CHAPITRE V
Les causes déterminantes sont trop manifestes pour qu’il soit nécessaire d’msister longuement sur ce point ; je me bornerai donc à examiner leur valeur respective.
Le pétrissage ou massage de la tête est une opération qui précède ordinairement toutes les autres, et qui est quelquefois répétée journellement, comme uous l’avons vu chez les Caraïbes. Le docteur Lunier dit, sans doute avec raison (Mémoire cité, page à), qu’elle ne joue pas chez nous le rôle principal, que son action momentanée ne peut que fort rarement modifier la forme du crâne de l’enfant, et que l’élasticité des os qui le composent rétablit bientôt l’équilibre, lorsque rien n’y met
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obstacle, et ilia signale, en conséquence, comme inutileet dangereuse. En effet, dans quelques localités, on la néglige complètement, lorsqu’il s’agit des déformations antérieures. Cependant il ne faut pas croire que cette manœuvre soit complètement étrangère au résultat, dans les cas où l’on déforme la tête en arrière ou sur les côtés, puisqu’elle facilite l’application des moyens compressifs permanents, dans un sens ou dans un autre. Elle parait aussi avoir des effets durables lorsqu’elle est répétée fréquemment dans les premiers mois de la vie, et ne devient dangereuse et condamnable que lorsqu’elle est exécutée d’une manière brutale, par des mains inhabiles ou ignorantes, et dans un but capricieux. Pratiquée, au contraire, avec précaution, par l’homme de l’art compétent, c’està-dire limitée à une douce pression, elle ne présente pas les mêmes inconvénients, et peut même servir d’auxiliaire précieux aux efforts réparateurs de la nature, dans quelques cas de déformations accidentelles et extraordinaires. Je ne pense donc pas qu’on doive la rejeter, dans tous les cas, sans exception.
L’influence des moyens compressifs permanents est sans doute plus positive, et l’on conçoit qu’elle soit d’autant plus prononcée, que la durée de l’application se prolonge jusqu’à l’époque où l’ossification de la voûte du crâne est avancée.
Mais il est d’autres conditions qui peuvent modifier ce résultat : telles sont, en particulier, l’iDtensité de la compression et son action plus ou moins locale.
La violence des moyens employés peut, en effet, déterminer, dans quelques circonstances, des lésions de tissus ou de circulation qui altèrent si radicalement les organes sousjacents, que, quoique appliqués même pendant un temps assez court, ils laissent des traces non moins profondes que si leur application eût clé moins intense, mais prolongée davantage. C’est ce qui explique la persistance des nez épatés, sous l’action violente et momentanée du pouce de l’Indien, chez quel-
tribus brésiliennes, chez les Hottentots, etc., ainsique !«mod'fi cat ' ons P rofon()es d u cràne obtenues dans quelques localités de l’Amérique du Nord, malgré l’action de uuurte durée de certains engins.
L’intensité de l'action compressive modifie également les données sur l’époque de la vie où la tête est encore susceptible d’être déformée. Le docteur Lunier fait remarquer (p. 6) que ce n’est pas seulement dans le jeune âge qu’on peut changer la forme de la tête, mais que, même après la quatrième et la sixième année, où la soudure des os du crâne est achevée, « une constriction forte et permanente peut encore laisser des traces, en arrêtant le développement de certains points de la calotte du crâne, qui se trouvent alors naturellement plus déprimés que les [parties voisines, au développement desquelles rien ne s’est opposé. » Et voilà pourquoi nous voyons des coiffures de tête, fruit de modes bizarres, aggraver souvent les désordres existants, même pendant l’adolescence.
Enfin, on remarque, comme conséquence des lésions matérielles graves imprimées au cerveau par la violence temporaire des agents compressifs, que les fonctions intellectuelles sont souvent alors pl us troublées que si la pression s’exerçait d’une manière modérée pendant plus ou moins de temps.
L’action de la compression limitéesur un point paraît aussi produire quelquefois des effets plus intenses et plus graves, soit sur le crâne, soit sur les fonctionsdu cerveau, quelorsque cette pression s’exerce sur une plus large surface, comme si, dans ce dernier cas, le refoulement de la masse cérébrale fût plus facile et l’harmonie des facultés intellectuelles moins troublée.
Parmi les complications étiologiques des déformations artificielles du crâne, le docteur Lunier signale la fréquence du rachitisme dans quelques cantons du département des Deux- Sèvres. Persuadé que je suis de l’importance de ce fait, je
garderai néanmoins, comme lui, le silence sur une anomalie aussi locale, qui m'éloignerait du plan plus général que je me suis proposé dans cet essai.
Quelques difficultés que présente la recherche des causes éloignées de diverses pratiques populaires, on ne peut nier qu’il n’y ait souvent au fond de cette question un point de départ rationnel, servant de premier mobile, mais qu’on a perdu de vue plus tard et souvent pour en abuser.
C’est, en particulier, ce qui m’a paru être le cas pour quelques déformations artificielles du crâne.
Ainsi, la forme que prend temporairement la tête de l’enfant pendant l’accouchement est, en général, celle que nous avons observée dans la première espèce de déformation, et l’on conçoit qu’au sein d’une société ignorante et primitive, on ait pu considérer cette forme passagère comme un type normal ou comme une beauté idéale.
Pour être conduit de là à l’exagération qui constitue la déformation des crânes de la côte nord-ouest de l’Amérique, des Caraïbes insulaires, etc., il a pu suffire d’observer les effets produits par cette déformation sur les facultés de l’âme. —En effet, l’abaissement du front et le développement considérable des lobes postérieurs du cerveau paraissent coïncider souvent avec un courage aveugle, au point de faire braver la mort sans crainte et sans calcul, avec une astuce consommée et un sentiment d’amour-propre exagéré, mais capable de développer une grande énergie, en même temps que les fonctions des sens acquièrent en apparence plus de finesse. Qu’un individu surgisse avec ces qualités et ces défauts dans une société vivant de chasse, de guerre ou de rapine, il sera considéré dans sa peuplade comme un homme capable, éminent et même nécessaire; il deviendra le chef des expéditions, le centre de toutes les aspirations ; et si la forme de sa tête est différente de celle des autres, on cherchera instinctivement à imiter ses traits, ou même à les exagérer, en façonnant ainsi la tête des
enfants. Mais les garçons y seront seuls soumis, puisqu'ils sont seuls destinés à combattre, et bientôt il se formera une aristocratie de famille, de tribu, qui voudra accaparer pour son propre compte la mutilation qu’elle considère comme un privilège et comme un avantage.
Indépendamment des causes ci-dessus, qui expliquent la faveur dont jouissaient alors les déformations frontales, il en est une autre purement physiologique qui mérite d’être signalée. La plupart des voyageurs, tout en se taisant sur les dangers que devait courir la santé des enfants, ne manquent pas de nous représenter les individus adultes qui y avaient été soumis, et en étaient réchappés, comme remarquables par le développement ou l’énergie de leur système osseux ou musculaire, et surtout par leur agilité et leur adresse. Or ce résultat, qui n’est point en opposition avec les théories admises, ne pouvait avoir échappé à l’observation, dans une époque où la force brutale jouait le principal rôle et était une qualité très recherchée.
Tels ont dû être l’origine et peut-être les buts primitifs de ces déformations antérieures du crâne, si communes anciennement parmi les nations sauvages et guerrières.
Les Caraïbes des petites Antilles croyaient en retirer de l’avantage sous d'autres rapports, ainsi que nous l’apprend de Rochefort (1) : « Dès que les enfants sont nés, les mères leur aplatissent le front, et le pressent de telle sorte qu’il penche un peu en arrière ; car, outre que cette forme est l’un des principaux traits de la beauté qui est estimée parmi eux, ils disent qu’elle sert pour pouvoir mieux décocher leurs flèches au-dessus d’un arbre, en se tenant au pied, à quoi ils sont extrêmement adroits, y étant façonnés dès leur jeunesse. » On conçoit, en effet, ce résultat, lorsqu'on réfléchit à la saillie de leurs yeux et à la direction qu’ils prennent, sous l’i n fl uence d’une dépression frontale portée aussi
(') Histoire naturelle et morole des isles Antilles de l'Amérique, p. *96.
loin. — Morton nous apprend, en outre (Crania americana, p. 240), que les nègres naufragés à Saint-Vincent avaient d’abord déformé leurs têtes à l’imitation des Caraïbes, leurs maîtres ; mais qu’une fois émancipés, ils la continuèrent en signe de liberté. C’était déjà l’opinion de Leblond (ouvrage cité, p. 154) : « Ils sentaient, dit-il, que cette marque ineffaçable les distinguerait à jamais de la race africaine, que l’on vendait comme esclaves dans les îles habitées par les blancs. » Le docteur Amie, en parlant de la déformation des Caraïbes, croit « qu’ils désiraient avoir un caractère ineffaçable qui les distinguât des autres nations, qu’ils pensaient à cet égard comme tons les sauvages. » Il ajoute : « Peut-être aussi quelques-uns de leurs chefs ont-ils voulu, en changeant la forme du front, travailler les facultés intellectuelles. »
La vanilé puérile du sexe masculin s’y est jointe pour créer la déformation cunéiforme-relevée. Un front très large et plat, ressemblant à la lune, fut considéré comme un signe de noblesse, et la crête élevée qui le surmontait, comme la forme la plus propre à y fixer des ornements bizarres. Aussi les voyageurs placent-ils les tribus qui avaient adopté cette mode parmi les plus fières et les plus vaniteuses de l’Amérique septentrionale. Leurs parures de tète sont classiques et les bas-reliefs de Palenque nous en donnent une idée assez exacte. — Un autre motif avoué, était l’idée de se donner un aspect redoutable. — A Taïti, on ne soumettait à cette déformation que les enfants mâles destinés à la classe des guerriers. — Au Pérou, où elle était des plus répandues parmi les tribus guerrières, on la considérait comme la plus propre à inspirer de la vaillance, un courage chevaleresque, et à épouvanter l’ennemi. Aussi avaient-ils soin de hérisser leur chevelure au sommet de la crête.—Il est évidentque les Incas en profitèrent pour le recrutement de leurs armées, comme d’une espèce d’uniforme militaire (remplacé de nos jours par les bonnets à poils des grenadiers). Car Torquemada nous dit (ouvrage cité)
« que pour paraître redoutable à la guerre, ils ordonnaient
ires dans quelques provinces, de rendre la figure de fl enfants (mâles) longue et rade, et de leur élargir le front. Cette coutume était surtout prédominante dans la prode Chuquito. » Le même auteur dit aussi : « Il y a des gans qui croient que c’était une distinction de noblesse, et Talres qu’ils le faisaient parmi les gens du peuple pour mieux porter les fardeaux. » Cette dernière raison n’est point
improbable, car, de nos jours encore, les habitants du Pérou
se servent d’une large courroie, qui prend son point d appui sur le sommet de la tête, pour transporter les marchandises.
Mais les Incas ne se contentèrent pas d’organiser, dans certaines provinces, une milice dévouée, vaillante et disciphnable, et d’exterminer avec son secours ceux de leurs ennemis qui tels que les Collas ou montagnards deTiticaca, pouvaient mettre en péril leur despotisme théocratique; il fallait repeupler les pavs dévastés. Ils le firent à l’aide de colonies, et pour que ces colons fussent incapables de leur porter ombrage dans l’avenir, ils semblent leur avoir permis, comme distinction honorable, une mutilation de tête, qui, tout en affaiblissant l’intelligence par l’aplatissement du front, diminuait aussi le courage et l’énergie du caractère, par la compresion simultanée des régions postérieures du crâne. Ce qui rend cette supposition vraisemblable, c’est que la déformation symétrique-allongée ne s’est rencontrée au Pérou que dans quelques provinces vaincues, qu’elle n’était souvent appliquée qu’aux hommes, et que, d’après M. d’Orbignv, elle paraît avoir été portée le plus loin chez les chefs de la nation Aymaras, ennoblis pour la forme, et dont les Incas disposaient comme de mannequins politiques.
Les tribus Hunuiques nomades et sauvages, appartenant surtout à la race Fino-Mongole, avaient toutes les mêmes passions instinctives, les mêmes nécessités belliqueuses, et enlaidissaient peut-être la tête de leurs guerriers pour rendre leur aspect plus farouche. Mais un autre mobile intervint,
celui de la vanité, et une nouvelle espèce de déformation fut reproduite. Laissons parler M. Amédée Thierry ( loc. «'<.), qui nous donne l'explication de l’énigme. Après avoir dit qu’ils aplatissaient le nez et la tête pour faire ressortir les pommettes, il ajoute : « Quelle raison pouvait avoir cet usage bizarre , sinon le désir de se rapprocher autant que possible d’uu type humain qui jouissait d’une grande considération parmi les Huns, en un mot, de se rapprocher de la classe aristocratique. La raison donnée par les écrivains latins que c’était afin d’asseoir plus solidement le casque sur la tête, n’est pas une raison sérieuse. Il est plus sensé de croire que les Mongols étant devenus les dominateurs des Huns, leur physionomie eut tout le prix qui s’attache aux distinctions aristocratiques, ce fut à qui s’en rapprocherait ; on tint à honneur de se déformer pour sembler de la race des maîtres. Voilà le motif probable de ces mutilations dont les historiens nous parlent avec détail. »
L’origine des déformations postérieure et latérale donne lieu à moins de discussions.
Il est évident que les liaisons qui existent entre le développement de la partie antérieure du cerveau et celui des facultés intellectuelles les plus relevées, n’ont pu échapper à la civilisation naissante dans les pays montagneux de l’Asie occidentale, ou dans les plaines avoisinantes, et qu’on a dû s’emparer de cette observation pour diriger l'éducation publique et privée."
Aussi chez ces peuples, liberté complète de l’accroissement normal de la tête, ou même exagération de la saillie du front, favorisée par des moyens artificiels, rendus en général inoffensifs. Les Sigins, en allongeant la tête, n’avaient en vue que de faire saillir le front, «afin, » dit Strabon, « de paraître plus propres à l’étude et au conseil. » L’idée de noblesse s’y joignait chez les Colcliares et y portait les Arabes. Ce double but (imeiiigence et noblesse) prédomine partout où la civilisation