‹ Essai sur les cours d'amourChapitre 4 sur 17 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les dernières recherches sur les cours d'amour soulèvent une question d'autant plus digne d'un examen consciencieux qu'elle promet à T historien de la poésie et des mœurs au moyenâge, une donnée .des plus importantes. De savantes investigations ont évoqué dans le lointain du passé certaines cours judiciaires féminines , qui seraient intervenues en de tendres intrigues et dont les décisions auraient eu force de loi Donnez un corps réel à ces idéalités, et le bon vieux temps se trouve avoir traité Tamour fort à la légère ; bien plus, ce rang que la chevalerie avait galamment assigné aux femmes s'érige en une sorte de gynécocratie, dont Tépoque» il faut l'avouer, ne nous a pas légué l'empreinte.

A ces cours d'amour on a fait également honneur d'une juridiction esthétique , subordonnée toutefois à leur pouvoir judiciaire ; partant on les déclare sociétés poétiques constituées. Les preuves qui justifieraient de cette autre attribution serviraient de réponse au silence négatif de l'histoire , qui, dans le cours du XIL® et du XIIL« siècle, n'a pas su découvrir ce genre d'aréopages.

Au surplus, une apprécialion raisonnée de ces hypothèses doit évidemment venir en aide à l'histoire de Tart poétique, puisqu'elle obligea explorer certaines productions du domaine romantique. (1) Cet essai, nous osons le croire, amènera en partie les faits sous un tout autre jour. Loin de nous la pensée d'offrir ici des opinions inattaquables. Les témoignages historiques doivent guider le jugement et le circonscrire étroitement dans sa marche ; car ils lui posent des jalons infaillibles. Mais le champ si vaste des conjectures s'ouvre à tout philologue^ qui entreprend l'histoire des cours d'amour , et peut bien aisément donner le change aux préoccupations individuelles. Nous espérons néanmoins présenter dans cet opuscule quelques documents, quelques élucidations qui ne seraient pas sans influence sur un travail plus étendu.

Dans toute recherche , il faut d'abord en spécifier nettement l'objet. Avant que d'aborder la discussion , expliquons-nous sur la dénomination Cours d'amour , dénomination dont l'étymologie erre un peu dans le vague et s'est bien autrement obscurcie sous la plume des écrivains. Les uns n'ont voulu voir dans les cours d'amour que de simples réunions poétiques. D'autres y ont reconnu des tribunaux réguliers , tenant séance pour la discussion et la solution des points litigieux en matière d'amour. Le plus grand nombre, et notamment nos critiques

(t) Romantique* Les Allemands donnent ce nom à toute la poésie du moyenâge. (Trad.)

modernes , en font d'habitude le synonyme de deux acceptions identiques à leurs yeux , au fond essentiellement différentes. D*où provient une telle merise ? évidemment de la portée trop indéterminée des mots eux-mêmes. £n effet , cours d*amour signifiera indifféremment : tribunaux d'amour ou sociétés d'àmour, et ces dernières du moins pourraient être les modératrices du culte de la poésie amoureuse. L^acception usuelle chez les anciens poètes serait concluante sans doute , mais ils n'ont pas fait emploi de cette locution.

Pour nous , nous entendons par cours d'amour une réunion dont le but était l'accommodement des difficultés entre amants, qu'il s'y joignit ou non des intérêts poétiques. Partant nous appellerons sociétés poétiques celles qui s'occupaient uniquement de poésie et par opposition tribunaux d'amour celles qui se consacraient exclusivement aux affaires amoureuses ; toutefois cette dernière dénomination pourra s'appliquer à un certain nombre de personnes investies des mêmes pouvoirs. Notre exploration portera immédiatement sur les tribunaux d'amour , ne nous arrêtant aux sociétés poétiques qu'autant qu'assimilées aux premiers , elles nécessiteraient une distinction.

Parmi les publicistes de notre droit romantique , nous nous bornerons naturellement à citer ceux qui se sont livrés à des investigations de quelque étendue. Le président Rolland ouvre la marche : Recherches sur les prérogatives des dames chez les Gaulois, sur les cours d* amour y 1787. Cet ouvrage, dépourvu de critique , conserve à peine quelque valeur comme compilation

de notices, et se retrouve en substance dans le traité historique dont M. d'Arétin accompagna son édition des arrêts ( 1803 ]. Lors de la publication , la dernière partie du livre allemand aurait dû fixer plus particulièrement l'attention du monde lettré; mais quant au traité, l'auteur s'y noie dans une mer de citations insolites, et de titres de livres , sans avoir établi jusques là, sur des bases un peu solides , une seule hypothèse.

Les écrits plus récents sont tout autrement recommandables ; citons en première ligne le traité lumineux et plein d'aperçus inséré par Raynouard dans le second volume de son Ckoiœ des poésies originales des troubadours^ 1817. Nul investigateur des antiquités historiques et littéraires de la France ne semblait mieux appelé à projeter une vive lumière sur ces tribunaux d'amour insaisissables à l'œil dans le clair-obscur romantique. On se complaît à la lecture d'un tel travail , d'autant plus que ce philologue y à part des élucubrations aussi savantes que bien entendues , une connaissance approfondie du sujet , possède cette unité , cette lucidité d'exposition appréciée du lecteur allemand. Seulement, oserons-nous le dire, cette teinte poétique qu'affectionne sa diction nous parait, en matière de recherches, plus nuisible qu'avantageuse (1). Écoutons-le tracer l'origine des cours d'amour. ( pp. lxxix et lxxx).

a Ces tribunaux plus sévères que redoutables où la beauté

( i) Les Allemands ont souyeiit reproché aux Français de juger le fond sur la forme ; aux écrivains de mettre en pratique sans trop de scrupules Pindnigente

elle*iiièiiie , exerçant un pouvoir reconnu par la courtoisie et par ropinion, prononçait sur l'infidélité ou Tinconstance des amants , sur les rigueurs ou les caprices de leurs dames et par une influence aussi douce qu'irrésistible» épurait et ennoblissait, au profit de la civilisation , des mœurs et de l'enthousiasme chevaleresque , ce sentiment impétueux et tendre que la nature accorde à Thomme pour son bonheur , mais qui presque toujours fait le tourment de sa jeunesse et trop souvent le malheur de sa vie entière. Cette institution n'a pas été Touvrage du législateur , mais l'effet de la civilisation , des mœurs, des usages et des préjugés de la chevalerie. »

On peut préciser leur durée avec certitude (pp. lxxxi et xcvi) en assignant à leur institution le milieu du XII.« siècle » peut*étre une date plus reculée. Elles se prolongent au-delà du XIY.® Quant à leur organisation , leur procédure , l'auteur nous apprend ( p. c-ciii ] que les parties comparaissaient en personne et plaidaient leur cause ; mais que la cour prononçait aussi sur des questions exposées dans des suppliques ou débat-

théorie. Et de fait , que d*œavret de critique , éblouissantes de style , ne sont réellement que la cymbale retentissante de l'Ëcriture. Les Allemands, à leur tour, ne s'inquiètent fréquemment que d'être savants , très^savants. Ils y réussissent ; mais vraiment un peu moins d'abnégation en fait de style , leurs doctes élaborations n*y perdraient rien et les traducteurs y gagneraient beaucoup. Nous avons de part et d'autre les défauts de nos qualités; grâce h. nos relations intellectuelles, on est en bonne voie de s'amender. La critique française procède aujourd'hui par la métbode des Grimms et des Lachmann ; que la critique allemande écrive donc k la manière des Villemain et des Ampère. (Note du trad,)

tues dans des tensons. La teneur des arrêts^ qui du reste admettaient appel , comprenait les» considérants motiyés sur le code d'amour et faisait ainsi jurisprudence pour les autres cours.

B Mais , se demande l'auteur ( p. cxxiiï ) , quelle était Tautorité de ces tribunaux ? Quels étaient leurs moyens coercitifs ? Je répondrai : l'opinion , cette autorité si redoutable partout où elle existe , Topinion qui ne permeUait pas à un chevalier de vivre heureux dans son château , an milieu de sa famille, quand les autres partaient pour des expéditions outre mer , l'opinion , qui depuis a forcé à payer comme sacrée la dette du jeu , tandis que les créanciers qui avaient fourni des aliments à la famille étaient éconduits sans pudeur , Topinion qui ne permet pas de refuser un duel » que la loi menace de punir comme un crime, enfin l'opinion devant laquelle les tyrans eux-mêmes sont contraints de reculer. » .

Peu après ce traité parut àLeipsick une brochure anonyme (1) intitulée :

Die Minnehofe des Mittelalters und ihre Entscheidungen ader Ausprilehe. (Les cours d'amour du moyen-âge, leurs décisions et leurs arrêts.)

On ne peut absolument refuser à l'auteur le mérite qu'il revendique lui-même , celui d'avoir réuni , en faisceau , tout ce qui doit démontrer sans réplique, dans sa pensée, l'existence des cours d'amour. L'œuvte est bien coordonnée , mais au fond

(i) Cet anonyme a nom Spangenberg.

cet opuscule n'est qu'un remaniement des travaux de d'Arétip et de Raynouard , augmenté d'extraits empruntés pour la plupart à des sources manuscrites , de traductions ; d'une copieuse série de titres de livres, enfin de quelques remarques, propriété de Tauteur. Se servir à Vaise du labeur d'aulrui peut être, sinon honorable au plagiaire , du moins utile au lecteur. Se dispenser de nommer ses autorités , c'est aplanir les voies à sa propre renommée. Mais on aurait droit de s'attendre à ne pas retrouver en telle besogne les méprises des devanciers , moins encore, grâce à Timpéritie de l'écrivain, de nouvelles erreurs(l). Il fallait bien porter la peine d'une ignorance complète des littératures mortes et contemporaines, voire môme d'un manque absolu de critique historique.

Il s'accorde avec d'Arétin sur l'époque originaire des cours

(i) Un lepioche auMi grave exige des preuves : « Papon et Fauchet^ dit notre » auteur (p. xv), ne considéraient-ils pas les cours d'amour comme de simples n jeux de Tesprit et de la pensée ? La Curne de Saiote-Palaje ne les regarde-t-il » pas comme des parlements de bon ton? » —Le bon Fauchet , que d'Arétin tire également aux cheveux , ne parle en aucune manière de cours d'amour , mais nommément et expressément de ces jeux célèbres appelés jeu^ sous Vormel^ qui n'étaient au reste que des entretiens poétiques. — Nul lecteur sensé n'induira du passage de la Curne de Sainte-Palaye cité par d'Arétin (p. i4) , que le docte abbé ait regardé les cours d'amour comme des parlements de bon ton. Somme toute , que signifie celte interminable éuumération d'auteurs qui rêvassaient sur ce sujet ou l'effleuraient d'un regard , empruntée d'ailleurs au livre de Von Aretin ? — Notre auteur (p. 76) cite, d'après Aolland, un poème en vieux français, intitulé Flos et Blanciflos, et trouve identité entre celte héroïne et la Blanciflos du chapelain André. S'il eût pris la peine de parcourir cette production, certes bien importante pour lui, il eût vu les noms se métamorphoser eu Blanchefleur et

d'amour > en assigne le terme ( p. 19 ] à la fin du XIV.o siècle, alors que l'introdaction des armées permanentes sous Charles VII (notez que ce prince régnait auXV.^ siècle.) précipita la chute de Tantique chevalerie , la disparution des troubadours, partant celle des cours d'amour. Leur juridiction comprenait (38) l'arbitrage des luttes poétiques etdesbrouilleries d'amants. Leur organisation (35) était identique à celle des cours judiciaires. Les débats (40) avaient lieu de vive voix. Les arrêts (64) faisaient application motivée du code de l'amour. Elles auraient même possédé un droit pénal de convention (49).

Ebert, enfin , nous a gratifiés, dans la revue périodique V Hermès , d'un petit traité écrit avec une rare sagacité et qui se distingue au premier coup-d'œil de ces œuyre.s sans vie , qu'un auteur mène à fin , comme s'il suffisait de viser au but pour y atteindre. Le lecteur rencontre ici des aperçus qui

Florence', ce qui est bien différent. — On lit avec surprise (p. xyii) : « 11 faut rectifier une erreur dans le traité d'EicHorn si recommandable d'ailleurs, d Qui ne croirait à ce langage que la rectification sera du cru de Pauteur ? Point , c'est du d'Arétin (p. 17). Il fait en majeure partie les frais des six premières pages. Dans la douzame suivante vient le tour de Raynouard , presque toujours traduit mot à mot. Ici cette absence complète d'études littéraires joue à notre anonyme un bien mauvais tour. Kaynouard donne (p. Iixxxiv) , le passage du Glaber, d*oà il résulterait qu'environ vers l'an 1000 , la poésie provençale avait déjà pénétré en France. Puis il en vient à parler des tensons que Ton rencontre dans les œuvres des troubadours, c>st-à-dire de 1 100 à i3oo. r^otre auteur rapporte également ce texte, et après ravoir interprété tout de travers, il ajoute : «Alors déjà (l'au 1000), « dans leurs jeux poétiques , les troubadours se plaisaient à se poser des questions » litigieuses et riches de pensées. « Il ignore donc que cette littérature provençale , d'aussi loin quelle nous soit parvenue , est à peu près de 100 ans plus moderne.

remuent, pour ainsi dire , les fibres intimes de la question.

Reconnaissant dans les cours d'amour des institutions nobles

et recommandables , Ebert en attribue la pensée première à ce

sentiment de modestie et de bienséance inné chez les femmes,

et rattache leur établissement au début de la première croisade.

En Tabsence de leurs maris« exposées sans égide aux atteintes

de la calomnie , les femmes auraient voulu , dans l'intérêt de

leur honneur, formuler certaines règles de vie sociale. Aussî«

dans le principe , les cours ne sont-elles , à ses yeux ^ que de

simples tribunaux de mœurs , réprimant les contraventions en

amour , aplanissant les difficultés entre amants , et par forme

de délassement , rendant solution sur des questions proposées

(82-83). Elles se seraient maintenues dans cet état jusqu'à la fin

duXII.^ siècle. Alors» sans être modifiées dans leur organisation

primitive , elles ne constituent guère qu'un passe-temps de

société, et bien qu'originairement étrangères aux exercices

poétiques, elles les admettent peu à peu , comme une agréable

diversion (83-69]. La France méridionale, où Tappel aux

croisades trouvait un écho si retentissant, fut et demeura leur

patrie , jusqu'au temps où une violente commotion vint

ébranler ces contrées et déterminer la chute des cours d'amour

(82- 84)* Leurs arrêts, rendus sérieusement, s'exécutaient

d'autorité, fait d'autant plus plausible que des dames influentes

occupaient la présidence (86). Telle est l'opinion du savant

auteur sur les cours d'amour primitives ou féminines ; quant

à celles postérieurement composées d'hommes, bien qu'elles

aient renchéri sur tes formes, il les déclare une simple parodie (1).

Les autorités invoquées par les critiques que nous venons de citer sont :

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