‹ Essai...sur les danses des morts, Volume 1Chapitre 3 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ROUEN AU XVI e SIÈCLE.

l n'est certainement pas de villes 1 occidentales de France où le moyenâge ait laissé plus que dans Rouen de nombreuses et nobles traces de son austère et long passage. Aussi, dans cette cité si riche de souvenirs et, quoique dépouillée de la plupart de ses vieux monuments, si féconde encore en

inspirations artistiques, l'historien, l'antiquaire et le peintre ne peuvent-ils faire un pas sans témoigner leur admiration à l'aspect d'un chefd'œuvre, ou sans s'affliger sur la ruine complète ou la mutilation de quelque édifice civil ou religieux. Ce dernier sentiment fut celui que me fit éprouver la découverte dés groupes funèbres , aujourd'hui misérablement défigurés, dont la philosophie chrétienne , matérialisant une pensée morale , décora jadis un asile de la mort : l'ancien cloître de Saint-Maclou. Je conçus dèslors le projet de disputer à l'oubli ce curieux monument, enterré lui-même, pour ainsi dire, dans un coin presque ignoré d'un quartier populeux et plein de vie, mais d'un aspect pauvre et vulgaire et de l'animation la plus triviale.

De cette première pensée découla celle d'associer à la publication de la Danse Macabre qui frappait mes regards quelques recherches sur les sujets du même genre. Mais, pour faire connaître à mes lecteurs le point lugubre d'où je suis parti, qu'ils me permettent de les y conduire à travers la ville morte, le Rouen du xvi* siècle, dont il ne reste plus qu'un pâle et froid fantôme. Si, dans leurs sombres caprices, des imaginations bizarres ont fait danser les hôtes inanimés

des sépulcres, pourquoi n'évoquerions-nous pas, en agrandissant cette image, notre vieille cité tout entière, toute vivante, et, comme elle le fut jadis, si différente de ce que l'ont faite pour nous de nouveaux temps, de nouvelles mœurs et de nouveaux goûts?

A la classique mélodie de la lyre d'Amphion , les murailles de Thèbes se construisirent d'ellesmêmes : essayons de relever nos ruines aux grincements romantiques du rebec de MACABRE.

Déjà nos verts et riants boulevards font place à de profonds et larges fossés, interlignés de massives casemates. La Seine , élargissant son lit , repousse les quais, rapproche leurs talus du pied des remparts, et, sur son onde rajeunie, le pont de l'impériale épouse de Henry-l'Oiseleur et de Geoffroy Plante-Gcnest revoit dominer, sans rivales, ses arches arrondies. Dans la ville, qui tout-à-coup s'est resserrée dans ses vieux mûrs flanqués de tours couronnées de créneaux et de mâchicoulis, vous n'entrerez pas par cent portes, comme dans la Thèbes antique; car on en compte huit à peine, percées à de longues distances l'une de l'autre. Mais chacune de ces portés , défendue par un puissant châtelet , est armée de

herses, de bascules, de pont-levis et de vantaux bardés de fer et de guichets.

Au-dessus de cette noble enceinte militaire , voyez se relever et s'élancer de toutes parts, au sein de la nue , les tours aériennes et les pyramides gigantesques des nombreux monuments religieux de la cité de Roi Ion; car le Rouen qui nous apparaît ne compte pas moins de trentecinq paroisses et de trente-quatre monastères K N'oubliez pas surtout de remarquer, au milieu de cette foret majestueuse de clochers, les donjons massifs des trois citadelles, dont deux dominent également la ville.

Jetez maintenant, vers l'orient, un regard sur le Mont-Sainte-Catherine , dont la cime orgueilleuse, envahie par le fort du même nom , parait comme ornée d'une couronne murale. Une basilique en forme le point culminant en élevant jusqu'à la nue le signe de la rédemption. C'est la belle église de l'abbaye bénédictine de la Sainte- Trinité-du-Mont , qui rappelle en tous points

1 II ne reste aujourd'hui que onze paroisses et trois succursales. En 1718, année de la publication des Voyagea liturgiques de Lebrun-Desmarettes , Rouen renfermait trente-six églises paroissiales et environ cinquante maisons religieuses des deux sexes.

celle de Sain t- Georges- de -Boscherville, près Rouen, monument remarquable de l'architecture romane, ou normande, si vous l'aimez mieux, de l'époque du vainqueur d'Hastings K

Pendant la durée de notre illusion, parcourons les quatre-vingts rues étroites, tortueuses et sombres, pavées ou non , mais si pittoresques, de ce Rouen du moyen-âge; puis, explorant tour-à-tour l'intérieur de ses édifices sacrés, contemplons surtout ce que l'ignorance et la barbarie doivent anéantir dans le plus grand siècle de lumières. Ainsi , dans la cathédrale , recueillons nos souvenirs à l'aspect de ces statues royales qui semblent endormies sur les tombeaux du chœur. Dans la chapelle de la Vierge 9 de cette même basilique, admirons ces graves effigies pontifi-

1 Le fort et l'abbaye du Mont-Sainte-Catherine furent détruits dès le règne de Henri IV , mais les forteresses de l'intérieur de la ville ne l'ont été que dans le siècle dernier.

* La chapetle de la Vierge renfermait les sépultures des archevêques suivants, décorés des effigies de ces prélats : Georges d'Amboise oncle et neveu * , Guillaume De Flavacourt , Raoul Roussel et Eude Rigaud. Dans l'aile gauche du côté du chœur , on voyait, dans la chapelle de Saint-Pierre et de Saint-Paul, les statues couchées de deux autres archevêques , exécutées en marbre blanc : les noms de ceux que représentaient ces dernières

* Le» statues à tenons de ces deux archevêques exigent encore arec le merreilleui tombeau dont elles font partie. Le mausolée dn sénéchal de Bréaé , âmes (rarement mutilé , te Toit toujours auml dans la même chapelle.

cales, étudions leurs antiques et pompeux ornements, et, maintenant, visitons aussi les tombeaux desautres églises; car il n'en est point une à laquelle on ait épargné ce luxe de la mort.

• Jetons, en passant , un coup d'oeil sur les fontaines publiques. Dans celle de Saint-Madou, ces deux beaux enfants, élégante création de Jean Goujon, rappellent, par une indispensable foiïcn tion de la nature, te plaisant et célèbre Marmekenpis de Bruxelles , et , comme lui , versent abondamment, dans la cruche de la jeune fille naïve et sans malice, l'eau limpide qu'elle vient recueillir à l'angle du temple sacré. ( Voyez planche I r *. )

Voici la jolie fontaine gothique désignée sous le nom de la Croix-de-Pierre , ornée de son ancien pinacle et de ses statues primitives.

étaient oubliés. Dans le chœur , de simples inscriptions marquent aujourd'hui les places qu'occupaient les tombeaux de Heuri-le- Jeune , de Jean , duc de Bethford , et les cénotaphes renfermant les cœurs de Richard-Cœur-de-Lion * et de Charles V. Que sont devenus les tristes débris de ces monuments et ceux de tant d'au-r très, détruits ainsi qu'eux dans le xvm e siècle? Pourtant, la plupart de ces pontifes et de ces princes étaient les bienfaiteurs de l'église. de Rouen. Ces illustres personnages ne connaissaient donc pas ce mot de Plaute .*

Si quid bene fadas, levior pluma est gratta.

* 11 est en quelque sorte inutile de rappeler que renifle sépulcrale et le cœur de Riehard-Coser-de-Lton ont été exhumés , en août 185* , par les soins de MM. Grégoire et DeviUe. { Note de l'Editeur. )

J'h/l/<///lr> St Jltlï/<>U </<> /?Cilt>tt .

Celle de Saint-Vincent, sous sondais magnifique, abrite un groupe admirable représentant la naissance du Sauveur; au-dessous de ces sculptures, s'arrondit le bassin où tombe, en bouillonnant, le cristal qui jaillit des bouches de bronze des secourables animaux de la crèche *.

Allons retrouver, à la Crosse, la belle statue de Marie, dont l'enfant divin semble bénir les eaux, et n'oublions pas de nous rafraîchir, en passant , à celles qui coulent du gosier des salamandres, au monument pyramidal de l'hôtel des évéques de Lisieux.

Dans cette dernière fontaine , entièrement peinte et dorée, les arts de la renaissance vous ont représenté le Mont de Parnassus. N'allez pas croire que le personnage assis sur le sommet soit Louis XII ou François I", psalmodiant, dans le costume négligé de leur époque, une ballade amoureuse sur la harpe gauloise ; c'est Apollo, Àpbllon-Cytharèdes; et ces neuf damoiselles, si gorgiasemenl atournées en habit de cour, ne sont autre chose que les illustres filles de Mnémosine.

1 Des voleurs s'emparèrent une nuit de ces objets de métal ; ensuite , cette fontaine partagea le sort des autres qui sont au* jourd'hui entièrement détruites ou horriblement mutilées.

Dans ce cheval ailé, vous reconnaîtrez facilement Pegasus; mais si vous êtes embarrassé de savoir quelle est cette magnifique matrone tricéphale dont les dimensions dominent celles des autres figures , sachez que c'est Philosophie, et que ses trois visages représentent la logique, la physique et la métaphysique 1 .

Arrêtons-nous surtout ici; car c'est la fontaine monumentale de l'héroïne d'Orléans. Que

1 « Soit noté qu'il y a dedens ladicte cuve , estant au coing de la porte de moy dict Lelieur , deux chantepleures , et que de ladicte cuve jusques au lieu de la maison de Lisiculx , où elle court ordinairemeut en rue et sort ledict cours par deux salmandres de cuiure, soubs une très-belle et magnifique masse de pierre, en laquelle est figuré le Mont de Pernasus , out {sic) est Philosophie , Appollo , le cheual Peguasus et les neuf Muses, y a doubles cabots

et doubles , qui sont conduicts et menés l'un contre l'autre

pour les causes qui cy-après sera déclaré.

• Soit noté que l'une desdictes chantepleures estant en ladicte dernière cuve , sert a soutenir et iascher les eaues pour les foire courir ordinairement par les deux salmandres , et l'autre ebantepleure sert pour Iascher les eaues et pour faire ung triumpbe deuant quelque personne honneste, et pour une nouallité , en les faisant courir par les neuf instruments des neuf Muses , par les deux mammelles de Philosophie et par un gros boillon d'eau sertissant de dessoubs le pié du cheval Peguasus , en contemplation de la fiction poétique de la source des eaues. »

( Extrait du précieux manuscrit orné de plans et de miniatures,

relatif au cours des fontaines de la ville de Rouen , exécuté en

1525 , et faisant aujourd'hui partie des archives de la mairie. )

Dans l'ancienne épitaphe de saint Maurile , archevêque de Rouen, mort en 1067, une des plus hautes louanges accordées a ce prélat roule sur ce que potavit trifido fonte philosophico.

pensez- vous de cette gracieuse et légère coupole , des trois élégantes colonnes qui la supportent , et surtout de la jolie statue qu'elle abrite? Pauvre Jeanne ! cette aimable figure est encore palpitante de tes glorieux et touchants souvenirs; mais, sur les ruines de celle-ci , qui pourra te reconnaître dans la lourde virage que le ciseau de Paul Slodtz doit si pesamment te consacrer. Au reste , tel est à ton égard , pure et noble martyre, Terreur populaire qu'alimente la lecture d'un chef-d'œuvre infâme dont l'auteur te dé* peint comme une robuste hommasse, quand, au contraire , ton cœur si vaillant battit dans un corps délicat et de petite taille.

Pressons-nous , hâtons le pas ; car le prestige peut s'évanouir. Alors le Rouen si coloré , si poétique, si monumental du xvi 6 siècle, redevient le Rouen si vaste, mais déjà si monoforme de nos jours, la ville de briques et de plâtre.

Mais ne voilà-t-il pas que le temps se couvre : il est si souvent pluvieux à Rouen. Eh bien ! ces files iïavant-$olier$> espèces de galeries couvertes, dont nous retrouverons les semblables dans presque tous les quartiers et dans les places de marché surtout , vont nous offrir, comme aux autres passants , des abris pendant la pluie.

Leurs robustes poteaux nous serviront d'ailleurs de boucliers contre les moyeux des voitures de roulage et des charriots à rideaux de cuir doré , où l'aristocratie, durement cahotée, parcourt la ville au trot pesant de ses épais chevaux nor* mands.

Reprenons le pavé , et considérez ces autres maisons de bois, à pignon sur rue : voyez comme leurs étages forment singulièrement saillie les uns sur les autres ; manière ingénieuse , pour le temps, d'élargir sa demeure sans opposer d'obstacle à la voie publique. Remarquez surtout cette maison enrichie de sculptures depuis sa base de pierre jusqu'à la sommité du poinçon. L'honorable bourgeois qui l'a fait bâtir respire encore dans ses murs, environné de ses chers commensaux. Chacun le salue, en passant, de la toque ou du chaperon ; car c'est un ami connu de Monseigneur le cardinal-légat Georges d' Amboise. Le prud'homme se nomme Andrieu , sa femme s'appelle Margarite , le premier de ses fils, Jehan , le second Pol , et ses deux filles portent les noms de Katharine et de Mahiette.

Si vous me demandez qui m'en a tant appris , jetez les yeux sur ces vénérables statuelles façonnées à même les pièces de la charpente : eh bien l

sachez que ces images ne se trouvent point là comme de simples objets de décor et de caprice; c'est le laraire extérieur de cette paisible famille dont les patrons sont ici figurés. Cette grosse lanterne voit , chaque soir, allumer en leur honneur une chandelle bénite , et cette pieuse coutume , commune à mille autres habitants , compose le seul éclairage de la cité, lorsque les arbalestriers de la Cinquantaine épouvantent , dans leurs rondes nocturnes , par le cliquetis de leurs armures et le pas de leurs chevaux , les voleurs , les mauvais garçons l et les galoises a courant furtivement Ve$guillelte.

Passons, et suivons ces longues lignes de maisons , semblables à celles que nous venons de voir , et qui doivent un jour, déjetées et noircies par le temps , ne trouver grâce qu'aux yeux de l'antiquaire et du peintre. Nous y trouvons les

1 L'épithète de mauvais garçon équivalait a celles.de libertin , de tapageur , et quelquefois même de coupe-jarret.

' C'est ainsi qu'on appelait souvent les femmes de mauvaise vie , auxquelles , à Rouen comme en beaucoup d'autres lieux , on assignait pour demeure certaines rues hors desquelles il leur était défendu de faire appel aux passants. L'expression courir Vesg utile t te vient de ce qu'en certain temps on contraignit les prostituées a porter une aiguillette cousue sur l'épaule , pour les distinguer des honnêtes femmes.

mêmes emblèmes ; mais vous voyez que souvent une inspiration profane , une pensée bizarre et quelquefois cynique vient avec audace s'y associer aux insignes religieux. Remarquez, en effet y ces tritons , ces syrènes , ces satyres , type chéri des artistes du xvi* siècle; voyez, sur ces, demeures d'un style antérieur , ces dragons â la gueule béante , à la queue turbinée , ces gargouilles monstrueuses, mystérieux hiéroglyphe non encore expliqué, si prodigalement et si long-temps employé par nos pères. Ici , distinguez, si votre œil peut en saisir les rinceaux délicats , ces arabesques environnant ces têtes gothiques ou romaines qu'encadrent des chagels (couronnes) defruttages, de laurier ou de chêne, et dites-moi s'il ne vous semble pas , en longeant ces agrégations de façades si libéralement, si diversement décorées, marcher environné de riches tentures empreintes des symboles des traditions les plus folles et des croyances les plus révérées. .

Ce luxe effréné , mais si poétique , des arts ressuscitant pleins de jeunesse, d'enthousiasme et d'énergie, vous l'avez particulièrement admiré sur les murs d'un grand nombre de maisons de pierre , et notamment sur ceux du monastère de

Saint-Amand , du Bureau des Finances , de la Chambre des Comptes et du Palais abbatial de Saint-Ouen , élégante victime réservée aux vandales du xix* siècle ; mais vous venez de le voir resplendissant de son plus vif éclat dans les bas-reliefs historiques de l'Hôtel du Bourgtherouldc ! , dans les admirables portes de Saint- Maclou, exquises productions de Jean Goujon, et dans cette série de sujets bibliques et évangéliques des portails de la cathédrale, où les sculpteurs ont fait assaut de délicatesse et de mignardise avec les miniaturistes-calligraphes. Cependant (car nous évoquons les habitants de la vieille ville avec la vieille ville elle-même), voyez avec quelle indifférence passent , devant ces chefs-d'œuvre , vierges et complets encore , ceux qui les virent éclore; c'est qu'apparemment

1 Nous parlons ici des cinq beaux et grands bas-reliefs publiés par Montfaucon et par plusieurs autres antiquaires, qui représentent la fameuse entrevue de François I er et de Henri VIII , connue sous le nom de Camp du Drap d'or. Ces belles sculptures, gravement mutilées , ont été moulées , au moyen d'une souscription formée par plusieurs amis des arts, pour notre Musée d'antiquités. Cette opération , qui seule pouvait nous consoler de l'altération progressive de ces morceaux remarquables , exposés depuis trois siècles aux intempéries de l'air , a fait le plus grand honneur à l'habileté de notre concitoyen M. Pellegrtn , sculpteur et mouleur.

il manque à ces temples , à ces tombeaux , à ces palais , à ces fontaines, trois siècles d'existence, des mutilations et des ruines ; car le délire anticatholique des années 1 559 et 1 562 n'a pas encore exercé ses ravages sur ces précieux produits de Fart. Au reste, telle est l'inconcevable inconséquence de l'homme , que , presque toujours, il n'apprécie les choses à leur véritable valeur que lorsqu'il les voit irrémédiablement dépérissantes ou perdues. Telle est, hélas! aujourd'hui notre déplorable histoire.

Puisque nous sommes encore au xvi" siècle, et au sein du Rouen de cette époque, apprenez que, dans cette enceinte de hautes murailles et de fossés profonds, le mort infecte continuellement le vif

En effet, outre que chaque église est ellemême un véritable charnier, près de quatrevingts cimetières sont enchâssés comme autant de noirs compartiments dans cette vieille et compacte cité, vaste mosaïque composée de mille et mille pièces de figures variées.

Or, ces muguets en toque à plumet, en braies collantes, en pourpoint de satin, en manteline de velours, en souliers tailladés, que vous voyez caressant leur barbe ou filant leur moustache

en souriant aux dames ; ces dames si cointes, si mignolegj, poupées musquées au chaperon de pourpre, à la fraise godronnée, à la cotte infundibuliforme, au corselet de brocard d'or qui les tient si raides et si droites, ces hommes d'armes, ces marins de tous pays, ces moines de toutes couleurs, ces flots tumultueux de menu populaire, petites gens en casaque, en jaquette et en ver tu gai le de bureau ou de gros drap de Rouen : eh bien ! dis-je, dans ces rues humides, étroites et tortueuses, où l'air est concentré, captif et sans ressort, tout ce inonde, riche ou pauvre, aspire à longs traits les miasmes cadavériques qui s'élèvent de toutes parts en invisibles tourbillons.

Cependant, cet effrayant résultat d'un religieux mais funeste abus doit avoir une longue durée, car nous ne sommes encore, s'il vous en souvient, que dans le xvi* siècle, et l'autorité des cours souveraines ne pourra contraindre la mort à se tenir à l'écart de la vie 1 que bien avant dans le xvm\

1 Dès le xvi« siècle, et même long-temps avant, on s'était cependant quelquefois récrié contre un abus si contraire à la police sanitaire des villes. « Les chrestiens • , dit par exemple Claude

Le xviii* siècle ! ! ! Eh ! n'est-il pas déjà tombé dans l'abîme des âges, en y entraînant avec lui ses innombrables morts et ses événements immenses. Et nous, qui lui survivons en propageant au sein des générations nouvelles son heureuse incrédulité et ses sages désenchantements, nous, enfants gâtés de la raison, soyons positifs comme elle, et laissons le Rouen de Louis XII et de François I" redevenir celui de 1 835. . . Oh ! que de monuments anéantis, et comme le poids de trois siècles a froissé ce qui nous en reste ! Reliques précieuses, mais, pour la plupart, mutilées encore par le fer des Calvinistes !

Les partisans de Montgommery ne furent pas, il est vrai, les seuls barbares, et pourtant le vandalisme d'une époque de terreur et de sang n'a laissé chez nous presque aucune trace de son épouvantable passage.... Mais, paix aux trépas-

Guichard , dans son livre des Funérailles ( 1581 ) , page 520 , « ve- » nans a estre les maistres , et à anoir leurs temples dans les » Tilles , y voulurent auoir aussi leurs sépultures , comme ils ont » encor auiourdhuy , a l'entour , ou non guère loing des églises , » au grand preiudice de leur propre santé. D'alentour des temples s ils sont après entrés dedans : et finalement , non contents d'estre » enseuelis en la nef, ont voulu que le chœur leur ayt serai de » cemetière , auquel iadis il n'y auait que les SS. martyrs ense- • pulturés. »

ses, quelque faute qu'ils aient pu commettre; paix aux vivants, même, qui pourraient en avoir commis.. ..

Maintenant, renonçant à toute fiction parasite, continuons à parler de cimetières et de mort, entretien qui, jadis, entraînait la pensée bien au-delà des domaines du temps, mais qui, bien que toujours affligeant et grave, ne touche guère aujourd'hui qu'à des intérêts matériels. Pour mon compte, moi, qui malgré mon lambeau de philosophie n'ai guère bu que d'amers breuvages dans la coupe de la vie, je cherche parfois à m'en consoler dans la méditation solennelle d'un autre monde. Et s'il vous plaît aussi de réfléchir aux vanités de la chétive espèce humaine, voici précisément, enfin, l'entrée de l'aitre de Saint-Maclou, local qui, pour la ville de Rouen , était ce que fut, pendant tant de siècles, pour celle de Paris, le cimetière des Sainls- Innocents, abîme de putridité qui ne fut supprimé qu'en 1785.

Ce monument, jadis extrêmement curieux, est, depuis 1559, resté défiguré comme les générations qui dorment au pied de ses longues galeries. Entrons cependant, car, après tout,

les ruines et la mort forment toujours un harmonieux tableau 1 .

1 En 1559, les calvinistes exercèrent des dévastations de toute espèce sur l'église de Saint-Maclou , et les belles portes de ce temple , qui devaient dater a-peu-près de quinze à vingt ans à peine , furent mutilées comme nous les voyons aujourd'hui. Les ravages du cimetière dont il s'agit datent indubitablement de la même époque.

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