‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

TROVl^ÈBES OU POÈTES WUJkmÇAMS JUSQU'AU !!¥•• SIÉBCI^E,

En franchissant, vers le nord , la frontière territoriale de cette langue occitanienne belle et sonore, on atteignait, bien qu*en-deçà de la Loire , au domaine d'un idiome moins relevé , mais essentiellement en affinité avec le provençal , la France ou le pays de la langue d*oil. Cette distinction nominale n'était point un obstacle au commerce politique et intellectuel entre deux sœurs , parvenues à-peu-prës au même degré de l'échelle de la civilisation* Mais ce qui frappe de prime abord chez les Français > surtout à mesure qu'on s'éloigne du midi, c'est cette propension marquée aux sociétés, aux confréries. Elle nous explique comment ils ont possédé de si bonne heure des réunions poétiques. En effet, même antérieurement au XIII.« siècle , on ne peut révoquer en doute l'existence de ces espèces de jurys qui jugeaient du mérite des poésies , et comme on le dit , les couronnaient. Toutefois leur but , leur organisation , trahissaient l'influence exclusive de l'Église. N'était-ce pas pour rehausser l'éclat des fêtes patronales qu'elles proposaient des prix annuels pour la meilleure pièce en l'honneur du saint du jour ? Mais vers le milieu du XIIL« siècle, et particulièrement dans le XIV.®, on voit surgir dans le nord de la France, notamment dans les villes florissantes de Normandie , de Picardie , de Flandre et d'Artois, où le goût des solennités, des corpo-t rations était indigène, un grand nombre d'institutions qui peuvent revendiquer à bon droit le titre de sociétés poétiques.

(68) Elles se rassemblaieDt annuellemenl une ou plusieurs fois, pour juger les chansons poétiques envoyées ou présentées par Tautour lui-même , couronnaient les mieux méritantes y et en déposaient une partie dans leurs archives. Ces séances se nommaient puyt, c'est-à-dire échafaud, parce qu'elles se tenaient sur un théâtre en planche. I^es puys les plus renommés étaient ceux d'Amiens 9 d'Arras et de Valenciennes (1).

Telles étaient ces sociétés que l'on a également assimilées aux cours d'amour, bien qu'elles n'en présentassent ni l'idée ni le nom (2). Leur organisation en tribunaux purement poétiques se prouve par maint passage manuscrit ; et nous croyons prendre ici l'initiative de la citation, car, sauf erreur , lesécri^ vains qui ont trouvé bon de les proclamer cours d'amour n'ont pas jugé à propos de mentionner leurs autorités.

Monseigneur Audrieu Douche dit, à la fin d'une dQ ses chansons :

Ckanson va t'en tout sans loissii , Au pui d'Airas te fai oïr A ceulz qui seyent chans fournir :

La sont li bon entendeour , Qui jugeront bien la meilleur De nos chansons et sans mentir.

Messire Audrieu Contredis s'exprime à-peu-près de même :

Chanson va t^en sans nulle arestoison Droit i Arras au pui sans demourée , La fai chanter et le dit et le son , La seres vous oîe et escoutée.

Un inconnu :

Chanson lues qu'es au put d'Arras oïe , Si t'en va droit , ma dame saluer.

(t ) VoyeJE Boquefoit : De l'état de la poésie frafaçaise , etc., p. 96 , 97 , 3^8 — 387. —Voyez Serventois et sottes chansons couronnées à Valenciennes, édités par Hécart.

(9) Roquefort f p. 93, sas.

On appelait ces jurys de chansons d*amour ( par opposition à ceux qui jugeaient les chansons religieuses ) pféys d'amour [i)*

Un inconnu dit :

S*au pui d'amours f ust retenus mos chans , Conquis auroie eureuse soldée.

Un autre :

Quar onques mais ne chantai Au pui d'amours y ce m'est \is.

Un troisième :

Au poi d'Ajrras voeil mon chant envoyer Ou je Pirai meisme présenter , Pour ceulz du pui et amours saluer.

Nous lisons à la fin d'un canson attribué au roi de Navarre ( Delaborde , II , 229 ) :

Au pui d'amors convenance tenrai Tout mon vivant , soie amez ou haïs.

It y a si peu d'analogie entre ces puys et les tribunaux d'amour , que nul indice ne laisse soupçonner qu'on y ait traité à rinstar des tensons les questions contentieuses de la science erotique ; et cependant , la chanson de défi était indigène en France , et n'y difiérait en rien de la tenson provençale. Nous retrouvons les poètes rivaux , terminant la lutte par le choix d'un ou plusieurs juges, hommes ou femmes , mais ne désignant * jamais un tribunal proprement dit , ou qualifié cour d'amour.

(i) Les règlements de la Société des troubadours , à Toulouse , portaient le nom de leyet d'amorJWoyti Mayans y Siscar, Origines de la lengua espanola. T. II , p. 3a9. Quelques leys d'amorst sont conservés. Voyez Kay., I , p. it5.

Une antre parliculariié , dont il faut tenir compte eli parcourant l'ancienne poésie française, c'est la coutume de représenter le dieu d*amour tenant cour plénière en sa qualité de juge et de législateur. Cette mode fut l'apanage des XIIL^ et XIV.<' siècles 9 ère d'engouement pour ce genre allégorique , également en faveur en Allemagne et en Italie, mais qui n'en était pas moins y semblerait-il , une importation française. La plupart des poètes qui nous parlent de cours , de statuts, d'arrêts d'amour, s'en tiennent, il est vrai, à cette personnification banale , consacrée par la poétique du temps. Mais il en est qui l'enflent aux proportions d'une allégorie en toute forme , s'étudient à saisir les traits caractéristiques de l'amour et à les figurer par des emblèmes parlants. II faut citer comme morceau capital en ce genre : Li fablel dou dieu d'amours (poésie du commencement du XIIL® siècle, éditée par Jubinai, ISS^) (1)* Le troubadour Guiraut de Calanson connaît déjà l'emploi de l'allégorie. (R., III, 391.) Nous la rencontrons également dans les anciens classiques italiens , notamment dans le trionfo d'amore de Pétrarque, et la viiione amorosa de Boccace (2).

(i) C'est ici de l'allégorie tranMcndante. Le trouvère décrit Pentrée du palais de Pamour. Le pont est fait de rotruengcs (chansons) , — les planches de dis et de canchons , —les piliers de son de harpe , -— et les solives on saillies de doug Uth hreiùnê\ — ^ les Î08âkè, de- êomspirs en plaignant^ -* et l'eav counoite qui les remplit ce sont les larmes d*wresse des amants ^ etc. Il y a dans cette pièce des pensées d*une exquise naïveté. Une demoiselle s'est laissé enlever par son ami* Un chevalier les surprend dans leur fuite et veut s*emparer de la belle. De là combat aingidier.

Quant la bataille vie por moi comenchier Le mien ami armai d*ou seul baisier Puis m'alai sir les l'ombre d'un lorier.

( Trad, )

(a) Les manuscrits d'Heidelberg , No Sid-SgS, contiennent des poésies allégoriques en langue atteraande. Reisetum Gericht der Venus oder iM^nne. (Voyage au tribunal de Yénus ou de l'Amour ) ; — J)er Frau Venus Konigin der Minne,

Mab qui l'a poussée à oatrance , c'est Jehan de Meung , auteur de ce Roman de la rose , tant et tant célébré , où le dieu d*amour 9 formant ses allégoriques vassaux en ost ( armée ) , en eaurly en parhtMntt ne joue pas unmédioere rôle (1).

Gericht Sber einer Frauen ffertigkeit^ nehtt der liehe Regel und or<2en. (Sentence de dame Vénus, Mine d'Amoui, contre la dame Dureté) y^-^Kiagen einer Liebenden und ihres Ana>alU çor der frau Minne uber die Untreue ïkree Ritterê und EnUcheidung der Richterinnen (Plainte d'une amante et de son avocat par-devant la dame d'amoor , sur Tinfidélité de son amant. Jugement.) ; — Der minne Gericht ( k justiee d'amour) ; —Lehren der Minn€ an mekreren stellen,

Yojez Wilkens. Gesch, der Heideîh, BUchersammlung, (fiist. de labiblioth. d'Heidelberg), p. 4oi-4o4, 463.yoy« Adelung. : Altd. gedichte in Rom. (Anciennes poésies allem. à Bome). D'autres setronrent encore dans les esquisses (Grundriss) de Vonderhagen et BûscKing » p. 444 9 «te. Dans les MisceUanées de Docens on lit une pièce intitulée les Dix commandements de Tamour (xo Geboten der Minne}, Ce nombre était en faveur , et pour cause. Jehan de Meung Tavait adopté dans son roman de là Bose (vers io64 ) , et nombre de ses aziière-snccesseurs IHmitdrent. Cbez les Italiens, Cino de Pisloja s*est beaucoup occupé delà cour de l'amour. La locution : amorosa corte signifie la réunion de tous les amants. (£dit. de i8i3 , p. 16 et aussi 97, 117.) Amor riposa nella mente e là tien corte (p. ii8) , sentenaa^ gmdicio d'amore (p* 19 * 4» ) sont des expressions allégoriques. Lapogiani , antre aneien poète italien (vers iiSo), s'exprime plus au long sur la cour de l'amour, poeai del primo secoîo. T. fi , p. ia5.

Donna Poiche da voi non mi difendo Qui riconosca amor vostra valenza Se torto fate cbindavi le porte, E non vi lasci entrar nella sua corte Data sentenza in tribunal sedendo,

(i) On voit aussi le dieu d'amour convoquer en conseil les grands de son royaume pour une expédition contre dame Jalousie (vers i ioo5, édit. d'Amsterdam).

Le dieu d'amours sans terme mettre De lieu, de temps ne de lettre Tonte sa baronnye mande , Aux ungs prie, aux antres commande, Si que tantost ses lettres veues Et quHoenx les auront reeeus , Qu'ib viennent à son parlement.

Tous sont venu» sans tardemeut.

On trouve li la fin du poème un passage analogue et purement allégorique (vers »ois6). Le génie envoyé par la nature harangue la baronnye du dieu d'amour.

Une fois qu'on se fut pris à exhumer les inimitables personnifications dont Tanliquité a^ait revêtu cette incisive passion , à introduire en scène , sous le nom de la dame d'amour, une idéalité moins saisissable > et à symboliser sa toute-puissance par le titre de reine , dès-lors , cette idée de pouvoir judiciaire , dont les croyances du moyen-Age faisaient Tiuséparable attribut de la royauté , était venue s*y rattacher d*elle*mème.

Un seul document nous offre un tribunal d'amour , bien qu'au figuré. C'est Tancienne nouvelle de Florence et Blanchefleur. Tous nos «ritiques s'en sont emparés ; et nul n'a remarqué que déjà la muse latine s'était exercée sur ce sujet. Il a môme fallu que d' Arétin éditât l'œuvre classique , sans s'apercevoir de son affinité avec la moderne (1). A en juger par le langage , celle-ct doit avoir été composée dans le cours du XIII.® siècle; l'autre remonte tout au moins au commencement du même siècle , car elle figure , dans un manuscrit de la bibliothèque de Munich , parmi d'autres pièces du même genre, dont les récits sont empruntés à la même époque , sans la moindre allusion à des événements postérieurs. Il serait toutefois impossible de faire descendre la pièce française de la pièce latine. Certes, si le trouvère l'avait eue sous les yeux , il ne se serait pas fiaiit faute d'enjoliver son imitation des fleurs mythologiques du modèle. Au lieu de cela, il s'appuie sur le prologue d'un prédécesseur inconnu (2) , prologue que nous ne retrouvons pas dans la pièce

(i) La pièce française se trouve dans les fabliaux et contes ^ 1808, t. IV, p. 354 1 la latine dans les Traites hist. et iitt. (Beitragen zur Geschichte und litteratur^ 1806), YII, p, 3o»; la fin manque, mais d'après une note de Docen dans une feuille d'Iéna {Erganzungs-blattem der jenaïêchen litter, i83i), p. 166 9 il paraîtrait que la bibl. du Vatican possède l'œuvre entière.

(t) Début :

De cortoisie et de baroaige Ot cil assez eu son coraige ,

bline y où > sur un ton pastoral , le poète débute par Texposé même de Tayenture :

Aimi parte florida cœlo puriore , Picto terrœ gremio vario colore , Dam fugaret sidéra nuntius aurorx , Liquit somnus oculos Fhyllidis et Florse.

Plaçait virginibus ire spatiatam , Nam sopoiem rejicit pectas saaciatuixi) ^quis ergo passibas exetint in pratum ^ Ut et lodus faciat lodum esse giatum.

A la pièce française se rapporte encore le fabliau d'Huélîne et d'Eglantine (1) ; quatre remaniements divers de ce petit drame prouvent assez combien il avait la vogue.

Voici le précis de l'intrigue (2). Florence et Blanchefleur ( en latin Flos et Phyllis) , deux ravissantes demoiselles , aiment Tune un chevalier , l'autre un clerc ou lettré {clercs , clericus) : lequel des deux amants est le plus digne d'amour ? Tel est , entre ces dames , le sujet d'une altercation fort animée , chacune réclamant , pour son protégé , la prééminence de condition sociale. Finalement , elles conviennent de s'en remettre à la sagesse du dieu ou roi d'amour. Au jour convenu 9 nos deux rivales font une toilette des plus séduisantes.

Qai câst conte uolt ùontrocer , Que ge vos vueil ci aconter.

En son prologe deffendi Cil qui parfont i entendi , Qni set cez vers et bien se gart , Qa*il nés die pas a coart.

(i) Nout^eau recueil de fabliaux et contes inédits. Méon. T , 353.

(a) Nous nous scAimes permis d*intercaler ici quelques «.ilations. {Trad.)

Lor garniment riche et beax, One ne Teistes lor parax.

Cotes orent de roses pures , £t de violettes çaintures Que par soulatz firent amors.

S*orent soulers de jaunes flors S'oient de novél esglantier Chapieax por plus soef flairier.

Ainsi atornéesy elles ehevauchent versie palais du monarque, sur palefrois plus blancs que neige et magnifiquement enharnachés.

Li frain furent k or massis ,

De bel ambre sont li lorain :

Li poitrail ne sont pas vilain ;

Cloches i ot d*or et d'argent

Qui adds par enchantement

D'amors sonnent un son novel ;

Ains diéx ne fist nul cri d'oisel

Bl mont tant com li siècles dure

Qui au clochetes féist dure.

N'est hom, tant éust maladie

S'il oist celé mélodie

Que il tantost habtiez (guéri) ne fust.

L'amour leur fiait un accueil des plus gracieux , et convoque son baronnage, composé d'oiseaux. La question en litige donne lieu à de yifs débats; enfin le rossignol , partisan des clercs, jette son gant au perroquet 9 qui tient pour les chevaliers.

Lors les a fait li rois armer Sans plus atendre autre chose.

Lor heaume sont de passe-rose Et lor ganbisons de soxies Lor ventailles furent laciées A flors de jéuvres ovrées Et de roses orent espées.

Après une lutte acharnée , la victoire prononce en faveur du clerc 9 et la pauvre Florence en meurt de dépit (1).

Cette cour de justice idéale peut-elle être considérée comme rimitation d'une cour de justice amoureuse » réelle et préexistante ? La question importe à nos recherches.

Il faut bien Tavouer , toute la marche du procès , depuis la convocation des barons jusqu'à la décision en champ clos , contredit ridée d'un tribunal d'amour. L'auteur parodie évidemment ces cours plénières (euriœ solemnes generaJti) ^ où le roi mandement fait des grands dignitaires de l'état et de l'église , tenait conseil sur les affisiires intérieures du royaume, et réglait même, avant la permanence des parlements, les contestations privées les plus importantes. Ces assemblées avaient lieu régu* lièrement aux grandes fêtes de l'année et parfois dans cer-

(i) Le fabliau d'Huéline et d^Eglanline est au fond le même ^e celui de Florence et Blanchefleui , mais diffère essentieUement dans les détails. La discussion entre les deux dames y est racontée fort au long et parfois d'une manière très*plaisante.

Un clerc , dit entr'autres Huéline , qu'on p'aperçoit jamais que rez'tondu , ne sort de che^lui que s*il espère rencontrer un mort :

Quant ime bière voit porter

Lors est séurs de son souper ;

Miaux aime un mort que quatre vis (vivant) ,

Toz nos voldroit avoir occis.

£t pour pbire à sa dame il ne sait que lire , chanter « et après tôt ce enterrer, t»

Eglantine , courroucée i répond : Un chevalier est un pauvre sire qui met ses gages

en tavernes. S'agit- il d'un tournoi il emprunte force deniers; demande à sa dame :

Sercot, o mantel, o pelice Vos li prêtez , n'an poez mais Très bien savez nel' verroiz mais.

La monnaie ne dure guère , il faut se défaire du cheval. Le haubert , le heaulme ne tardent pas à aller au marché. L'épée passe au boucher en échange d'une demi-truie salée. Mais point de vin , il faut bien vendre la bride et la seUe.

( Traducteur, )

taincs circonstances extraordinaires. Telle la cour plénière d'Alphonse VI , de Castille, à Toccasion de la querelle du Cid et de ses gendres. ( Les vieilles chansons du Cid nous en donnent une description fidèle et pleine de vie. ) La procédure de ces lits de justice se réduisait le plus souvent à régler les dispositions du combat judiciaire, contre lequel Tédit répressif de saint Louis eut si peu de succès, que Philippe-le-Bel fut forcé de Toctrojer de nouveau, sauf à Tentourer de nombreuses formalités, sous le nom de cérémonies des gages de batailles.

Notre fabliau est un calque fidèle. L'amour s'est bénévolement conféré le titre de roi, le conserve durant toute la pièce, et laisse vider la querelle en champ clos. Évoquer une cour fan. tastique , c'était la marche dictée par la nature même du sujet. Quel juge , en effet , devait être saisi de cet erotique procès , sinon le dieu ou roi d'amour ?

Ainsi se dévoile l'idée mère de cette nouvelle, lorsque cessant de poursuivre une hypothèse hasardée, dénuée de preuves suffisantes , nous nous reportons à un type connu et moulé par l'histoire.

Page 1