PRÉFACE DE L'AUTEUR
l est à propos de faire connaître au lecteur que la première pensée de cet ouvrage ne semblait pas promettre tous les développements que j'ai été peu à peu conduit à lui donner. Il ne s'agissait d'abord que de la description d'un de nos monuments locaux les plus complètement ignorés : la Danse des Morts sculptée sur les colonnes de l'ancien cloitre appelé Aitre de Saint-Maclou. A cette monographie pittoresque devaient naturellement se rattacher quelques considérations sur les monuments du même genre qui ont existé ou qui existent encore dans différentes contrées. Mais, en dirigeant mes recherches de ce côté , un point de vue piquant et jusqu'alors à peu près inexploré avait principalement attiré
mon attention. J'entends parler ici de faits relatifs aux anciens mystères et aux représentations mimiques dont la Danse Macabre a certainement et fréquemment fourni les sujets. J'avais fait tous mes efforts pour élucider cette curieuse particularité ; je m'étais même , à cet égard , jeté dans une correspondance fort étendue. Des littérateurs allemands , anglais , polonais , italiens , avaient amicalement accueilli mes prières-, mais, malheureusement, leur obligeance n'a pu me fournir qu'un nombre de faits tellement minime , que , malgré leurs efforts , les miens et ma longue expectative , je suis resté pauvre , bien pauvre même , et n'ai pu remplir entièrement, dans cet ouvrage, la fâcheuse lacune qui se retrouve dans ceux de mes devanciers, qui n'ont pu, de leur côté , tracer un tableau largement développé des Danses des Morts exécutées par des vivants dans le cours du moyen-âge. Tel était le champ vierge encore que je me proposais de défricher, et dans lequel je n'ai pu , je l'avoue , tracer que quelques faibles sillons.
De tous les écrivains qui se sont occupés avant moi de la Danse des Morts , je ne citerai que les noms de M. Gabriel Peignot , en France , et de sir Francis Douce , en Angleterre , qui ont traité spécialement cette matière , dont le dernier s'est occupé pendant plus de trente ans. Je me suis proposé un plan différent des leurs, dont les descriptions bibliographiques absorbent la plus large part.
Dans mon travail , j'ai cherché à réunir aux types les plus grossiers des créations gothiques ceux des compositions élégantes des époques plus récentes. Excepté la petite Danse des Morts des belles Heures gothiques de Simon Vostre, que j'ai dû reproduire tout entière, je n'ai donné que des spécimens des autres Danses, dont les exemplaires sont plus ou moins répandus-, mais cela suffit pour faire connaître le style qui les caractérise et le mérite de leur exécution. Quant à mon texte , au lieu de le grossir de dissertations critiques sur les auteurs formellement connus ou présumés de la plupart de ces divers produits de l'art , j'ai préféré me renfermer autant que possible dans tout ce qui rattache au fond moral de ces singuliers sujets la Danse Macabre et les idées philosophiquement grotesques qui se groupent autour d'elle.
Cette Danse fut indubitablement une variété des spectacles barbares dont se composait le théâtre informe de nos pères; mais, indépendamment de son but philosophique , par ce qu'il y avait de sombre et de terrible dans de semblables ballets, elle se rattachait sans doute aussi à des légendes bizarres , à des traditions étranges , à des croyances superstitieuses qui sympathisaient mystérieusement avec elle. Sans prétendre attaquer la foi de nos pères , on peut affirmer, néanmoins, que, pendant bien des siècles , l'adoration des débris des morts , celle des
reliques , tut le principal aliment du culte public. Il n'était point alors d'invention de corps saint sans une apparition préalable , et rien ne paraissait plus croyable à des hommes qui peuplaient les cimetières et les églises de spectres et de revenants. Tantôt, en effet, les âmes du Purgatoire apparaissaient pour solliciter des prières ; tantôt des damnés mêmes s'échappaient de l'antre infernal pour épouvanter les vivante , et ces terribles fantômes , quel que f&t leur point de départ , ne se présentaient jamais que stigmatisés par des feux vengeurs ou sous des formes épouvantablement cadavériques. « Peut-on, dit Cromer, dans son Histoire de Po- » logne , en parlant des hallucinations de ces temps » reculés, peut-on lire sans indignation les fré- » quentes apparitions de ces âmes qui revenaient de » l'autre monde , il y a six ou sept cents ans , les » unes avec la peau toute brûlée , et les autres ron- » gées de vers? » Alors , l'écho des vieux châteaux retentissait du bruit nocturne des chaînes des réprouvés ; au fond des épaisses forêts, l'horrible fracas de la Chasse Macabée se mêlait , dans les ténèbres, aux longs hurlements des loups. Alors, à l'époque des Avents , le moine-bourru poursuivait en robe blanche les habitants épouvantés des campagnes, et le loup-garou ne trouvait pas l'année trop longue pour épier dans les chemins et persécuter ses victimes. Alors, magie , sortilèges, incantations impies , sorts funestes jetés sur les animaux et
sur les hommes , voilà ce qui se passait sur la terre aux heures où les démons, semant les péchés sur les villes et les hameaux , s'agitaient , en riant , dans les voiles de la nuit. Alors encore , le glaive de la justice humaine n'était pas seul à frapper le crime et le sacrilège , car souvent, prévenant ses coups , le Ciel , dans sa colère , revendiquait le droit de punir le coupable. De là, les innombrables et prodigieux exemples que nous ont transmis les chroniques gothiques , et parmi lesquelles figurent ces Danses profanes si célèbres par le miraculeux châtiment de leurs acteurs. On se figure aisément que , fortement impressionnés par de telles croyances , nos pères , qui , du reste , ne valurent pas mieux que nous , perdaient rarement de vue l'idée d'un monde métaphysique et la pensée d'un avenir sans limites où les attendait le Paradis ou l'Enfer. Ainsi , la méditation de la mort était regardée par eux , ce que font encore les rares fidèles de nos jours, comme la véritable planche de salut, et l'Église , dans ses prescriptions liturgiques, leur avait elle-même tracé les formules qui consacraient au souvenir de la dernière heure le commencement et la fin de la journée. On vit , pour ajouter à l'impression de ces austères pensées , Maximilien I er conserver, dans sa chambre à coucher, son cercueil , et Charles V, le petit-fils de cet empereur, s'étendre vivant dans sa bière . pendant que, couvert du drap mortnaire, on célébrait pour lui l'office des trépassés. Pour des générations
ainsi moralement prédisposées, malgré son Fou , qui n'était lui-même qu'une satire de la vie , la Danse Macabre n'était pas un spectacle entièrement frivole et de pure curiosité. Par sa nature simple et grossière , ce spectacle non seulement se trouvait au niveau des intelligences de l'époque , mais encore il empruntait tellement la couleur des idées éminemment dominantes , que si nous n'avons pu recueillir qu'un petit nombre de faits relatifs à ces funèbres représentations théâtrales, il ne faut pas conjecturer de là qu'elles aient été extrêmement rares ; nous sommes, pour notre propre compte, formellement persuadé du contraire, et si nos recherches n'ont pas été plus fructueuses, on ne doit, avec nous, en accuser que les ravages du temps et l'anéantissement qu'amène l'oubli.