DIFFÉRENTES CITATIONS
Nous présenterons maintenant divers fragments sauvés du naufrage de la poésie occitanienne et qui semblent se rattacher à notre sujet.
Marie de Yentadour ( vers 1300 ) , dans une tenson composée concurremment avec Gui d'Uisel 9 Tinterpelle en ces termes (R.,IV, p. 29):
Voill qae-ia digatz , si den f ai engualmen Domna per drut , ^an lo qaier francamen, Com el per lieys tôt quan tanh ad amor Segon lo dreg que tenon Vamador.
a Je voudrois que vous me disiez si une dame doit faire autant pour Tami qui l'aime loyalement , que lui pour elle , en tout ce qui tient à Tamour et selon le droit que possèdent les amants.»
Guiraud de BorneiUe ( Ray. , III , 108 ) dit :
Quar qui^ls dregz entea D'amor ni'n sospira.
Ugo de la Baccalaria ( vers 1200 ) dit dans une tenson avec Bertrand de St .-Félix ( Ray. , lY, p. 31 ) :
Que segon;af/am«/t d'amor
Val mais , qaan la pree merceian.
a Car selon le jugement de l'amour , il vaut mieux que je la prie humblement.
(41 ) Deudes de Prades ( Ray. , III , 415 ] :
Que'l dieui d*amor a bcn per dreit jujat , Que dona deu sou amie enriquir.
Peire Ramon de Toulouse (1170-1200)^ dans une chansoa d'amour» s'exprime ainsi ( R. » III , p. 438 ) :
Quar on plus m'auci d'enveya, Plus li dei ma mort grazir , S*el dreg d'amor Tudh seguir, Qu^estiors sa cprt non playdeya.
a Plus elle a envie de m*occir , plus je devrais lui rendre grâce de mon trépas , si je veux suivre le droit d'amour , car sa cour ne parle pas autrement. »
Enfin , Ricbard de Tarascon » contemporain de la guerre des Albigeois , s'exprime plus clairement encore ( Parnasse occitanien , p. 385 ) :
Ab tan de sen cum dieos m'a dat Sui crezens ea l'afan d'amor, Que hom non pot aver honor, Si non fai so qu^ill a mandat ; £1 mandamens es tant grans pros A oel , que de bon cor lo fai , Que pnois n'es en pretz cabalos ; Gardatz s*o fai ben , qui-s n'estrai.
C'aisso fo partit et egat £n la cort del çer dieu, d'amor Adreich per leial jutgador,
a Tout le bon sens que Dieu m'a donné fortifie ma croyance en l'enfant d'amour ; car Tbomme ne peut acquérir honneur , s'il n'obéit à ce que Tamour ordonne ; et quel avantage ne retire-t-il pas de ses commandements , s'il les accomplit de bon «cœur? Il en devient chevalier prisé et honoré. Dites maintenant : agitai bien celui qui s'y soustrait ? Ainsi en fut-il jugé dans la cour du vrai dieu d'amour , par un loyal juge. »
Ces extraits comportent évidemment l'idée d'un droit des amants , et d'une justice d'amour ; mais il faudra l'accorder , cette première locution est purement banale. Qu'on y réOéchisse en efiet , là où deux personnes entrent en rapport , il doit être instantanément question de droits et de devoirs mutueb. C'est même l'acquiescement à cette réciprocité qui sert de base première à ces rapports. À plus forte raison , dans ces tendres relations , où l'esprit prenait souvent plus de part que le cœur, le temps avait dû consacrer successivement quelques principes auxquels on déférait , comme à des précédents. Inférer de là l'existence d'une cour d'amour serait aussi peu logique que de préjuger, sur les règles de nos usages de société ^ l'existence d'une cour de bon ton.
Quant à la cour d'amour citée par Ramon de Toulouse » il ne faut prendre l'allusion qu'au figuré. On s'en convaincra par les expressions plus précises de Richard de Tarascon. Pour sanctionner poétiquement certains axiomes erotiques» les poètes avaient coutume d'en appeler au jugement du dieu lui-même , qui n'était alors que la personnification de ces lois d'amour divinisées.
Les poètes invoquaient uniquement des cours d'amour idéales ; n'était-ce point avouer tacitement en quelque sorte qu'ils n'en possédaient pas de réelles ?
Un autre passage vient à l'appui de cette conclusion. Nous possédons une peinture allégorique de l'amour , par Guiraut de Calenson ( vers 1210 ]. Il y est dit entr'autres ( R. , III, 39 ) :
£ Jai ou sa corto es ,
Non sec razon , mas plana voluntat , Mi ja iralK temps no y aura dreit jatgat.
« Et là OÙ se trouve sa cour , elle ne suit pas de principes »
mais son bon plaisir, et jamais il n'y aura de jugement équitable. »
Un troubadour postérieur , Guiraut Riquier p écrivit sur ce
canson un ample connnentaiTe. Certes , l'extrait qu'on vient de lire lui donnait beau jeu de ciroonslancier ces prétendues cours d'amour, et cependant il les a passées sous silence. (1)
ROMANCE BB BBRTOLOMÉ ÇOBGI.
Laissons ces incomplètes esquisses. Une vision nettement adombrée vient s'offrir à nos regards , et rapprocher de nous l'idée d'une cour d'amour. On la doit à Bertolomé Çorgi, troubadour italien, qui fleurissait vers 1360. Un extrait de sa romance suffit à notre but. Le texte inédit se trouve à Vappendiee.
Avant-hier , dit le poète , éprouvant mainte amoureuse douleur, j'errais cherchant la fleur qui pourrait me guérir ; et sous l'ombrage d'une abbaye je rencontrai un couple amoureux. L'amante avait promis à son bien-aimé l'accomplissement de tous ses vœux et ne s'était que trop hâtée de lui causer déboire et chagrin. Le malheureux amant s'écriait tout en pleurs : « Amour 1 non » je ne puis accepter les tourments que » vous m'infligez aujourd'hui, moi qui pourrais prouver mon » innocence. Certes , vous m'avez fait bien grande injustice *, » ma dame a prétendu que je méritais la mort , et sans écouter » ma défense vous m'avez condamné à mourir.
A peine avait-il exhalé cette plainte , que la yoix du dieu
(i) Voici I9 paMage manasorit qui commente notre citation:
Car cit amor perpren Ab fais aemklans las gens Desordenadamens, Perque no sec laso, Mas que tota sazo Sec plana volontat.
se fit entendre : a Amants 1 qui m'avez pris pour arbitre i j'ai » dû juger sur la requête qui m'a été présentée ; toutefois » je consens à révoquer mon arrêt. Je vous entendrai tous » deux y vous et votre dame , et prononcerai en connaissance » de cause. »
L'amante prit la parole et dit : a Amour , c'est être par x> trop effronté que de vouloir publier son propre déshonneur; » mais ce traître veut que je lui reproche ses torts; je ne » l'épargnerai pas , car il y va de sa vie* Le perfide I plus j'étais » envers lui prodigue de mes bontés , plus il prenait à cœur de » me prodiguer soucis , honte et tourments. J'ai bravé l'opinion » du monde , je l'ai comblé de douces faveurs; le déloyal a eu » l'audace de s'en vanter et m'a ravi repos et bonheur y en » m'exposant aux reproches de ceux à qui je suis tenue d'obéir.
L'amant se défendit en ces termes : a Les médisants peuvent x> changer en pleurs les joies des timides amants ; mais leur » pouvoir doit être nul sur les vrais amoureux , inébranlables d dans leurs sentiments ; car ils ferment l'oreille à ces viles B calomnies. J'étais toujours resté fidèle à mon amie, et ne » cessais de l'aimer de toute mon ame* Devait -elle croire » légèrement que je la compromettais au risque de lui causer » peine et malheur et de me perdre moi-même ? »
L'amante répliqua : a Telles excuses sont bien faible » défense , et le malheureux n'aura rien à répondre à ce dont » je vais l'accuser. De même que pour avoir entrevu le gant S) on voudrait posséder la main , cet homme plein d'astuce et j> de malice , me trouvant indulgente et facile , méditait de me » forcer à subir sa loi » bien qu'il ne dût jamais s'attendre à » me voir forfaire à l'honneur. Après un si coupable dessein , » je te le demande , Amour , n'ai-je pas droit de m'attendre à » ce que tu le condamnes à mort. ?
Mais l'amant reprit encore : Quelle que soit la faiblesse de son droit , tout homme , jaloux de son honneur , doit la
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» vérité à soa suzerain , qui n'agirait pas noblement , s'il ne D lui accordait merci. Je ne nierai donc pas que la vue de » tant de grâces » de perfeoiioDs et de beautés ne m'ait inspiré B un ardent désir de posséder un bien si délectable. Mais » attenter à l'honneur de ma dame , cette pensée n'est jamais D entrée dans mon cœur. Et certes , n'aurais-je pas raison de » lui dire qu'en se conformant à vos préceptes , elle aurait » pu me délivrer de mon martyre , sans s'exposer à méchef. »
La dame et son serviteur , étant convenus d'écouter la décision du dieu , et d'y obtempérer en tout point , la voix prononça ces paroles: « Belle amie, je connais maintenant D Tamour de votre bien-aimé et la vraie cause de vos peines. JE> Nul de vous n'a failli ; tel est mon sentiment. Ce n'est de I» part et d'autre qu'un mésentendu ; mais il faut qu'une B franche réconciliation prévienne les tristes résultats qu'amè- » nerait plus longue inimitié. Je veux donc qu'il soit, comme s> par le passé , votre servant et que vous le récompensiez de » son servage. s> L'auteur ajoute que le jugement fut exécuté.
Quelque révélation que semble renfermer la romance de Çorgi , elle n'en reste pas moins du domaine de la fiction ; et vouloir s'en faire une arme» dans, une controverse , ce serait rompre en visière à la saine critiqua. Une nouvelle de Ramon Vidal de Bézaudun (vers 1210 ) va nous mettre en face de la réalité. Sous le point de vue historique et critique » nous la regardons comme un document de la plus haute importance , sur les cours d'amour primitives; et l'on doit s'étonner vraiment qu'un joyau si artistement travaillé soit demeuré comme inaperçu dans la poussière des bibliothèques . Sans la manière un peu prolixe de Ramon , nous eussions traduit la nouvelle en entier; mieux vaut se borner à un extrait approprié à notre but et dont l'appendice offrira le texte en majeure partie. Comme peinture de mœurs » cette charmante production a quelque droit d'intéresser le lecteur.
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