‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 16 sur 17 · LES ARBÊTS DB MARTIAL D'AUVERGNE · texte numérisé non relu

LES ARBÊTS DB MARTIAL D'AUVERGNE

Ea aucun temps, la poésie française ne fut plus entichée de Tallégorie que durant le XV.® siècle. Cette fièvre durait encore sous Marot et même après lui. Aussi tout ce qui prétendait enfourcher Pégase , s'empressait-il de payer tribut à la déesse du jour. On personnifia la quintessence des idées abstraites , on décrivit : la cour de rhonneur, le château de$ vertus ^ le royaume du bof^eur ou celui de la mort, le tribunal de la justice et de la raison; mais surtout, on l'aura deviné, le paradis, la cour ou le château de Vamour. On peut citer en preuve Froissart , Alain €hartier, Charles d'Orléans, Martin Franc, Olivier de la Marche et une foule d'autres. Mais qu'on ne s'imagine pas saisir, dans «es bas-reliefs de la cour de Cupidon, un reflet des cours d'amour ; ce n'est là qu'un trait caractéristique de la tendance particulière de l'esprit du temps. Veut-on une cause en dehors ? ouvrez ce roman de la Rose, tant prôné , si universellement lu et relu: voilà la souche de tous les rameaux de l'arbre poétique. Nous allons passer en revue les productions capitales dans le genre allégorique et badin.

Le père de Louis Xn, Charles d'Orléans, nous a laissé, dans «on legs poétique, deux pièces que l'on a envisagées : l'une, comme son admission en cour d'amour; l'autre, comme sa mise en retraite (1) ; dans la première : Jeunesse le conduit à la cour

(i) JOe Paulmy, Mélanges tirés d*une grande bibliothèque, t. ly, p. a4s* Von Aretin , p. Sa. Les deux pièces se trouvent dans les Poésies de Charles â'ÙrUans, F ans , 1809 , p. 1 et 178. De Paiilmy , p. 944 > prétend ^ue Valentine

de Cupidon et de Vénus, Bel Accueil vient le recevoir et Fintrodait en présence du dieu. Sur Tordre de ce dernier. Beauté,

Mes yeulx prindrent fort à la regarder Plus longuement ne les en peu garder Qaant beaalté vist que je la regardoye Tost par mes yeulx un dard au cœur m'envoye.

de Mâan tentît une cour d'amour. Il ne s'agit là que de la coutume si connue du .jour de la St,TYaUntin.. Une société des deux Mxes se réunissait, et le sort désignait à chaque cavalier une dame qu'il devait servir pendant un an. Voy. Goujet, hihi, française, ix, «66. Charles d'Orléans fait mainte allusion à cet usage, et .qui ne se rappellera d'ailleurs le chant d'Ophélie? (jPfoie de l'auteur,)

£st-il besoin d'ajouter la jolie fille de Perth? L'usage de la Saint-Valentin se retrouve en mainte localité , mais avec modification. Ainsi à Gand, enflandre, nous croyons nous rappeler que le mardi de la Pentecôte est le jouï destiné à se choisir une belle (bonne amie ) pour le reste de l'année. A cet effet , l'on se promène le long du canal de Bruges, les candidats -féminins sont nombreux et séduisants , le choix est difficile ; mais quand on est fixé , il ne s'agit plus que de se faire comprendre. On s'approche de l'objet préféré et on lui marche sur le pied ! ...

Aux bords du Ahin , on.procède autrement. 11 est, non loin des sept montagnes, sur la rive gauche du fleuve , un mont conique surmonté d'une ruine des plus pittoresques, le Godesberg. Ce nom ne signifie pas montagne de Dieu (6o£f Dieu, herg montagne), encore moins montagne des juifs, ainsi que se l'est imaginé lord Byron (notes au ChUd'Harold), induit en e^eur parla prononciation locale. (/ioi«jherg , juden juif.) Godesberg == Wodenesherg = Gotansherg = Vadanimons , = Faudemont , mons Mercurii , mont de Mercure.

La veille du i.«r mai , la jeunesse masculine de Godesbei^ tient séance au ca« baret. On proclame la liste des jeunes filles. L'orateur fait valoir leurs qualités physiques et morales, et les met successivement aux enchères. On paie comptant; le produit de la vente est converti en rafraichissements , et \ minuit, nos Valentins , dispos et bien lestés , se rendent dans la forêt voisine, lis en reviennent munis chacun d'un sapin , et à la prouvera aurore , le mai se balance graciensouent sous les fenêtres de la Yalentine. Le soir, bal. L'adjudicataire est le danseur de droit. On peut , il est vrai , faire la cruelle , mais alors ni valses ni galops ce soir-lk ! Nulle beauté rhénane n'est capable d'un tel sacrifice. Certaines jeunes filles, ou ci-devant jeunes , peu favorisées de la nature , n'obtiennent pas d'enchères. Jadis on leur érigeait une sorte de monument funéraire. Mais les mœurs s'adoucissent ; cette épigramme est supprimée. L*usage , au surplus , règne dans toute la vallée de l'Ahr, véritable petite Suisse, où Lessing et autres paysagistes de l'Académie de Dusseldorf, viennent étudier la sauvage nature et sabler le chaleureux ahrhlei' charty un émigré de la Bourgogne. . ( Traducteur,)

Puis elle lui enseigne ledécalogue de Tamour dont il est obligé de jurer l'observance. Enfin le dieu y pour seurté^ retient son cœur en gage y et fait expédier lettre-patente terminée par ces vers :

Donné le jour de saint Yalentin martir En la cité de gracieux désir , Ou avons fait nostre conseil tenir.

Far Cupide et Venus ^ souverains , A ce présent plusieurs plaisirs mondains.

Dans la seconde pièce , VAge mûr lui apparaît et le somme de se démissionner du service de l'amour. Charles, à son réveil, écrit une requête au dieu et la lui présente :

Quand vint à la prochaine feste , Qu'amour tenoit son parlement.

On le dâie de sa promesse et on lui restitue son cœur > accomgagné d'une lettre de congé :

Le jour de la feste des morts L'an mil quatre cent trente sept , Au chastel de plaisant récept.

Il seiBÎt superflu de démontrer le sens figuré de €es deux poésies, déjà réputées telles par leurs imitateurs, Octavien de St.*^GelaiSy dans sa CAa<se d'amour, où Ton retrouve entre» autres le décalogue de Charles d'Orléans , et Blaize d'Auriol dans la Départie d'amour.

Nous rangerons dans la même catégorie le quatrième chapitre du Champion des dame»[i) de Martin Franc (vers 1440) intitulé :

(i) Au moyen-âge, dit Ebert, on a ergoté de bonne heuvc pour e( contre les femmes. Toutefois Pattaque n'était pas aussi sérieuse qu'on pourrait le croire à la lecture des raanifesles. Le roman de la Bose n'atait pas ménagé les teroies , et la satyre latine contre le mariage , d'un certain Matheolas , ne fut guère plus galante.

De ia noble et grant court d'amours et des danteè M seigneun » ieequelz y iont contin^^ellement en joye et en êoulas. Les conseillers de cette cour sont des hommes: le rôle des dames se borne à danser [selon Ebert y p. 76). De plus, une pièce dans le jardin de plaisance; le parlement d'amour contre la dame sans mercy (p. 89, édition de Lyon) , vraisemblablement en affinité avec la pièce aliemande: der Frau Venus , Koniginder JUinne, Gericht Uber einer Frauen Hertigkeit (Jugement de la dame Dureté y par Vénus , reine d'amour), de Tan 1378. (Voyez Wilkens > Geschicht der Heidelb* bûcher Sammlung (Histoire de la bibiioth. d'Heidelberg) , p. 404- Ebert tient également pour allégorique la nouvelle : Erzahlung von Frau Venus und ihrem Hofim Venusberge, (Récit de la dame Vénus et de sa cour sur le mont Vénus.) Ainsi que le libro di natura d'amore (1525) , par rhistorien de Mantoue > Mario Equicola. — Parmi les poésies anglaises du genre , n'omettons pas la plus ancienne et la plus remarquable : la Cour d'amour, par Chaucer, 1338 — 14^0 : T%0 court of love. Voyez CampbelVs spécimens of the british poets , vol. II 9 p. 15. Chaucer étsdt un des nombreux admirateurs du

On sait qa*à la demande de son auteur, Jean le Fèvre de Téronanne la trnduUit en Ters français. (LaTallière, cat., part ri , p. a55.) Ce dernier toutefois trouva bon de désavouer son œuvre , en publiant un Behours de Matheolus ou résolu en mariage. Mais d'autres plumes s'aiguisaient . Martin Franc lança son Champion des. dames , et GbrisUne de Pisan , avec un véritable esprit de corps , lui répondit (i4o3) par sa Cité des dames. Il y eut encore un vengeur anonj^me de l'honneur féminin ^ui écrivit : Contredit de Matheolus , appelé le livre de leesce^ contenant Vexcusation pour Us dames , leur honneur et prouesse. C'est un homme qui a beaucoup expérimenté en sa vie ; quelques revers peu récréatifs n'ont diminué ni sa bonne humeur ni son intérêt pour un sexe que Matheolus seul pouvait appeler Vautre, Labibl. de Wolfenbuttel possède le manuscrit. (Parchemin du XV.* siècle , défectueux au commencement, 5, manuscrit Aug. 4* Voyez Ebert Ueberlieferungen etc., t. X, p. i65, i66.)

11 y aurait encore beaucoup à citer. L'évangile as-femes, — li epystiles des fentes y — le blastange des famés, —> le hlasme des famés, -— le bien des famés, Vôyes Jubinal , Trouvères et jongleurs, {Traducteur.)

roman de la Rose, qu'il traduisit même en anglais. On ne saurait en douter ; ce livre était devenu VHypocrène du Parnasse romantique; Chaucer et les autres puisèrent à la source.

Exempte d'allégorie, mais qui n'en reste pas moins une œuvre fictive, c'est l'assignation intentée par quelques dames au célèbre Alain Chartier , comme prévenu d'avoir inculpé le sexe féminin dans la belle dame «af>«^ merey ; ensemble la justification du poète inculpé ; le mandat porte : donné à Tseoldun, le dernier jour de janvier, Katherine, Marie, Jehanne (peut-être la fille de Charles VI]. Ebert, au traité duquel nous empruntons ce passage , en induit qu'Issoudun , en Berry , était le siège d'une cour d'amour , tout en avouant que la sommation pourrait bien n'être qu'un badinage. Rien ne s'oppose à ce qu'elle ait été réellement signifiée , mais au sérieux , cela ne se de* mande pas , car la défense n'est elle-même qu'un plaidoyer imaginaire par-devant la cour de ces dames.

Nous Toici maintenant en regard d'un véritable monument : le fameux recueil d'arrêts d'amour de Martial d^ Auvergne» avocat au parlement de Paris, qui fleurissait dans la seconde moitié dU'XY.o siècle, et s'était acquis une double renommée comme poète et jurisconsulte. Ces arrêts se distinguent déjà en ce qu'ils sont intégralement revêtus des formes judiciaires* Martial copiait évidemment la procédure du parlement en permanence depuis Philîppe-le-Bel. De là , les juges ecclésiastiques entremêlés aux séculiers ; de là , les jugements sur appel d'instance. S'il s'écarte de son modèle, c'est uniquement par l'addition d'assesseurs féminins. Les conseillers sont titrés gens d'amour : les juges de la première instance sont très nombreux : on y voit le marquis des fleurs et violettes d'amours , le prépost d'aulbespine^ le maire des bois verdz , le viguier d*amour en la province de beaulté. Parfois comparaissent à la barre des personnages allégoriques, tels que la mort , danger, dépit, calomnie. Les peines consistent d'ordinaire en amendes pécuniaires , ban-

nisseiuent du royaume d'amour , confiscation de biens , châtio ments corporels (1); il y est môme question de marquer les dé^ linquants > ou de leur couper la langue.

Peu d'écrits contemporains ont été plus fêtés; les éditions se pressent ; l'ouvrage est encore réimprimé en 1713; les imitations pullulent; bref, un profond jurisconsulte > Benoit Lecourt» entreprend d'illustrer le texte, et ses vastes commentaires, mettent toutes les sciences à contribution. Ce qui fait dire à son panégyriste :

Qaidquid enim rhetor , medicus , jurisque peritus , Philosophus, rates, CurtiiiB unus habet.

Les écrivains français prisent le style et l'esprit de liwrtial , qui semblerait, au reste, avoir pleinement satisfiadiaux exigences du lemps;mais pour nous, critiques modernes , c'est une saveur peu attrayante.

La stricte observance des formes judiciaires, joint à cela l'explanation d*un savant jurisconsulte; voilà ce qui a entraîné quelques enthousiastes au point d'affirmer que Martial avait tiré ses arrêts des actes mêmes d'une eour d'amour, assertion qui n accuse paa seulement une ignorance complète de la litté^ rature française au XV.« siècle , mais, il tant en eonvenir , tout aussi peu de discernement. Les critiques éclairés, tels que Raynouard, Ëbert , opposent une dénégation formelle, cda s'entend de reste ; mai» d'Àretin et quelques autres les supposent ex--

(i) £t condemnela court le dict amant deffendeur pour réparation du diçt cas à estre dépouillé tout nu , et ordonne , qui luy sera en cest estât baillé et délivré par le bourreau h quatre yieilles cbambertères d'Estuves , pour le tri^s bien venner dedans une Tieille coutre , prinse de prisonniers , ou d*autre vieille couverture, plaine de poux et de vermine. Et cela faict , le condemne à estre jecté tout nu en un cbamp plein d'ortbies et des chardons. Et au surplus le bannist k toujours du royaulme d'amours et da service des dames , en déclarant tous et diacun ses biens confisquez. !Ëdit. de Paris , i544*

traits des poésies des chantres d'amour provençaux , opinion qui ne «'est point accréditée. Pour nous , nous y cherchons vainement un seul trait caractéristique qui puisse militer en feveur de leur identité , voire le dire de l'auteur, qui croit devoir leur donner un cadre poétique (1)» ou celui du commentateur qui termine en àisMiisedjam satis juveneê lusimus , parce^ bone leetor* N'est-ce pas avouer implicitement que son élucnbration n'est qu'un scientifique badinage ? Que dire de la procédure de cette jurisprudence 1 Pour ne citer que ces personnifications allégoriques, cette surabondance de degré d'instance, cette formidable pénalité et autres non-^ns , n'est-ce pas le cachet d'un véritable produit de l'imagination ? Que dire enfin du langage de la littérature contemporaine ou postérieure , qui ne termine ses imitations dictées par une inspiration badine , ou leur intitulé» qu'en posant l'œuvre entière en manière de fecétie fittéraire ? (2)

liais , demandera-t-on , y aurait-il une arrière*-pensée au fond de ce Hvre si singulier , on Fauteur n*a44l voulu qu'égayer les loisirs de ses lecteurs ? Nous lui prêterons volontiers une intention morale. Il cherchait à stigmatiser certaines méséances trop ordinaires aux amants , telles que la prodigalité, la fureur delà mode , les médisances , les inconvenances qui se glissaient à

^i) Le prologue et Tépilogac sont en vers. Voici le début :

Bnviron la fin de septembre, Que faiUent TÎoIettes et floure^ Je me trouvay en la grand chambre Bu noble parlement d*amours , Et advint «i bien qu'on vouloit Les derniers airésts prononcer ^ Et qu'à cette beure on appelloit Le greffier pour les commencer.

(s) Voyez Goujct, Bibl. franc., T. x, p. 44« et le Traité de Von Aretin, p. 55 et suivantes.

l'ombre des jeux de sociétés, le mercurisme galaot de quelques moines et autres abus marchant à la suite de l'amour. Rappe-^ lon^nous que par ses autres écrits , Martial prenait rang parmi les moralistes.

Enfin y le roman de Guillaume de Gabestaing nous reproduit encore une vision de cour d'amour. On y reconnaît le double emploi des entretiens de société du chapelain André» et des formes judiciaires de Martial. L*auteur néglige d'indiquer ses sources, et par là môme , nous dispense de le croire sur parole^ D'ailleurs , le manuscrit qu'il aurait traduit ou retravaillé ne remonterait nullement à une époque reculée i mais bien à Tére de Martial. Peut-être aussi que ce roman n'est autre chose que la biographie des poètes provençaux dont Mauni nous avait déjà donné l'original (dans sou istoria det decamerone di C* Boee. Firenze, 174âO» refondue , amplifiée par notre auteur et notamment enrichie d'une cour d'amour.

En traitant du chapelain André , nous avons conjecturé que cet écrivain vivait dans le cours du XIY.® siècle , et que pour autoriser ses principes erotiques , il avait qualifié de nom de cours de dames (dominarum curiœ) certains passe-temps de société en usage de son temps. Cette coutume était tombée en désuétude au XV.® siècle; ou du moins le fil de continuité nous échappe ; car le roman de Gabestaing n*est pas une autorité, et la pièce d'Alain Ghartier nous laisse dans l'incertitude. Le surplus du contingent poétique ne nous ofTre que des imitations éloignées de l'ancienne allégorie de la cour de l'amour , et n'a aucune portée historique.

Nous le rappelons, en terminant; ce traité n'est autre qu'un examen des témoignages qui ont trait anx cours et aux tribunaux d'amour. Si nos jugements , si nos interprétations n'ont pas pleinement réussi à dissiper tous les doutes , du moins ontils mis en évidence la faiblesse des hypothèses qui ont prévalu jusqu'à ce jour; hypothèses qui préconisent un pouvoir judi-

ciaire primitivement dévolu aux femmes , et postérieurement aux hommes, sans parvenir à démontrer l'identité d'une pareille institution. Tout se réduit, d*une part^ à la coutume de soumettre les querelles d'amants à l'arbitrage de quelques personnes , de l'autre y à s'exercer , dans les cercles de société , aux subtilités d'esprit. Voilà ce qui séduit plus ou moins par de faux semblants de cours d'amour. Nous avons pris à tâche de soulever le voile et de faire entrevoir Taffinité secrète de ces apparitions du passé.

( lli )

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