‹ Essai sur les crisesChapitre 7 sur 18 · DE LA SÉCRÉTION. LACRYMALE, CONSIDÉRÉE COMME CRISE DES MALADIES · texte numérisé non relu

DE LA SÉCRÉTION. LACRYMALE, CONSIDÉRÉE COMME CRISE DES MALADIES

VIS. oBsERVATION. La nommée Marie Rapinon , lingère, âgée de vingt-huit ans, fut reçue à l'Hôtel - Dieu le:11 mai 1830 pour une métrorrhagie survenue après ses couches ; mais ce n’est point sous le rapport de ce dernier accident que je veux l’examiner en ce moment. Considérée sous ce point de vue, son histoire pourra être mieux placée ailleurs ; je ne veux parler à l'heure qu'il est que d’un fait accessoire qui, bien qu'intervenu pendant l'hémorrhagie utérine, m’a toujours paru complètement indépendant de cette dernière. Le voici :

. Pendant les journées des 5 et 6 mai, justement un mois après l'accouchement, la demoiselle Rapinon se livra avec une sorte de contention d'esprit à ses travaux habituels. Dès le lendemain, 7 mai, une violente céphalalgie fut le résultat de cette application trop profonde et trop long-temps soutenue. Les douleurs de tête se firent vivement sentir jusqu’au lendemain, vers les onze heures du matin ; mais alors un flux lacrymal subitement apparu et remarquable par son abondance, détermina un soulagement presque instantané; cette supersécrétion dura de quinze à vingt minutes.

Le 9, un écoulement lacrymal tout à fait semblable à celui de la veille se manifesia à peu près à la même heure ; il en fut de mêmele 10, de même encore le 11, jour de l'entrée de 1æ malade à l'Hôtel- Dieu ; enfin les 12, 13 et 14 mai, furent aussi caractérisés par l'écoulement de larmes abondantes ; notez qu’il n’y avait aucune peine morale, j'en puis donner pour garantie les assurances réitérées de la malade. Quoi qu'il en soit, les larmes n’ont plus reparu depuis cette époque, non plus que les vives douleurs de tête, dont chaque jour la sécrétion critique semblait emporter quelque chose.

VII‘. oBservation. Auguste Sillard, grêle, nerveux et âgé de seize ans, servait, en avril 1830, à titre de garçon limonadier. Passant un jour de Ja cave à la cuisine par un escalier obscur, il se sentit tout à coup saisi à la gorge par une main qu’il ne put d’abord reconnaître ; c'était celle d’un de ses camarades qui, disait-il, avait voulu lui faire une petite plaisanterie, Or, l'effet immédiat de cette petite plaisanterie exercée sur un adolescent d’un naturel peureux, fut un accès de fièvre nerveuse, caractérisé parles phénomènes que j'indique ici :

1°. La température organique fut légèrement augmentée;

2°. Les facultés intellectuelles se conservèrent à peu près dans leur intégrité habituelle ; seulement lorsqu’à une certaine distance il voyait quelqu'un s'approcher de son lit, son air alarmé, son agitation, té-

moignait d’une manière non douteuse de la peur à laquelle il était livré. Si la personne dont la présence avait ainsi causé ses alarmes lui était connue, il ne tardait pas à reprendre son calme accoutumé ; dans le cas contraire, l'agitation augmentait, sa crainte devenait.extrême , et il entrait dans une sorte de spasme général, auquel on ne pouvait mettre fin que par l'éloignement de la personne qui Favait causé;

3°. Chaque accès était marqué en outre par des bourdonnemens d'oreilles qui ne le quittaient presque pas et par de fréquentes illusions d'optique, le jeune malade croyant sans cesse avoir devant ses yeux des monstres de toute espèce ;

4°. Les odeurs les plus légères faisaient sur son odorat une impression désagréable par sa vivacité même, et son organe du goût était, par rapport aux corps sapides, dans le même état de susceptibilité que sa membrane pituitaire pour les corps odorans ;

5°. Quant à l’apparcil locomoteur , j'ai déjà dit qu’il n'était point rare de voir survenir des mouvemens convulsifs, mais, en général, ils étaient de peu de durée ; j'ai d’ailleurs indiqué la cause qui y donnait lieu le plus souvent;

6°. Rien ne se faisait remarquer dans l'appareil digestif ; il n’en était pas de même des appareils circulatoire et respiratoire; il y avait de l'oppression, variable àla vérité, mais constante dans chaque accès ; cette oppression ne s’accompagnait ni de toux ni d'expectoration, en même temps le pouls se montrait vif et fréquent, mais sans aucune augmentation de plénitude;

7°. Enfin après quatre ou cinq heures de durée, le jeune Sillard sentait le besoin de pleurer beaucoup, comme il le disait lui-même ; une sursécrétion lacrymale s'opérait alors, et il versait d’abondantes larmes, après lesquelles tout disparaissait jusqu’au lendemain.

Le premier accès eut lieu le 20 avril, comme je viens de le dire.

Or, chaque jour depuis le 20 avril jusqu’au 1°". mai, il s'est constamment renouvelé, présentant la même série de phénomènes et se terminant toujours par une supersécrétion lacrymale de quinze ou vingt minutes de durée. Les seuls moyens mis en œuvre pendant ces onze jours de fièvre nerveuse ont été le repos, l’infusion de tilleul, quelques lavemens avec la décoction de pavot. Depuis le commencement de mai jusque vers le quinzième jour du mois de juin, c’est-à-dire pendant l’espace d’un mois et demi à peu près, sa santé s’est conservée bonne, et nulle récidive n’est venue interrompre le cours de sa convalescence. Mais à cette dernière époque, Auguste Sillard, travaillant dans une cave obscure, un chat tomba sur ses épaules, et détermina, par l’effroi dont il fut la cause, des accès fébriles absolument semblables à ceux que j'ai déjà décrits. Il y eut pourtant quelques légères différences, a'nsi : 1°. ces accès étaient moins longs et moins violens que les premiers ; 2°. au lieu de venir pendant le jour, c'était pendant la nuit qu’ils se moñhtraient; 3°. au lieu d’une sécrétion lacrymale, c’était une sécrétion diaphorétique qui terminait chacun d’eux.

Entré à l'Hôtel-Dieu le 18 juin, le malade en est sorti le 2 juillet, à peu:près guéri. Les moyens employés ont été seulement le repos , la nourriture froide, les boissons fraiches et les bains doux avec aspersion d'eau tiède. Le 27 juin, on a prescrit en outre l'huile douce de ricin et quatre grains de calomel, à raison d’une constipation opiniâtre de plusieurs jours de durée. Le 28, une diaphorèse plus abondante que de coutume s’est établie, et depuis lors l'accès, déjà fort affaibli, a complètement disparu.

Remarques. Des äeux faits qui précèdent, le premier, dégagé de toutes circonstances accessoires qui pourraient.en obscurcir la marche, a présenté comme:objets plus spécialement dignes de fixer l'attention :

1°. L'invasion d’une vive céphalalgie à la suite d’une fatigue longue et excessive de l'organe cérébral, à une époque surtout où à peine remise du: travail-de l'enfantement , la malade conservait en-

core une singulière aptitude à recevoir l'impression des causes perturbatrices à l’action desquelles elle pouvait être soumise;

2°, La persistance des douleurs de tête pendant un septénaire entier , mais seulement pendant un septénaire. (Je ne puis attribuer ces douleurs ni à une congestion simple, ni à une congestion inflammatoire ; elles avaient plutôt le caractere de ces douleurs qui résultent d’une fatigue nerveuse ; mais au reste cela importe peu à mon ebjet) 5

3°. L'apparition journalière et à heure fixe d'un écoulement Jacrymal dont la durée n'a jamais varié que de quelques minutes ;

4°. Le soulagement qui s'est toujours manifesté après chaque sursécrétion, et qui constamment aussi s’est montré proportionné à l'abondance des larmes ; on pourrait dire avec une sorte de vérité que ces douleurs de tête ont été enlevées graduellement et en quelque manière par partie. Ne semblerait-il pas que dans une sursécrétion critique, lorsque l'organe est trop peu volumineux pour fournir une notable quantité de liquide, ne semblerait-il pas, dis-je s qu'il est tenu de donner en plusieurs fois ce qu’il n’a pu donner en une seule, et qu'ainsi l'enlèvement d'emblée de la maladie devenant impossible par le défaut de rapport entre cette dernière et la crise qui doit l’opérer , il ne peut y avoir que des améliorations partielles et successives ? |

Si maintenant on reporte son attention sur la seconde observation, on aura lieu d’y remarquer :

1°. L'invasion d'une fièvre nerveuse quotidienn: dans un jeune homme de quinze ou seize ans, doué d’un tempérament nerveux , et en outre naturellement craintif, à la suite d'une forte commotion morale, de nature à agir surtout, comme on a pu s’en assurer , sur son naturel peureux ;

2°, Une série de onze accès consécutifs et quotidiens, dont chacun

s’est Lerminé par d’abondantes larmes ;

te0)

5°. L'impossibilité d'attribuer exclusivement aux moyens employés la guérison du jeune malade , et par conséquent la nécessité de recourir à l'écoulement lacrymal pour l'expliquer, d'autant que presque constamment l'intensité de l'accès suivant était en raison inverse de la quantité de liquide qui s'était écoulé dans celui qui avait précédé ;

4°. La rechute par la même cause, je veux dire par une frayeur excessive, et la substitution de la diaphorèse comme crise à l'écoulement lacrymal.

Page 1