‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 9 sur 17 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

HOOVBLLB DB BAHON TIDAL DB BBCAUDUN (1).

En ce temps où il y avait joy (2), où l'on prisait la sincérité en amour, Turbanité et les aimables façons , vivait en Limousin , non loin d'Exideuil» un chevalier valeureux, plein de générosité et de courtoisie , en un mot , un preux accompli. Son nom , j'aurais quelque peine à vous le dire » car je Tignore. Ce chevalier, d'ailleurs, ne prenait rang parmi les hauts baisons du pays , et si je suis bien informé , n'était seigneur que d'un castel basset; partant son nom ne pouvait avoir même célébrité que celui d'un comte ou d'un roi; mais il n'en était pas moins chéri et estimé de tous ses voisins. Il me souvient également qu'en ce même temps, résidait en Limousin une dame aussi noble de cœur que de lignage, l'épouse d'un châtelain riche et puissant. Notre chevalier l'aima par amour, c'était grande hardiesse de sa part; mais le voyant doué d'un si rare mérite , la dame agréa tout d'abord son hommage , sans s'arrêter à sa médiocre fortune , car disait le gentil Bernard de Yentadour :

« Amoriq^iirlcor noTay. «

« L'aBMinr ne suit pas la richesM. »

N'allez pas croire au moins qu'admis en ce doux servage, le chevalier montrât moins de loyauté, moins de modestie; loin de là, forcé de reconnaître l'éminente supériorité de sa dame, il mit tous ses eflEbrts à se rehausser lui-même par de belles actions , et certes il eût rougi de ressembler à un de ces moines.

(i) BeMttdnn, ▼raUemblableaient BeMlUf lat. Bepuldinum en GatalogM. Oiez , Vie des TrouB. , 601.

VffUtoire littéraire det Troubadours » UI 9 a donné une analyse de cette nont«lle, dont M. Diet dit s'être sevvi en quelqpiés endroils. N«us n'ayens pu «a occasion de parcourir ce travail et d'en profiter. Trad^

(s) Le mot joy répond & exaltation chevaleresque.

(47) qpi se cootenlent d*élre vêlas et nourris. La dame , de soa côté , lui octroya mainte &veur et sans en faire mystère, voulant ôter à la ipédisance tout prétexte de dire qu'elle honorait pçuA-ôtre en secret quelq^u'indigne amant. Ainsi l'espace de sept années , elle écouta las tendres supplicatipns de son servant et consentit même à porter un bracelet comme gage de sa foi.

Un jour de printemps, le chevalier était en visite chez sa dame. Assis auprès d'elle et fotîgué d'une si longue et si vaine attente , il s'enhardit , sollicita le don d'amoureuse merci , et ses instances devinrent si pressantes , que la d^me, courroucée , l'interrompit brusqueipent et s'écria ; a J'ai bien mal placé » mon affection , en l'accordant au déloyal qui voudrait mon » déshonneur, et pour lequel j'ai cependant dédaigné les plus » illustres seigneurs. Mais sachez-le bien ; je vous relire mes » bontés ; avisez à vous chercher une maîtresse qui se plie à » vos volontés, car vous ne retrouverez en moi ni indulgence » ni pardon. » Cela dît , elle lui tourna le dos et le laissa seul , triste , conÉDudu et portant l'oreille basse. Il avait perdu en un seul jour, $ans presque y penser et sans trop savoir comment, le fruit de sept années de constance.

Dans la salle où s'étoit jouée la scène , se trouvait en tiers la nièce du châtelain, génie et accorte demoiselle , qui ne comptait pas encore ses quinze printemps. Le différend du couple amoureux n'avait pu lui échapper ; elle considéra quelque temps la nmrne stupeur du pauvre victime , puis s'en rapprocha , comme sans y songer , ou dans le b^t apparent de plaisanter avec lui. Devinant son intention, et en chevalier bien appris, il lui fit place à ses côtés; on doit en agir ainsi à l'égard d'une noble demoiselle lorsqu'elle est belle et avenante. Celle-^ci parla d'abord de choses indifférentes, comme cela se pratique, lorsqu'on vise à tirer à quelqu'un les pensées du cœur, et amena peu à peu l'entretien sur ce qu'elle désirait savoir. « Par Dieu , » lui dit-il , ma gente amie , vous me semblez si pénétrante et

x> si bien avisée , que je veux vous confier mon secret et vous B raconter ce qui se passe entre moi et ma dame. Vous le savez» D bien que mille fois en-dessous d'elle J'osai Taimer. L'amour , )) qui voulait minspirer cette passion , sut remplir mon cœur D de son image , et je me donnai corps et âme. Elle accepta » Tôffrande de Thumble poursuivant ; dës-lors je cessai de me » demander à quoi me mènerait cet esclavage. S'agissait-il de » la servir ? Je bravais tout, la nuit et le jour , bien-être et B souffrance ; enfin , lorsqu'aprës sept années d'une fidélité à » toute épreuve , j'espérais être goerdonné , voilà que je perds » d'un seul coup mon servage et ma bien-aimée. s

-—a Hélas I ami, répondit la demoiselle, qu'avez- vous fait » de votre jugement ? Parce que votre dame s'est montrée » rebelle à vos désirs , vous croyez qu'elle veut rompre défini- B tivement avec vous I Je veux vous donner un avis, s'il vous » convient toutefois de l'entendre. — Moi I répliqua le chevalier , » bien volontiers, parlez, je vous en supplie. — £h bien, je » vous le dis , ami , il ne faut point cesser d'être matinal , de » visiter chaque jour votre dame , et de travailler à regagner » ses bonnes grâces. Car un postulant en amour ne doit jamais » se rebuter. Pour vous, l'heure n'avait pas encore sonné; )> mais soyez-en sûr, un regard favorable vous attend. Prenez » donc votre mal en patience , et ne vous laissez pas enlever » en une soirée le fruit d'une si rare constance, d

Ranimé par les encouragements de la judicieuse demoiselle, le chevalier ne manqua pas de se représenter à sa dame , à rheure où elle allait se livrer au repos. Le résultat de cette démarche fut un soufflet si vigoureusement appliqué ,' que la joue lui en demeura toute ensanglantée, a Arrière , fit-elle , » arrière , présomptueux , retiens ta langue et ne me fais plus » entendre les téméraires insultes que je t'ai interdites. » A ce début hors de toute prévision , la jeune conseillère ne savait trop que dire. Le chevalier ne se tint pour battu , et le len-

demain 9 au réveil entier de la nature , il retourne chez sa dame et s'assied auprès d^elie. Mais à peine eut-il enlanaé le chapitre des justifications » qu'on lui défendit sévèrement de revenir sur ce sujet » il insista : la dame alors lui ordonna de se retirer incontinent , et de ne jamais reparaître en sa présence.

Dans une position si critique , le malheureux amant eut de fréquents à farte avec sa jeune confidente. Il y avait matière & conférences : Un beau jour, il se déclara résolu de fuir à jamais la vue de son inhumaine. La demoiselle Ten détourna , tout en lui suggérant d'autres motifs de consolation. « Car, disait-elle , » un fidèle serviteur de Tamour finit toujours par obtenir sa X» récompense. Que si l'une la lui dénie, l'autre l'en dédommage.» L'invitation était assez claire; le chevalier ne se la fit pas répéter, et manifesta aussitôt un impatient désir de passer au service de sa belle consolatrice. On se défendit, mais faiblement. Il y eut donc d'un côté serment d*un éternel attachement, serment de ne jamais oublier quelle main s'était montrée secou rable dans l'infortune; de l'autre acquiescement à l'hommage, promesse d'un baiser au bout d'un an, à supposer que l'on fût mariée, enfin échange de bagues et de bracelets. Puis, pour mieux honorer le nouvel objet de ses pensées, le chevalier parfit de nouveaux exploits.

L'année révolue, je le sais pertinemment, la jeune personne était unie à l'un des premiers seigneurs du pays , et l'amant n'en faisait sa cour que plus assidûment.

Entre temps, la cruelle châtelaine, qui avait si mal mené son noble serviteur , s'était fort humanisée. Sachant trop bien de qui dépendait sa propre renommée, elle fit prier le chevalier de revenir. Trop bien élevé pour ne pas répondre à cet appel , il y mit toutefois peu d'empressement, et s'excusa de cette indifférente lenteur en rappelant la manière par trop rude dont on l'avait congédié. La dame le blâma d'avoir pris ses paroles à la lettre; on avait voulu simplement éprouver son amour. Lui,

avoua (out tranquillement posséder une autre amie quil ne YOttlait délaisser; la dame, au surplus , n'avait qu*à se pourvoir d'uu autre servant qui ne fût pas aussi au fait de son caraetète^ Sur ce y grands éelats , amers reproches , rien n'y fit ; le che^ valier persista à ne pas vouloir rompre ses nouveaux liens.

Vivement outrée de cet abandon, la châtelaine manda sa rivale , et maîtrisant d*abord son dépit : « Chère amie , lui d^ » elle , j'éprouve tel plaisir à vous voir » que j*en oublie mes D peines et mes soucis. Vraiment , je me trouve heureuse aujourd d'hui d'avoir présidé à votre éducation ; car il est impossible » que les qualités de votre ame ne répondent pas à d'aussi » charmants dehors. Si j'en croyais , cependant , certains on » dit t ce serait de vous que je recevrais le plus sanglant affiront. x> J'avais sous mes lois un preux chevalier, qui s'employait de x> tout son pouvoir à répandre et à glorifier mon nom. Sept auis » je sus le retenir sous mes chaînes, sans préjudice de mon » honneur; mais vous I vous n'avez pas craint d'accueillir ses » premières recherches, et en gagnant un adorateur, vous » vous êtes perdue I car, pour une femme non mariée, il n'est t> pas de faute plus grave que de détourner un amant de sa » fidélité. » La nièce , interdite , ne savait d'abord que répondre, mais se remettant bientôt, elle exprima sa gratitude pour les soins dont la châtelaine avait entouré son en&nce , puis entreprit courageusement sa défense : « Rappelez-vous , dit-elle , avec » quel zèle infotigable il vous a servie durant sept années, sans B en être rémunéré. Belle tante , vous portez aujourd'hui la » peine de votre cruauté ; mais la faute n'en est nullement à n moi , car ce que j'ai fait tournait plutôt à votre avantage , » puisque mes consolations l'ont empêché de donner cours à » son ressentiment et à ses justes plaintes. Au demeiuant , je » m'applaudis de m'étre acquis un chevalier aussi recommau* dable; ne vous flattez donc pas que je vous le recède; malgré » toute l'envie que vous en ayez , je le garde , à moins qu*il ne

» veuille retourner ^à vous. S4I en était ainsi , j'y consentirais de » grand ccrar. » L'altercation continua : l'une s'o^tinant à exiger h remise de son chevalier , Tautre à soutenir que selon le droit des amants , elle n'était point tenue de s'en dessaisir* Finalement elles convinrent de prendre pour arbitre un chevalier de Catalogne dont on vantait la prudence et la sagesse , et qui s'appelait sir Hugues de Mataplan.

On touchait an retour de Tété , douce saison d^amour ; Tair était embaumé , les fleurs s'épanouissaient sur la tendre fouillée , qtte n'attristaient plus la neige et les frimas. Sir Hugues traitait dans la grande salie de son château nombre de riches barons. Aux taUes somptueusement servies ce n'était que rire et folle joie. FartiedescoQvives allaient et venaient dans la salle ; d'autres jouaient aux dés , aux échecs , sur tapis et coussins verts , bleus, vermeils ou violets. Il y avait céans de gracieuses dames , déduisant avec gentillesse et amabilité; je m'y trouvais moi-même, et Dieu sauve l'ame de mes pères, comme il est vrai que je vis entrer un jongleur de bonne mine» bien vêtu, lequel » après avoir requis convenablement la permission de sir Hugues, nous chanta mainte chanson et nous fabula maint conte. Enfin chacun senAlant satisfait de l'entendre: et retournant à ses premiers entretiens, il s'arrêta , demeura quelque temps silen-* cieux, puis s'adressant à sir Hugues : a Seigneur, dit-il , daignez » ouïr les nouvelles que je vous apporte. Votre grand renom , » et je vois aujourd'hui combien vous le méritez , votre grand » xenom est parvenu jusqu'en notre pays. Deux nobles dames m'ont envoyé céans vous apporter leur salut , l'assurance de D leurs bonnes grâces à toujours , et vous prier de prononcer » dans un différend survenu entre ettes. Je vais vous l'exposer » fidèlement , et vous rendre mot à mot leur discussion. Souffrez seulement que je taise leurs noms, car ou pourrait les recon- » naître, d

Sir Hugues, qui était la prudence même, sembla réfléchir

un instant 9 non quil fût embarrassé de répondre , mais parce qu'il sied à tel seigneur d'agir avec calme et dignité. Il eut bientôt pris conseil de lui-même, et répondit an jongleur: <( Quelque noble > quelqu'estimé que je puisse être , comme il B convient à un baron , il ne m*est pas moins pénible de ne pa» » voir deux dames, qui» me semble--t-il , pourraient très-bien D m*exposer elles-mêmes leur mutuel grief. Demeurez ici cette D nuit; demain de bonne heure je serai préparée vous entendre,

» et j'expédierai brièvement votre affaire, s Ainsi fut fait , et si je vous racontais tout le soûlas que nous donna le jongleur durant cette nuit , vous croiriez que j'exagère.

De bon malin, après la messe, le soleil dardait ses clair» rayons. Sir Hugues, voulant tenir sa parole, se rendit dans une prairie fraîche et verdoyante, belle enfin comme aux jours do renouveau. Nous n'étions que trois: le sir, le jongleur et moi. Nous nous assîmes près du baron. L'air était parfumé , le ciel serein , et bientôt, avec son affabilité ordinaire, le noble che-« valier , s'adressant au jongleur : a Ami , fit-il , vous êtes venu » près de moi pour vous acquitter de votre message ; mais le » jugement dont me requérez me donne beaucoup à penser ^ D parce qu'en telle affaire , il est bien difficile de ne mécontenter B personne. Néanmoins , puisqu'il est reçu entre les preux de » prononcer en pareille matière , je vous en dirai mon semblant. » Vous me disiez qu'un vaillant chevalier du Limousin , sachant » combien l'amour promet de doux prix et de doux succès au B féal amant , adressa ses vœux à une dame de haut parage, B laquelle , appréciant son noble caractère , daigna l'accepter » ft toujours pour serviteur et pour ami. Que las de souffrir sans » guerdon, il tenta de contraindre sa dame à merci , prétention » qui fut traitée d'offense. Je n'ai pas oublié non plus que la » jeune demoiselle s'empara de cet amant rebuté , et que la » châtelaine , l'ayant rappelé , et ne pouvant réussir à le ramener » sous ses loi&, traita l'ex-soupirant de cœur félon, malicieux

» et léger y et sa rivale d'eonemie. Parier sensément , yous le » savez, ami» exige do bon sens et de l'expérience; c'est » pourquoi je me suis mis en relation avec des personnes recom- ]» mandables; et comme la science avait éclairé ma raison et » que j'étais versé dans les affaires litigieuses, je me suis vu

9 honoré de la confiance des nobles sociétés et de l'affection D de mainte dame. J'ajouterai qu'il m* en est revenu beaucoup » de bien. Je vous dirai donc : Soutenir que le véritable aiiiant » ne doit prendre pour guide que ses propres penchants » c'est D le langage des insensés , et je leur adresserai la sentence de » Pierre Vidal : // e»t trop vrai; V amour peut égarer un sage » et l'entraîner malgré lui à maintee folies ; et je ne connais pas » de situation dans la vie où il faille apporter plus de vigilance » et de soin à maîtriser les écarts de notre volonté. Nombre » d'imprudents dissipent en un jour ou deux ce qu'ils avaient » péniblement amassé en sept années. C'est qu'ils ne savaient » point aimer; c'est quils n'écoutaient que les mouvements » impétueux de leur ame. £n maltraitant ainsi son chevalier , » sans égard au passé , la noble dame ne s'est point conduite B avec sagesse. Elle ne voulait , dit-on, qu'éprouver son cœur ; » je répondrai : telle épreuve n'est prudence , mais folie. L'a-

10 mour fait la joie du sage et le malheur de l'insensé. Aussi un D grand maitre, le sir de Miraval, disait-il : L* amour a pro- » mulgué nombre de lois, mais il n'en reste pas moins une D source d'injustices , de luttes ou de querelles. Avec une égale D facilité y il persévère ou s'évanouit comme une ombre , passe » du calme à l'orage : mainte fois le soupir trahit sa douleur ; D mainte fois elle ne fait entendre qu*une voix caressante. » L'amour vient du cœur , et l'amant éprouve une jouissance » à flatter son idole et à lui pardonner. C'est pour cela qu'il » doit subir un servage , sans lequel il n'y aurait pas d'amour » durable. Je le vois dans les autres et l'éprouve en moi-même, » l'amour n'est autre chose qu'une affection constante entre

(54) » personnes loyales > et cette affection da cœur fait le véritiS>le x) amant. Je décide donc qoe ie chevalier oubliera les torts de » sa dame , considérant qu'elle n*a ftiilli qu'en parole et se » repent de «a &ute ; considérant qu'elle n*a jamais eu Vin^ » tention de rompre avec lui. Quant à la demoiselle qui a » circonvenu le chevalier avec tant d'adresse , on ne saurait » l'en blâmer, car elle a montré, dans toute sa conduite, gen- » tillesse et convenance. Néanmoins , s'approprier l'auii d'une » autre , c'est dans une femme manque de jugement. Ainsi je D prie , conseille et enjoins, que liberté soit rendue au transfuge ; » au besoin , qu'on lui donne congé formel , s'il persistait dans i> son ressentiment et refusait de retourner à sa dame et mat- D tresse. Car il n'y a pas d'amour ^ans merci , et j'aurais maux> vaise opinion d'une femme qui encouragerait un amant dans » sa forfaiture envers son amie, n

a Tel fut son arrêt , et vraiment je ii'ai jamais vu jongleur mieux remplir sa mission. Dans la suite, j'ai appris de bonne source que ce jugement avait été agréé sans restriction , et que depuis lors maint poursuivant d'amour supportait avec plus de patience les rigueurs de l'attente. f>

Chercher à établir la réalité de ces poétiques incidents, ce serait peine perdue; bornons-nous à réclamer une possibilité de fait. Mais dès-lors, il faut bien se pénétrer de cette vérité. Les nouvelles du moyen-âge ne sont, dans leur ensemble, qu'une fidèle peinture de la vie de château, moulée dans ses plus minutieux détails , en nn mot , le miroir du temps. En effet , les penchants , les sympathies , les usages de l'époque contemporaine , voilà l'étoffe poétique. En costumer les acteurs qu'il pouvait introduire en scène à sa fantaisie , mais dont les caractères respectifs étaient tracés à l'avance , c'était l'art du poète. Libre à lui de draper avec imagination tel ou tel personnage, mais produire des physiononlies étrangères, autrement frappées qu'à Tcmpreinle nationale , c'eût été compromettre

Texigtenee de 8a noitrrite. Aussi voyons «-nous le grmd Alexandre et le sage Aristele, parler , agir oonstamment > I*uq Gomme un preux chevalier, l'autre comme un docte abbé* Noos sommes donc fondés à reconnaître , dans les créations poétiques précitées y une vérité intrinsèque, sinon matérielle* Notez, toutefois y que Ramon Vidal a pu trouver opportun de mêler à* sa fiction le nom d'un contemporain considéré, comme Tétait assurément le sir de Mataplan. Peut-être ambitionnait^l de vivre à sa cour. Ce désir perce au fond de sa pensée et ressort de son œuvre.

Somme toute , on ne pourra disooBvenir que le troubadour ne nous ait énarré une coutume du temps. Cela posé , nous en déduirons des conclusions satisfaisantes.

Quoi de plus remarquable que les vers où le poète fait exposer à sir Hugues les motifs pour lesquels il assume la eonnaissance de cette affaire :

Per so car en despagamen Venon ades aital afar; Mas non per tal « per so car far ^ital castic fol entr^ els pros , Vuelh , quc-m portes à la razos , Que m'aves dichas, mo semblan.

(X Parce qu'en telle affaire , il est difficile de ne mécontenter » personne. Néanmoins, puisqu'il est reçu entre les preux de » prononcer en pareille matière, je vous en dirai mon semblant.»

Ces expressions du poète inspirent d'autant moins de méfiance, que , jetées en quelque sorte incidemment , elles semblent faire allusion à un fait de notoriété publique.

On soumettait tes points litigieux en amour à l'arbitrage d'un juge ; plus de doute sur la réalité de cette singulière coutume au temps de Ramon , voire antérieurement ; et cet office de médiateur honorait la personne désignée par le choix des parties. Bertrand Carbonel > dans une eompteinte sur la mort d -un ami ,

rappelle l'habileté du défunt à résoudre les questions conientieuses en matière d'amour , comme un des traits qui doivent illustrer sa mémoire :

^.. £ totas qaestios

£1 solvia , el dava iatjamen

Si que a totfl era mais d^agradatje,

« Il savait résoudre toutes les questions , et ses jugements étaient tels , qu'il n'en était que mieux vu de tous, d

Pierre de Durban se vante lui-même (R. « V » 313) :

Qu'ieu sai jutgar los tortz d's dreitz d'amor.

Ce genre de procédure , on doit s'y attendre y présente plus d'une analogie avec les anciens rites judiciaires. En effet, à llnstar des assemblées provinciales , placita minora , nous voyons le juge tenir séance à ciel découvert. C'était un usage auquel on dérogeait rarement (1). Secondement , le juge devait être à jeun , et le sir de Mataplan s'y conforme , en remettant l'audience au lendemain , après l'audition de la messe ^2).

JUGBMBNT RBNDU PAR UN ANONYME.

Les œuvres des poètes occitaniens nous fournissent une autre pièce justificative , dans la sentence rendue par un anonyme , sur demande de Guillaume de Berguédan et de sa bien-aimée. Elle comprend 86 vers , dont 24 sont malheureusement illisibles

(i ] Flacita Tero tenebantur in locis apertis , publicis , sub dio — interdum tamcn in sdibus ac locis opertis. Du Cange. Glosi. med. «t inf. lat« Tiderplacâtnib. (a) Placita jcjiinî jadices tenere jubentur. L. C.

dans le manuscrit que nous avons eu sous les yeux. Voici le début :

<K Rendre un arrêt , est une tâche qui me donne beaucoup » à réfléchir. Comment parvenir à prononcer avec équité dans B une querelle d'amants. Quelque grand sens que Ton possède, » il faut f en pareil cas ^ rentrer en soi-même et méditer pro-* » fondement. Guillaume de Berguédan se plaint de ce que son » amie le frustre de droits acquis ; tel est son dire; la dame 9 s'en défend bel et bien , et ne pouvant s'entendre , tous deux » sont convenus de s'en remettre à ma décision, b

Après cet exorde» vient la plainte du demandeur. U expose qu'il a aimé une demoiselle alors qu'elle n'était encore qu'une enfant. Dès-lors , promesse lui fut faite d'un baiser ^ et maintenant , au jour de l'échéance , on se refuse à acquitter l'obligation. La belle répond qu'à l'âge où elle a pris cet engagement , elle ne pouvait en comprendre la portée ; partant qu'il lui est loisible de s'; soustraire.

Le juge reconnaît en droit que la demoiselle est tenue de livrer le baiser promis , et le plaignant de le lui restituer ft l'instant (1).

Cette sentence est précieuse pour nous; c'est la minute d'un arrêt en toute forme , et tel qu'il ne s'en est point conservé. Que l'on rapproche maintenant la romance de Bertholomé Çorgi , simple allégorie d'un tribunal d'amour , la nouvelle de

(i) Aaynoiiard cite déjà ce jugement (p. cxxi) : « Le seigneur ^ .après avoir pris conseil, décide, « et veut y reconnaître un arrêt de cour d* amour. Il nous manque Toriginal du passage altéré dans le manuscril dont nous nous sommes servi. La traduction est-elle fidèle ? Il ne s^agit alors que d'un conseil que l'anonyme tient avec lui-même, autrement ce passage contredirait Pexorde où il a professé sa manière de juger. Influencé sans doute par sa croyance au livre de la loi d*amour , Raynouard va également trop loin en traduisant en dreg d*amor par selon le droit d'amour. Cette locution revient très-fréquemment et signifie : en ce qui tient k Vamour,

Ramon \iéB\ et le jugement de notre anonyme , on remarqoera que , dans les trois cas , l'arrêt n'émane en aucune manière d'une cour d*amour , et , circo&staiice bien digne de fixer i^otre attention , que le sir de M ataplan , bien qu'entouré de seigneurs et de dames quMl pouvait A aisément constituer en cour d'amour , évoque l'affaire à huis dos et prononce seulement en présence du poète et du Mercure garant.

C'est loiqours la conséquence du principe développé plus haut , de ce mystère en affoires d'amour , mystère incompatttile avec la publicité d'une cour , mais ftiblement compromis par une confidence finie à un seul juge. D'ailleurs la circonspection Ae nos dames n*est-e1le pas poussée à l'extrême ? On s'adresse à tm chevalier prudent , expert en »mour , et encore sous la ttouble sauve- garde de l'incognito -et d'un fid^ messager. Quant au juge anonyme , il croit devoir taire le nom de la dame.

Il faut également en prendre acte : Nulle part il n'est fait mention d'un livre de la loi d'amour , dont les cours anrmnt pu fiadre application. Nos juges s'accordent , on ce qu'ils donnent tous trois le motivé de l'arrêt; mais sir Hugues ne s'appuie que sur des passages de poètes célèbres : les deux autres sur les lois de la raison.

En résumé , l'examen de la poérie provençale ccmstate entre les amants la coutume de soumettre leurs contestations à l'arbitrage d'un juge , «ous le voile de l'anonyme. Dans les trois procès , nous ne retrouvons nulle trace de l'intervention des célèbres cours d'amour; leur nom n'y est pas même articulé , c'est un motif suffisant pour élever un doute fondé sur tour existence.

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