‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

NOSTRAIMLlHIS OiJ JEHAN DE NOSTIIEDAHE.

Si le pÎDceau de Jehan de Nostre-Dame a renouvelé llllusîon , si Ton a tenté de reconstniire l'édifice d'après les dires de sa biographie des Troubadours (Lyon 1675)» c'est bien faute d'avoir pesé la validité du témoin , et la teneur du témoignage. Usez de son livre avec la plus grande circonspection , et seulement comme notices auxiliares; car on peut, sans crainte, lui infliger un double reproche. Ce sont d'abord de continuelles exagérations, enfantées par l'engouement de l'écrivain pour la poésie dont il trace l'histoire , poésie qu'il vôudroit à toute force placer sous l'auréole la plus brillante; d'où il lui arrive, comme dit le proverbe , de voir un éléphant dans une mouche; Aussi les jongleurs deviennent-ils des comiques : le simple débit d'une poésie c'est la pompeuse représentation d'une comédie ou d'une tragédie; et les chansons ou les recueils de chansons ne sont rien moins que des traités (1], traeites.

L'ouvrage, en second lieu , fourmille d'anachronismes historiques et chronologiques, mainte fois relevés par La Cume de Sainte-Palaye, dans son histoire des Troubadours, compilée par l'abbé Millot , et en partie signalés par le profond Tiraboschi; enfin sa grande autorité , son Moine des Iles d'Or , est un oracle peu sûr , ou un oracle mal inter*»fété.

Soit4it en passant : estimer à son taux la véracité , le mérite du témoin, c'est s'épargner la discussion de témoignages à

(i) Voyez la vie de Htigues Brunet^ p. 68 , de Aogier, p. toi , de Gsncelm Fûdit, 6t , de Palatol, iSg, d'Amant Daniel, 4i*

Taide desquels , au surplus , on ne saurait établir une seule fois, dans le sens identique du mot, Texistence des cours d'amour. Néanmoins ceci mérite confirmation. Nous allons produire les principales assertions de notre biographe :

a Lestensons» dit-il , estoyent disputes d'amours , qui se » ûisoyent entre les cheyalierset dames poètes entreparlans » ensemble de quelque belle et subtillie question d*amours , et D ou ils ne s'en pouTOyent accorder, ils les envoyoyent pour » en aToir la diffinition aux dames illustres présidentes > qui j> tenoyent cour d'amour ouverte ou planière à Signe et à x> Pierrefeu ou à Romanin, ou à autres, et ladessus en faisoyent » arrests, qu'on nommoyt lous arrests d'amours, » (P. 15.)

Voici donc les cours caractérisées, comme sociétés poéiiqueSf donnant solution sur des questions d'amour.

Plus loin , Nostradamus cite une tenson , entre Guiraut et Peyronnet, la même dont nous avons parlé plas haut, et ajoute : a Finalement, voyant que ceste question estoit haulte et difficile, p ils renvoyèrent aux dames illustres,. tenans cour d'amour à » Pierrefeu et à Signe, qu'estoit cour planière et ouverte, pleine » d'immortelles louanges, aomée de nobles dames et de cheva- » liers du pays, pour avoir déterminaison d'icelle question. » (P. 27.) Il rapporte encore d'autres circonstances où ces cours auraient prononcé sur des questions d'amour.

Dans la vie de Marcabrun vient l'éloge de la mère de ce troubadour, a laquelle estoit docte et savante aux bonnes let- D très et la plus fameuse poète en nostre langue provençalle et D es autres langues vulgaires, autant qu'on eust peu désirer, D tenoit cour d'amour ouverte en Avignon, ou se trouvoyent » tous les poètes , gentilshommes et gentilsfemmes du pays pour » ouyr les deffinitions des questions et tensons d'amour , qui x> y estoyent proposées et envoyées par les seigneurs et dames » de toutes les marches et contrées de l'environ. » (P. 208.)

Il dit enfin d'Estéphanette de Gantelmes et de sa nièce Lan-

rette de Sado (la Laure de Pétrarque) : « Toutes deux roman- B soyent promptement eu toute sorte de rithme provensalle « suivant ce qu'en a dit le Monge des lies d'Or , les œuvres des- » quelles rendent ample témoignage de leur doctrine. ... D est » vrai (dict ie Monge) que Phanette ou Estephanette , connue » très-excellente en la poésie , avoit une fureur ou inspiration D divine , laquelle foreur étoit estimé un vray don de Dieu , Tù elles estoient accompagnées de plusieurs .... dames illustres » et généreuses de Provence qui fleurissoyent de ce temps en » Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adon- » noyent à l'estude des lettres » tenans cour d'amour ouverte 2> et y déffinissoyent les questions d'amour qui y estoient pro-

» posées et envoyées Guillen et Pierre Balbz et Loys des

» LascariSy comtes de Vintimille j de Tende et de la Brigue , s> personnages de grand renom , estans venus de ce temps en » Avignon , visiter Innocent VI du nom , pape « furent ouyr » les deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces D dames; lesquels esmerveiUez et ravis de leurs beaultés et saï> voir , furent surpris de leur amour, d [P. 218.)

Quel dommage y pour cette brillante peinture, que ces deux doctes dames soient décédées, de l'aveu même de Nostradamus, en 1348 , et que l'avènement d'Innocent au trône pontifical ne remonte qu'à l'année 1352.

II y aurait vraiment de l'habileté à découvrir , dans ces différents passages, des tribunaux d'amour. On ne pourra tirer grand parti des expressions : tensons et questions d'amour , car l'auteur déclare tout d'abord que les premières étaient un genre de poésie dont les secondes formaient le sujet. Répétons-le, il ne s'agit nullement ici de tribunaux d'amour : dès lors l'objet de ces réunions n'est plus rigoureusement du domaine de notre examen. Toutefois , sans trop dévier de notre but , nous pouvons amener la question sur ce terrain.

La littérature provençale ne contient nul vestige de sociétés

formeUemeot constituées pour le ciilte de la poésie ; maïs k dater delà décadence, c'est-à-dire à dater du XIV.® siècle , logiquement parlant , il n'y aurait rien à objecter contre la pos* sibiKté de leur existence. Si Ton se rend compte , en effet, des TJcissitudes qu'a subies ce bel art chez les autres peuples « on conviendra qu'au temps où Tétoile pâlit , de pareilles institutions sont des auxiliaires utiles ou même nécessaires. L'histoire nous en offre un exemple dans les jeux floraux de Toulouse, établis en 1352. Conséquemraent, il se pourrait qu'on eût fondé des corporations analogues à Avignon. Mais le fait n'en reste pas moins invraisemblable, attendu le silence de l'histoire et celui de Pétrarque sur les talents poétiques de Laure.

Nous inclinons d'après cela à ne voir dans les cours d'amour de Nostradamus que des réunions fortuites de ces assemblées de dames et de chevaliers, dans lesquelles, outre maint poétique passe-temps, on soulevait et on discutait parfois des' questions erotiques. Ce ne sont là que jeux ordinaires de société, appropriés seulement à l'esprit subtil et ergoteur de l'époque et de nature à lui plaire. Mainte fois les troubadours rappellent ces sortes de séances littéraires tenues dans les petites cours des seigneurs, où la poésie venait s'entremêler aux autres déduits ; et , ce qui n'est pas indifférent , ils les désignent par le mot cort (1).

Le nom de cours d'amour pourrait bien être une invention du moine si souvent invoqué par Jehan de Nostre-Dame» Le mot cort était déjà en usage de son temps; et quoi de plus na* tnrel ? Ébloui par ce substantif , partout où les poètes en £ai-

( i) Les poètes y pioduisaient leurs chansons. Q«el(|ii^ exemples:

Gatrtttt dfl Borneill dit :

Ben deu en bona cort dir Bon sonet « ^u'il fai...

fiaient emplai il croyait voir apparaître une cour d'amour. JDans la tenson entre Guirautet Peyronnet, cort, a la signification à'arrét; mais Tambiguité du ternie pouvait enltetenir Tillusion du bon moine. La méprise » au surplus^ pourrait éUre du foit de Jehan de Nostre*Dame*

I/énumération des dames présidentes de la. prétendue eotir » le biographe nous l'apprend lui-même dans la .vie d'Estépha* nette de Gantelm , ne repose en aucune manière sur dei^ docu^ ments historiques, mais simplement sur la lecture des poètes qui avaient chanté leurs louanges.

Boccace , contemporain d'Estéphanette et de Laure , nous offre , dans son Filocopo (lib. Y.], le type d'un de ces entretiens poétiques défigurés par Nostradamus, et qui ne laisse guère soupçonner une création du conteur^ car Boccace préfère» ce semble, broder sur un thème donné qu'inventer lui*méme Il nous raconté qu'une société s'étant réunie xbez une reine > chacun y à tour de rôle, lui soumet des points litigieux en amour y en sollicitant sa décision, laquelle est motivée let contredite. Boccace appelle cet entretien précisément. comme notre auteur : questioni d'amori. Le Filocopo éiant aujourd'hui relégué parmi ces ouvrages dont on ne lit plus guère que l'intitulé 9 nous ferons suivre la traduction de' .la première des treize nouvelles.

La reine s'adressant à Filocopo. qui siégeait ^ sa droite^

Pcire d'Auvergne :

Bel m'es , qui a son bon sen , Qu'en boaa eort lo prezen , Cnns bes ab autre s'enansa , £ ricx mestiers conegutz Lai on plus es mantengutz Val mais c'a la comensan^a^

Ces deux citations sont inédites.

« Jeune homme , fit-elle^ tous parlerez le premier ; les autres vous succéderont dans Tordre où nous sommes assis. — Noble dame , répond Filocopo , j'obéte sans retard : un jour , il m*en souvient ; on avait organisé , dans ma ville natale , un grand divertissement , que nombre de dames et de chevaliers honoraient de leur présence. Je m'y trouvais, et tout en faisant revue des assistants 9 je distinguai un couple de jouvencelsde bonne mine et de gentil maintien, tous deux absorbés dans la contemplation d'une jeune personne charmante; et vraiment, il eût été difficile de dire lequel des deux était le mieux épris , le plus extasié à la vue de tant d'attraits. Après une longue et muette admiration pendant laquelle la belle ne semblait faire aucune différence entre les deux soupirants , ils commencèrent à s'entretenir ; et dans^ ce que je pus saisir de cet intéressant dialogue, je compris que chacun d'eux se donnait pour le préféré, interprétant à son avantage mainte œillade favorable dont il avait été l'objet. La discussion s'échauffait et dégénérait en invectives, lorsqu'ils tombèrent d'accord que c'était folie de débattre ainsi leurs prétentions au risque de se brouiller et d'encourir peut-être le déplaisir de leur amie : ils allèrent trouver la mère , également présente à la fête , et lui firent cette proposition : a Votre fille nous ravit entre toutes les belles; mais nous )) différons d'opinion sur le succès de nos amours. Otez-nous » cette pomme de discorde ; daignez lui enjoindre de désigner y) par un mot , ou par un signe l'amant de prédilection, d La mère, souriant à cette demande, appela sa fille et lui dit: a Chère enfant , voici deux jeunes gens qui t'aiment de toute )) leur ame et se querellent pour savoir lequel des deux t'est le » plus cher. Ils te demandent un mo.t, un signe qui les tire 9 d'incertitude. L'amour ne doit engendrer que paix et liesse ; )i> de peur qu'il n'en soit autrement, il Eeiut les contenter, ma » fille, et leur donner gentiment à entendre le choix de ton D cœur. » -— J'y consens , répondit la jeune personne. Un

regard lui fit remarquer que l'un des deux portait une fraîche couronne de fleurs et de feuillée. Détachant aussitôt la verte guirlande qui entourait son propre chapel , elle la posa sur le front qui n'avait pas d'ornement ; puis , enlevant avec prestesse la couronne de son rival , elle la ceignit , et courut rejoindre la fête , en leur jetant pour adieu qu'elle avait obéi à sa mère et satisfait à leurs désirs.

L'opinion de la reine fut que le prétendant couronné était le mieux favorisé (1).

( i) Un des imitateurs de Boccace , Geraldi , raconte ^el^e chose de semblable. Voyez Hecafommithi ^ deçà X , nof^, 9.

Page 1