CHAPITRE I.e
t-ÉnOIGNAGES DE(i POÈTES PROVENÇAUX OU TROlJBADOlJBfii.
Reportons-nous aux temps où florissait la poésie occitauienne ; étudions, si Ton peut s'exprimer ainsi, le caractère pratique de Tamour dans la France méridionale ; nous pourrons remonter à Torigine de la justice amoureuse et suivre les phases de son existence.
Chez les Provençaux^ la chanson d'amour met eu scène cette passion sous un double point de vue : comme affection du cœur, comme affection de Fesprit. Dans ce dernier cas , elle se révèle en quelque sorte comme une science basée sur la théorie et l'expérience ; les troubadours l'avaient dénommée Saber de drudaria: nous la désignerons sous le uonti d'Erotique, Ce n'est pas dans la connaissance des écrits d'Ovide qu'il faut rechercher la cause d'un phénomène si particulier ; elle réside dans la nature des rapports sociaux et dans la tendance dialectique de l'époque ei^tière ; car il est certain que cet étrange commerce amoureux , que ces questions d^amour si pointilleuses étaient devenus une nécessité intellectuelle; l'arène affectée à cette multiforme polémique , inséparable de la théorie de l'amour, était un genre spécial de poésie appelé Teman , c'est-à-dire chanson de défi, et dont voici l'ordonnance (1). Danslapce-
(i) Il y a réminiscence delà Unson on du jeu-parti dans Tancieone lyrique allemande. On y soulève également, par forme de passe^temps poétiques, des quêtions
mière strophe I le poète > interpellant un de ses confrères , lui soumet deux propositions contradictoires, le plus souvent relatives à Famour, et le somme de défendre celle qui lui paraîtra le mieux fondée , Vautre demeurant son partage. Après une courte argumentation alternée durant plusieurs strophes , la discussion est fermée sans conclusion. On trouve toutefois certaines tensonsy à la fin desquelles les rivaux conviennent d'un arbitre, ou d'un petit tribunal de deux à trois personnes, hommes ou femmes. La coutume de débattre ainsi les subtilités ambiguës et parfois très-curieuses de la philosophie erotique est si ancienne que déjà le célèbre comte de Poitiers, Guillaume IX (vers liOO), s'écriait dans une de ses chansons si précieuses pour l'art :
E si-m partetz an juec d*amor.
No suy fân fiitz , Non iapchu triar lo ntlhor
£nti*els malyatz.
a Et si vous me proposez un jeu d'amour, je ne suis pas » assez sot que de ne pas choisir la meilleure question. » (R. LXXXV.)
Pourvoir à la solution des points litigieux en amour, n'étaitce pas aplanir les voies de raccommodement? Le moyen s'offrait de lui-même, il ne fallait, dans les àwx cas, qu'un appel
d^amour. MaU il n'en est pasxésidté un gonre particulier dt poésies. Un Minne-
Diê Friande habent mir ein Spiel getkeili.
Les amis m'ont partagé un jeu. Remarquez l'expression ein SpUl theilen* C'est identi^ement le proYonçal. Joe partir. Trad,
aux arbitres corapétenis. Oa seul que les tribunaux régulier» eussent été fort déplacés daos l'espèce » le corps db procès n'étant guère qu'idéal. Mais prétendre a 9110 hi atMmts partaient » plainte en cours, en eour$ uniqtêement ampotéeê de femmeê : » e'eet %mm anertion abêolwment dénuée de fondement , attendu » que le fait n'avait pas lieu pour les çpêestioni d* amour, d D'ailleurs une circonstance s'élèye contre cette hypothèse.
Il est une injonction que les poètes occitaniens ne cessent de répéter aux amants , avec un zèle infittigable, et qui semble le refrain dbligé d'une bonne chanson d'amour : c'est d'abriter les tendres liaisons à l'ombre du mystère (l), mystère dont la nécessité s'expliqueipar la nature même de ces rapports , entretenus le plus souvent aux dépens de l'honneur conjugal , mais où Ton cherchait à sauver au moins les apparences, autant par un sentiment de bienséance que par crainte de méchef. Le» maris n'enduraient pas toujours avec indifférence la maldfeiitation d'une rivalité long-temps dissimulée. Entre personnes non mariées, le secret n'était pas moins indispensable , car d'éternelssoupçonneurs , les hommes, obligeaient les nobles demoiselles , dans des amours plus ou moins sérieux, mais devenus une sorte de besoin dans la vie recluse des châteaux, à imposer comme un devoir à leurs chevaliers la plus grande circonspection; aussi la discrétion était-elle passée chez les amants en loi générale et
(1) L'injonction se retrouve chez les tron vêtes. Nous nous bornons à un ezeni|tU :
Quar toz jors veut estre celée Amoffs qui vent estre gardée.
(Le dit de la Mott»} Voyez Jubinal , JongUurs et trouffères, Paris , iSSS« Trad,
iaviblable, vraie pierre de touche , qui éprouvait la tendresse et la noblesse des sentiments. Le délinquant encourait à la fois laperte de Tobjet aimé et le blâme du monde : c'est ce qui ressert incoBlestableaient du langage des poètes provençaux/ véritables modérateurs de Tesprit du temps. Dôs-lors , il devient difficile d'admettre des cours d'amour , au sein desquelles la vie privée serait venue se dévoiler à tous les regards , voire par l'organe des femmes,» sans que cette double trangression des lois de la bienséance n*engendrât désordres et malheurs et n'encourût > comme violation flagrante d'un principe sanctionné par l'opinion , ardemment défendu par les poètes » l'indignation, et la censure de ces Argus toujours éveillés..Que si parfois onlaissait deviner par un mot , par une réticence » l'objet de son amour ou de ses attentions , on n'en aurait pas moins rougi de proclamer son nom dans la publicité d'une cour ou d'y narrer toqte une intrigue. Le poète chantait sa dame sous tin nom d'emprunt, lors même que ses louanges ne pouvaient ou ne devaient lui assurer l'incognito.
. Les poésies des troubadours , les fragments qui ont trait à nos prémisses , bien loin de les contredire 9 leur assurent pleine et entière confirmation.