »

Ainsi commença cette amitié qui devait durer jusqu'au tombeau ; leurs destins étaient désormais unis : Augustin devint manichéen, Alypius le fut aussi. Tous deux se rencontrèrent à Rome , tous deux quittèrent Rome ensemble pour aller à Milan : tous deux se convertissent et se font

(1) Confess. VI, 7.

(2) Confess. M , 7.

baptiser ensemble ; plas lard , l'évèque de Carthage les félicite de cette union que rien n'a pu briser (1). Bientôt Augustin se prépare à écrire une histoire d'^Iypius (2) ; mais lui-même devient évoque d'Hippone , Alypius de Tbagaste. Us agissent de concert dans les saints travaux de leur épiscopat : ensemble ils veillent au maintien des mœurfr chrétiennes en Afrique (3) ; ensemble ils combattent le pélagianisme (4) : Alypius va porter à Rome les livres d'Augustin contre Julien ; Augustin défend son collègue contre les calomnieuses attaques de l'hérétique. Il nous trace ainsi le portrait de cet ami si cher : « Alypius était assesseur du > comte des largesses d'Italie > Il y avait à Rome , dans le 9 même temps , un sénateur puissant : tous lui étaient en- » chaînés par des bienfaits ou asservis par la crainte. Il » voulut suivre sa fantaisie et se permettre je ne sais quoi » de contraire à la loi. Alypius résiste. On promet une ré- » compense , il raille ; on essaie des menaces , il les foule » aux pieds : et tous admiraient cette âme inébranlable » devant un homme bien connu pour avoir mille moyens » d'être utile ou de nuire, indifférente au désir de son amitié 9 comme à la terreur de sa haine (5). »

Augustin nous a souvent parlé de ses entretiens avec Alypius ; on aime à se le réprésenter dirigeant ces disputes de Cassiciacum où prennent part , avec ce compagnon inséparable > sa mère , son fils Âdéodat, et ses antres amis, Trygetius , un compatriote , Romanianus , Licentius qu'il appelait son fils et qu'il surveillait dans ses écarts avec une sollicitude paternelle » Nébridius surtout , ce Nébridius qui , lui aussi , avait abandonné son pays, voisin de Carthage , ei

(1) Ep. 22.

(2) Ep. 27.

(3) V. Ep. 188.

(4) V. Ep. t86-

(5] Confess. \î, 10.

Cartbage même, son séjoar ordinaire^ et le vaste domaine de son père » et sa mère : il avait tout quitté pour venir à Milan vivre avec Augustin dans la poursuite passionnée de la sagesse et de la vérité (1) ! Quel invincible attrait Augustin exerçait sur toutes les âmes ! Unis entre eux par des liens si étroits, ils voulurent les resserrer encore. Dégoûtés des inquiétudes de la vie du monde, ils songeaient à se retirer de la foule pour vivre en paix : leur plan était de mettre en eommun ce qu'ils pourraient avoir, et de faire une seule famille : « le bien de chacun devait être à tous , le bien de » tous à cbacun. » lis étaient dix , on à peu près. Deux d'entre eux étaient chargés , comme magistrats annuels , de Tadministration des affaires, les autres vivant en repos. Une difBculté se présenta : plusieurs étaient mariés : les femmes consentiront-elles à cet arrangement? Le projet manqua (2).

Mais nulle part l'énergie de l'amitié , la douleur de la liaison brisée n'est plus vivement exprimée qu'au quatrième livre des Confessions (3).

A Thagaste, Augustin s'était fait un ami : c'était un jeune homme de son âge et qai se livrait aux mêmes études. Enfants, ils avaient grandi ensemble, ils étaient allés ensemble à l'école, ils avaient joué ensemble : Augustin se plaît a le rappeler. Et puis le converti, l'évêque s'arrête soudain: ce n'était pas là la vraie amitié ; celle-ci n'existe qu'entre âmes chrétiennes ! Mais un accent du cœur vient tempérer cette sévérité : « Et pourtant cette amitié nous était bien » douce. » Et iamen dulcis erat nimis.,.

Il meurt, cet ami si cher, au bout d'un an de cette amitié « plus douce que toutes les douceurs de la vie » : « La dou- » leur de sa perte, dit Augustin, voilà mon cœur de ténèbres.

(1) Confess. YI, 10.

(2^ Confess. VI, 14.

i3) Confess. IV, 4-12.

> Tout ce que je voyais n'était plus que mort. La patrie » m'était un supplice et la maison paternelle nn tombeau... » Mes yeux le demandaient partout , et il m'était refusé : et » tout m'était odieux parce que tout était vide de loi, et que » rien ne pouvait plus me dire : Il vient , le voici ! comme » pendant sa vie, quand il était absent.... Je portais donc » mon âme déchirée et sanglante , incapable de se laisser 1» porter, et je ne savais où la poser. Le charme des bois, » les jeux et les chants, les parfums , les banquets splenn dides , rien ne pouvait la distraire. Tout ce qui n'était pas » lui m'était odieux et funeste , hormis les gémissements et D les larmes, qui seuls donnaient quelque repos à ma don- » leur. »

On a souvent parlé d'un discours de saint Ambroise sur la mort de son frère Satyre, où il est plus facile de trouver un chef-d'œuvre de résignation qu'un chef-d'œuvre de pathétique. Néanmoins les deux morceaux se ressemblent en ce que les deux évoques s'efforcent, « en versant leurs larmes avec leurs » prières , » de soumettre et d'enchaîner la douleur au sentiment chrétien : « mon frère , dit Ambroise^ où aller? que » faire ? Le bœuf regrette son compagnon , et par ses longs » mugissements témoipe de son pieux amour; et moi, ponr- » rai-je t'oublier, quand ensemble nous avons creusé le sillon » de la vie....

» II ne m'a donc servi de rien de recueillir ton dernier » souffle, d'approcher mes lèvres de tes lèvres, pour appeler » en moi la mort , ou rappeler en toi la vie. derniers bai- » sers , gage suprême, doux et triste gage de notre tendresse! » Déplorables embrassements, au milieu desquels son corps

> s'est glacé et son cœur a cessé de battrel...

» Ne m'accusez pas si je pleure : il y a loin du regret aux » larmes... Les larmes sont un témoignage d'amour plutôt >' qu'un témoignage de douleur. J'ai pleuré , je l'avoue , mais » le Seigneur lui-même a pleuré...

» Mes frères, je n'ai rien eu de plus précieux , de plus ai- » mable, de plus aimé : sed prœslani privatis publica : Tin* » térêt public avant tout. » On craignait un malheur, une invasion : Ambroise remercie Dieu de l'avoir frappé plutôt que son peuple.

Augustin jette un mélancolique regard sur le passé ; il s'arrête quelque temps à l'analyse de la douleur d'autrefois. Ici, comme partout, nous retrouvons face à face les deux hommes , l'homme d'hier , esclave de l'erreur , et le chrétien ! JI raconte sa douleur ; il la raconte avec une subtilité minutieuse, et puis il s'interrompt ; il s'indigne au souvenir d'une douleur si peu chrétienne. Mais, tout-à-coup , l'homme reparait avec toutes ses faiblesses : encore un gémissement ! encore un sanglot ! Tout se mêle , le « triste et doux » souvenir de ce long ennui , le blâme véhément de cette lâcheté de l'âme affaissée. Quittons Thagaste où cette chère image est toujours vivante et sans cesse renouvelée ! Bientôt il va ramener en soi cette âme « répandue sur le sable ; » le calme revient : le temps s'enfuit et le regret fuit avec le temps : le charme infini de la vie commune et d'une société chérie ressaisit son âme. Mais ici encore le philosophe chrétien va tirer sa conclusion morale en s'élevant peu à peu de la terre au ciel. « Heureux qui t'aime ^ dit-il d'abord à Dieu , et son » ami en toi, et son ennemi pour toi ! » Puis il compare l'amour de Dieu et l'amour de la créature, la douceur ineffable et l'inaltérable durée de l'un avec le trouble et la fragilité de l'autre; il est redevenu le guide et le conducteur des âmes : Filii hominum quousque graves corde ? Ne cherchez pas la vie au pays de la mort : la vie , c'est la vérité , c'est le verbe : • EsUce que je passe? dit le verbe. Mon âme , fixe » ici ta demeure , place ici tout ce que tu possèdes , car tu » dois être lasse du mensonge. »

Ce qui peut sembler étonnant , c'est qu'après avoir si bien pleuré son ami , saint Augustin pleure ici peu son fils. Plus

d'un lecteur, en comparant le chapitre VI du livre nenvièine des Confessions au fameux préambule du sixième livre des lostitotions oratoires, accusera la sécheresse de l'un en admirant Texquise sensibilité de l'autre. Augustin semble parler à regret du génie précoce d^Adéodat ; puis vient one phrase rapide comme l'éclair : Horrori mihi erai illud mgenium. Quintiiien fait du lieu commun (1). « Certainement » le coup de foudre qui m'a frappé doit être un sujet de » crainte pour tous les pères , s'il est vrai , comme on Ta re* » marqué de tout temps , que tout ce qui est précoce est de » courte durée , et qu'il règne une secrète malignité qui se » plait à détruire nos plus belles espérances, pour empè- » cher, sans doute, que les choses humaines ne s'élèvent au- » dessus de la mesure qui leur est prescrite. » Mais faut-il mesurer la tendresse paternelle à la longueur du panégyrique? « C'est trop, disait à Bossuet cette noble et sainte » carmélite , c'est trop pleurer la mort d'un fils dont je n'ai » pas encore assez pleuré la naissance. »

Hais rien n'arrête Augustin dans la peinture de la piété filiale ; déjà nous avons entrevu cette belle figure de Monique dans le célèbre entretien d'Ostie , lorsqu'à la veille de partir pour l'Afrique , tous deux, appuyés sur le bord d'une fenêtre, regardaient le ciel et parlaient de l'éternité. C'est

(I) Noos préférons anx froides considérations de Quintiiien la belle lettre de consolation que Plutarque écrit à sa femme sur la mort de leur

jeune enfant : Eyù yàp aura /acv oXo» xcà ôptÇ&t rb ou/ii€8êY)xà$ riXiMv Uriv, etC.

Du reste, ce que Plutarque veut avant tout inspirer à sa femme, c'est une sage résignation. L'excès d'une douleur emportée, lui dit-il, l'affligerait plus lui-môme que la mort de sa fille. Et cependant il ne peut s'empêcher de rappeler un moment le triste et doux souvenir de ces grâces naissantes, de cette âme candide, de cette cUarmante douceur. Mais il ne vent pas que ces souvenirs se changent en regrets amers , et il appelle au secours d'une commune tristesse toutes les leçons de la philosophie.

qa*en effet, dans ce cercle de philosophes choisis, d'amis, de compatriotes, aux entretiens de Gassiciacnm, Monique oc* cope la première place. Dans le premier livre da traité De Ordine , elle entre au milieu de la discussion , et en demande le sujet. Son fils le lui indique et la prie de donner son avis : « Que faites-vous , dit«elle ? Dans les livres que vous lisez, n voit«on jamais que les femmes se soient mêlées à ce genre » d'entretien? » Son fils lui répond par un long discours : « Chez les anciens , lui dit-il à la fin, les femmes philoso- 9 phaient, et votre philosophie me plait singulièrement... » Vous aimez la sagesse plus que vous ne faites moi-même^ » et je sais pourtant combien vous m'aimez : les dangers, • la mort même, vous effraient moins que beaucoup de pré- » tendus sages ; c'est là le suprême effort de la philosophie, » et je me ferai volontiers votre disciple. » A quoi sa mère lui répondit avec son doux et grave sourire, qu'il n'avait « jamais si bien menti (1). »

Augustin était bien véritablement le disciple de Monique; mais il n'avait pas été toujours aussi docile que dans les entretiens de Cassiciacum. Il nous la montre frémissant d'une pieuse épouvante aux premiers pas de son fils dans la vie : « Elle me recommandait instamment, et m'avertit un jour » en secret, avec quelle sollicitude! je m'en souviens, de » me dérober à tout amour impudique et surtout adultère. » Et moi, je prenais cela pour des avis de femme que » j'eusse rougi d'écouter (2). » C'est ainsi qu'il nous parlera toujours de sa mère , avec la simplicité de l'amour, sans se draper dans sa tendresse pour se donner en spectacle à son lecteur. Il est vrai qu'il ne pourra pas dire : « Mon éduôa* 9 tion était toute dans les yeux plus ou moins sereins et dans » le sourire plus ou moins ouvert de ma mère. Les rênes de

U) De Ordine I, 11.

i2)Confess. Il, 3.

» mon cœur étaient dans le sien (1). » Non» nol ne tenait les rênes de ce cceur indompté.

En vain sa mère veut le retenir : le voilà disciple de Manès, ardent à propager Thérésie; il vent l'y entraîner ellemême : tout l'entourage d'Augustin suivait son exemple. Mais elle résiste à son tour avec une fermeté d'âme invincible : nuit et jour, elle prie et pleure pour Augustin : elle va trouver un évêque catholique et le presse de ses instances et de ses larmes pour qu'il voie son fils et discute avec lui : « Al- » lez , lui dit l'évêque , laissez-moi , et faites toujours ainsi. » Il est impossible que le fils de tant de larmes ne vous soit » pas rendu (3). »

Plus loin saint Augustin nous raconte une maladie cruelle qui faillit l'emporter avant sa conversion. Il frémit à la pensée de la blessure profonde que sa mort eût faite alors au cœur de sa mère : « Non , je ne sais pas comment elle eut » guéri si ma mort, une mort éternelle, eût traversé les » entrailles de son amour. Hais où seraient donc allées ces » ardentes et perpétuelles prières ? Eussiez-vous méprisé , n Dieu des miséricordes, le cœur contrit et humilié d'une » veuve chaste , sobre , exacte à l'aumône , rendant tout » hommage et tout devoir à vos saints , ne laissant passer 9 aucun jour sans participer à l'offrande de votre autel ; soir » et matin , assidue à votre église , non pour engager de » vaines causeries avec les vieilles, mais pour vous entendre » dans vos paroles , pour être entendue de vous dans ses » prières? (5) » Dieu l'entendait.

Augustin se décide tont-à-coup à quitter Garthage. Ce départ va déchirer l'âme d'une mère : Monique s'attache à lui pour le retenir ou le suivre; mais« je la trompais, netémoi*

(1) Lamartine. Confidences IV, 7.

(2)Gonfess.llI, 11-12.

(3) Confess. Y, 9.

V gaanl d'autre dessein qae celai d'accompagner nn ami prêt à faire voile au premier vent favorable. Et je mentis à ma mère, et à quelle mère ! et je pris la fuite.... Mais comme elle refusait de s'en retourner sans moi , je lui persuadai , non sans peine , de passer la nuit dans une cha* pelle dédiée à saint Cyprien , peu éloignée du vaisseau. Cette même nuit, je partis à la dérobée, et elle demeura à prier et à pleurer. Et que vous demandait-elle , mon Dieu, avec tant de larmes? de ne pas permettre mon voyage. Mais vous, dans la profondeur de vos conseils, exauçant son véritable désir, vous n*avez pas tenu compte de sa prière d'un jour, pour accomplir le vœu de chaque jour(l). »

Mais n'allez pas croire qu'elle se résigne à la séparation : nous la retrouvons en Italie , à Milan ; elle n'a pas craint les dangers de la mer; elle-même , au milieu des hasards de la tempête, encourageait les matelots (2)1 Là plus que jamais elle travaille à la conversion de son fils : elle s'efforce de le rapprocher de saint Ambroise , et saint Ambroise admire en elle tout ensemble les prodiges de l'amour maternel et de l'amour de Dieu (S). Aussi après la scène dramatique qui ter* mine le huitième livre, le nouveau converti se hâte d'aller trouver sa mère et lui raconte ce qui s'est passé. Monique se réjouit , elle tressaille^ elle triomphe : « et elle vous bé« » nissait , ô vous qui êtes puissant à exaucer au-delà de » nos demandes , au-delà de nos pensées , car vous lui aviez » bien plus accordé en moi qu'elle ne vous avait demandé par » ses plaintes et par ses larmes (4). »

Peu de jours après l'entretien d'Ostie , à la veille de retourner en Afrique avec son fils , sainte Monique mourut.

(1) Gonfess. V, 8. (2)Confess. VI, l.

(3)Confess.Vl,2.

(4) Gonfess. VIII, 11.

Ce souvenir arrache un cri de douleur à saint Augustin. Nous n'avons plus seulement ici la description d'un chagrin effacé , dont l'auteur puisse dire plus tard : • Il y avait là » de la déclamation (1). » Cette fois, la blessure saigne encore. Il nous dit que souvent il abrège^ car le temps le presse ; mais ici il ne veut , il ne peut rien taire ; il faut qu'il épanche son cœur tout entier. Il nous raconte l'histoire de sa mère, son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses vertus. Âh ! pour cette mère la pratique de la vertu ne fut pas toujours facile ! C'était un ange de tendresse et de paix au milieu d'une famille moins tendre et moins paisible que son cœur n'eût pu le désirer. Mais à cette heure comme plus tard , son rôle était de pleurer, de prier, de fléchir les âmes et de les rendre au Christ. Son mari devient chrétien; elle n'avait accompli que la moitié de la tâche; mais quand son fils est converti : « Mon fils, lui dit-elle , en ce qui me re- » garde, rien ne m'attache plus à cette vie. Qu'y ferais-je? » Pourquoi y suis-je encore ! J'ai consommé dans le siècle » toute mon espérance. Il était un seul motif pour lequel je » désirais séjourner quelque peu dans cette vie, c'était de » te voir chrétien catholique avant de mourir. Mon Dieu me » l'a donné avec excès, puisque je te vois mépriser toute » félicité terrestre pour le servir. Que fais-je encore ici! (2) »

La terre ne la garda pas longtemps : Monique ne devait pas revoir sa patrie : naguères elle avait fait placer et pré-* parer sa tombe à côté de celle de Patricius : après l'union dans la vie^ elle aspirait à l'union dans la mort. Mais son âme , à l'heure suprême , dédaigna ce souvenir d'ici*bas.

(l) la quarto libro, ûum de amîci morte animi mei miseriam conâterer, dicens quod anima nostra una quodammodo facta faerat ex daabus, « et » ideo inquam , forte mori metuebam , ue lotus ille moreretur, quem » multum amaveram ; » quoe mihi quasi declamatio levis quam gravis confessio videtur. (Lib. II Retractationum, cap. YI.)

(2)Confess. IX,8.

« Hien n'est loin de Dieu, disait-elle, et il n'est pas à craindre » qa'à la fin des siècles il ne reconnaisse pas la place où il > doit me ressusciter. »

Elle meurt : le cœur d'Augustin se déchire. Un violent combat s'élève dans cette âme désolée : il veut lutter contre la douleur qui l'assailie, elle se présente à lui sons mille as« pects ; il résiste, il la repousse, et cette lutte est un nouveau tourment. Par un effort désespéré , la résignation chrétienne remporte un moment. Il arrête les sanglots d'Âdéodat : il répond avec les autres au psaume que murmure Evodius près du lit funèbre. Quelques amis le suivent dans un appartement retiré : il leur parle , et ni sa voix ni son visage n'est altéré. On porte le corps à l'église; il va , revient sans verser une larme. Mais le lendemain , à son réveil , cette douce et sainte tendresse de sa mère revient avec force à son esprit; et ces pleurs , si longtemps retenus , s'échappent enOn de ses yeux. Aujourd'hui, nous dit-il , la blessure est guérie, et si je pleure encore, c'est une prière que j'offre à Dieu pour lés fautes de ma mère; mais dans cette prière offerte à Dieu pour une mère tant aimée , des larmes de tendresse , à l'insu d'Augustin , se mêlent aux larmes de la prière.

Du moins , s'il en est ainsi dans les confessions , l'évèque d'Hippone, autre part, se taira sur cette mort et sur sa douleur. En s'adressant aux hommes^ il ne mêlera pas aux enseignements de la vie publique les regrets de la vie privée. L'Afrique réclame Augustin. Sa mère et son fils morts, il lui reste toute la chrétienté (1). « Loin du pasteur des

(l) Saint Chrysoslôme, dans son traité sur le sacerdoce (VI, 4), exprime aussi cette pensée : « L'âme du prêtre, dit-il, doit briller comme » le soleil du monde. » Il ajoute qu'un homme revêtu d'un si grand tnlnistôre ne doit pas seulement être pur, mais encore plein de science et de sagesse; le ministre de Dieu doit connaître à fond bien des choses du siècle. Il a sans cesse affaire à des hommes mariés, aux riches , aux puissants, aux hommes publics. Il lui faut jouer bien des rôles divers.

» brebis du Christ , a-t-il dit , loin de lui Taraour de soi ! » L'amour du pasteur pour ses brebis doit être assez fort » pour fouler aux pieds la mort même (i). »

Une horrible tempête menace PAfrique : les Vandales approchent. L'évêque Quodvultdeus écrit à saint Augustin : Est-il permis au pasteur de fuir devant Tinvasion? Augustin répond en deux mots que rien ne peut briser les liens qui attachent l'évêque à son église. Même demande de Tévéque Honoratus : Augustin lui envoie une copie de sa première épître. Honoratus n'est pas convaincu : c'est alors que saint Augustin lui adresse cette admirable lettre (2), immortel monument de son amour pour son peuple, car il y trace ison plan de conduite en lui donnant ses conseils. Quanquam ô si inter Dei minislros inde sii discepialio qui eorum ma^ neanl! si les ministres de Dieu pouvaient ne lutter entre eux que d'ardeur à conserver leur poste ! Lui-même est prêt à voir s'écrouler sur lui les temples d'Hippone ou à présenter sa poitrine aux coups des barbares (3). L'évêque saura mourir pour son peuple. Le peuple saura donc aussi lutter et mourir pour son évêque. Une maladie le lui enlève. Il combattra sans relâche pour arracher aux Vandales ces précieux restes. Boniface vaincu n'a pas trouvé de plus sûr asile , et le général romain peut un instant lutter contre Genséric, à l'ombre du tombeau de saint Augustin.

non qu'il doive jamais flatter ou mentir. Mais le chef ne peut tenir le môme langage à tous ses soldats^ et, pour le pilote, il y a plusieurs façons de repousser la tempête ; car, de tous côtés , de furieuses tempêtes viennent rassailUr.

(1) Tractatus 123 in Joannem.

(2) Ep. 228.

(3)Ep.228,7.

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