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on dit communément, le Démon. Or, si vous prétendez que c'est là établir deux Dieux , vous prétendez aussi qu'un mé« decin qui traite de la sanié et de la maladie établit deux santés, etc., etc.
Quelques auteurs appuyés sur ce texte, reprochent à saint Augustin de calomnier le manichéisme en Taccusant de conduire à la négation 'de Tunité de Dieu. Mais peut-être ces auteurs s'attachent-ils plutôt à la lettre qu'à l'esprit du système de Fauste. Vous dites: voici ma doctrine; d'accord; mais au même instant, votre doctrine vous contredit et vous condamne.
Manès , en effet , professe :
V L'éternité de la matière ; 2*^ la vie de la matière; 3" la puissance organisatrice et formatrice de la matière ; i"" la nécessité de la matière.
Et saint Augustin ne pourrait pas dire à Fauste , en dépit de toutes les dénégations : Vous croyez à deux Dieux ! Marcion croyait à deux Dieux; mais l'un deux, le démiurge, était moins parfait. Harcion, Manichée, d'autres gnostiques, admettent la coexistence de deux êtres nécessaires, dont l'un se trouve inférieur à l'autre. Mais les Marcionites et les Manichéens se séparent : d'après les premiers, le démiurge organise la matière ; d'après les seconds, la matière existe par soi, se forme et s'organise elle-même. Où retrouver l'unité de Dieu ? C'est ici que saint Augustin répond à Faustus (1) : « Fauslus se presse un peu quand il vient dire » pour sa défense : Nous ne reconnaissons pas deux Dieux, » mais Dieu et la matière. Demandez-lui ce qu'il entend » par la matière, et vous découvrirez un nouveau Dieu (2). » S'il s'agissait d'une matière informe et purement passive ,
(1) GoiUra Faiistum> XXI, 4.
(2) Âudies plane describi alteruin Deum.
» comme Tont enlendiic les anciens, nul de nous ne leur dirait : » Vous faites un Dieu de la matière. Hais quelle erreur ! » quelle démence à nier un Dieu créateur de la matière ou » à chercher la puissance de créer dans la matière ! L'ouzo vrage du vrai Dieu, vous l'attribuez à je ne sais quel autre » Dieu; car de quelque nom que vous l'appeliez^ c'est un » Dieu, c'est vraiment un autre Dieu que votre impiété met » en scène. Double et sacrilège erreur! L'œuvre de Dieu, » vous en faites l'œuvre de celui que vous rougissez d'app^- » 1er Dieu; mais quoi que vous fassiez, c'est un Dieu tant » que vous lui conférez le pouvoir de faire ce qui n'ap- » partient qu'à Dieu. » Cette argumentation nous semble logique.
Le manichéisme dénaturait les attributs de Dieu : 1** Son infinitude. A cette question : le souverain Dieu est-il infini? Fauste répond : La coexistence de deux principes contraires tranche la question; s'il n'y avait pas de substance mauvaise , Dieu serait infini; mais comme cette substance existe , il ne peut être infini. C'est presque de la logique. Comment arrivons-nous à la démonstration de cette infinitude ? En partant de cette idée : Dieu, c'est l'élre néces' saire, donc il est nécessaire dans tous les temps et dans tous les lieux. Mais quand on conçoit deux êtres nécessaires» que devient le principe de l'infinitude divine ?
2r Sa toute-puissance, puisque les Manichéens nient la création. Je sais qu'ils avaient toujours à la bouche cette expression : Dieu ioul'puissant (1). Beausobre s'écrie : a On » serait mal fondé à les accuser de nier la toute-puissance » divine, qu'ils confessent : toute leur erreur serait de » mettre au rang des choses impossibles une chose qui ne » le serait pas ; de trouver de la contradiction où il n'y en » a point. » Je lis encore : « On accuse tous les jours des
(l) V. Contra Fortnnalum Manicli. Disput. I et lî.
» gens de nier la loute-puissance , parce qu'ils soatiefineDi » que Dieu ne peut faire qu'une seule et même chose spit A une et plusieurs , absente et présente , étendue et sans 9 ^extension , etc. » Je ne vois pas l'analogie. Dieu ne peut pas faire que la partie soit plus grande que le tout, ni que le même objet soit ensemble absent on présent. Mais voici la question : Le manichéisme a-t-il raison de classer la création parmi les faits absurdes, impossibles, inconcevables ? Non. Dès*lors il restreint sans raison l'action divine, il limite la toute-puissance divine, il dénature un attribut de Dieu.
3** Sa simplicité. La vraie simplicité , n'est-ce pas l'ex* clusion des parties? Il y a, dit Beausobre, une autre simplicité qui consiste dans un assemblage de parties de même espèce. Manës n'en connaît pas d'autre. Dieu est une lumière étendue. N'oublions pas ce principe. La simplicité , d'après les Manichéens, n'est qu'une sorte de composition.
4'' Ses attributs moraux, qu'ils ne comprenaient pas, puisqu'ils en tiraient argument pour démontrer l'existence d'une mauvaise nature, cause nécessaire de tous les maux.
Le problème de l'existence du mal a de tout temps embarrassé les philosophes. Comment Dieu, le Bien saprême , l'Etre infiniment bon peut-il produire ou souffrir le mal ? Faire remonter le mal à Dieu , c'est une erreur détestable (1). Et pourtant le mal existe !
L'esprit aperçoit une solution : « Dicunt sioici nosiri , dit » Sénèque, duo esse in rerum natura, ex quibus omnia » fiunt, causam et materiam, Materia jacet inet^s, res ad » omnia parata, cessatura si nemo tnoveat. Causa autem id »> est , ratio, naluram format, » Solution grossière, puisque la matière ne nous est connue qu'avec les corps dont elle
l) Detoslabilhis nihil inilii occiirrit (saint Aiiçuslim.
repréflente à notre esprit le principe ou réiément commnn, et puisque les corps ont une existence purement contin* gante et relative [que nons nous représentons seulement par las sens. Le dogme de Féternité de la matière envahit pour* tant la philosophie orientale; ce dogme est appuyé sur trois propositions :
l*" Rien ne se fait de rien.
i" Les maux qui sont au monde font voir que Dieu n'a pa» créé la matière.
S"" Rien n'existe sans cause. Or le bien et le mal n'ont pas pu venir de la mènrie cause.
Ici paraissent deux écoles principales. Parmi les Orientaux , les uns conçoivent un principe suprême auquel ils soumettent les deux principes subalternes , la Lumière et les Ténèbres ; les autres conçoivent deux empires éternellement séparés l'un de l'autre. Plusieurs opinions se sont produites sur le développement de la religion des Mages. D'après un auteur , la plus ancienne secte aurait considéré les deux prin* cipes comme absolus , égaux en puissance et en durée. D'autres , qui seraient les sectateurs de Zoroastre , auraient fait Ahriman (1) inférieur à Ormuzd (2). Une troisième secte aurait élevé au-dessus d'Ormuzd et d'Ahriman un principe commun à tous deux, unique par lui-même et vraiment absolu, le temps selon les uns, selon d'autres l'espace. Creuzer n'admet pas ce perfectionnement progressif : « La doc- » trine des Perses ne s'arrête point au dualisme , comme » sombre de savants l'ont pensé : elle aussi, elle reconnut » un principe suprême de la dualité , la durée sans bornes , % TElernité ou l'Eternel , Zei^ane Akerene, créateur d'Or- » muzd et d'Ahriman... En effet , il était dans les intimes
(1) Le principe du mal.
(2) Le principe dn bien.
» nécessités de la natare* humaine de résoudre cette grande » question des deux principes en guerre Tun avec Fantre , » en les ramenant à un principe commun ou en les absor- » bant dans une source unique (1). » Enfin, M. Guigniaut, signalant les analogies entre la religion des Védas et celle des livres zends , montre qu'on a diversement compris les rapports d'Ormuzd et d'Ahriman. « Mon nom est : le principe » et le centre de toutes choses ; mon nom est : celui qui » est^ qui est tout, qui conserve tout, etc., etc., » dit Ormuzd ; ici Ormuzd prend les attributs de la cause unique et supérieure ; là , Ahriman parait comme égal en tout à Ormuzd et même uni avec lui au commencement (2).
En tout cas, Manès est de Técole la moins avancée.
« A côté du royaume de la lumière ^ est le royaume im- » mense et profond des ténèbres , peuplé de corps enflam- » mes, génies malfaisants (3). Là d'immenses ténèbres en- » gendrant des monstres sans nombre, plus loin des eaux trou- » blés et bourbeuses habitées par un peuple hideux, etc. , etc. » Beausobre cite un fragment de l'astronome Chaldéen, Bérose, à qui Manès semble avoir emprunté ces rêveries. Mais de pareilles imaginations n'étaient pas pour prévaloir en Occident.
Ne suffisait-il pas , pour renverser tout ce système, d'établir que la matière n'était pas la cause nécessaire du mal? Augustin l'a fait victorieusement (4). Notre croyance, c'est » que Dieu n'est pas l'auteur du mal , et qu'il n'a fait aucune » substance mauvaise. Manichéens et catholiques , nous sou- » tenons l'incorruptibilité de Dieu : reste à savoir quelle est >» la doctrine la plus pure et la plus conforme à la majesté
(l)^Traduction de M. Guigniaut.
(2) Religions de TAntiquité. Tome I , seconde partie , page 699.
(3) Gênera scilicet pestifera.
(4) ContraFortunat. Manichîeum disput. II.
» divine , de celle qui nous montre la Vertu , on la Parole, » on quelque partie de Dieu , violée , altérée , enchaînée, ou » de celle qui» soutenant Tincorruptibilité complète et ab- >> solue de la nature ou de la substance divine , voit Torigine o du mal dans une faute volontaire de l'âme humaine^ à qui » Dieu donna le libre arbitre. Car si Dieu n'avait pas donné A le libre arbitre, où serait la justice à punir et le mérite » à bien faire... (1)? » Dès lors, Augustin n'a plus besoin de de la matière , et nous verrons plus loin comment il a conçu la création.
Cependant on demandait aux Manichéens : Pourquoi Dieu a-t-il laissé passer tant de siècles sans mettre en œuvre une substance qui existait de toute éternité ? Dieu n'a pas formé notre monde sans y élre déterminé par une cause étrangère, répond Manès. Une création occasionnelle dans la vue de corriger un mal, voilà sa doctrine. Sachez, dit-il dans la fameuse Epistola Fundamenti , ce qui fut avant la constitution du monde (ante constilutionem mundi) ; écoutez l'histoire du combat qui s'est livré, pour que vous puissiez discerner la Lumière des Ténèbres. Saint Augustin remarque en passant l'invraisemblance de ce combat antérieur à la constitution du monde. Il rend la parole à Manès qui décrit successivement l'Empire de la Lumière et l'Empire des Ténèbres. Ici s'arrêtent les citations de VEpistola Fundamenti. Mais plusieurs textes nous font connaître l'issue de la bataille. Voici le roman de l'hérésiarque :
La matière était dans un affreux désordre; les habitants
(1) Ailleurs : « Proinde cum quseritur unde sit malum, prius quœren- » dum est quid sit maliim : qiiod nihil aliud est quam corruptio, vel » modi, vel speciei , vel ordinis naturalis. Mala itaque nalura dicitur, » quœ corrupta est : iiam incorruplautiqne bona est. Sed etiamipsa cor- » rupta in quantum natnra est , liona est , in qnantum corrupta est : » mala est. »
des Ténèbres se multiplient et veulent quitter leur empire trop étroit ; ils aperçoivent la lumière et tentent de u'ea emparer : Dieu , voyant le dessein de la matière , profite de l'occasion pour mettre de l'ordre dans une substance déraisonnable et désordonnée. Telle est l'histoire de la formation du monde.
C'est encore ainsi que Hanès explique l'envoi des âmes dans la matière. Le Manichéen Fortunat expose dans une discussion publique (1) 1** comment cet envoi fut un acte de la toute puissance divine ; 2° comment la cause occasionnelle lie cette volonté fut dans l'entreprise de la matière , que Dieu voulut dompter et réduire à l'ordre. Manès ne cesse pas de chercher l'origine du mal dans l'union de l'âme avec la matière. Saint Augustin la trouve dans la liberté.
Il est fort difQcile de démêler le véritable sentiment des Manichéens sur la question de l'origine et de la nature de rame. Il me semble qu'on trouve au moins deux avis opposés au sein du Manichéisme.
Photius affirme qu'Agapius , célèbre Manichéen, déclarait l'âme consubstantielle à Dieu (2). Simplicias affirme que les Manichéens appelaient les âmes des membres de Dieu (3). C'est là sans doute une première opinion. Mais Beausobre ne veut pas croire que les Manichéens aient professé cette doctrine.
A son avis, il faut chercher la véritable opinion de la secte dans la discussion publique de Fortunat avec saint Augustin. Fortunat : « Je n'ai pas soutenu que l'âme fût sem- » blable à Dieu. » Beausobre triomphe : Augustin s'est
(1) Disput. II.
(2) Y. Beausobre , II , page 345.
(3) Quant au passage de saint Augustin Membra sua vel vestimenta, il a trait au premier homme, créé médiateraent dans Vorigineet envoyé contre les Ténèbres.
GODlredit » Augustin s*esl trompé ! Mais le manichéisme ne se divisait-il pas, d& l'aveu de Beausobre, en plusieurs sectes? Tout peut s'expliquer par une divergence d'opinions. En tout cas, Fortunat, qui croit à Vémanation (vel virius Dei, vel pars aliqua, vel sermo Dei), ne serait qu'inconsé* quent. Quoi de plus illogique que de proclamer l'émanation et de nier la consubslantialité? Beausobre, il est vrai, s'efforce de montrer que la doctrine de l'émanation est étrangère au manichéisme; mais cette opinion, qui ne s'appuie sur aucune raison solide , est contredite par des textes formels, et singulièrement par ce fragment de saint Augustin : Hinc est, quod animam primam dicil Manichœus a Deo lucis manasse (1). D'ailleurs, dans l'un et l'autre système, les Manichéens qui ne concevaient pas l'immatérialité de la substance divine , n'ont pu croire à la spiritualité de l'âme humaine.
Manès imagine deux âmes dans l'homme. Augustin, pour réfuter cette erreur, écrit un livre intitulé : De duabus ani* mabus contra manichœos. L'hérésiarque, séparant le monde en deux natures éternelles , toutes deux vivantes , conçoit deux âmes opposées comme les deux substances : la substance céleste a fourni l'âme raisonnable ; la substance matérielle a fourni l'âme passionnée. Cette décomposition de l'homme provoque une question. Des deux âmes, l'une va*t-elle dominer l'autre ? Manès croit-il à la liberté ?
Cet enfant de l'Orient croyait sans doute au destin astrolo* gique. Saint Augustin, dans ses Confessions (2), nous parle des rêveries astrologiques de Manès. Nul doute qu'il ne se fût jeté dans l'astrologie à la suite des Manichéens. D'ailleurs, arracher le secret de l'avenir aux astres ! quel dessein plus
(1) Op. imp.
(2) V, 3 et 5. £t couferebam cum dictis Manichœl qui de his rébus multa scripsit copiosissiime delirans.
propre à exciler dans sonflroe l'amour du merveilleux et la curiosité naturelle à Thomme? « Je ne cessais de consulter 9 ces imposteurs , que Ton nomme astrologues , parce qu'ils 9 semblaient n'offrir aucun sacrifice (1). » C'est un langage tout manichéen , car les disciples de Hanès proscrivaient les temples , « palais des idoles , » les autels et les sacrifices. Or, il est facile de comprendre l'influence des rêveries chaidéennes sur la doctrine du libre arbitre. « II faut avoir sou- » venir de cette parole ilu Seigneur : Voilà que tu es guéri ; » garde-toi de pécher désormais , de peur qu'il ne t'arrive » pis. C'est ce précepte salutaire qu'ils tentent d'effacer, » ceux qui disent : L'inévitable nécessité de pécher est » écrite au ciel ; il faut s'en prendre à Vénus, à Saturne , à • Mars. C'est ainsi qu'on veut justifier l'homme , chair et » sang t pourriture superbe » aux dépens du créateur et de » l'ordonnateur suprême du ciel et des astres (2). »
Augustin s'est donc fait le défenseur du libre arbitre , soit dans les Confessions , soit dans sa dispute avec Félix , soit dans son ouvrage contre Fauste. Quelle était la doctrine des Manichéens sur la liberté ? Beausobre enseigne que, pour exposer leur sentiment , il faut distinguer trois états de rame : l'innocence , l'ignorance , l'état de grâce.
L'âme est libre avant d'enlrer dans le corps charnel. Fortunat ne dit-il pas que Dieu lança des âmes dans la matière pour la dompter et la réduire à l'ordre? Nous retrouvons cette idée dans plusieurs textes.
Mais dans le second état? Les Manichéens croyaient encore à la liberté , d'après Beausobre ; son texte est dans les actes d'Achélaûs : Quod est nostro arbilrio consliiutum pec'
(1) Conf. ÎV, 3. Qaod qnasi niillum eis esset sacriflciuin.