‹ Essai sur les déformations artificielles du crâneChapitre 6 sur 11 · DD CRANS · texte numérisé non relu

DD CRANS

entre les Mexicains et les Péruviens, d’un côté, et les tribus barbares de l’Amérique du Nord, de l’autre (1).

„ le lobe intellectuel du cerveau, chez les deux premiers, est au moins aussi grand que chez les derniers ; la différence en volume est principalement bornée aux portions occipitale

et basilaire de l’encéphale, de manière que les qualités intellectuelles et morales des Mexicains ou des Permiens (au moiDs aussi développées, si ce n'est plus, que celles de l’autre groupe) ont eu plus de liberté d’agir, n’étant pas aussi subordonnées à la violence des penchants ou des passions. » Pour prévenir cette objection, M. d’Orbigny suppose, il est vrai, que le fait de la déformation artificielle du devant du crâne n’entralne qu’un simple déplacement de la masse cérébrale; mais il ne signale pas la capacité relative des diverses portions de la cavité crânienne, correspondantes aux divers organes dans les cas de la déformation.

Morton lui-même, dont les mesures de capacité sont beaucoup plus détaillées, ne paraît pas avoir compris leur valeur dans la question qui nous occupe. 11 représente (pag. 108 et 110, et planches IV etVdeses Crania americam) deux crânes d’adultes, dont l’un a subi la déformation symétrique allongée en cylindre, et l’autre, suivant lui, est un crâne normal.

Sans même nous préoccuper du volume total, on ne peut qu’être frappé de la différence considérable qui existe entre les diverses régions de la cavité cérébrale, dans l’un et dans l'autre, ainsi qu’on pourra en juger par le tableau ci-joint.

nienne, jointe it la résistance du plancher sus-orbitaire, a dû nécessairement gêner directement ou indirectement la circulation et la nutrmon des parties molles interposées, et par cela même altérer la qualité du cerveau ou modifier les proportions normales de ses substances grise ou blanche. — Quant aux régions postérieures, on conçoit que moins comprimées, elles aient pu prendre un accroissement proportionnel plus considérable ; toutefois la résistance de la bande circulaire ayant empêché le développement latéral, ce n'est que tout à fait en arrière qu’elles font saillie, et par conséquent leurs fonctions ont dû être plutôt entravées.

Les principes que je viens de poser pour la tête symétriqueallongée peuvent s’appliquer également aux autres espèces de déformations, eu ayant égard aux parties déprimées ou dilatées, à la direction imprimée par les agents externes, et à leur action plus ou moins énergique et plus ou moins étendue

Ainsi, nous avons vu le docteur Foville décrire en détail le mécanisme des lésions matérielles vers la partie moyenne de la tête, dans la déformation annulaire, et faire ressortir d’une manière frappante leurs conséquences pathologiques, et en particulier, leur influence désastreuse sur l'intelligence et le moral. — De son côté, le docteur Lunier est arrivé à des conclusions analogues, dans des localités différentes.

La déformation frontale , quoique isolée, n’en exerce pas moins une action indirecte sur tout l’organisme de l’encéphale, en conséquence du déplacement de proche en proche de la voûte et de la base du crâne. Dans les cas les plus avancés, comme je l’ai déjà fait observer, la compression même graduelle des lobes antérieurs du cerveau semble avoir pour résultat fréquent un affaiblissement ou une irrégularité des facultés intellectuelles. En même temps, le développement plus considérable qu’acquiert nécessairement la partie postérieure de l’encéphale a dû fréquemment ouvrir libre

carrière aux passions irréfléchies ou brutales. — Dans les déformations frontales modérées, on n'observe pas, il est vrai, des désordres intellectuels aussi marqués, l’imagination et l'esprit sont loin d’être étouffés, les facultés qui se rattachent aux sens de l’ouïe, de la vue et de l’odorat, sont parfois plutôt favorisées, l’intelligence elle-même peut manifester une activité fébrile remarquable ; mais on découvre fréquemment chez ces individus un défaut de jugement, ou une absence de contrôle sur les passions, qui sont toujours vives et impatientes du joug de la raison.

Dans la tête ctméiforme-couckée , ce sont non-seulement les lobes antérieurs des hémisphères cérébraux qui sont gravement lésés, mais la compression s’opère en même temps sur la région cérébelleuse, tandis que les lobes postérieurs se développent librement et même en apparence au delà du type normal ; or, la peinture qu’on nous a faite des facultés, des mœurs, et des passions de plusieurs peuples ainsi déformés correspond, en général, à ce genrede mutilation de la tête (1).

moulés sur nature: l’un d’un jeune noble de dix-sept à dixhuit ans; l’autre, de son domestique, âgé de vingt et un à vingt-cinq ans, mort à Paris en 1848. Le premier, dont le type malais n'est pas altéré, a l'occiput très déprimé, le front remarquablement saillant, le crâne assez large vers les tempes et la face perpendiculaire. Chez le second, probablement un métis européen, la dépression occipitale est nulle ou presque nulle ; le front, quoique haut et bombé, est moins saillant que le précédent, le crâne moins large sur le devant, mais la face également orlliognalhe.

Le docteur Carus lui-même (ouvrage cité page 146), quoique disposé à mettre plutôt en doute l’influence des déformations crâniennes sur l’intelligence, et tout en supposant, comme

M. d’Orbignv, qu’il n’y a, dans la plupart des cas, qu’un simple déplacement de la masse cérébrale, que par conséquent les rapports de structure interne n’en sont pas nécessairement modifiés, ne peut s’empêcher de reconnaître une exception à la règle. Ce serait, suivant lui, le cas où l’un ou l’autre des organes cérébraux aurait été enrayé d’une manière notable dans son développement ultérieur et complet par de semblables déplacements ( Vorschiebungen ), et il ajoute: « Ainsi, lorsqu’on voit, par exemple, le crâne de plusieurs sauvages américains être déformé aussi considérablement que celui représenté dans la figure 25 (crâne de la côte

N. -O. de l'Amérique) ; s’il n’est pas possible d’admettre que les grands hémisphères cérébraux aient été simplement déprimés ( verdrückt ), et qu’on soit forcé de reconnaître en même temps qu’ils ont été gênés ( verkümmert ) dans leur croissance, on peut en conclure en tonte sûreté qu'il y a diminution de l’intelligence. »

D’après ce simple aperçu, il est déjà permis, ce me semble, d établir que les déformations artificielles du crime peuvent entraîner des modifications correspondantes dans les diverses parties de Vencéphale, et que les facultés intellectuelles ou affectives de

cruelles ; en un mot, comme celles où les passions irréfléchies et les penchants animaux dominaient sur l’intelligence.

En outre, il importe de faire observer que les femmes de ces tribus, n’ayant pas la tête déformée, étaient chargées de tous les travaux industriels qui exigeaient de l’intelligence ; qu'elles jouissaient d’une grande influence dans les conseils, lorsqu’il s'agissait d’une expédition ou d’un traité, et qu’on ne les entreprenait jamais sans avoir pris leur avis.

Les Caraïbes rouges, de la race des Guaranis, avaient aussi adopté la déformation cunéiforme-couchée. Les plus anciennes traditions nous les représentent comme un peuple éminemment guerrier et pillard, superstitieux, privé de culte religieux, sans cesse aux prises avec leurs voisins du continent américain, et dont une partie exerça la piraterie dans les îles du golfe du Mexique. Ils s’emparèrent des petites Antilles méridionales, après en avoir anéanti la population mâle indigène, continuèrent de là une guerre acharnée contre les Arrouages continentaux, et poussèrent leurs excursions jusqu’à la Jamaïque, à Haïti, où ils fondèrent une colonie, et vraisemblablement jusqu’à Cuba. Ils résistèrent assez vigoureusement aux Espagnols, pour que ceux-ci finissent par les laisser maîtres des petites Antilles, et par conclure un traité avec eux ; mais ils succombèrent sous les attaques répétées des Français et des Anglais, et furent tous détruits à leur

M. de Rochefort (ouvrage cité), parlant de leur humeur belliqueuse, dit : « Mais bien qu’ils ne prennent pas d’opium pour oster le sentimént, avant que d’aller au combat, comme les Turcs et les Indiens orientaux de Cananor, et qu’ils ne se nourrissent pas de tigres, ni de lions, pour se rendre plus courageux, comme le peuple de Narsinque vers Malabar; toutefois, quand ils combattent à armes égales contre les Arrouages, et qu’ils ont commencé la bataille, principalement s’ils sont animez par quelques heureux succès, ils sont hardis

DD CRANE. jqj

comme des lions, et rien n'est capable de leur faire lâcher

Et plus tard, après avoir mentionné la conduite injuste des Espagnols envers eux, il ajoute : a Ce qui contraignit ce peuple, qui est vaillant et généreux, à repousser la violence et à dresser aussi des embûches à leurs ennemis, et même à les assaillir à guerre ouverte en leurs vaisseaux qui étaient à leurs rades, lesquels ils abordoient sans crainte des armes à feu et au travers des épées et des piques, ■>

M. Leblond (ouvrage cité), après avoir décrit la guerre d'extermination que les Anglais entreprirent contre les Caraïbes noirs de Saint-Vincent, dit (page 232) : « Tel était l’état des choses à mon départ pour la Trinité espagnole. Sans doute que ce petit nombre de héros Caraïbes, nouveaux Sagontins, aura succombé sous les forces toujours croissantes de la puissance britannique ; mais il n'en restera pas moins gravé dans la mémoire des hommes que ce peuple de Noirs qui se croyait menacé des chaînes de l’esclavage, aima mieux périr que de les porter. 11 paraît que les femmes, les enfants et ce qui restait de ces malheureux guerriers, ont été transportés à l’ile de Rattan, dans le golfe d’Honduras. Leurs têtes aplaties par rart leur dormaient-elles cette audace guerrière , dans laquelle ilsontperséoéré si longtemps? L’esclavage des Nègres dans nos colonies annonce assez que la bravoure ne leur est pas naturelle. Cette remarque mériterait d’être approfondie. »

Un pareil besoin d’indépendance, et l'insouciance aveugle de la mort, furent cause que, dans les îles espagnoles, les Caraïbes rouges préférèrent s’empoisonner ou mourir de faim dans les cavernes où ils s’étaient réfugiés, plutôt que de se soumettre à leurs oppresseurs. C’est ce qui expliquerait la découverte qu’a faite M. André Poey fils, de Cuba, d’un amas considérable de squelettes Caraïbes, hommes et femmes, dans une caverne de cette île, située près du cap Maîsi (1).

102 déformations artificielles

Voici comment s’exprime, à leur égard, M. Georges Combe (1):

«Les Européens ont en vain essayé de les subjuguer en masse, comme les Portugais et les Espagnols ont subjugué les naturelsdu Brésil et du Mexique. De plus, le cerveau des Caraïbes est prodigieusement développé dans les régions de'la combativité et de la destructivité, qui sont déprimées dans les têtes des Indous, et les Caraïbes sont aussi cruels que les Indous sont doux et inoffensifs. Les organes réflectifs sont très déprimés dans la tête du Caraïbe, et l’on dit qu’il se précipite avec une ardeur qui ne connaît point de frein sur tout ce qui lui promet une prompte jouissance, qu’il ne prévoit aucune conséquence, et qu’il est incapable de remonter à la

Et, d’autre part, les auteurs ont soin de distinguer quelques-unes de ces nations dont le caractère s’éloignait davantage de la barbarie.

Telle était, entre autres, celle des Natchez,'que l’on nous a dépeints comme adorant le soleil, ayant des institutions plus fixes, un système féodal, une noblesse héréditaire et plus pacifique qu’aucune autre tribu sauvage de l’Amérique du Nord, quoique d’ailleurs courageuse. Or, ainsi que nous l’avons fait remarquer, la déformation de leurs crânes présentait un caractère différent des précédentes et devait moins troubler le siège de l’intelligence. Toutefois, comme elle était portée assez loin dans la caste aristocratique, et que les femmes n'y étaient pas soumises, son influence plus ou moins fâcheuse sur les chefs me semble prouvée par le fait, que dans cette nation la noblesse n’était transmissible que par les femmes.

C’était également le cas de la nation desYgnérisou Ignéris, qui, originaire de la Floride, vint peupler les Lucayes et les An-

Ci) Traité de phrctiologte , traduction française par Lebeau, t. Il, p. 331, 2 vol. in-8. Bruxelles, 1840.

vée à Saint-Domingue dans une caverne près du cap Saint- Nicolas, vis-à-vis de Cuba, nous offre en particulier la représentation frappante de la tête cunéiforme-relevée , avec le nez saillant et busqué (1). — Il paraîtrait même que les Ygnéris d’Haïti déprimaient surtout la région occipitale.

Le contraste entre la civilisation des Ygnéris et la sauvagerie des Caraïbes insulaires , mis en regard de la déformation respective de leurs crânes, ne pouvait manquer de frapper les observateurs judicieux. Aussi voyons-nous le spirituel et savant auteur des articles Sur tes vieux voyageurs Français, insérés dans la Revue de Paris (t. LV, supplément), M. Ferdinand Denis, faire ressortir ces influences réciproques avec un tact remarquable, dans son analyse des œuvres du père du Tertre. Je ne puis donc mieux faire que de citer ses propres paroles.

« D’après les récits des premiers historiens et d’après Christophe Colomb, il paraît prouvé que les habitants primitifs d’Haïti, la métropole des îles, différaient essentiellement, au moral et au physique, des Caraïbes.

» Plus avancés dans les arts, moins- barbares dans leurs coutumes, ils paraissent avoir eu une singulière analogie morale avec les nations des îles de la Société; ils étaient parvenus à cet état de l’ordre social où l’homme sauvage a perdu de son énergie naïve, mais où il a fait quelques pas vers la civilisation. Les Haïtiens primitifs, que quelques-uns nomment Ignéris, et qui s étaient probablement répandus dans les autres îles, ces hommes doux et innocents, pour lesquels Las Casas éleva tant de fois la voix, et que sur la fin de la conquête ou brûlait par douzaines, en l’honneur des douze apôtres, ces hommes étaient différents des Caraïbes sous une foule de rapports. Or, en s’éteignant, ils avaient dù léguer une partie

(I) Archœologia, or Mscellaneous tracts rclaling lo antiquUy published

inV b Lmi O doü ï 1800 ntiqU ” rieS ^ Lond0 "’ p ' 206 ’ el pL XVI ' ï0 '' X1U ’

de leurs traditions, et il n'en fallait pas davantage pour influencer ces Caraïbes insulaires, qui, eux-mêmes, furent anéantis de bonne heure à Saint-Domingue. Mais dans les guerres de tribus à tribus, à l'époque où Conabo livrait d’épouvantables combats aux autres chefs, comme s’ils avaient voulu établir la différence physique la plus marquée entre eux et les hommes terribles qui venaient du continent ravager leur pays, « tandis que les Caraïbes aplatissaient le front à leurs nouveau-nés, les Haïtiens opéraient sur leurs enfants une dépression toute différente, dont une élévation singulière de l’occiput était le résultat. Est-ce donc à ces deux genres de compressions, faites dans un sens opposé, qu’il faut attribuer les différences morales qu’on remarquait chez les deux nations? C’est ce que je laisse à décider à d’habiles physiologistes. »

Les Troquois nous sont représentés par M. Philipps (ouvrage cité) comme la nation la plus éclairée du pays, et en même temps comme une des plus courageuses, qui, à l’époque de la colonisation européenne, subjuguait si rapidement les autres tribus environnantes, que si elle n’avait pas été arrêtée dans ses conquêtes par les Anglo-Saxons, elle aurait soumis tout le pays. Or nous retrouvons dans le crâne Iroquois une forme en général normale et un développement remarquable, surtout peut-être en arrière.

Des découvertes archéologiques plus ou moins récentes ont prouvé qu’il existait dans plusieurs contrées de l’Amérique septentrionale et centrale, aune époque reculée, des populations avancées en civilisation, s’occupant d’architecture, de sculpture, construisant des villes, des forteresses, des temples, et dont les tombeaux antiques non-seulement ne contiennent aucun crâne déprimé artificiellement sur le devant, mais même qui, à en juger par quelques spécimens authentiques, auraient eu plutôt la tête aplatie par derrière et le cerveau assez développé en avant

Ces faits se sont passés vers la côte N.-O. de l’Amérique, dans le Mexique, le long du golfe de ce nom, dans le Yucatan le Guatimala, dans la vallée du Mississipi, le long de ses affluents occidentaux et à l’ouest des monts Alleghanis.

Ce sont, d’une part, les Olmecas, les Mitzcas et les Zapotèques. Ces derniers, établis d’abord sur le plateau Mexicain et chassés ensuite par les nations sauvages des Tarascas et des Otonies, avaient émigré au sud, dans la province d’Oajaca ou d'Oaxaca, et y avaient construit plusieurs villes. Leur gouvernement était monarchique et aristocratique ; le clergé y jouissait d’une grande influence, et les monuments qu’ils ont laissés et qu’ont décrits Christoval Chavez et Francisco Burgoa, nous donnent une haute idée de leur civilisation.

Puis viennent les Toltèques, qui, d’après les calculs des historiens (voy. Stephens, ouvrage cité, chap. XXI, p. 395), vers l’an 696 de notre ère, auraient quitté leur patrie, située vers les côtes N.-O. de l’Orégon, se seraient dirigés vers le sud en traversant la Californie, et auraient mis cent vingtquatre ans avant d’arriver au Mexique, laissant partout des traces de leur passage civilisateur, pour fonder Tula, la capitale de leur empire. Après une durée de quatre cents ans, leur monarchie théocratique se serait presque éteinte en l’an 1052, à la suite de disettes prolongées et d’épidémies pestilentielles. Enfin, les restes de cette peuplade intéressante se seraient réfugiés, soit dans le Yucatan, soit à Guatimala. C’est dans ces deux provinces, mais en particulier vers l’extrémité orientale de la presqu’île du Yucatan, que nous retrouvons les monuments splendides, témoins non récusables de leur développement intellectuel et de leur gouvernement théocratique, et dont les bas-reliefs (1), les hiéroglyphes et les

pticn».— Le bas-relief dont il est question, sculpté en pierre et repro-

plus sévère et plus cruel. Aussi remarque-t-on que le crâne des anciens Mexicains, dont la forme est en général normale à quelques exceptions près, a un volume plus considérable, un front proportionnellement un peu moins développé, et un occiput moins vertical que les Tollèques. Leurs yeux, suivant Clavigero, étaient inclinés, remontant extérieurement vers les tempes, avec pommettes saillantes et lèvres épaisses (1).

Quant aux crânes déprimés par derrière qu’on a trouvés sur les affluents orientaux du Mississipi, et dont celui de la vallée du Sciottoparaît être un spécimen authentique (2), ils se rapportent évidemment à une civilisation antérieure aux documents historiques non contestables. Ce ne sont plus des temples, des édifices de luxe, mais des circonvallations fortifiées pour se défendre contre des ennemis sauvages, et des espèces de débarcadères pour communiquer facilement avec le fleuve voisin ; ce sont des enceintes destinées à un culte religieux tenu en plein air, des tombeaux sous forme de tertres

que les habitants primitifs, est peu considérable, et la surface de plusieurs d entre eux a servi de tombe aux générations des peuples sauvages qui leur ont succédé.

Or, ce centre de civilisation, qui se rapporte à un peuple sédentaire et agriculteur, me paraît étranger à la race Toltécanu. Indépendamment de la différence et de l’imperfec-

(1) Au nombre de leurs hiéroglyphes, o

me tête de mort,

tion d’architecture qui le caractérise, on a pu s'assurer que les constructions sus-indiquées existaient à une époque où les eaux des rivières baignaient presque leur pied. Actuellement, leurs ruines se trouvent placées sur les terrasses ou les gradins les plus élevés au-dessus des berges modernes, et comme on connaît le temps moyen que ces rivières ont employé pour creuser leur dernier lit, on a pu calculer approximativement la durée des abaissements successifs de terrain, ce qui répond à des milliers d’années, et par conséquent à une époque où les Toilèques habitaient peut-être un autre continent.

Je serais plutôt disposé, ainsi que Mitchell etWitt-Clinlon, à attribuer une origine européenne à cette antique population, en rattachant la forme de ceux de ses crânes qu’on considère comme authentiques, à celle que M. le professeur ReUius, de Stockholm (1 ), a désignée sous le nom de Brachy- Kepkaly (tête courte), et qui, suivant M. Nilsson, professeur à Lund (2), appartenait, entre autres, aux premiers habitants de la Scandinavie ; ou, d’après M. Daniel Wilson (3), à la race identique qui habitait alors la Calédonie.

Cette communauté d’origine pourrait, au dire de certains auteurs, s'appuyer sur d’autres preuves; mais je ne veux pas entrer à ce sujet dans une discussion qui serait en dehors de mon travail, d’autant plus que les spécimens de crânes authentiques de cette époque, que l’on a découverts jusqu’à ce jour, sont trop peu nombreux ou trop imparfaits, pour qu’on puisse espérer d’en tirer des conclusions complètement satis-

Quoi qu’il en soit, les traditions américaines donnent à cette nation demi-civilisée le nom de Talliwegis ou d 'Alli-

(1) Ober die form des Knochengertistes des Kopfes bei den rerschiedeoeo Valtem (JrcWti fur Anatomie und Physiologie , vou J. Muller, 18*8,

(3) Proceltic annal s of Scolland.

, pl. D, fig. *,

wegis. Elle aurait été attaquée et vaincue par les Lénapes et les Iroquois, tribus plus guerrières et nomades venues de l'ouest, puis elle aurait abandonné ses cantonnements, et aurait descendu le Mississipi pour n’y plus revenir. Seraitelle le berceau des Aztèques qui, plus tard, vinrent s'établir sur le plateau du Mexique, et se croisèrent avec les peuples orientaux qui y habitaient? Seraient-ce les vainqueurs, euxmêmes d’origine orientale, qui auraient donné naissance aux Aztèques? Ou bien enfin existerait-il quelque rapport entre cette migration et les Ygnéris d'Haïti, qui forment une espèce de population hybride entre les Américains et les Européens ? Ce sont des questions intéressantes, dont la comparaison entre les crânes antiques du Mississipi, du Mexique et d’Haïti, pourra peut-être faciliter la solution.

Dans l’Amérique du Sud, nous retrouvons à l’orient des Andes, dans les vastes régions arrosées par l’Orénoque et le fleuve des Amazones, des peuples sauvages, à têtes comprimées artificiellement sur le devant, mais saillantes en arrière et sur les côtés, en même temps que des mœurs nomades, chasseresses ou guerrières, modifiées par un climat équatorial et par une végétation exubérante. Leurs facultés intellectuelles sont peu développées ou semblent réduites à une espèce d enfance : les passions, au contraire, sont, en général, vives et irréfléchies, et les fonctions des sens sont très parfaites.

Mais en même temps il a existé une antique civilisation sur les plateaux des Andes et à l’occident de cette chaîne de montagnes. Des restes d’architecture monumentale et de sculpture religieuse, de villes considérables, subsistaient dans ces vallées élevées, des tombeaux rassemblés en cimetière les accompagnaient , et ces tombeaux renfermaient des momies dont les crânes étaient déformés artificiellement, les uns en avant, les autres en arrière.

Morton et M. d'Orbigny, partant du fait que des crânes

soumis à la déformation symétrique-allongée se rencontrent dans les cimetières somptueux des anciens Aymaras, près du lac de Titicaca et en Bolivie, où l’on trouve d’autres monuments remarquables, croient pouvoir en conclure que, puisque de pareils tombeaux, de pareils monuments ont pu être construits par une population dont les crânes étaient ainsi déformés, et servir a leur usage, cette difformité n avait exercé aucune influence défavorable sur leurs facultés intellectuelles.

M. d’Orbigny (1) s’exprime ainsi : « Nous croyons avoir prouvé que la forme déprimée ou allongée de ces têtes n'est pas, comme on l’a cru, le caractère propre aux crânes d’Aymaras , mais bien évidemment due à l’intervention de l’art. Cherchons maintenant à démontrer à quelle antiquité remontait cet usage de l’aplatissement de la tête, et quelle influence il a pu exercer sur l’intelligence des sujets chez lesquels il se trouvait le plus marqué. Quant à l’antiquité, nous voyons, par le profil de la tête d’une statue colossale (voy. Atlas, pl. ¥1 et Vil, et Voyages dans l'Amérique méridionale , pl. VIII etXl), antérieure à l’époque des Incas, que la leur n’était pas alors déprimée ; car les anciens peuples, qui cherchaient toujours à exagérer les caractères existants, n’auraient pas manqué de la faire sentir : aussi nous croyons cette coutume contemporaine des Incas, et même l’allongement des oreilles d’un des sujets à tête déprimée que nous possédons, peut nous conduire à déterminer à peu près le siècle où il a vécu. Il a été trouvé dans la province de Carangas, à l’ouest d'Oruro. On sait que cette province fut conquise seulement sous le règne du septième Inca Yahuac-Hucac, qui, selon toutes les probabilités, vivait vers le xiu* siècle; aussi, comme les Incas n’accordaient l'honneur du prolongement des oreilles que par grâce spéciale, et pour récompenser une nation vaincue de sa prompte soumission aux lois ; comme cette concession devait nécessairement venir à la suite des coutumes des con-

quérants, nous devons supposer qu’elle ne put se généraliser chez les Aymaras que vers le xtv' ou le xv' siècle. Les statues montrent d’ailleurs que l’usage d’allonger les oreilles (voy. Atlas, pl. VI, et Voyage dans l'Amérique méridionale pl. VIII) étaitinconnu lors de la première civilisation du plateau des Andes. »

L’auteur revient ensuite au thème de l’innocuité delà déformation du crâne sur les facultés intellectuelles des Aymaras, appuie son opinion de celle de John Scouler (Zoological Journal, 1829, p. 304), et termine par la réflexion suivante :

« On admettra que par la nature de leurs occupations, les chefs de ces nations devaient avoir des facultés intellectuelles plus étendues que leurs vassaux. Ne pourrait-on pas, de ce fait, tirer un argument en faveur de notre opinion? car les têtes les plus distinguées » (par leur déformation) « que nous ayons rencontrées, se trouvaient toujours dans les tombeaux dont la construction de plus d’apparence annonçait qu’ils appartenaient à des chefs. »

Morton, de son côté ( Crania americana), après avoir rappelé, d’après les témoignages d’Acosta (lib. III, cap. 6) et de De Laet ( Novus orbis, lib. XI), que les habitants du lac de Titicaca, à l’époque de la conquête des Espagnols (dans le xvi e siècle), étaient tellement abrutis qu’ils vivaient sur des radeaux grossièrement construits, et qu’ils ne se considéraient pas même comme faisant partie d’une nation, croit néanmoins pouvoir dire plus tard que « les découvertes de M. d Orbigny confirment les assertions avancées à des époques éloignées par Pedro de Cieza, Garcilasso de la Vega et M. Pentland, et prouvent, ce dont je n’ai jamais douté, que ces peuples étaient les architectes de leurs propres tombes et de leurs temples, et non, comme quelques personnes l’ont supposé, des envahisseurs qui avaient usurpé la civilisation et s’étaient appropriés les talents d’une race antérieure et plus intelligente. »

Ainsi, de l’aveu même de M. d’Orbigny, les soi-disant ancêtres des Aymaras. les constructeurs des monuments primitifs du plateau des Andes, qui nous étonnent par leur étendue et leurs masses, n’avaient point la coutume de déformer leur tête antérieurement. Et ces Aymaras, une fois vaincus par les Incas, tombés dans l’abrutissemeDt, et dirigés par des Caciques ou Curacas, à têtes déformées, seraient devenus, pour ainsi dire, les fondateurs d'une nouvelle civilisation non moins extraordinaire que la première? Et la présence de leurs momies dans des tombeaux fastueux suffirait pour nous prouver l’innocuité de ces déformations sur les facultés intellectuelles?

Impossible de souscrire à de pareilles propositions.

Voici, du reste, ce que nous enseigne l’histoire à cet égard, d'accord souvent avec les faits que l'on peut vérifier.

L’existence de monuments antiques religieux, élevés dans les environs du lac de Titicaca, à Tiaguanico ou Tahianacu, et dans plusieurs autres localités, par un peuple dont le gouvernement était vraisemblablement théocratique, est un premier fait incontestable. L’époque de leur fondation se perd dans la nuit des temps. On,est dans le doute sur la race d’hommes à laquelle appartenaient les constructeurs de ces édifices extraordinaires, de ces statues colossales dont quelques débris nous sont parvenus ; mais ce qui est positif, c’est que leur architecture monumentale nous rappelle celle qu’on retrouve dans le Yucatan, et qui existait également sur la cêtedu Pérou; c’est que la nature et les masses de ces constructions exigeaient un grand nombre de bras, et que, par conséquent, les populations étaient agglomérées; enfin, ce qui est probable, ainsi que le fait observer M. d’Orbigny, c'est que leurs têtes ne devaient pas être aplaties sur le devant, si l’on en juge par leurs statues et leurs vases.

Suivant Herrera (dec. V, lib. III, cap. 6), les traditions parlent d’un certain Capanu, qui aurait paru dans la province

des Collas (des montagnards), et aurait soumis ce peuple déjà

civilisé.

On cite aussi un nommé Cara, chef de Coquimbo au Chili, qui aurait envahi les hautes vallées de Chuquito, passé dans l’ile de Titicaca, égorgé les hommes à barbe qui y habitaient, pour s’y établir lui-même et les siens.

Il est à croire, en effet, que ces Collas, ou montagnards primitifs et civilisateurs, dont l’origine paraît se rattacher à celle des habitants des côtes du Pérou, comme nous le verrons plus bas, furent vaincus, détruits ou chassés, par des peuples sauvages et guerriers venus de l’orient ou du midi. Ceux-ci se maintinrent dans les contrées montagneuses des environs, mettant à profit quelques-unes des constructions anciennes, en négligèrent d’autres qui se rapportaient à l’ancien culte et à l’agriculture, et conservèrent leurs mœurs et leurs coutumes sauvages, y compris la déformation antérieure du crâne, très répandue à l’est de la chaîne des Andes (1).

Ce qu’il y a encore de plus vraisemblable, c'est que vers le xi' siècle de notre ère, on vit apparaître, du côté du Cuzco, au nord du lac de Titicaca, des étrangers civilisateurs, les Incas, au milieu de nations sauvages, semblables à celles dont je viens de parler. Ils les civilisèrent, s’en servirent pour faire des conquêtes, et, sous le cinquième Inca Capac Yupmqui, ils attaquèrent et anéantirent à leur tour (2) les barbares qui avaient envahi précédemment le pays de Titicaca, et qu’on

avait continué de désigner sous le nom de Collas ou monlagnards, puis ils les remplacèrent plus tard par des colonies de tribus plus dociles et moins intelligentes.

Or, qu'étaient ces Incas? Si l’on en juge par les crânes authentiques, découverts dans les temples du Soleil et appartenant à leur caste, ils avaient, comme nous l’avons dit, une forme de tête distincte ; quoique le crâne fût peu volumineux, leur front était proportionnellement assez développé, et le derrière de la tête était même déprimé artificiellement chez la plupart, hommes et femmes; en un mot, leur tête se rapprochait de celle des Toltèques. C’est aussi l’opinion de Morton qu'ils étaient de race Toltécane.

Les têtes des peuples qu’ils soumirent sur les plateaux des Andes présentaient, au contraire, un volume, en général, plus considérable; mais en même temps, des déformations antérieures chez les uns, ou un front naturellement plus fuyant et une proportion plus forte de la masse cérébrale postérieure, chez les autres.

Les Incas, loin de faire cesser ces coutumes parmi eux, l’imposèrent plutôt i certaines tribus en spécifiant l’espèce de déformation, ainsi que le prouve le témoignage de Torque-

Garcilasso de la Vega, un des descendants de la caste des Incas, qui nous a fait connaître en détail le mécanisme de

fourni des documents intéressants sur .les guerres qu’ils eurent à soutenir pour fonder et affermir leur empire, a soin de nous avertir que les peuplades qui occupaient le théâtre de l’ancienne civilisation de Titicaca, de îiahuanaco, etc., au moment de l’invasion espagnole, étaient tellement étrangères aux monuments de cette contrée, qu’ils en rapportaient l'origine à des époques mythologiques, et que les peuples guerriers, mais vaincus par les Incas, à l’aide d'armées auxiliaires, d’une diplomatie consommée et d’une stratégie plus intelligente,

étaient pour la plupart des sauvages semblables, pour les mœurs et les allures, à ceux de l’Amérique du Nord, ou aux Caraïbes de l’Amérique du Sud.

D’autre part, il nous montre les Incas, créateurs dans ce pays d’une nouvelle civilisation théocratique, en la greffant sur l’ancienne, consacrant, comme les Tollèques, pour les initiés, le culte d’un Dieu suprême invisible, et pour les masses le culte du Soleil. Ils abolissaient les sacrifices humains: faisaient revivre et imitaient l’ancienne architecture ; restauraient les monuments religieux, les cimetières publics aux frais de l’État; réparaient les forteresses existantes dans le pays conquis, ou en élevaient de nouvelles; favorisaient les études et l’industrie dans certaines castes, l’agriculture et la vie pastorale dans d’autres ; mais réduisaient invariablement les populations à un servage rigoureux, à une obéissance passive, ce qui leur permettait de s’en servir comme de machines inintelligentes pour leurs grands travaüx, ou d’auxiliaires courageux dans les guerres qu’ils entreprenaient. Ainsi, les nobles Aymaras et leurs familles n’étaient que les agents passifs et soumis du despotisme paternel des Incas, et le faste de leurs tombeaux est loin de donner la mesure de leurs facultés intellectuelles ; car, comme le reconnaît Morton (Crama americcma, page 118), leurs architectes étaient tous tirés de la caste des Incas, dont les Ameutas ou Sages faisaient sans doute partie, et qui se composait, soit des descendants légitimes ou illégitimes des souverains, soit de ceux des vassaux du premier Inca qui avaient obtenu ce titre par faveur.

M. Meyen nous informe d’ailleurs que sur les plateaux, les cimetières monumentaux, tels que celui décrit par M. Pentland aux environs de Titicaca, étaient rares; qu’on y réservait les tombeaux ou Huacas isolés aux seuls riches, et que les pauvres se contentaient d’ensevelir les corps dans des cavernes, où ils se desséchaient naturellement.

Enfin, la présence de crânes déformés dans des tombeaux artistenient faits ne prouve pas davantage que ces tombeaux aient été construits précisément à l’époque où cette pratique existait. Les colonies d’Aymaras pouvaient avoir profité des lieux de sépulture laissés par leurs prédécesseurs civilisés, comme cela s'est pratiqué dans l’Amérique du Nord. En effet, les auteurs qui ont traité des antiquités de la vallée de Mississipi et des tumuli qu’on y trouve, n’oublient pas de mentionner, je le répète, que plusieurs générations de nations sauvages se sont servies du sol de ces antiques tombeaux pour y déposer leurs morts, et que ce serait à tort qu’on les considérerait comme en étant les architectes.

Dn coup d’œil jeté sur ce qui s'est passé le long des côtes du Pérou, en même temps que sur les plateaux des Andes, répandra une nouvelle lumière sur le sujet qui nous occupe.

Les historiens nous apprennent qu’il existait aussi, très longtemps avant les Incas, une civilisation fort avancée sur les côtes septentrionales du Pérou, dans le royaume de Cuismanca et plus au sud, dans celui du grand Chimu, et que ces pays, restés en dehors de l’envahissement des sauvages orientaux, étaient habités par une population nombreuse et intelligente, dont les ancêtres, venus de régions lointaines, avaient étendu leur domination, non-seulement sur toute la contrée basse, mais aussi sur les plateaux des Andes. Leurs progrès artistiques et intellectuels sont attestés par des monuments nombreux, des statues (dont une de faïence blanche) exécutées avec beaucoup d’art et vêtues richement, diverses représentations d’animaux, etc., des ruines immenses, des constructions gigantesques, des aqueducs, etc. (1), même par un temple dédié, ainsi que chez les Incas, à un Dieu créateur et spirituel, et par une espèce d’oracle de Delphes. M. Meyen les considère comme les indigènes primitifs du Pérou, contempo-

(>) Voyages au Pérou des PP. Sobreviela et NorcisM y Barcelo, t. U, P- ,7i , m, 183, 200.

rains des Collas civilisateurs, et ils ne furent réunis à l’empire des Incas que sous le règne de Pachacutec, le neuvième de la dynastie. — Ces habitants possédaient aussi des tombeaux construits en terrasse, formant des espèces de nécropoles monumentales, semblables, pour l’apparence, aux édifices de Tiahuanacu et à ceux du Yucatan, dont Stephens nous a fourni la description. Dans ces tombeaux étaient également déposées des momies; et leurs crânes, d’après M. Meyen, qui en a recueilli six à Truxillo, sont identiques, pour le volume et la déformation, aux crânes des Toltèques et des Incas.

En revanche, à Arica et à Atacama, vers le nord du Chili, dont les populations étaient tributaires des Incas, mais plongées dans l’abrutissement le plus complet, ou dans les superstitions les plus grossières, les momies étaient simplement enfouies dans un désert de sable salin, servant de cimetière, et toutes les têtes de celles qu’on a déterrées avaient été soumises à une déformation du devant du crâne, se rapprochant de celles de Titicaca.

Rien ne paraît donc démontrer la justesse des conclusions que MM. Morton et d’Orbigny ont cru pouvoir tirer de la présence de crânes déformés sur le devant, au milieu des restes d’une civilisation américaine antique.

Tout nous prouve, au contraire, que ces monuments, ces tombeaux avaient été construits par des individus à tête normale ou aplatie par derrière.

Les faits recueillis dans l’ancien continent ne leur sont pas plus favorables, sous le rapport de l’innocuité des déformations crâniennes sur les facultés intellectuelles et morales.

Ici nous retrouvons, d’une part, les Huns, plusieurs tribus de l'Afrique et de la Polynésie, comme types des peuplades guerrières, sauvagfe ou nomades, et de l’autre, les Colchares, les Sigins, les Sarrasins mahométans, etc., sè rattachant aux civilisations chaldéennes et européennes.

Les Huns blancs, qui avaient envahi les plaines septentrionales du Danube, dont la tête était horriblement déformée, appartenaient, comme je l'ai dit, à celte même race caucasienne qui est la souche des principales nations civilisées, et cependant, au dire d'Ammien Marcellin, o ils dépassaient tout ce qu’on peut imaginer de plus barbare et de plus sauvage. Dans les batailles, ils se précipitaient sans ordre et sans plan, sous l’impulsion de leurs différents chefs, et fondant sur l’ennemi en poussant des cris affreux. Ils étaient inconstants, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. »—Devenus sédentaires forcément, ils abandonnèrent leurs pratiques barbares, et dès lors assimilés aux populations Maggyares et indigènes, ils participèrent aux bénéfices de la civilisation.

Les hordes de Maures, composées en grande partie d’auxiliaires africains Berbères, qui envahirent aux vin”, ix' et x' siècles la Provence, la Ligurie, la vallée du R hône et de la Saéne, ainsi que les Alpes, offraient un caractère semblable, des mœurs non moins sauvages, cruelles et vagabondes. Ces tribus Berbères de l’Afrique, dont quelques-unes étaient restées païennes, en opposition avec les Sarrasins d’Espagne, avaient ordinairement la coutume de déformer la tête de leurs enfants mâles, en l’allongeant en arrière, et souvent en l’aplatissant en devant. C’est une des raisons qui m’avaient engagé à considérer les. crânes déformés, tous du sexe masculin, trouvés accidentellement en Savoie et dans le canton de Vaud, au milieu des restes d’une populatjbn à têtes normales et à front bombé, comme appartenant â quelques descendants de ces Maures africains, convertis forcément au christianisme, sans abandonner , dans l'intérieur de leurs familles, les pratiques absurdes de leurs ancêtres.

Au rapport de M. Ellis William (ouvrage cité), ceux des Taïtiens,dont avantl815 on comprimait la tête en avanteten arrière vers le haut, étaient particulièrement courageux et

cruels. « Leur courage était aveugle dans les batailles, » dit le rédacteur desVoyages de Cook, « leur imagination exaltée jusqu’à la phrénésie, et leur bravoure était toujours par accès. » — Tandis que la partie de la nation qui ne déformait point la tête de cette manière était douce, bienveillante et enjouée. Voici l’opinion qu’exprime le même auteur sur ce peuple, depuis qu’on se borne à déprimer le derrière de la tête. « Les capacités mentales sont chez eux très développées, et comparés aux autreshabitants de la Polynésie, ils possèdent beaucoupde savoir-faire ( ingenuity ), d’éloquence et de noblesse. L’éducation est aisée ; les enfants et même les jeunes gens ont appris à lire, à écrire et à chiffrer avec une facilité qui ne peut être surpassée par les nations les plus civilisées.» Il reconnaît qu’il existe une supériorité morale, intellectuelle et physique des chefs sur les masses, et l’attribue soit à l’hérédité, soit à la différence du traitement dans l’enfance, à une nourriture meilleure et à d’autres habitudes de vie. — M. de Marivaux a reconnu également que la déformation occipitale pratiquée chez les garçons de Taîti se liait chez eux à la douceur du caractère; mais qu’ils étaient fort vaniteux et raisonneurs. A l’observation qu’il fit à une mère sur le but qu’elle se proposait, il lui fut répondu qu’en agissant ainsi, on favorisait l’intelligence et la noblesse du caractère.

Les auteurs qui ont écrit l’histoire de Sumatra et de Java, dojit les habitants déprimaient vraisemblablement la région occipitale de la tête, comme ils le font encore de nos jours, signalent dans ces îles l’existence d’un foyer antique de civilisation, et même aujourd’hui ces peuplades se distinguent par un degré d’intelligence bien supérieur à celui des autres insulaires de l’Océanie, qui ne pratiquent pas la déformation occipitale.

Les Colchares et les Sigins, dont le front était développé outre mesure, étaient des peuples sédentaires, civilisateurs et plutôt efféminés. D’après Hérodote , les Sigins

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provenaient de la Médie, et portaient des habits mèdes. Strabon leur attribue des mœurs persiques : « Siguni persicis entera vivant moribus. » (Lib. XI.)

La déformation latérale modérée, chez les Arabes mahométans, ne nuisant pas essentiellement au développement normal du front, non plus qu’à celui du derrière de la tête, leur permit de se livrer en même temps à la guerre, aux arts et aux sciences, tout en paraissant favoriser le fanatisme religieux.

Sans multiplier davantage ces citations, je crois pouvoir ~on"l'"'e contrairement à MM. Morton, d’Orbigny, Lewis et Clark, Scouler et Townsend, que certaines déformations artificielles du crâne ont pu exercer une influence positive sur la santé et sur les fonctions intellectuelles des individus ou des peuples qui y ont été ou qui y sont soumis, soit qu’on les considère comme les restes de préjugés et de modes barbares, soit qu’elles aient eu pour but spécial de modifier les facultés de l’àme dans un sens ou dans un autre.

11 nous reste à rechercher les causes présumables qui ont pu amener ces résultats.

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