CHAPITRE VIII
I>ES DANSES DES MORTS CONSIDÉRÉES SOUS LE POINT DE VUE DE LEUR EFFET MORAL, ET DE QUELQUES FAITS OU TRADITIONS QUI SE RATTACHENT A CES REPRÉSENTATIONS.
Peignot, dont j'aime à rappeler le nom et les nombreux travaux , cite , dans ses Recherches , quelques monuments antiques où des squelettes sont représentés dans des attitudes mimiques, notamment ceux qui furent trouvés à Cumes et qu'a décrits le chanoine De Jorio. Mais il est douteux , surtout d'après les raisons
en suivant à peu près la même roule que le choléra-morbus ; comme ce dernier fléau , après avoir frappé l'Asie entière et les parties connues de l'Afrique, elle se rua sur l'Europe, où, dit-on , elle acheva de dévorer la cinquième partie de l'espèce humaine; elle sévissait en France sous le règne de Philippe de Valois, en 1348 et 1 349. Quoi qu'il en soit , si quelque grande mortalité publique a fait naître l'idée des Danses Macabres , comme il s'écoula trente-cinq ans de la peste noire à la première peinture connue des Danses en question , qui fut exécutée à Minden, en 1383 , il est probable que ce furent des épidémies postérieures qui firent éclore ces sujets bizarres , si toutefois il n'en existait pas d'antérieurs à celui de Minden.
S'il est permis , au surplus , de soupçonner que les symptômes violents et convulsifs d'une peste ou d'une épidémie quelconque ont pu servir de type à la création des Danses Macabres, la particularité suivante, rapportée par Mèzersi (Abrégé ckron. de VHùt. de France , t. m , 2 e part. , p. 92) , nous paraîtrait , si nous ne préférions nous en tenir à d'autres idées , fort propre à confirmer celles dont il s'agit.
« Deux grands fléaux , dit l'historien précité ,
» la famine et le mal des ardents, qui , le plus v souvent, prenoit en l'aisne, tourmentèrent la » France, l'Italie et l'Angleterre, cette année
idées sombres et métaphysiques. N'est-ce pas chez eux , d'ailleurs , qu'eut lieu cet épouvantable prodige , attesté par la plupart de leurs vieux et crédules chroniqueurs, et répété par Jacques de Vitry? Une troupe de jeunes gens des deux sexes dansait bruyamment en chantant dans le cimetière de l'église de Saint-Magnus , en Saxe, et troublait un prêtre dans ses prières; le saint homme, indigné, les ayant maudits dans sa colère, ils continuèrent à danser nuit et jour sans un moment de relâche, sans manger ni boire pendant une année entière. Ils restèrent ensuite enterrés dans ce cimetière, d'abord jusqu'aux genoux , puis jusqu'à la ceinture, sans que personne pût les tirer de cet état horrible, ce que fit cependant saint Gilbert, évéque de Cologne f , après quoiils moururent presque tous, absous par le bienheureux prélat.
On trouve, dans de vieux écrivains ascétiques , plusieurs exemples d'insurrections générales des froids habitants des cimetières. Pierre de Cluny rapporte qu'un évoque, ayant suspendu
1 Barelette, dans ses Sermons, appelle Hubert cet évoque, auquel le nom de Gilbert est donné par Jean Hérolt dans ses Sermones disctpuli
de ses fonctions un prêtre qui célébrait journellement la messe oour les trônasses . fut ttimnl-
Danses Macabres , où nous voyons les vivants , qui vont cesser de l'être , représentés non seulement avec le costume , mais encore avec les insignes ou les attributs qui caractérisèrent leur rang dans le monde, ou l'état qu'ils exercèrent. Qui sait si l'antique légende du cimetière de Saint-Magnus , ou quelque autre semblable , n'a pas fourni le canevas des premières Danses mortuaires , soit réelle$, soit peintes , dans lesquelles leurs inventeurs , quels qu'ils aient été , auront, avec raison, trouvé fort naturel d'introduire totts les âges de la vie et toutes les conditions humaines? Ce que l'on peut aussi regarder aomme probable , c'est qu'il dut exister des rapports plus ou moins intimes entre ces sujets funèbres et les récits des épouvantables danses du sabbat; sans compter la ferme croyance aux communications /surnaturelles des vivants avec les trépassés, et les hallucinations fréquentes dont cette même croyance fut si long-temps le principe 1 .
1 Le fait suivant , qui ne date que de fort peu d'années , se rattache essentiellement, par sa nature , non seulement à cette dernière catégorie des écarts de l'imagination , mais encore au sujet que nous traitons spécialement :
Un jeune pécheur du Pollet , près de Dieppe , nommé Château ,
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de Fores t, retourna dans son pays, où voici ce qui lui advint :
« Il assembla, dit Paradin, toute la noblesse de son obéissance en un chasteau nommé Survie Sterric, et festoya toute la compagnie hautement, en laquelle estoit aussy venu le comte de Ne vers , et ne fut question que de iouer, dancer, baller, mommer et toutes telles réjoyssances excessiues , là où Dieu n'est pas souuent réclamé. Mais tristesse, qui suit de bien près grande joye, tourna leurs chants en voix de pleurs et leurs instruments en deuil ; car le planché du bal , où ils. gambadoyent et baloyent, tomba soudainement sous eux, et tous furent en ueloppés de ces te ruine , et en fust là accablé un grand nombre dont plusieurs moururent sur le champ ; les autres languirent long-temps. De ceste dance infortunée vint un adage mis en usage par le populaire, lequel, voulant parler d'vne joyc excessiue accompagnée de malheureuse fin , ki nommoit la Dance de Fobest. »
Si nous nous reportions à l'époque de cette funeste catastrophe , époque où l'imagination des peuples était plus fortement préoccupée que jamais des prodiges et des effrayants mystères
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d'un monde extérieur, pourquoi ne supposerions-nous pas la crédulité publique évoquant dans les ténèbres les mânes mutilés et sanglants des barons , des chevaliers, des dames, des varlets et dès ménestrels, étouffés pêle-mêle, et les faisant danser encore dans leur appareil mortuaire? Les Grecs eux-mêmes ne croyaientils pas, suivant Pauaanias dans ses Nuits âttiques , entendre les ombrés de leurs pères combattre de nouveau dans les champs de Maraihon , pendant la nuit qui suivait chaque anniversaire de l'immortelle victoire de Hiltiâdes sur les Perses?
Et, sans remonter si haut dans l'antiquité, en France même, à une époque de raison et de philosophie, époque qui touche presque à la nôtre, n'a t~on pas assuré que les morts de la plaine de Rocroi renouvelaient, au milieu des ténèbres , la sanglante bataille à laquelle le grand Condé dut un de ses plus brillants trophées?
Les combats fantastiques d'Ossian sont-ils donc de tous les temps et de tous les lieux ?
Un spectacle qui devait autrefois vivement agir sur l'esprit du peuple, dont l'imagination est bien plus inflammable et bien plus poétique qu'on ne le croit communément , c'était l'aspect nocturne
des fourches patibulaires „ quand nos campagnes el les environs de nos cités étaient encore déshonorés par cet effroyable et révoltant appareil. En effet, lorsque des législations barbares croyaient réprimer l'invasion du crime par l'appareil des supplices et la vue perpétuelle des cadavres que le glaive de la justice avait privés de vie , ce dernier moyen , trompant , ainsi que l'autre , la prévision qui l'avait suggéré, fit probablement naître plus de récits fantastiques qu'il ne prévint de véritables forfaits. On rapporte que, dans le cours du xvm e siècle, une bande de voleurs, -qui répandait la terreur et la désolation dans les environs de Rouen , échappa pendant un temps considérable aux troupes d'archers constamment occupés à leur recherche. Eh bien ! le gibet lui-même leur servait de repaire , et c'est au milieu de cadavres putrides, de ceux de leurs anciens complices peut-être, qu'ils méditaient pendant lé jour les crimes de la nuit. Ces brigands-là sans doute ne voyaient guères se dresser devant eux ni revenants , ni fantômes ; mais, quand, l'ombre et le silence régnant dans la campagne, les chemins étaient devenus déserts, le villageois superstitieux et craintif, cnnuitc dans sa course, passait rarement, les cheveux hérissés
de terreur, devant l'horrible enceinte, sans rapporter à son foyer le souvenir et les impressions
scène fantastique à laquelle prennent part plusieurs spectres décapités.
Un des chapiteaux de l'antique et curieuse église du prieuré de Graville, près le Havre, offre encore une extravagance de ce genre dans deux hommes décollés qui se présentent mutuellement leurs tètes , comme pour tes faire se baiser entre elles.
à Maupertuis visitant le charnier des Corde lier s de Toulouse. Un de ses amis lui demandant de quoi riaient les morts qu'ils avaient sous les yeux : « Us rient apparemment, répondit le philosophe, de nous autres vivants '. »
C'est en s'eraparant à leur manière du principe de ces idées lugubres, que les vieux peintres fixèrent les images qui en découlent dans les lieux où la mort devient naturellement un sujet de méditation , c'est-à-dire dans les églises, dans les cloîtres et dans les cimetières.
1 On trouve , dans certains sujets macabres , des figures de squelettes autour des reins desquels un serpent est entortillé , ce qui parait faire une double allusion , d'abord à la Mort , suite de la tentation d'Eve , puis à l'opinion ridicule de Pythagore , adoptée par le moyen -âge , qui consistait à croire que la moelle vertébrale du cadavre humain se convertissait en serpent Antoine Du Verdier, dans ses Diverses Leçons, rapporte , a* ce sujet, les vers suivants:
Sunt qui ràm cUtuo putre/aeia est spbrm mpuhJuy, Mutari credant humants mngue medullas.
Les Romains, d'après le témoignage suivant de Pline , partageaient la même croyance: « Anguem ex medullâ konUnis sptnœ » gigni , mxepimus à tnultis. Pleraque eném occulta et emeâ ori- • gine provenwnt, etiam in quadrupèdvm génère. » ( JMif. nai., libw x , cap. lxvi. )
Le trente-unième sujet de la Danse Macabre, gravée par Mérian, représente la Mort qu'un serpent entoure courte une ceintura.
il en est fort peu dont on puisse donner la description complète ; nous traiterons d'abord des Danses des Morts proprement dites , puis des représentations de la légende des Trois Morts et des Trois Vifs, et , enfin , dans des recherches supplémentaires, de quelques peintures ou sculptures en rapport avec notre sujet. Voici les noms, suivis de quelques détails , des endroits où Ton a signale des Danses des Morts :
Klingenthal ,
Minden,
Vienne en Dauphiné ,
Paris,
Saint-Paul de Londres,
Tour de Londres,
Noire- Dame de Dijon ,
Sainte-Chapelle de Dijon ,
Bâle,
Strasbourg,
Salisbury,
Lubeck ,
Chaise-Dieu,
Cherbourg ,
Blois,
Berne,
Wortley-Hall,
Bexham ,
Gatidersheim ,
Anneberg ,
Rouen ,
Dresde,
Whitehall ,
Angers (?),
Leipsik ,
Stratford-sur Avon ,
Fribourg ,
Dôie,
Hormann ,
Amiens,
Croydon ,
Chéreng ,
Fécamp (?) ,
Constance ,
Landshut,
Brunswick ,
Berlin (?),
Fûssen ,
Couvent des Jésuites et
Pont , à Lucerne , Kuckucksbad, Vienne en Autriche , Erfiirt , Straubingen.
ossuaire ', comme dans l'autre peinture , et qui porte la date de Tannée 1312, écrite en toutes lettres (Dimenljor trtkunderl mit XiiJ au-dessus de la figure du Comte enlevé par la Mort.
Minden. — Fabricius , dans sa Bibliolh. lai.
mcdiœet inf. œlatis, Hamb., 1 736, t. V, p. 2, cite, sans détails, une Danse des Morts à Minden, en Westphalie , faite en 1 383 , et que Ton avait jusqu'à présent regardée comme la première de toutes \ (Voyez plus bas, p. 125, 179, et la Lettre de M, Leber, p. 5. )
1 On lit près de cet ossuaire le quatrain suivant en vieil allemand :
Hie richt Got nacb dtm rrcbtrn , Die brren ligen bî den knechten hun mercbel bie bi Welger bcr odrr knrcbt geweien »i ,
dont voici la traduction : Ici , Dieu juge d'après la justice. — Les seigneurs sont placés à côté des valets. — Dites-nous à présent — lequel était le maître ou le serviteur.
A ce sujet , voyez ( p. 45 ) l'ouvrage de M. Kisl : De Kerketyke Architecluur en de Doodendansen (de l'Architecture religieuse et des Danses des Morts. Leyde , Luchtroans, 1844, fig.), et encore le catalogue raisonné , dont nous parlons plus loin , du professeur Massmanti : LUeralur der Todtentanze{ Littérature des Danses des Morts. Leipzig, Wegel ,1840, p. 83. } Ce savant a même fait graver sur cuivre la Danse de Klingenthal , qu'il a récemment publiée dans un volume intitulé ( sauf erreur ) : Die Baseler Todtenlanze in getreuen Abbildungen ( les Danses des Morts de Baie en copies fidèles. Stultgard et Leipzig, 1847 ).
* M. Ellissen rapporte ( H. Holbem's Initial Buchstaben, p. 121» note 58 ; voyez notre 11 e partie , p. 42 ; que Fiorillo croit , à l'égard
1QA itxqai niSTnmnTTF.
BaranteetMichelet ', prétendent que ce fut une Danse jouée par des acteurs vivants; M. Villeneuve de Bargemont en fait même une procession. Ce qui paraît à nos yeux le plus probable , c'est que ce fut une peinture qui ne dura que peu de temps , car les anciens historiens de Paris, Gilles Corrozet (1532), Dubreul (1612), Germain Brice ( 1 685 ) , Lemaire ( 1 685 ) , Sauvai (1724), Piganiol (1736), ne la mentionnent point ; ce qu'ils n'eussent pas manqué de faire si elle eût existé à leur époque. (Voyez sur cette Danse ce qui précède, p. 121-137 \ )
de Notre-Dame , à Paris. Mais cet homme distingué a malheureusement succombé à une violente attaque de choléra , en 1849 , a Paris, avant d'avoir pu mettre son œuvre a exécution.
1 Hùtoire de France, 1840, t. IV, p. 409414.
1 L'Histoire critique de Nicolas Flamel ( Paris , 1761 , p. 113) mentionne , à côté de Vhomme tout noir que Flamel fit peindre au cimetière des Innocents, une procession également peinte a cet endroit , par l'ordre de ce personnage ; mais il semble qu'il s'agit ici d'une procession ordinaire et non d'un cortège de gens exclusivement enlevés par la Mort.
Nous croyons fermement que les éditions primitives de la Danse Macabre et les éditions consécutives de Troyes ne font que reproduire la peinture et les vers du charnier des Innocents de Paris. Nos raisons pour arriver à cette induction sont que , dans ces volumes , on retrouve le sujet des trois Morts et des trois Vifs , et celui de l'Homme Noir, qui faisaient partie de celte peinture ( voyez p. 11 1 et 128 ) ; et qu'en outre les vers qui accompagnent ces différentes éditions présentent des analogies évidentes de tous points avec ceux du moine Lydgate , qui a traduit en anglais les versfran-
description de Londres ( Survey of London, 1618, p. 615), que, le 10 avril 1549, on commença à abattre le cloître de Saint-Paul , avec la Danse de la Mort. Cette destruction fut consommée par Tordre du protecteur Sommer set , qui gouvernait la Grande-Bretagne sous le nom du jeune Edouard VI , dans le but de se procurer des matériaux pour la construction du palais que ce prince faisait bâtir dans le Strand.
Il n'était pas sans exemple que le sujet moral de la Danse des Morts se déployât sur des tapisseries destinées à servir de tenture pour la décoration des palais et des somptueuses demeures. Ainsi , Warton , dans son Histoire <k la Poésie anglaise, rapporte que Ton conservait autrefois, dans la Tour de Londres, une tapisserie qui représentait la Danse Macabre (Douce, p. 54), et
faits d'après le même rhythme , et l'on y trouvait le portrait de Rikil , qui , pput-être , y avait été introduit pour mieux imiter la peinture des Innocents, où l'on voyait, selon Noël du Fail , les effigie» des hommes de marque de ce temps-là.
A l'exception des trois femmes , l'ordre* des personnages était à peu près le même dans les deux Danses ; mais ils étaient moins nombreux dans celle de Saint-Paul. On peut comparer cette série de figures avec celle de Guyot Marchant, que nous donnons à l'explication des planches VU-XIV et XV.
La Danse de Saint-Paul, exécutée sous le règne de Henri VI ( 1422-1471), dut être faite avant l'année 1440, époque de la mort de Lydgate.
qui rappelle le curieux monument de ce genre