SUITE DU MÊME SUJET
Il n'y a pas de grand écrivain qui ne soit homme d'imagination: les écrits d'Augustin, comme ceux de Tertullien et de Jérôme, décèlent une imagination ardente et profonde ; l'histoire de sa vie nous la révèle mieux encore.
Enfant, on remarquait , nous dit-il , sa mémoire et son esprit (1); mais ce qu'il aimait avant tout, c'était le jeu, et dans le jeu les vanités du combat et de la victoire, ou ces récits fabuleux qui chatouillaient son oreille et enflammaient son âme (2). H avait déjà cette promptitude et cette facilité d'esprit merveilleuse qui devait plus tard l'aider à vaincre tous ses adversaires, catholiques ou manichéens, dans les discussions publiques. Mais le travail ingrat , l'étude aride le rebutaient. Il détestait le grec, parce qu'il trouvait quelque peine à s'initier aux premiers éléments de la langue; les mathématiques ne lui plaisaient pas davantage : « Un et » un font deux, deux et deux font quatre, c'était pour moi » une odieuse chanson , et je ne savais pas de plus doux » spectacle qu'un fantôme de cheval de bois remplis d'hom- » mes armés , que l'incendie de Troie et l'ombre de » Creuse (3). » Mais voici que Didon s'offre à ses yeux , parée de tous les charmes de l'amour et de la douleur. Il pleure sur Didon mourante : « Ah ! s'écrie-t-il en faisant cet » aveu, quoi de plus misérable qu'un malheureux, sans misé*
(1) Gonfess. I, 9« (2)Confess. I, 10.
(3)Confess. I, 13.
• ricorde pour lai-mème , pleuranl Didon morte pour aimer » Enéo, et ne se pleurant pas, lui qui meurt faute d'aimer » son Dieu, »
Il pleure sur Didon t Ce même Augustin demandait plus tard à Dieu de lui accorder le don des larmes : Da mihi gratiam lacrymarum! Il était digue de pleurer sur les douleurs de l'Eglise et de la chrétienté, celui qui avait senti les larmes tomber de ses yeux aux accents de Virgile. Sans doute, à quarante- trois ans, quand déjà s'eut refroidi le feu delà jeunesse » 11 peut se demander un compte sévère de ces pleura que lui arrachait la beauté des Actions poétiques : l'expérience de la vie» le regret des fautes passées lui ont enseigné le prix des larmes. Et pourtant l'évèque d'Hippone condamnaitMl absolument ces autres larmes moins amères qu'il avait données à Didon mourante? Il s'accuse moins d'avoir pleuré sur Didon que de n'avoir pas gémi sur laimême» alors qu'il compatissait aux douleurs écloses de l'imagination d'un poète. Il semble même revenir involontairement à ces larmes de sa jeunesse : il s'arrête avec quelque charme aux émotions d'autrefois ; il les analyse avec complaisance : « Qu'on me défendit cette lecture, et je soufn*ais de ne 9 pas lire ce qui me faisait pleurer. » Quel critique a fait un plus bel éloge de Virgile ! Cette exquise délicatesse de sentiment qu'on s'est plu à remarquer chez le poète romain avaiUelle jamais été mieux comprise? On a dit qu'il avait été réservé aux modernes d'apprécier le charme infini de la sensibilité de Virgile : saint Augustin serait le premier de ces modernes.
On a vu des hommes qui, dans la fougue du zèle chrétien, dans l'emportement de leur haine contre le paganisme>ont pré* tendu abolir jusqu'aux derniers vestiges des sociétés antiques.
Où ranger Augustin ? Vais-je ici trouver un des chefs de la secte ? Naguères il se repentait de pleurer à la voix de Virgile; quel triomphe pour les ennemis des lettres antiques,
s'ils peavevt écrire ce grand nom sur leur drapeau I Saint Augustin parie : l'Eglise suit tout entière.
Mais d'abord , quelle est la position de révèque d'Hippone F Nous sommes au quatrième siècle : le paganisme n'est pas mort tout entier : « Il fallait plus de temps et d'efforts » qu'on ne croit pour déposséder l'antique religion de l'em- » pire, encore maîtresse du sol par ses temples, de la so«
• ciété par ses souvenirs, de plusieurs âmes par le peu de » vérités qu'elle conservait » d'un plus grand nombre par B l'excès même de ses erreurs. Quelques années plus tard , » une description topographique de Rome , dénombrant les » monuments épargnés par le fer et le feu des Golhs » » compte encore quarante-trois temples, deux cent quatre* » vingts édicules. Le colosse du Soleil, haut de cent pieds,
• s'élevait auprès du Colisée où avait fumé le sang de tant de » martyrs (1). » Certes, il était plus difQcile aux chrétiens de cette époque qu'aux chrétiens de nos jours de juger avec une parfaite impartialité les œuvres de la société païenne» C'est exiger beaucoup de l'homme encore mêlé à la lutte que de lui demander d'estimer et de respecter son ennemi. Voilà ce que nous demandons à saint Augustin.
Déjà s'étaient prononcés les chefs de la chrétienté, les défenseurs de l'Eglise. Je ne parle pas seulement desévèques d'Orient ; sans doute Clément d'Alexandrie cite , admire , commente les philosophes, les poètes tragiques et comiques; si le troisième chapitre du livre premier des Stromates est consacré à établir la supériorité de la philosophie chrétienne sur la philosophie grecque, le second est destiné à célébrer las avantages de la philosophie et des lettres antiques : il y est dit que les lettres profanes elles-mêmes et la philosophie viennent de Dieu : « et qu'est-ce que la philosophie ? Ce n'est » ni Zenon, ni Platon, ni Epicure, ni Aristote ; mais le choix
:i) Ozanam. Delà Civilisation an 5' siècle, t. \'', p. 105 et 106.
» de la vérité dispersée dans toules les écoles : voilà la » philosophie (1). » Sans doute Synésias disait à l'emperenr : « Ah ! prince, poissiez-vous devenir atnonrenx de la philo- » Sophie ! Son domicile est au ciel ; elle y fixe les yenx '> même alors qu'elle erre ici-bas ; et quand la voyageuse » ne trouve pas où demeurer sur la terre, elle reste au sein » de Dieu (2). » Sans doute saint Basile, le judicieux interprèle d'Homère» d'Hésiode, de Théognis, d'Euripide, de Platon, avait dit dans une ingénieuse et poétique comparaison, bien des fois citée : « Comme les teinturiers dispo- » sent par de certaines préparations le tissu destiné à la » teinture et le trempent ensuite dans la pourpre, ainsi, pour » que la pensée du bien demeure ineffaçable dans nos âmes, » nous nous initierons premièrement à ces connaissances du » dehors , et ensuite nous écouterons l'enseignement sacré » des mystères (3). » Mais dans l'Occident même , moins avide de l'enseignement littéraire et plus étranger aux spéculations philosophiques , la même doctrine avait universel* lement prévalu.
On a voulu voir (4) dans les chapitres 7 et 8 du traité de Prœscriptione Hœreticorum une preuve de l'anathème lancé par TertuUien contre les lettres antiques : en effet, il y malmène la philosophie grecque. Les Valentiniens font une Irinité à leur guise , c'est la faute de Platon; les Marcionites professent des idées bizarres sur les attributs divins, c'est la faute des Stoïciens ; pour les hérésies sur la destinée fuît) Stromatum I, 2.
(2) Synesius de Regiio. ,
(3) Quel fruit les jeunes gens peuvent tirer des livres des Gentils, 4.
(4) M. Leblanc, dans sa thèse sur l'étude et l'enseignement des lettres profanes , etc., expose l'avis de TertuUien sur celle question (p. 5, 6 et 7). Du reste, il mentionne (p. 215-223) l'existence d'un parti hostile aux lettres profanes dans l'Eglise pendant le quatrième, le cinquième et le sixième siècles.
ture de rame, il faut s'en prendre à Epicure, et à tous les philosophes pour les hérésies sur la résurrection de la chair» Cette énumération, que j'abrège^ est suivie d'une violente invective contre Aristote. « misérable Aristote , in- » venteur de la dialectique , architecte de cet art de cens- > truire et de détruire, etc., etc. » Enfin, après quelques citations de saint Paul , arrive la conclusion : « Quoi de » commun entre Athènes et Jérusalem ? l'Académie et » l'Eglise ? les hérétiques et les chrétiens ? Notre doctrine » vient du Portique, mais du Portique de Salomon, qui nous » apprend à chercher Dieu dans la simplicité du cœur ! Avis » à ceux qui veulent nous faire un christianisme stoïcien, un » christianisme platonicien , |in christianisme dialectique. » Pour nous , ,nous n'avons pas besoin de science après le » Christ , ni d'étude après l'Evangile : quand nous croyons, » nous ne cherchons plus. » Ce qui parait avec évidence , à la lecture d'un tel morceau, c'est l'éloquence de TertuUien, mais aussi son amour de l'hyperbole ; je me défie du rhéteur, et je traduis quelques lignes d'un traité moins oratoire : « Je » sais qu'on peut dire : s'il est défendu aux serviteurs de » Dieu d'enseigner les belles-lettres, il leur est donc pareil- » lement défendu de les apprendre ! ou les belles-lettres ne » sont-elles pas le bagage nécessaire de toute la vie?... Je » réponds que les fidèles peuvent apprendre les belles-let- » très et non les enseigner, car la différence est grande entre » le rôle du maître et celui de l'élève (1). »
Après TeriuUien , on nomme ordinairement Arnobe ; en eifet, l'ancien professeur de rhétorique, le déclamateur Arnobe, le matérialiste Arnobe a traité quelque part toutes les conceptions de la philosophie antiq^ie de bagatelles et de puériles inepties {nugas el puériles inepHas) (2) ; mais dans
(l)Tertull. De Idolalriû, 10.
(?) Dispnlaliomim II, 4.
le mèaie oavrage , qaatre chapitres plus loio , renaemi de Platon se trouve amené i faire le pins bel éloge de Platon : qu'on en juge : « Je vous appelle en témoignage, vous tous^ » sectateurs de Mercure, sectateurs de Platon et de Pytha* » gore : vous osez rire de nous parce que nous honorons n Dieu comme un père et que nous plaçons en lui toutes nos » espérances! Et votre Platon, que diMl? Ne conseillerai Il pas à rame de fuir la terre et de s'approcher autant que » possible de Dieu par la pensée? Vous osez rire de nous, « parce que nous croyons à la résurrection des morts ! Et » que dit Platon ? Vous osez rire de nous parce que nous » parlons de Tenfer !... Eh ! quoi ! votre Platon, ne nomme- » t-il pas TAchéron, le Styx, le Cocyte^ le Periphlégéton, où » il assure que les âmes sont roulées , plongées , brûlées ? » etc., etc » (1). Il suffit : la philosophie est justifiée. Quant à saint Jérôme , c'est un cicéronien , et le plus passionné qui Alt jamais, puisqu'après le fameux songe et la promesse faite au Christ , il lit toujours Cicéron , il l'explique aux enfants, et le fait copier par ses moines !
Ne craignons pas la défection d'Augustin ; il connaissait trop bien le christianisme pour redouter les lettres antiques ; il connaissait trop bien les anciens pour les combattre follement.
Qui le réveille de ce sommeil où sa jeunesse était plongée ? Qui l'arrache à ce triste repos ? C'est le grand consul , le dernier des Romains, le Platon du Latium, le divin maître d'éloquence , Cicéron. L'apôtre avait dit : « Prenez garde • qu'on ne vous surprenne par la philosophie et par les 1^ vaines séductions d'une sagesse menteuse (2). » Mais avant lui < l'auteur de VHorïensius avait montré au doigt tous les
(l)Disput. 11,8.
f?) Saint Paul, Coloss. 11,8.
» sophistes antérieurs oa conlemporaios (1). » C'est la première fois que saint Augustin noas parle de Cicéron dans ses Confessions , et il ne dédaigne pas de mettre en regard la philosophie du païen et celle de saint Paul (2). Tous denx furent les maîtres de l'évèque d'Hippone dans la science ût, la sagesse; le païen commença. Le jeune rhéteur ne songeait guère alors à la philosophie ; mais il travaillait sans relà* che à perfectionner son talent oratoire , et son modèle était Cicéron. Hais Cicéron ne serait plus le premier des orateurs, s'il ne devait faire aimer que son éloquence aux hommes qu'il veut enflammer de Tamour de la vérité ; le rhéteur commence la lecture de THortensius , et le philosophe la termine. Ecoutons les premières paroles du nouveau disciple : « Je ne vis soudain que bassesse dans Tespérance > du siècle, et je convoitai Timmortelle sagesse avec un in-, » croyable élan du cœur, et déjà je commençais à me lever » pour revenir à vous... Oh I comme je brûlais , mon Dieu» » comme je brûlais de voler de la terre jusqu'à vousl... Car » la sagesse est en vous , et ce n'est que l'amour de la sa-
(!) Confess. in,4.
(2) C'est ainsi que Bossaet, dans son Discours sur l'Histoire universelle, après avoir parlé des prophètes et nous avoir montré par les livres saints comment Dieu préparait le Messie, dit au chapitre XV du second livre : « Ce qui se passait, même parmi les Grecs, était une espèce » de préparation à la connaissance de la vérité. Leurs philosophes con« » nurent que le monde était régi par un Dieu hien différent de ceux que » le vulgaire adorait , et qu'ils servaient eux-mêmes avec le vulgaire» » Les histoires grecques fout foi que cette helle philosophie venait » d'Orient et des endroits où les Juifs avaient été dispersés; mais de » quelqu' endroit qu'elle soit venue, une vérité si importante, répandue » parmi les Gentils, quoique combattue, quoique mal suivie , même par » ceux qui l'enseignaient, commençait à réveiller le genre humain, » et fournissait par avance des preuves certaines à ceux qui devaient » un jour le tirer de son ignorance. »
» gesse, nommé par les Grecs philosophie, que cette lecture » allumait en moi (1). »
Ce n'est pas une opinion isolée. Dans le livre du Maître, saint Augustin déclare qu'il ne trouve rien au-dessus de Cicérondans tonte la littérature latine (2). Il faut voir avec quel respect il fait parler du philosophe romain les interlocuteurs du dialogue contra academicos. Dans une de ses lettres, où il oppose le spiritualisme à la doctrine d'Epicure , il cite la belle expression de Cicéron : Consulares philosophas, et rapproche avec orgueil la philosophie ciceronienne de celle de l'Ecriture. On pourrait multiplier les citations. Aussi Necta* rius, dans une lettre suppliante qu'il écrit à. Tévèque d'Hippone , ne trouve pas d'exorde plus ingénieux et plus flatteur qu'une comparaison bien pompeuse entre Cicéron et saint Augustin (3).
Le huitième livre de la Cité de Dieu est consacré à la réfutation de certains systèmes de théologie naturelle : saint Augustin y passe en revue nn assez grand nombre de philoso» phes; il y fait tout au longTéloge de Socrate et de Platon; il y admire sans réserve les théories de Platon sur la beauté, il expose en vrai platonicien les idées du maître sur le son* verain bien : « Les philosophes de la famille de Platon , » disait-il à Dioscore, n'ont pas un bien long chemin à faire » pour arriver au christianisme. » II a dit ailleurs : « Plato » vir sapientissimus et eruditissimus temporum suorum, qui » et ita locutus est ut, quœcumque diceret, magna fièrent, et » ea locutus est ut, quomodocunque diceret, parva non » fièrent... (4) » II est vrai que le pieux évêque s'est repenti de cet excès d'éloge dans ses Rétractations ; le motif du
(I) Confess. lU, 4.
(î) DeMagistro, 5.
(3) Ep. 103.
(4) Contra Academicos III, 17.
repentir, c'est , dit*il , la nécessité de défendre le christianisme contre les erreurs de la philosophie platonicienne (1). En effet, dans Tannée 428, en même teaips qa'il écrivait ses Rétractations, il était occupé à combattre plusieurs hérésies sur la Trinité^ qui s'appuyaienUsur le néoplatonisme. Mais je ne veux pas envisager séparément le défenseur du dogme catholique et le philosophe des entretiens de Cassiciacum, Les dialogues contre les académiciens , les soliloques , les livres de Ordine, de ImmortaWaie animœ, de Magislro , le grand ouvrage sur la musique me révèlent une connaissance exacte, une intelligence profonde, et partant une saine appré* dation de la philosophie et des lettres antiques. Je sais qu'on a prétendu voir (2) dans le traité même de la doctrine chrétienne la condamnation des études profanes; et pourquoi? parce que Tévéque d'Hippone a cité Cicéron sans le nommer! parce qu'il prend ses exemples dans les écrits d'Ambroise ou de Cyprien ! comme s'il n'invitait pas le jeune chrétien à puiser les connaissances libérales dans les écoles même qui sont hors de l'Eglise (3) ! comme si , de son aveu , a la » science païenne n'offrait pas tout ensemble des richesfts » que le chrétien peut enlever et des idoles qu'il doit mé- » priser (4)! »
(1) Retract. 1,1.
(2) M. Lalanne. Inllueuco des Pères de TËglise sur réducatiou publique pendant les cinq premiers siècles , p. 97 etl02.
(3) De doct. Christ. II, n- 31.
(4) De doctr. Christ. II, n*> 50. M. Leblanc , dans sa thèse (p. 158-175), expose le sentiment de saint Augustin sur cette grave question. Peutêtre s'attache-t-il trop exclusivement aux traités de l'Ordre et de la Doctrine Chrétienne ; mais il se sert très-heureusement du dernier pour assigner à saint Augustin sa vraie place dans la lutte : « Les circons- » tances dans lesquelles le traité de la Doctrine Chrétienne fut composé, » dit-il , lui donnent une grande valeur. 11 parut au temps même où la » passion violente des études profanes désolait le clergé d'Afrique, et
L'homme qui répétait à son fils les enseignements de Cicéron sur l'art oratoire aimait l'antique éloquence, Tbomme qui respectait les doctrines de Platon, même en les combattant, ne jugeait pas Tétude de la philosophie ancienne incompatible avec la pratique de h religion nouvelle.
Est-ce à dire que saint Augustin approuve tout dans les classiques ? Ce serait encore lui demander de rompre avec la tradition chrétienne ; chez les classiques il ne faut pas tout admirer, encore moins tout approuver. Au quatrième siècle, les chefs religieux de la société eussent failli à leur tâche, si, laissant enchaîner leur esprit aux grâces du style, ils eussent méconnu les dangers de la littérature païenne. Ne les accusons pas d'un excès de rigueur : il s'agit de créer une morale nouvelle, ennemie de la civilisation qui s'écroule; tout obstacle au succès de ce grand travail doit être levé. C'est là ce qui explique tant de contradictions chez les apologistes comme chez les détracteurs des lettres antiques. Nous avons entendu l'éloge ; écoutons le blâme :
« torrent d'enfer, tu roules dans tes flots les enfants des » liommes , ils rétribuent de telles leçons; ils les honorent • de la publicité du forum ; elles sont professées à la face des » lois qui , Bux récompenses privées , ajoutent le salaire » public ; et tu roules tes cailloux avec fracas , en criant :
» où saint Jérôme en censurait les excès et en révélait les périls. Ou » s'alarmait avec raison de cet amour trop peu modéré des lettres » païennes, dont le premier effet était sans doute, selon le témoignage » de saint Âmbroise, de saint Jérôme et de saint Augustin, d'inspirer » du dégoût pour la simplicité sublime, mais barbare, des liyres sa- ■ crés... C'est eu présence de ces abus derenus intolérables que le » grand érèque d'Hippone, dont le nom seul est une autorité , compose » ce liyre où l'on admire la science jointe à une parfaite équité, et où » l'on retrouTe non-seulement la tolérance des études profanes, mais la n démonstration de leur nécessité pour les jeunes gens môme que le » ciel destine au ministère et à la défense de l' Eglise .... »
« Ici on apprend la langue, ici on acquiert l'éloquence... » N'aurions-nous donc jamais su : pluie d'or, sein de femme, > déception , voûtes célestes, et semblables mots du même « passage , si Térence n'eût amené sur la scène un jeune dé- » bauché, se proposant Jupiter pour modèle d'impudicité, » charmé de voir en peinture sur une muraille comment le » dieu verse certaine pluie d'or dans le sein de Danaé et » trompe cette femme. Voyez donc comme il s'anime à la » débauche sur ce divin exemple. Et quel dieu ! s'écrie-t-il. y» Celui qui fait trembler de son tonnerre la voûte profonde » des cieux. Pygmée que je suis, j'aurais honte de l'imiter ! » Non, non, je l'ai imité, et de grand cœur (1). »
Voilà Térence assez rudement traité ; dans le même chapitre, Homère n'est pas épargné davantage ; mais des deux côtés le reproche est nettement caractérisé ; l'intention de saint Augustin n'est pas douteuse. Ce qu'il blâme dans Homère, dans Térence^ c'est la nature divine avilie, et l'homme poussé au mal par le spectacle de cette dégradation. L'évèque d'Hippone craint encore, pour les âmes chancelantes, les charmes et les piégea des religions de la volupté. C'est une lutte sans trêve qu'il faut poursuivre même contre certains chefs-d'œuvre de la littérature antique.
Mais cette véhémente tirade contre Térence n'est pas sans , un autre motif. Térence a fait des comédies , et saint Augustin est l'adversaire acharné des spectacles.
C'était encore la tradition de l'Eglise. On connaît les violentes apostrophes de Tertullien : il avait fait un traité spécial pour combattre les spectacles ; il les examinait dans leur origine et dans leurs effets ; il les attaquait parce que le théâtre était païen , parce que le cirque était consacré au soleil, parce que tout, jusqu'aux danses d'histrions , s'y passait en l'honneur des dieux; mais il les attaquait aussi parce
(1) Confess. I, 16.
qu'il y voyait une école de corruption ; il y flétrissait ces prodiges d'infamie, ces attitudes» ces nudités» ces scènes monstrueuses qui déshonoraient le théâtre romain. C'était attaquer hardiment le paganisme dans ses derniers retranchements ; le paganisme résistait , Libanins écrivait son discours pro sallaioribus ; mais les écrivains chrétiens ne se lassaient pas de combattre.
Ici encore, il importe de ne pas se méprendre sur le sens de la lutte ; il importe surtout de ne pas aborder la question des spectacles au quatrième siècle avec les idées du dix-neuvième. Nous ne prétendons pas donner ici l'opinion de saint Augustin sur un théâtre qu'il n'a pas connu. L'évèque d'Hippone, en proscrivant le théâtre, proscrit d'abord un temple, et quel temple ! ensuite une école où les Romains venaient se formera tous les vices. Nous sommes en l'année 397.
Ce qui charmait avant tout les hommes de ce temps là , même les lettrés, même les sages, c'était l'amphithéâtre. Les Romains dégénérés aimaient les combats de gladiateurs comme leurs pères avaient aimé la guerre ; ils y apportaient leur cynisme étrange, leurs passions brutales , leur cruauté féroce, et tout ensemble les habitudes de leur civilisation sauvage et raffinée. Les orateurs chrétiens foudroient de toute leur éloquence les jeux sanglants du cirque. On connaît la vigoureuse tirade de TertuUien : « Tu veux des luttes et ^ » des combats ? Voilà la luxure vaincue par la chasteté, la » perfidie par la bonne foi , la cruauté par la pitié... Tels » sont nos combats... Tu veux du sang? Voilà celui du » Christ. Vis auiem et sanguinis aliquid ? Habes Chrislû » Mais la passion de l'amphithéâtre ressaisissait parfois les âmes les plus hautes, tant le charme était difficile à rompre 1 C'est ainsi qu'elle subjugua l'esprit d'AIypius.
Alypius n'était pas un homme ordinaire ; car à l'époque où il étudiait le droit à Rome, c'est-à-dire bien avant sa conversion, il détestait les combats de gladiateurs ; mais à la pre-
mière épreuve» sa philosophie succomba. Des amis qui sor* taient de table le rencontrent et Tentrainent aux jeux malgré lui ; vainement il s'écriait : « Vous pouvez entraîner mon » corps et le placer près de vous , mais ponvez-vous ou* » vrir à ces spectacles mes yeux et mon âme? J'y serai » absent, et j'y triompherai d'eux et de vous. II eut beau » dire> ils l'emmenèrent...
» Ils arrivent , prennent place où ils peuvent ; tout respi* » rait l'ardeur et la volupté du sang. Mais lui , fermant la » porte de ses yeux , défend à son âme de descendre dans » cette arène barbare; heureux s'il eût aussi fermé ses n oreilles ! car , à un incident du combat, voici qu'un grand » cri s'élève de toutes parts : il s'émeut ; la curiosité le » presse ; il se croit peut-être assez en garde pour braver » et vaincre après avoir vu : il ouvre les yeux. Alors son » âme est plus grièvement blessée que le malheureux même » qu'il a cherché du regard; il tombe, plus misérable que V celui dont la chute a soulevé cette clameur. . . ; à peine a-t-il » vu ce sang, il y boit du regard la cruauté. Dès lors il ne » détourne plus l'œil , il l'arrête avec complaisance ; il se » désaltère à la coupe des furies, et, sans le savoir, il fait » ses délices de ces luttes féroces ; il s'enivre des parfums » du carnage. Ce n'était plus ce même homme qui venait » d'arriver : c'était l'un des habitués de cette foule barbare; » c'était le véritable compagnon de ses condisciples. Que » dirai-je encore ? Il se mêle au spectacle, aux cris , à la fu- » reur. Ardent , plus ardent que ceux qui l'avaient entraîné, » il les entraînait lui-même (1). » Le récit vaut un sermon ; l'indignation y perce à chaque mot , et passe de l'auteur au lecteur. C*est une fort belle chose qu'un traité dogmatique où l'on démontre par des raisonnements en forme tous les dangers de l'amphithéâtre ; mais ce simple chapitre des
(1) Confess. VI,8.
Confessions n'est-il pas plus propre à détourner les chrétiens du cirque que toute Targumentation de TertuUien?
Après le cirque, la comédie ; car Augustin s'est fait aussi le juge de la comédie de son temps ; nous avons déjà vu comme il appréciait Térence.
Saint Augustin, dans sa jeunesse, devait aimer ce genre de spectacle avec passion ; longtemps après sa conversion» il se plaint encore des écarts d'une imagination indomptée , et s'effraie de l'empire que les plaisirs des yeux et des oreilles exercent sur son âme. Il raconte , au dixième livre des Confessions, que la beauté, la variété, les formes, l'éclat et la vivacité des couleurs charment encore ses yeux ; il regrette que « la reine des couleurs, celte lumière qui inonde tout ce » que nous voyons, se glisse partout où il se trouve et le pé- » nètre par mille insinuations enchanteresses , alors même '> qu'il porte ailleurs l'activité de sa pensée , » et dans un beau mouvement , il invoque cette autre lumière que voyait Tobie l'aveogle , lorsqu'il enseignait à son fils le chemin de la vie, celte lumière que voyait Isaac, malgré la nuit profonde dont la vieillesse avait voilé ses yeux , cette lumière que voyait Jacob, aveugle comme eux , quand son âme , pleine des célestes clartés , embrassait toutes les générations du peuple futur, désignées dans ses enfants : cette lumière est rimmuable modèle et l'éternel flambeau de l'artiste : et pourtant que de séductions dans les œuvres de l'art; vêtements, vases, tableaux, statues, abus de la nécessité, souvent abus d'une intention pieuse! « Mais les hommes , attachant » leur âme tout entière à leurs chefs-d'œuvre, oublient » celui qui les a faits et défigurent en eux-mêmes le chef* » d'œuvre divin... Moi-même qui parle ainsi, je me laisse » encore enlacer aux charmes de ces beautés (1) . »
Saint Ambroise avait introduit le chant ecclésiatique dans
(:) Goûfess. X, 34.
règUse d'Occident. Saint Augustin ne dissimule pas l'émo* lion profonde que font naître en lai les chants de l'Eglise ; il dit en parlant du jour de son baptême : « Vos hymnes et » vos cantiques , ô mon Dieu 1 et le chant si dou de votre » Eglise me remuaient et me pénétraient , et ces voix cou- » laient dans mon oreille et versaient la vérité dans mon » cœur; Témotion pieuse y bouillonnait, les larmes débor- » daient enfin, et je me trouvais heureux de pleurer (1). » Mais plus tard un étrange scrupule s'empara de son esprit : il sent que « chaque affeclion de Tâme retrouve sa note dans » les modulations de la voix humaine ; » un charme invincible Tentraine ; il laisse flotter sa pensée au gré de son imagination. Puis le chrétien revient à lui, il se repent de son entraînement passager. Dans son dépit, il voudrait ban« nir de l'Eglise ces touchantes harmonies « qui accompagnent » les psaumes de David. * Hais comment effacer de sa mémoire ces larmes que les chants de l'Eglise lui firent répandre aux premiers jours de sa conversion? Aujourd'hui même il se sent encore ému quand une voix pure et limpide module les paroles sacrées ; sans doute le plaisir du chant vient troubler parfois le recueillement de son âme ; mais combien d'âmes, faibles encore, le charme de la musique sainte élève «lux mouvements de la piété! (2)
Je reviens au théâtre. A vingt ans, Augustin , qui ne connaissait pas ces scrupules, lâchait la bride à son imagination; plus qu'un autre , il attachait son cœur à la scène et se laissait ravir à ces spectacles pleins d'images de ses misères et d'aliments offerts à sa flamme (3). 11 recherchait avant tout ces pleurs qu'on verse au théâtre ; ea magis placebat aciio hisirionù, meque alliciebat vehementiuSt qua miki lacrymœ excutiebanlur.
{\) Confess. IX, 6.
i2) Confess. X, 33.
(3) Confess. 111, 2.
Aujourd'hui saint Augustin blâme ces pleurs; d'abord, parce qu'il n'aime pas les douleurs factices; s'il est une douleur permise , il n'en est aucune qu'on doive aimer. Pour lui, c'est un faux sentiment que cette pitié passagère, à laquelle on s'apprête et l'on s'excite sans profit pour soi ni pour les autres.
Il y a d'autres douleurs : « en donnant des pleurs à ces » fictions , dit la lettre à M. d'Alembert , nous avons satisfait » à tous les droits de l'humanité sans avoir plus rien à mettre » du nôtre , au lieu que les infortunés en personne exigeraient » de nous des soins, des soulagements, des consolations, » des travaux qui pourraient nous associer à leurs prières ,
> qui coûteraient du moins à notre indolence , et dont nous
> sommes bien aises d'être exemptés. » Saint Augustin compare aussi la pitié factice et la pitié réelle. Aujourd'hui ses chagrins sont ceux de l'Eglise : les joies du vice triomphant, voilà le premier sujet de ses larmes. Jadis, c'était la perte de ces joies misérables qui lui perçait le cœur au théâtre ; mais quelle difTérence entre les riantes émotions de la scène et les accablantes émotions de l'épiscopat! (1)
Enfin saint Augustin s'attaque à la source même de ces émotions. Sur le premier point il ferait bien quelques concessions. Ergo amentur dolores aliquando. C'est peut-être un souvenir de cette philosophie grecque qui permettait à l'art « d'exciter nos passions, nos passions honnêtes surtout^ • comme la terreur et la pitié , pour nous faire un plaisir » de ce soulagement passager (2). » Il admet donc qu'on trouve quelque charme à la douleur , sed cave immunditiam, anima mea. Ce qu'il craint , c'est l'impureté de la douleur. Pénétré de cette crainte , il attaque l'amour sur le théâtre,
(1) Gonfess. 111,2.
(2) Egger. Hist. de la critique chez les Grecs. Chap. III , g VIL
ce sentiment « qui va se perdre au gouffre ardent des noires » voluptés, où il change et se confond lui-même, égaré si » loin et privé de la limpidité céleste (1). » Tous les adversaires du théâtre ont pris à partie l'amour. Rousseau va même jusqu'à voir un charme secret pour les cœurs cor» rompus dans le spectacle des sacrifices faits par Tamour au devoir et à la vertu. Fénelon n'est peut-être pas si sévère : il cite quelque part des vers passionnés de YAndrienne et de Y Eunuque, qu'il fait suivre de cette seule réflexion : « Peut-on désirer un dramatique plus vif et plus ingénu ? » Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que l'archevêque de Cambrai n'apprécie plus sainement le théâtre que le philosophe de Genève. L'anathème du philosophe est inflexible, absolu, sans restriction. Fénelon se déclare l'adversaire des spectacles « où l'on ne représente les passions corrompues que » pour les allumer; » mais quand il parle du plan formé par Racine d'une tragédie française d'Œdipe, suivant le goût de Sophocle , sans y mêler aucune intrigue postiche d'amour, et suivant la simplicité grecque , le projet lui sourit : « Un tel spectacle pourrait être très-curieux, très-vif, » très-rapide, très-intéressant; il ne serait point applaudi , » mais il saisirait, il ferait répandre des larmes, il ne lais- » serait pas respirer, il imprimerait l'amour des vertus et » l'horreur des crimes , il entrerait fort utilement dans le » dessein des meilleures lois ; la religion ^la plus pure n'en » serait point alarmée. »
Je n'ai pas cité ce passage pour mettre en contradiction Fénelon et saint Augustin : j'ai seulement voulu montrer comment une appréciation modérée du théâtre était conciliable avec la vertu la plus haute , la morale la plus pure et l'enseignement le plus parfait. Mais il resle évident que l'évêque d'Hippone , au quatrième siècle , en face du théâtre païen , ne pouvait pas tenir un pareil langage.
(l) Coufess. III , 2.
Il peut être curieux de suivre , à cette époque , dans la législation romaine^ la lutte de l'Eglise contre les mœurs. Les empereurs placés entre les prières hautaines des évèques et les habitudes invétérées de leurs peuples, ne savent trop quel parti prendre, et cèdent tour à tour à l'une ou l'autre influence. Le droit ecclésiastique était inflexible. Le concile d'Elvire (305) excommunie les comédiens (1), et défend aux femmes chrétiennes (2) d'épouser des comédiens sous peine d'excommunication. Le premier concile d'Arles (314) renou* velle ces prohibitions (3). Le troisième concile de Carthage (397) défend (4) à tous laïques d'assister aux spectacles: « Car » il a toujours été défendu aux chrétiens d'aller aux lieux » qui sont souillés par les blasphèmes. » Enfin un des canons du concile d'Afrique, tenu en l'an 424, commence en ces termes : « Il faut demander aux très*pienx empereurs » Théodose et Valentinien qu'ils défendent les spectacles » des théâtres et des autres jeux les dimanches et les autres » fêtes que la religion chrétienne solennise. » Les empereurs, comme nous Talions voir, eurent égard aux remontrances de ce concile.
Déjà , en 386 , une coni^titution des empereurs Gratien , Valentinien et Théodose vint apporter des entraves à la liberté dep théâtres. On défendait de prolonger les spectacles après midi: le dimanche^ les théâtres seront fermés, etc. En 425, une constitution des empereurs Théodose et Valentinien fit droit aux réclamations du concile d'Afrique : on étendit la prohibition aux jours de fête ; la défense s'applipliquait aux païens et aux juifs comme aux chrétiens.
Il y avait un spectacle appelé Majuma, plein de scandale
(i) Canon 62.
(2) Canon 67.
(3) Canon 5.
(4) Canon 2. Ces textes sont cités dans l'opuscnk du prince de Conti.
6t de licence , et partant très*cher au peuple. Constance le snpprima; Julien le rétablit ; Tbéodose le soppriaia de nonveau ; puis Arcadius le rétablit (396) et Tabolit trois ans après (399) (1). Dans Tannée 376, Gratien rétablit les combats gymniques en Afrique ; en 389, un rescrit défend d'emmener de Rome et d'enlever aux applaudissements du peuple les danseuses que Rome aimait. Huit années auparavant un rescrit conférait aux cochers du cirque l'exemption du dernier supplice; c'est, dit Godefroy dans son commentaire, un privilège qui s'explique par le besoin de maintenir les jeux du cirque dans toute leur splendeur (2).
Les comédiennes qui embrassent ie christianisme ne pouvaient pins être contraintes de paraître sur le théâlre : plusieurs constitutions impériales l'avaient ainsi décidé ; Gratien, en 385, vint restreindre ce privilège (8); si ces femmes , après avoir quitté leur profession , restent comédiennes d'esprit et de cœur, c'est-à-dire , mènent nne vie honteuse, qu'on les rende à la scène et qu'elles restent pour toujours attachées au théâtre.
Les empereurs avaient souvent usé de leur puissance pour enlever au théâtre des mimes et de comédiennes (4). Cartbage se plaignit, et son tribun des plaisirs publics (/ridunu^ voluptatum) (5) se chargea de transmettre ces plaintes à l'empereur Honorius. Honorius, en 413, décida que ces mimes seraient rendus au théâtre , pour que le peuple ne
(1) Cf. Le savant commentaire de Godefroi sur le tit. VI du livre XY dnCodeThéodosien.
(2) Du reste, d'autres Jurisconsnl tes ont autrement entendu celte loi du Gode Tbéodosien.
(3)' NescMicis voluptatibm fraus fieret, dit Godefroi.
(4) Ce q[ul s'appelait Liber atio beneficio principis.
(5) V. gnr ce tribunus voluptatum le commentaire do Godefroi sur la L. t3,C. Th. De scœnicîs.
perdit rien de ses plaisirs ni les fêles de lear éclat (1). (ul volupiatibus populi ac festis diebus solilus ornalus déesse non possiL
La résistance que rencontra l'influence chrétienne , quand il s'agit d'abolir les combats des gladiateurs , est encore plus manifeste. Constantin supprime les combats de gladiateurs en 325. Vains efliorts! En 357 un rescrit de Constance qui défend aux soldats et aux officiers du palais d'engager leurs services pour l'amphithéâtre , atteste par là même l'existence de ces combats. Une constitution des empereurs Arcadius et Honorius (2) , de l'année 397, montre qu'après quatre-vingts ans écoulés , l'Eglise et les empereurs n'ont pas encore triomphé des habitudes de la vieille société païenne (3).
Ainsi donc , le projet qu'approuvait Fénelon (4) n'eût pu désarmer Augustin.
Il s'agit encore de combattre la vieille religion , qui remplit le théâtre de ses dieux , tantôt sanguinaires , tantôt criminels et complices de nos fautes , tantôt doués d'une beauté humaine, « pour que l'homme puisse les chérir d'une manière » plus sensible, » dégradés par des aventures licencieuses, liens de sang et de chair entre les races humaine et divine ; il s'agit encore de détrôner « cette sombre et immobile figure » du Destin, assise dans les nuages aux confins de l'horizon » d'Homère (5) : » l'adversaire du fatalisme manichéen n'eût pas manqué de dire : « Qu'apprend-on dans Œdipe,
(1) Voici la rubrique de cette loi, dans le Code Théodosien : Liber ari mimas officio suo principis beneficio non posse,
(2) L. 3 , C. Th. De gladiatoribus.
(3) Justinien fit revivre le rescrit de Constantin , en l'insérant dans son Code. V. L. XI, C. J., Tit. XLIII, De Gladiatoribus penitus tollendis.
(4) V. plus haut.
(5) L'Eglise et l'Empire romain au iv siècle, par M. Albert de firoglie. Discours préliminaire.
» sinon qae rhomme n*est pas libre , et que le ciel le punit » des crimes qu'il lui fait commettre (1) ? »
L'imagination est vaincue, la raison triomphe^ et c'est ainsi qu'à propos de l'amour d'Augustin pour le théâtre , nous avons été amené à parler d'une question de morale sonvent débattue entre les philosophes. Il en est presque toujours de même dans les Confessions : en racontant , l'évéqne d'Hippone ne cesse d'enseigner ; chaque récit se termine par une prière à Dieu ou par une leçon aux hommes. La conséquence est facile à voir; on ne peut pas isoler les projets de mariage de saint Augustin de ses idées sur le célibat » non plus que ses plaisirs au théâtre de ses théories sur les spectacles.
Mais puisque nous éludions chez saint Augustin Vimagina* tien, c'est-à-dire la faculté de l'artiste , nous ne pouvons terminer cette esquisse sans parler de son traité de Musica. C'est à la fois un ouvrage de prosodie et un ouvrage d'esthétique (2). Ainsi dans le second livre » il traite des syllabes et
(1) Rousseau.
Ç) Sous le point de vue le plus général , la musique, ainsi que le disent fonnellement Platon et les poètes épiques et tragiques , était ^ pour l'antiquité , l'expression de Tordre en tontes choses. Embrassant Tunivers entier, elle comprenait tout ce qui procède selon des lois constantes, tout ce qu'enchaînent des rapports que peuvent saisir les sens et l'esprit^ l'harmonie des phénomènes physiques, les mouvements des astres qui s'accomplissent suivant des proportions régulières de nombres, et forment>de sphère en sphère, comme un vaste concert céleste; les bruits mystérieux de la nature vivante et inanimée, les mélodies sauvages des vents et des eaux , le frémissement des feuilles agitées par la brise , les cris variés des animaux où se peignent leurs instincts, le chant des oiseaux; puis, en s' élevant toujours, les manifestations dont la voix humaine est le moyen, depuis les premiers sons inarticulés jusqu'au vrai langage, et , à cause de leur naturelle liaison avec la voix, le geste, la danse, la palestre même; enfin les lois morales de l'homme, rapportées au double pouvoir inhérent à la voix, le pouvoir d'exprimer, avec toutes
des pieds da vers; dans le troisième, il distingue le rbythme, le mètre et le vers, parle du rhylhme et du mètre; dans le quatrième , il continue à s'occuper du mètre ; il traite da vers dans le cinquième; mais nous laissons de côté tout ce qui touche à la prosodie.
Saint Augustin définit la musique la science de la modu« talion {scienlia bene modulandi) {[), Après avoir expliqué ce qu'il entend par modulation (2), il se demande si la musique est réellement une science. Le rossignol , chantre harmonieux du printemps , n'est pas un artiste ; tous ceux qui chantent agréablement , sans se rendre compte de leur art , sont semblables à ce rossignol. Combien trouve-t-on de joueurs de flûte et de cithare qui soient de véritables artistes f (3)
C'est que Fart ne consiste pas , comme on l'a dit quelquefois , dans rimitation de la nature ; autrement les perrocpiets et les corbeaux seraient des artistes. Il faut chercher le principe de l'art dans la partie la plus haute de l'intelligence humaine. L'art ne consiste pas davantage à mouvoir plus ou moins agilement ses doigts en cadence. De deux personnes , Tune est souvent rompue à ce genre d'exercice, sans connaître la musique ; et l'autre^ moins habile , est vraiment avancée dans la science de la musique. On ne trouve guère d'artistes parmi les acteurs : en efl'et , l'art vaut mieux que l'argent ou la gloire ; et ceux qui travaillent exclusivement pour l'argent ou la gloire , ceux qui les placent au-dessus de Tart ne sont pas des artistes. Mais si l'on trouvait un histrion
leurs nuances , les sentiments et les passions, de les exciter, de les calmer, et celui de représenter la pensée et les idées pures. (Lamennais , esquisse d'une philosophie , tome 3 , p. 292.)
(1) De Musical, %.
qui dans Tari vit l*art seul , Thistrion deviendrait un artiste et mériterait nos éloges (1).
Ce n'est là qu'un préambule. C'est surtout dans le dernier livre du Traité de la Musique qu'on trouve sur l'art des considérations quelquefois élevées et profondes. Saint Augustin le dit lui*mème : c'est en vue du sixième livre qu'il écrit les cinq autres ; là il révèle son but : après avoir exposé les préceptes vulgaires» il veut élever les âmes des sens à Dieu, delà terre au ciel (2).
Le son peut être considéré comme un fait purement physique , produit par le déplacement de l'air, abstraction faite de celui qui parle et de celui qui écoute ; c'est en même temps un phénomène de perception extérieure chez celui-ci, un moyen chez celui-là d'exprimer une idée par un fait sensible ; c'est encore une manifestation de la mémoire. Mais allons plus loin : les sons éveillent dans notre âme un sentiment de plaisir s'ils sont harmonieux , d'ennui s'ils sont discordants : voilà une faculté supérieure, d'une nature toute particulière ; les sens s'émoussent , on perd la mémoire ; mais cette faculté, rien ne saurait l'altérer ; on dirait que Tàme cache en soi je ne sais quel trésor d'immortelle harmonie (3). Cette harmonie, saint Augustin l'a nommée numeri judiciales. Mais il reconnaît encore en nous un autre nombre , une harmonie supérieure aux fiumen yudtmle^ : c^est la raison ellemême , qui est le juge du plaisir causé et qui porte , en quelque sorte, sa sentence, sur la sentence des %umen yudiciales. « Recte videri potest ratio, quœ huio delectationi » superimponitur , nullo modo, sine numeris quibusdam » vivacioribus , de numeris quos infra se habet , possejudi» • care. » En d'autres termes , l'âme juge de l'harmonie des
(1) DeMusica, I, 4-6.
(2) DeMusica,VI, 1.
(3) De Musica, Vl,2,3,4.
choses terrestres et sensibles par un sentiment secret de rharmonie divine qaiini est toujours présente, comme elle juge de la beauté sensible par la beauté intelligible (1).
Mais ici comme toujours , la conclusion du pieux évéqae, c'est qu'à tous les plaisirs des sens et de l'imagination il faut préférer l'amour de Dieu. C'est là qu'est la joie suprême , infinie , inaltérable. On peut regretter que la fin de ce sixième livre soit écrite dans un style obscur, presque barbare, et noyée dans les subtilités. L'auteur y fait de véritables jeux de mots sur les expressions numeri, modus, et sur bien d'autres. Il arrive ainsi à détourner les mots de leur sens et finit par s'écarter de son sujet. Nous avons essayé de dégager les théories esthétiques de saint Augustin du commencement de ce sixième livre. Peut-être ce livre encourt*il un autre reproche : on y cherche en vain l'idée si bien exprimée par un philosophe contemporain , que l'art ne relève que de lui*même : « Dieu se manifeste à nous par » ridée du vrai , par l'idée du bien, par l'idée du beau.... a Chacune d'elles mène à Dieu , parce qu'elle en vient. . . . » Ainsi, même indépendamment de toute alliance officielle » avec la religion et la morale, l'art est par lui*même essen- » tiellement moral et religieux ; car, à moins de manquer à » sa propre loi , à son propre génie , il exprime partout » dans ses œuvres la beauté éternelle (2). »
(1) Cf. Thomassin. DeDeo I, c. xxiii.
(2) Cousin. Du vrai, du beau et du bien. Huitième leçon. De l'art.