TE N SON S
Dans les chansons de défi , les poètes rivaux en référaient exclusivement à quelques juges. Il s'ensuit que vraisemblablement 9 il n'existait pas de tribunaux arbitres permanents de semblables débats.
Raynouard émet une opinion toute différente. Après avoir cherché à prouver la haute ancienneté de ces cours d'amour , qui connaissaient simultanément de questions et, d'intrigues d'amour, il allègue y pour sauver Thonneur du corps (p.xcvi):
<x Lorsqae les Iroabadours n'étaient pas à portée à' une eour d'amonr , on lorsqu'ils croyaient rendre nn hommage agréâMé aux dames , en les choisissant pour juger les questions galantes , ils nommaient, à la fin des tensons, les dames qui devaient pro*noncer et qui formaient un tribunal d'arbitrage , une cour d'amour spéciale, ù
Il n'y aurait eu donc là qu'une exception à la règle générale. Hais d'où vient que les poètes n'en appellent jamais à une cour^ mais taujaurs à un Ou plusieurs juges ?
Raynouard a prévu l'objection et l'on trouve > au tome IV (p. 16 ) de son Choix de poésies provençales, une citation omise dans le traité.
ToU tonps duraria ili tensos , Perdigons , perquMeu Toill «•m plate , Qu'el Dalfin sia'l plaitz pauzatz , Qu'el )ut)e e la cort en patz.
c< Les tensons dureront toujours , Perdigon ; c'est pourquoi je veux que notre différend soit soumis au Dauphin , et que lui et la cour jugent en paix (1). b
Transcrit de cette manière^ le dernier vers est bien âible. On ortographie d'ordinaire au nominatif eortz , et la construction sera infiniment plus naturelle en lisant
Qu'el jatje e Vacort en patz.
(i) Robert I, dauphin d'Auvergne, l^ês troubadours lui donnent le nom de Dalfin; It» chartes celui de Dalphinus, Baluze, dans son histoire d'Auvergne, n'accorde le nom de fi obert I qu'à son petit-fils. Mais l'Art de vérifier les dates le connaît sons son vrai nom. (Aeg. 1169.1134.)
Ses états ne comprenaient que le comté de Yelay et une très-petite partie de l'Auvergne. Néanmoins il tenait une cour brillante , était lui-même habile troubadour, mais passait surtout pour bon juge en fait de poésies. (Voyez Oiecv. Biogr. , p. 107.) Trad.
Um vpiçi xwir im^ le traité an 9utre témoignage plus iiiip<NP|aat ift. xat )•
Deax; troiUia^ouray Guiraut et Pejronoet , font choix ^ ^ la fin d'iipe tenackp > de deux jjuges difiérents.
Guiraut dit:
Vcncwai vos . sol la cort liai si»....
A Pevg«ftt|t tramât mon paitimcnt la bella fai oort d'enscgnament.
Peyronnet répond :
Et ieu voirai per mi al jugjament L*onrat castel de Sinha (i)
Bajnouard traduit :
8 Je TOUS vaincrai , pourvu que la cour soit loyale.... Je transmets ma tenson à Pierrefeu où la belle tient cour d'enseignement. x> ( R*» xcii ) :
< Et moi f de mon côté » je choisis pour juge Vhonorable château de Signe. i> ( R* , xcm ) :
Mais le mot tort est trop vague pour servir de point départ à une donnée historique. En provençal il dgnifie indifiKremment une réunion » un tribunal , que cette dernière acception soit collective ou n'ait ed vue qu'un seul juge. Nous citerons en preuve une antre tenson (9) , où l'un des deux rivaux désigne pour juge un chevalier du nom d'Ebles.
A mon senhor N. Ebles fassum saber Julje , nos duy, cals es nostre dcscort , £t el dir n*a aco ^e*l n*en semblans Qu'el sap d'amoi los trebalhs e*ls afans
(i) Signe et Pierrefeu, deuxckàteaax voisins Tan de Tautre^ a peu près à difltaoce égale de Toulon et Brîgnole (xcii, R.). Trai,
(i) Ilcommeiiçe : D'un cavaytr un prêtai lonjamen , et se trouve dans le manuscrit. S791 de la bibliothèque royale , à Paris.
a Jutje ( Dom propre ) > faisons connailre tous deux notre différend d N. Ebles , et il nous en dira son semblant , car il connaît les peines et les tourments de Tamour. d
L'autre répond :
Ayso Tuelli yea.... N' £steve , en d voler C'a mo senhor £n<-£Lle8 sia la coru.
Mays yen volgia G*ab lieis foss'En Joans Caz aquel sap si es vertadien mos dians.
a ]'y consens. Esteve, que monseigneur Ebles soit notre juge , mais je voudrais lui adjoindre N. Joans, car celui-là sait si mon chant est bien fondé. »
Il est clair que eort s'applique ici à un seul individu ; partant ne sommes-nous pas autorisés à traduire le texte produit par Raynouard de la manière suivante :
a Je vous vaincrai si le jugement est loyal.... Je transmets ma tenson à Pierrefeu , où la beauté donne un arrêt plein d'en* seignement. » (1)
Remarquez encore que la locution tenir une cour devait se reildre par ten$r eort.
Nous croyons avoir démontré qu'on ne saurait, sur les passages allégués ( considérés en eux-mêmes et sans la glosse de Nostrar damus , dont nous nous occuperons cir-après ) , conclore à l'existence des cours d'amour.
En accordant même que le substantif cordait exclusivement
(i) On pourrait atténuer robjection en proposant d'écrire Vacortz^ au lieu de la eoTt%, Nous répondrons : du roomeat que deux rivaux requièrent un jugement , il n'est plus question entre eux d'accord ni d'accommodement. Car Tun des deux devrait nécessairement faire une concession. C'est précisément parce qu'ils ne peuvent s'accorder qu'ils ont recours à un juge et lui demandent un arrêt :
Dans le vers :
Qu'el jutje e Tacort en patz Acordar en patz sert de lénitif à la locution plus sévère de jutjan
signifié uDe cour ^ là où il o'est point question dintrigues amoureuses , il s'agirait non d'une cour d'amour , mais simplement d'une société poétique.