‹ Essai sur les confessions de Saint AugustinChapitre 6 sur 13 · SAINT AUGUSTIN MANICHÉEN · texte numérisé non relu

SAINT AUGUSTIN MANICHÉEN

A vingt ans, Augustin se fit Tapôtre da manichéisme. Voici la pins grave question philosophique des Confessions : le manichéisme y occupe le troisième, le quatrième, lecin* quième et le septième livres.

Comment saint Augustin se laissa- t^il entraîner dans le manichéisme ? Les bénédictins qui ont écrit l'histoire de sa vie l'expliquent ainsi : les manichéens affectaient une grande austérité de mœurs dans ce siècle corrompu. Ces hérétiques s'annonçaient en outre comme les vrais interprètes de l'Ecriture; enfin, proclamant que la vérité parlait par leur bouche, ils accusaient l'Eglise catholique d'imposer et non d'enseigner la foi.

Mais ces motifs sont bien vagues. Neuf ans attaché par des liens étroits à cette secte , il dut subir quelque grande influence dont il nous faut chercher la trace.

Qu'était-ce donc à cette époque que le manichéisme ?

L'origine du manichéisme est obscure. Ici deux traditions sont en présence : celle de l'occident , celle de l'orient. La première ferait remonter cette doctrine jusqu'à Py thagore ; mais on se demande alors qui l'introduisit dans le christianisme. Wolf a nommé Simon le magicien; Beausobre remarque avec raison que Simon le magicien n'était pas chrétien , et attribue l'introduction du manichéisme dans la religion chrétienne à Basilide , théologien philosophe , qui tint école en Egypte et voyagea dans l'Orient. D'ailleurs , un nuage enveloppe la naissance et la vie de Hanès : cependant

presque tous les anciens le font naître et mourir dans les Etals du roi de Perse ; il parait vraisemblable qu'il fat prêtre à Evhaz , dans la province de Chaldée ; à la dispute de Cascar, en Mésopotamie , Hanès se pose en apôtre du Christ et s'annonce comme la perfection promise par saint Paul. L'hérésie apparaît et se répand dans Tempire vers Tan 270 après Jésus-Christ. D'après la tradition orientale , Manès est d'une famille de mages , et peut-être mage lui-même ; c'est un savant de premier ordre , versé dans les mathématiques , dans la musique , dans la géographie» l'astronomie et la mé« decine.

Les mages, pour la plupart, reconnaissaient rexistence de deux principes : Dieu, la matière , et attribuaient à la matière la vertu de produire par elle*même des êtres revêtus de ses propres imperfections. Le manichéisme est un essai de conciliation. Placé entre la religion de Zoroastre et celle du Christ , Hanès voulut corriger ou compléter Tune par l'autre. Il y avait dans le magisme de grandes idées religieuses et morales propres à séduire un esprit élevé. Ces prières perpétuelles des mages , ce vaste système hiérarchique fondé sur l'amour et le maintien de Tordre, le précepte de la pureté du corps et de l'âme , le précepte da travail et de la lutte fondé sur l'exemple du bon principe , cet accord parfait de la religion , de la liturgie , de la morale, de la politique et de l'économie domestique (1), allons plus loin , les symboles mêmes dont s'était enrichie la religion des Perses , voilà d'assurés témoignages de la grandeur et de la force du magisme. Eh bien! quelle que soit la grossièreté de plusieurs doctrines manichéennes , qui croira que Manès ait avidement repoussé tout ce qu'il rencontrait de pur et de sain dans les religions de l'Orient? Comment ne pas trouver quelque pâle reflet des anciennes doctrines dans

(t) V. Greuzer, Religion de la Perse , cbap. III.

le manichéisme ? L'esprit subtil et la riche imagination de saint Augustin purent un moment s'y trouver à Taise.

Cependant on peut le dire sans crainte : le manichéisme , tout en se rapprochant du magisme» en corrompit et en matérialisa souvent les dogmes.

Léonce de Byzance , dit Beansobre (1), a remarqué qu'on ne saurait bien décrire l'hérésie manichéenne, si l'on n'a pas été manichéen. Saint Augustin, nous l'avons dit, resta pendant neuf ans l'apôtre du manichéisme ; on l'a pourtant accusé d'avoir mal compris la doctrine qu'il avait ombras* sée. iSaint Augustin fut-il incapable de pénétrer ces dogmes mystérieux? Mais le ciel avait uni dans son âme à l'impérieux amour de la science l'intelligence la plus vaste et la plus sub« tile. Pour qui < je le demande , était fait le manichéisme , s'il devait rester inaccessible à de tels esprits? Mais peutêtre un vain caprice l'a-t-il porié vers une secte illustre , peut-être a*t*il accepté le joug sans réflexion > l'a-t-il porté par insouciance et par habitude. Rien de moins vraisemblable. Son rôle, il le raconte au quatrième livre des Confes-. sions : aujourd'hui comme pins tard, ici comme ailleurs , son poste est marqué pour la polémique , l'enseignement, la conduite des hommes. Propagateur du manichéisme , il l'é. tudie pour le défendre. Dès lors , comment imaginer que cet esprit fougueux se laisse tranquillement captiver au charme de tant d'erreurs et s'endorme au sein de l'hérésie ?

On ne peut donc refuser à saint Augustin la saine intelligence de la doctrine manichéenne. Il passe neuf ans à la dé« fendre, le reste de sa vie à la combattre. Ce premier parti, je l'explique par la nature même de quelques dogmes manichéens, en même temps par l'importance et l'influence de la secte; mais je soutiens qu'un si grand esprit devait se dégoûter promptement des absurdités du Manichéisme.

D'après les actes de la dispate d'Archélaus, Manès recoonait deax Dieux , Tan bon et le second méchant : il appelle le premier la Lumière (1) et le second la Nuit (2). La Nuit sortant de ses limites engagea une lutte avec la Lumière. Manès rattache à cette lutte la création médiate du premier homme environné de cinq éléments. Uesprit vivant, envoyé par le Dieu bon , arracha Tâme de l'homme aux Ténèbres et créa le monde. Au-dessous de la terre est VOmophore qui la porte sur ses épaules. Cependant, la Matière , c'est-à-dire le chef des princes des Ténèbres, créa cet homme que nous voyons à l'image du premier homme. Mais le Père vivant s'aperçut que l'âme était affligée et opprimée dans le corps; il envoya son flls pour sauver l'âme. Ce fils « dressa une » certaine machine afin de transporter les âmes. C'est une » roue à laquelle douze seaux sont attachés, et que la sphère » fait tourner. Elle sert à puiser les âmes des morts que le » soleil prend avec ses rayons; qu'il purifie et qu'il remet à » la lune. Ce sont ces âmes qui remplissent ce que nous ap- » pelons le disque de la lune. » La doctrine de Hanès sur la transmigration des âmes n'est pas moins bizarre : les âmes , après avoir séjourné dans le corps humain , passent dans le corps d'un chien, d'un chameau ou de quelque autre animal. Les âmes des moissonneurs passent dans les herbages et dans les légumes , « afin qu'ils soient moissonnés et coupés à leur tour. » Je m'arrête : il me semble^ comme à Beausobre, que le faux et le vrai sont ici mêlés, et qu'une pareille doctrine ne se serait pas longtemps soutenue, même en Orient. En tout cas , je vois là des emblèmes et des para* boles qu'on ne peut comprendre aujourd'hui. Hais j'arrive à

(1) Tô f6i«.

(2) axirov. V. S. Epipli. advcisus hsereses lib. 11^ tom II, p. 625, éd. 1682.

quelques doctrines qui me paraissent appartenir plus spécialement an Manichéisme.

Saint Augustin parle souvent , dans ses Confessions , des erreurs de Manès sur la nature de Dieu. Beausobre (1) tire des fragments des lettres de Hanès la définition suivante : o Dieu , c'est une lumière éternelle , intelligente , très-pure , » qui n'est mêlée d'aucunes ténèbres, et qui, par consé- » quent, n'est susceptible d'aucune altération. » Plus loin, je trouve une citation de Léon I" : « L'essence de Dieu, c'est une lumière éternelle et incorporelle (2). » V immatérialité delà substance divine, voilà ce que repousse Uanès. Beausobre perd son temps à chercher la nature de la substance qu'il attribue à Dieu ; la question doit être ainsi posée : Dieu est-il ou non substance étendue? Dieu , d'après Hanès, est une substance étendue. Sans doute, c'est une erreur accréditée dans l'Orient ; mais enfin Manès l'adopte, l'enseigne et l'érigé en dogme (3).

Cette idée grossière ne rebuta pas saint Augustin : ea ma^ xima et prope sola causa erat inevitabilis erroris mei. Même

(2) Sempilemae et incorporae lucis essentiam.

(3) Nous n'ayons pas à nous occuper de la doctrine du Zendavesta. Greuzer a dit : « Les Perses distinguaient le feu matière du feu élémen- » taire ou primitif dont celui-là est la simple image , et duquel il pro- » yient. Le feu primitif est le lien qui unit Ormuzd avec la durée iUi- » mitée (rEternel) , et la semence dont Osmuzd a créé tous les êtres.... » On voyait le feu matériel brûler partout en l'honneur du feu primitif, » émanation d' Ormuzd et de son symbole^ dans toutes les maisons, sur » toutes les montagnes.... Le sens supérieur de ce culte du feu, est » comme on le voit, purement symbolique; ce n'est pas le feu ma- » tériel que l'on adorait , mais son principe, le feu immatériel, intel- » lectuel , primitif, Ormuzd lui-même dans son énergie divine. » Que faut-il entendre par ces mots feu immatériel ou feu intellectuel? Le mot feu ne peut guère être entendu dans un sens métaphorique. Mais nous ne discutons pas le Magisme : il s'agit des doctrines manichéennes.

alors qu'il se fatigaaii du Manichéisme , il ne pouvait s'élever jusqu'à ridée d'un Dieu pur esprit. « Quand je voulais » me représenter Dieu» dit-il, ma pensée s'attachait tou- » jours à une substance corporelle (1). » Il raconte au septième livre dos Confessions comment la lecture des Platoniciens vint plus tard l'éclairer : l'idée de la divinité dn Verbe le mène à concevoir l'immatérialité de la substance divine. « Grâce à vous, mon protecteur et mon » guide , j'entrai dans le secret de mon &me. J'aperçus de » l'œil intérieur , malgré ma faiblesse , au-dessus de cet » œil intérieur , au-dessus de mon intelligence la lumière » immuable , non pas cette lumière grossière et visible à » tous ni quelque autre lumière du même ordre , dont l'im- » mense clarté remplirait l'espace. Cette lumière était » d'un ordre différent (2). Elle n'était pas au-dessus de mon >» esprit comme l'huile est au-dessus de l'eau , comme le » ciel est au-dessus de la terre, mais comme le créateur » est au-dessus de la créature. Qui connaît la vérité voit «• cette Inmière, et qui voit cette lumière connaît l'éter- « ni té (3). »

Saint Augustin nous déclare qu'il est sorti du manichéisme à l'aide de la philosophie platonicienne. Beausobre s'en étonne : il cite la phrase de TertuUien : Doleo bona fide IHatonem omnium hœreticorum condimenlarinm faclum : en effet , bien des sectes pouvaient tour à tour s'inspirer de cette vague et poétique philosophie. Mais saint Augustin parle ici de l'immatérialité de la substance divine ; Platon peut lui servir de maître. Bayle soutient avec une témérité sans exemple que « jusqu'à M. Descartes , tous les docteurs.

(1) V, tO. — et ailleurs Tinnetis m Deus nihil esset, si cùrpus non

(2) Non boc illa erât , sed aliud, aliud valde ab istis omnibus.

(3) VIÎ, 10.

» soit théologiens, soit philosophes , donnaient une étendue M anx Esprits, inânie à Dien , finie aux anges et aux âmes )3 raisonnables, » comme si Platon n'avait pas proclamé rUnité, la Simplicité, l'Indivisibilité, l'Immutabilité de Dieu, comme si Porphyre n'avait pas défini l'âme « une essence » qui n'a ni grandeur, ni matière, qui est incorruptible et » qui a la vie par elle-même (1). » Placé entre ces deux systèmes, Tun grossièrement incohérent, l'autre conforme à la simple et vraie notion de Dieu , saint Augustin se range à la doctrine platonicienne. eeôî7r«vT«x«w, ^Tt665«/ttofl, avait dit Porphyre : ubique ioius es, et nusquam locorum es (2), disent les Confessions : l'influence est visible. Ainsi donc, nous mettons cette proposition hors de doute : les Manichéens regardaient Dieu comme une substance étendue; Augus* tin devait rejeter cette conception grossière de la Divinité, à l'aide de la philosophie platonicienne.

Les Manichéens étaient invinciblement conduits à nier l'unité de Dieu.

On a souvent reproduit ce dialogue tiré du grand ouvrage de saint Augustin contre Faustus (3). saint Augustin. Croyezvous qu'il y ait deux Dieux ou qu'il n'y en ait qu'un seul ? — FAUSTE. Il n'y en a absolument qu'un seul. — saint Augustin. D'où vient donc que vous assurez qu'il y en a deux ? — FAUSTE. Jamais, quand nous exposons notre foi , nous ne nommons deux Dieux. Mais dites-moi^ je vous prie, sur quoi vous fondez vos soupçons. — saint Augustin. N'enscîgnez-vous pas l'existence de deux principesj l'un du bien , l'autre du mal ? — fauste. Il est vrai que nous confessons deux principes; mais il n'y en a qu'un que nous appelions Dieu. Nous nommons l'autre Hyle ou la matière , ou , comme

,1) Sentent, u* XIII.

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