‹ Essai sur les confessions de Saint AugustinChapitre 8 sur 13 · IV · texte numérisé non relu

IV

care vel nonpeccare, sicui tu sine dubiç nosli, o Mânes, Le sine dubio n'est pas très-concluant.

Voici d'autres textes dans un sens opposé :

Noos péchons malgré nous, dit Fortunat.

Nous sommes contraints, dit-il encore, par la mauvaise sid)stance (1).

L'homme est conduit par la chair, et non par sa propre volonté, dit Secundinus (2).

Mais l'âme dans l'état de grâce , c'est-à-dire depuis qu'elle est éclairée par la lumière de l'Evangile, est libre, d'après Manès (3).

On s'est demandé si les Manichéens condamnaient le ma* riage. Saint Augustin leur fait ce reproche. Mais Fauste soutient qu'ici la doctrine de Manès est conforme à celle des catholiques , c'est-à-dire que la secte se borne à préférer la virginité au mariage. Peut-être y avait-il divergence entre les Manichéens. Peut-être faut-il s'attacher à ce fragment d' Augustin : Les auditeurs peuvent se marier, si bon leur semble, mais non les Elus (4). Il est vraisemblable que des sectaires extravagants avaient dénaturé la doctrine primitive : c'est le seul moyen d'expliquer les accusations qui i^ renouvellent dans les traités contre Fauste et contre Secundinus , dans le De moribus Manichœartim, etc. , etc. , et de les concilier avec ce textes des actes d'Archelaûs : « Fructus » autem malœ arboris fornicationes, adulteria, et omnes alii 9 acius malœ istius radiais. » D'ailleurs , écoutons Augustin lui-même au premier chapitre de son livre sur l'Utilité de

(1) InTiti peccamus. Gogimur ab contraria et inimica substantia.

(2) Garnis commistione ducitur, non propria Toluntate.

(3) Id esse peccatum animae^ si, post commonitionem SalTatoris et sanam doctrinam ejus, à contraria natura et inimica sui stirpe se non segregayerit.

(4) Gonfess.111,6.

la Foi : « Encore engagé dans le Manichéisme, j'espérais » une belle femaie, des richesses, des honneurs, et les » autres voluptés coupables de la vie : car lorsque j'écou- » tais les docteurs manichéens, je n'avais pas encore rejeté » toutes ces espérances. Je n'aiiribue pas cela à leur doc- » Irine, car f avoue qu'ils exhàrienl soigneusement les Aom- » mes à fuir tous ces mau<r.,.. » Et plus haut : « Je restais » dans les rangs des auditeurs , parce que je ne voulais pas » renoncer aux espérances et aux affaires do siècle. » II ne faut donc pas juger trop sévèrement la morale des MaDi* chéens.

Un autre motif retint saint Augustin parmi les auditeurs : s'il fut un Manichéen zélé , jamais il ne fat un Manicbèei convaincu.

C'est hier seulement qu'il s'est fait disciple de Manès, et déjà , lui-même le déclare (1), sa soif de vérité n'est pas sa* tiftfaite. Si la question de Torigine du mal le tourmentait, s'il ne pouvait concevoir l'immatérialité de la substance di« vine, les réponses de Manès n'avaient pas chassé tonte in* quiétude de son âme (2).

Sa mère priait et pleurait. Un jour, elle se vit en songe debout sur une règle de bois : un jeune homme venait à elle, rayonnant de lumière et souriant à sa douleur morne et profonde : " 11 lui demande la cause de sa tristesse, de ce ton » qui ne s'informe pas, mais qui veut instruire; et sur sa ré« » ponse qu'elle pleurait ma perte , il lui commande de ne » plus se mettre en peine, et de faire attention qu'où elle y> était, là j'étais aussi. Elle regarda et me vit à côté d'elle, » sur la même règle, debout. Ah! vous aviez assurément ■» l'oreille à son cœur , bonté toute-puissante , qui veillez » sur chacun comme s'il était seul, sur tous ainsi que sur

(1) Coutess. 111, 6.

» chacun. Et lorsque au récit de sa vision , je cherchais à » Tentrainer vers Tespérance d'ôlre un jour elle-même ce > que j'étais, elle me répondit tout de suite sans hésiter : » — Non, il n'a pas été dit : ou il est, tu seras ; mais i) sera » où to es (1). »

Augustin tâchait d'entraîner sa mère dans le manichéisme, et lui-même cependant savait résister à l'éloquence de Fauste, discerner la pensée du discours, la vérité du mensonge (2). Il comparait les progrès de la science astronomique avec les fables astrologiques du manichéisme, et donnait la préférence aux découvertes astronomiques , tout en blâmant les savants qui, enflés de ces vaines découvertes, négligent Dieul Quelle est donc , se demande-t-il alors (3). la valeur de la science humaine ? Malheur à l'esprit qui ne sait pas dépasser les données de l'observation et les résultats de l'expérience ! Mais quelle n'est pas la folie de Manès (4) qui, malgré son ignorance grossière, se mêle d'écrire sur les sciences et de les enseigner, quoique cet enseignement soit inutile à la propagation de ses dogmes ! Aussi cet homme , qui se prétend inspiré de l'Esprit saint, offre-t-il à tous les regards le plus étonnant spectacle et le plus propre à détromper le monde.

Mais cet esprit a toujours soif de la vérité. Voici Fauste qui résoudra sans doute tontes les objections (5). Vaine espérance ! Fauste est un de ces hommes qui, par la grâce et les artifices de leur langage, prêtent des charmes à Terreur.

D'autres se défient de l'éloquence et craignent de se rendre à la vérité , quand elle est revêtue de brillantes paroles. On

a, dans certains siècles, si bruyamment déclamé sar toutes choses et si follement étourdi les oreilles des hommes de vains discours, que les hommes vont jusqu'à se lasser de réloquence. Déplorable lassitude ! car Téloquence , compagne naturelle de la vérité, sert à la défendre^ et celui qui se tient en garde contre Tune risque de fermer son âme à l'autre.

Augustin n'a pas de préjugés contre Téloquence ; mais l'éloquence ne l'ébloui t pas. En ce moment, ce qu'il cherche, c'est la vérité, la vérité nue, simple^ irrésistible. Il obtient de Fauste une audience particulière ; le masque tombe » et le rhéteur apparaît.

Mais Fauste connaît son ignorance (1) : il la confesse assez naïvement, peut-être assez habilement. Lui propose-t-on quelque objection subtile ? il se renferme dans un modeste silence. Augustin va donc se borner à des entretiens sur l'éloquence. Mais l'ignorance de Fauste lui ouvre les yeux. « Tous » mes efforts pour avancer dans la secte cessèrent de ma » part dès que je connus cet homme. >^

Saint Augustin , disais-je , n'avait jamais été manichéen très-convaincu. Désormais, il devient manichéen sceptique. A Rome, il conserve sans doute des relations avec les audir leurs et même avec les élus; mais il va jusqu'à communiquer à d'autres sa tiédeur et son indifférence (2).

A Milan , le sceptique trouva saint Ambroise et suivit assidûment ses instructions publiques (5). Les arguments de saint Ambroise commencent à Tébranler. Sans doute, il ne va pas déserter sur-le-champ son ancien parti. Non. La vérité se lève ; l'erreur n'est pas encore abattue. Mais bientôt cette idée « que le manichéisme ne peut pas même entrer

« en parallèle avec la plupart des systèmes philosophiques » germe et grandit dans son esprit. 11 est encore arrêté par la difficullé de concevoir la spiritualité de la substance divine. Mais un dernier effort Ta dégagé de l'erreur : il rompt avec le manichéisme ; le voici catéchumène dans l'Eglise, jusqu'à ce que la vérité dissipe tons les nuages.

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