‹ Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'AquinChapitre 10 sur 25 · DES, DIFFÉRENTES FORMES DE GOUVERNEMENT. LEUR COMPARAISON · texte numérisé non relu

DES, DIFFÉRENTES FORMES DE GOUVERNEMENT. LEUR COMPARAISON

Nous voici arrivés à la question fameuse sur laquelle roulent la plupart des traités de politique, qui divise à la fois les publicistes et les peuples, et à laquelle on ne peut répondre catégoriquement sans se classer dans un parti. Quelles sont les diverses formes de gouvernement, et quelle est la meilleure d'entre elles?

Avant de donner les conclusions de saint Thomas à cet égard, nous devons d'abord le suivre dans F étude de ces différentes formes de gouvernement, en nous attachant à déterminer comment il entendait chacune d'elles, et le sens précis qu'il attachait aux expressions dont il se servait.

Tous mes lecteurs connaissent sans doute la division classique des gouvernements, telle qu'elle a été établie par les philosophes grecs et surtout par Aristote, et acceptée depuis par la plupart des politiques : d'abord les bons gouvernements , la monarchie, l'aristocratie et la république ; puis les mauvais gouvernements, la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie. Naturellement saint Thomas ne pouvait secouer le joug de l'antiquité en un sujet où presque tout le monde le subit encore. Il accepte donc la division d'Aristote, et en même temps il accepte ses définitions, sa langue politique et toute cette terminologie qui s'est perpétuée jusqu'à nous, mais qui, avec le temps, a souvent changé de sens.

D'abord, la division des gouvernements en bons et en mauvais repose sur celte distinction fondamentale que les uns agissent dans l'intérêt des gouvernés , et les autres dans celui des gouvernants. Les premiers sont bons et légitimes irecii) ; les seconds, mauvais et illégitimes [non recti). Cette division est nettement tranchée. Tout pouvoir qui pense plus à son utilité propre qu'à celle de ses sujets est par là même rangé dans la catégorie des pouvoirs illégitimes. L'égoïsme est le vice capital des gouvernements ; en les faisant dégénérer du bien au mal, il les fait passer d'une catégorie à l'autre.

Cette grande division opérée dans chacune des deux classes, il s'opère une division secondaire en trois ordres, suivant que le pouvoir appartient

à un seul homme, ou à peu d'hommes, ou à beaucoup. Il s'établit ainsi une double échelle, dont chacune a trois degrés qui correspondent de l'une à l'autre. Ainsi la monarchie, dans l'échelle des bons gouvernements , correspond à la tyrannie de l'échelle des mauvais ; l'aristocratie correspond à l'oligarchie, et la république (po-, litia) à la démocratie.

Étudions successivement ces divers degrés. Saint Thomas a écrit, ou du moins commencé un ouvrage spécial à l'usage des rois ; aussi la monarchie est-elle le gouvernement dont il a traité avec le plus de détails. Nous allons voir d'ailleurs qu'il lui accordait une supériorité sur les deux autres bons gouvernements.

Qu'était-ce donc pour lui que la monarchie? Quel sens attachait-il à ce mot? Disons tout de suite qu'il l'entendait surtout en son sens étymologique, au sens étroit de gouvernement d'un seul. La monarchie, pour lui, est avant tout l'unité du pouvoir suprême , toutes les fois qu'un chef unique est chargé de gouverner un peuple, ce chef est un monarque.

La monarchie en ce sens n'est donc plus exclusivement, comme dans la langue de nos jours, le gouvernement d'un peuple par une dynastie héréditaire; un gouvernement semblable est sans doute un gouvernement monarchique ; il est une espèce du genre monarchie , mais il n'est pas la seule, il n'est pas la meilleure, il n'est pas la monarchie-type. Loin delà, la monarchie-type,

selon saint Thomas, est le gouvernement d'un chef unique, qui doit son autorité à sa vertu et à l'élection qui a constaté cette vertu.

Saint Thomas a comparé avec soin la monarchie héréditaire et la monarchie élective. La conclusion est qu'en soi, l'élection est meilleure que l'hérédité , et cela, parce qu'elle est une œuvre de raison et qu'elle est le moyen le plus sûr de couronner le plus digne. L'élection est donc préférable en soi (per se); mais l'hérédité peut l'être par accident (per accidens), en des circonstances données et pour des motifs particuliers, par exemple, pour éviter les dissensions, ou bien, si les électeurs sont mauvais et s'ils doivent choisir un mauvais prince (1). Saint Thomas énumère avec une certaine complaisance les avantages exceptionnels de 1" hérédité monarchique, et l'on peut soupçonner qu'en abaissant ses regards sur son époque, il aurait préféré souvent l'exception à la règle. Néanmoins, même dans le

(1) Per se semper est melius assumi regem per electionem, quam per succession em, sed per successionem melius per accidens. Primum palet sic. Melius est assumi principantem illo modo quo per se contingit ipsum accipi meliorern ; sed per electionem contingit assumi meliorern ^ quam per successionem generis, quia melior ut in pluiïbus iuvenitur in tota multitudine quam sit unus. Et electio per se est appetitus ratione determinatus. Tamen per accidens melius est assumere principantem per generis sucressioTiem (etc.). (EœposiL, liv. ni, lect. 14, § q.)

De regimine principum, son ouvrage le plus pratique, il suppose encore l'élection du roi. Pour lui donc, en principe et en règle générale, la monarchie est élective. Un chef unique et élu, voilà le premier trait caractéristique de la monarchie-type.

Maintenant, quel sera le droit de ce chef? quel sera son pouvoir normal? sera-t-il un maître absolu? son autorité sera-t-elle sans limites?

Il y avait dans les écoles du moyen âge un certain nombre de théologiens et surtout de jurisconsultes, qui prétendaient trouver la règle des droits royaux dans le fameux discours que Samuel tint aux Hébreux pour les détourner de se choisir un roi. « Voici quel sera le droit du roi qui vous gouvernera ; il prendra vos enfants pour conduire ses chariots ; . . . il fera de vos filles des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères, il prendra aussi ce qu'il y aura de meilleur dans vos champs, dans vos vignes, dans vos plants d'olivier, etc. » (Rois, I, eh. vm, v. 11 et suiv.) Ce despotisme absolu était la véritable institution royale aux yeux d'une école nombreuse, qui s'appuyait surtout sur les textes du droit romain et qui soutenait en général le parti impérial. — Saint Thomas repousse absolument cette interprétation, qui est en effet le contre-pied de la vérité. Loin de voir dans la parole de Samuel renonciation des droits royaux, il n'y voit avec raison que la prédiction des

usurpations et des iniquités de la tyrannie (1).

Le monarque doit donc respecter les droits des citoyens ; il serait criminel en traitant des sujets en esclaves, il ne doit au contraire agir que pour eux et dans leur intérêt, il n'a de pouvoir qu'à cette fin. C'est là le caractère essentiel de la royauté, comme de tout autre gouvernement légitime, et si elle n'est pas fidèle à cette obligation, elle dégénère aussitôt en tyrannie. Saint Thomas la représente toujours comme une magistrature laborieuse et difficile, comme une véritable fonction religieuse, où le roi ne doit chercher d'autre récompense que de faire le bien et d'arriver par là à la béatitude

Mais quelque rigoureux que soient les devoirs qu'il impose au roi, il faut reconnaître qu'en théorie du moins — et il n'a presque jamais fait que de la théorie, — il n'en voit pas moins dans la monarchie un gouvernement purement absolu. L'autorité du roi, en effet, n'a pas de limites légales ; elle n'est pas partagée ; c'est à lui qu'est remise toute la somme du gouvernement ; il est chargé à la fois d'instituer, de conserver et de perfectionner la cité, et il n'est pas obligé de se conformer à d'autres lois qu'à celles de sa conscience; il gouverne selon sa

(1)... Praenuntiabatur usurpatio regum, qui sibi jus iniquum constituunt, in tyrannidem dégénérantes et subditos depredantes. (Somme , la 2* . quest. 105, art. i, ad 5.)

volonté, et c'est par cela qu il se distingue surtout du magistrat politique des républiques, qui doit gouverner selon la loi ; le roi au contraire est la source de la loi ; il a, en un mot. la plénitude de la puissance, h pleine puissance, comme disaient nos jurisconsultes, il personnifie en lui toute l'autorité (1).

Tel est le pouvoir royal dans la monarchie et il semble qu'ainsi conçue, la monarchie est bien voisine du despotisme.

Toutefois, dans son ouvrage spécial, dans le De regimine principum, où il avait commencé de tracer le plan d'un édifice monarchique à l'usage de son temps, saint Thomas a enseigné expressément que, pour éviter la tyrannie, il faut non-seulement choisir un homme dont on n'ait rien à craindre (c'est la première précaution recommandée) , mais encore régler le gouvernement de manière à enlever au roi l'occasion de tyranniser, et à cet effet tempérer son pou-

(1) Hune regem dici supponimus, cui summa regiminis in rébus humanis committitur. (De regim. princip., liv. i, chap. 14.)

Rex principatur secundum virlutem et est dominus omnium... In omnibus secundum suam voluntatem, non secundum legem reffit. (Exposit., liv. ni, lect. 13, §o, et lect. 15, § a.)

Jn monarchia regali, monarcha habet istam régulai», quae est in voluntate et ratione ejus; in politia polyarchica est contra et in scripto. (Exposit., liv. iv, lect. 4, § h.)

voir ut temperetur potestas ejiis) (1). Apres avoir ainsi indiqué ces précautions, saint Thomas promet de les développer dans la suite de son ouvrage. Malheureusement, il n'a pas achevé cet ouvrage, et nous en sommes réduits à ces indications précieuses, mais très insuffisantes, sur les limitations qu'il jugeait convenable de mettre au pouvoir royal dans l'ordre pratique de son temps.

Dans tout le reste de ses œuvres politiques, j'ai vainement cherché une ligne à ce sujet ; je n'ai rien trouvé : — rien sur les parlements qui. de son temps, étaient pourtant de vrais conseils nationaux et où commençait déjà à s'introduire le tiers-état; — rien sur les communes, alors si puissantes et si nombreuses , — rien enfin sur le droit de consentir l'impôt, qui a été le fondement de la liberté politique au moyen âge.

Sur ce dernier point, il résulte au contraire d'une lettre adressée à une duchesse de Brabant.

(i) Laborandum est diligenti studio ut sic multitudini provideatur de rege, ut non incidant in tyran num...

1° Necessarium est ut taîis condiiionis homo ab illis, ad quos hoc spectat officium, promoveatur in regem, quod non sit probabile in Krannidem declinare.

4° Sic disponenda esl regni gubernalio ut flegi jam instituto lyrannidis subirahatur occasio.

3o Siniul sic etiam ejus temperetur potestas, ni in tyrannidem de facili declinare non possit.

et qui se trouve dans les Opuscules, que si les princes doivent en principe se contenter de leurs domaines et des redevances fixées par l'usage, s'ils ne doivent ajouter aux charges publiques que dans l'intérêt commun, s'il y a là pour eux un devoir strict de conscience, ils n'en ont pas moins le droit d'imposer des taxes, à eux seuls, sans le consentement de personne, et comme étant seuls chargés de la gestion des affaires publiques. C'est un des droits de l'autorité royale (1).

En règle générale, on peut donc dire que. la monarchie était considérée par saint Thomas comme un gouvernement absolu, où un seul homme exerce sans contrôle la souveraineté de tous ; — à quoi il faut ajouter, pour achever de faire comprendre sa pensée, que, considérée en elle-même, cette monarchie absolue est, selon lui, supérieure à toute autre forme de gouvernement, parce qu'elle est celle où la hiérarchie est le mieux ordonnée et où le corps social est le mieux organisé sur les modèles fournis par la nature.

Il la déclare donc la meilleure et la plus par-

(1J Si aiiquis casus emergatde novis in quooportet piura expendere pro utilitate communi vel pro honesto statu principis conservando... tune et prêter solitas exactiones possent licite terrarum principes a suis subditis aliqua exigere pro utilitate communi. ( Opuscule xxi , au XVIIe tome des Œuvres complètes, édit. de Rome.)

faite en soi des trois formes légitimes de gouvernement {optima et rectiforma) ; il la donne pour la règle et la mesure auxquelles il faut apprécier toutes les autres (1), et il va jusqu'à la proclamer le gouvernement le plus divin, expression qui semble étrange, mais qui est empruntée à Aristote (2) , et dont le sens se réduit à ceci, que dans ce gouvernement l'ordre social ressemble plus à l'ordre universel que dans tout autre, parce que la société y est soumise au roi comme l'univers à Dieu. Ni Aristote, ni saint Thomas ne prétendaient dire autre chose en divinisant le gouvernement monarchique.

Voilà pour la monarchie : son opposé est la tyrannie.

Le caractère constitutif de la tyrannie est d'agir dans l'intérêt particulier du tyran. Toute monarchie où le monarque préfère au bien public son bien personnel, dégénère par cela même en tyrannie ; et saint Thomas remarque que cette pente est rapide et qu'il est bien difficile de ne pas y glisser.

Un second caractère de la tyrannie est de commander aux sujets malgré eux. Le monarque tient le pouvoir de la nation et le conserve par l'assentiment national ; il a des sujets volontaires ;

(1) Inter politias rectas, régna m est optima et rectissima politiarum , et ideo régula el mensura aliorum. (Eœposit., liv. m, lect. 13, § a.)

(2) Polit., liv. iv, ch. % §2.

le tyran, au contraire, règne par la contrainte.

Si la monarchie est le meilleur des gouvernements, la tyrannie en est le pire, en vertu de cette règle scolastique : Corruptio optimi pessima. Toute la force que la monarchie emploie, pour le bien de ses sujets , la tyrannie , en effet, l'emploie pour son bien propre; étant mieux armée qu'aucun autre des mauvais gouvernements , elle est par là même plus redoutable et plus nuisible (1).

Saint Thomas, dans le De regimine principum, a décrit longuement les excès de la tyrannie et le misérable état où elle réduit à la fois le peuple et le tyran. Il dépouille quelques moments la sécheresse scolastique pour tracer un tableau assez animé des maux qu'elle répand sur la société : c'est l'absence de toute sécurité ; c'est la dépendance des passions et des caprices d'autrui. Le tyran n'opprime pas seulement les corps, mais aussi les âmes ; il entrave tout progrès spirituel ; il redoute plus les bons que les méchants ; la vertu l'effraie ; il s'efforce d'enlever à ses sujets tout esprit de courage et de magnanimité, de peur qu'ils ne s'entendent pour le détrôner; il sème entre eux la discorde ; il va jusqu'à interdire les noces, les repas, les banquets, tout ce

(1) Voir tout le chapitre 3 du livre ier du De regimine principum, intitulé : Sicut regimen régis est optimum, ita regnum tyranni est pessimum.

qui entretient parmi les hommes l'amitié et la confiance, etc. (1).

Mais s'il est l'auteur coupable de tant de maux, le tyran est puni à proportion ; il n'obtient pas même ces biens qu'il recherche au prix de tant de peines et de tant de crimes ; les richesses, les honneurs, la gloire lui échappent le plus souvent ; son pouvoir n'est jamais durable ; c'est Dieu luimême qui ne veut pas que le règne des tyrans se prolonge ; si , dans sa colère , il les envoie quelquefois aux peuples pour les punir de leurs péchés, il les renverse bientôt lui-même par un effet de sa miséricorde. Le règne des rois est long, parce qu'ils s'appuient sur l'amour et la fidélité ; celui des tyrans est court, parce que leur pouvoir ne repose que sur la crainte, qu'ils n'ont pas d'amis, et que tout le monde les abandonne au jour de l'épreuve.

Le tyran est donc moins heureux que le roi, même sur la terre ; il a plus de soucis, il court plus de dangers, il a moins de gloire, il a même moins de richesses, car il lui faut s'entourer de satellites et gorger d'or ses complices. Et puis, en sortant de cette vie, il tombe sous la main de Dieu , qui punit le tyran plus sévèrement qu'aucun autre pécheur. « Si un homme est damné, dit saint Thomas, pour avoir tué ou réduit en servitude un de ses semblables, combien plus sera puni le tyran, qui tue, qui vole à son gré, et qui machine

(1) De regimine principum, liv. i.

contre la liberté de tous ! Il s'enfoncera dans la damnation, ajoute-t-il en citant Isaïe ; car si Dieu est indulgent pour les petits, il est terrible pour les puissants (1). »

Venons-en maintenante l'aristocratie, et à son contraire, l'oligarchie.

L'aristocratie , comme la monarchie, est prise par saint Thomas en son sens étymologique ; elle est le gouvernement des meilleurs. Si dans une société il se rencontre des citoyens qui l'emportent éminemment sur tous les autres en vertu politique, et si ce sont eux qui gouvernent, leur pouvoir est un pouvoir aristocratique.

L'oligarchie, au contraire, est le gouvernement des plus riches ; elle ne repose pas sur une supériorité de vertu, mais de richesse.

Les vrais aristocrates commandent secundum mrtutem; ils obéissent à la loi nationale; leur pouvoir ne s'exerce que pour l'utilité commune. Les oligarques , au contraire, ne gouvernent que

(1) Si quis un uni hominem spoliai vel in servi lutem redigit vel occidit, maximam pœnam meretur; quantum quidem ad judicium hominuin mortem; quantum veru m ad judicium Dei, damnationem aeternam; — quanto magis putandum est tyrannum détériora mereiï supplicia, qui undique et omnibus rapit, contra omnium libertatem laborat, pro libito voluntalis sua? quoscumque interficit...

Exiguo conceditur misericordia, potentes auiem potenter tormenta patientur... Proî'undius in pœnis submersus eril. . .

- ii-2 — pour leur utilité personnelle, et n'obéissent qu à leurs intérêts ou à leurs passions.

L'aristocratie, quoique à un moindre degré, offre les avantages et les mérites de la monarchie ; l'oligarchie aussi, à un moindre degré, est grosse des mêmes dangers et des mêmes crimes que la tyrannie.

Il est à noter que, dans la langue politique de saint Thomas , toute élection est une institution aristocratique ; car elle a pour but de faire sortir de la foule les plus vertueux pour leur conférer le pouvoir, c'est-à-dire de former une véritable aristocratie, dans le sens propre du mot, un gouvernement par les meilleurs (1). Aristote pensait de même. On saisit pourtant cette différence entre les deux publicistes, que, conformément aux doctrines antiques, Aristote suppose d'ordinaire une vertu héréditaire dans les familles aristocratiques , ce que les Romains appelaient le genius des races sacerdotales et guerrières ; et qu'au contraire saint Thomas voit plutôt dans le mérite un attribut personnel que l'élection seule constate. S'il reconnaît chez les nobles et les riches plus de probabilité de vertu politique que chez les pauvres, c'est seulement parce qu'ils ont plus de facilités pour s'instruire an bien, et sont moins exposés à la tentation.

(l^Quod principes eligantur, hoc est optimatum... Electio populi est optimatum. ( Expos. , livre h, leet. 17, §b.)

Restent enfin la république et la démocratie.

L'essence de la république est le partage du pouvoir entre des citoyens égaux et semblables, qui participent tous au pouvoir judiciaire et ait pouvoir politique , qui ont tous droit à toutes les magistratures, et qui sont tous appelés à les exercer tour à tour. Le devoir de juger et celui de décider dans toutes les affaires de l'État appartient en principe à l'assemblée du peuple ; celle-ci seule fait la loi, à laquelle les magistrats et le peuple lui-même doivent se conformer. Tous les citoyens font, également partie de l'assemblée du peuple.

Nous venons de dire que l'élection des magistrats était considérée comme une institution aristocratique; la désignation des magistrats par la voie du sort, au contraire, était considérée comme éminemment républicaine, parce qu'elle donnait un droit égal à tous les citoyens.

Quant à la démocratie, elle est l'abus de la république, et elle est surtout l'abus de la liberté. Tout ce qui restait de discipline morale disparaît ; chacun vit à sa guise, sans souci des traditions et des règles antiques ; les liens de la famille se relâchent de plus en plus ; le père, l'époux ne sont plus respectés; les esclaves n'obéissent plus à leurs maîtres, et, au milieu de cette dissolution universelle, le peuple, oublieux des lois nationales, n'écoute plus que la voix des démagogues, et suit aveuglément toutes ses passions et ses caprices.

La pire des démocraties, suivant saint Thomas, qui copie encore en cela Aristote , est celle où le pouvoir appartient à la plèbe industrielle. Pourtant , même en ce cas , la tyrannie populaire est moins mauvaise que la tyrannie d'un seul et que celle des oligarques; car, étant exercée dans l'intérêt du plus grand nombre, elle se rapproche nécessairement davantage du bien commun.

Si la démocratie est le moins mauvais des mauvais gouvernements , en revanche , la république est le moins bon d'entre les bons, et la raison en est claire, c'est qu'elle est celui qui réalise le moins la souveraineté de la vertu , et où l'ordre hiérarchique est le moins dessiné ; celui, en un mot, qui est le moins organisé.

En résumé donc, si l'on considère les gouvernements en eux-mêmes, indépendamment de toute idée d'application, comme on considérerait des objets d'art, et, pour ainsi dire, sous le rapport de leur beauté idéale, on trouve qu'il existe une double série de gouvernements , les bons et les mauvais ; que le meilleur des bons, la monarchie , correspond au pire des mauvais , la tyrannie ; qu'au second rang, dans chaque série, sont l'aristocratie et l'oligarchie ; et qu'enfin le dernier des bons, la république, correspond au moins mauvais de l'autre série, la démocratie, de sorte que ces deux derniers gouvernements sont les moins tranchés de tous, médiocres l'un et l'autre, jamais très bons, jamais très mauvais (1).

il) De rrtjiminr princ., liv. i. cb, 3.

Maintenant le sens des mots étant bien défini, si de la considération abstraite des gouvernements en eux-mêmes et de l'étude de leurs qualités internes et plus ou moins harmoniques, nous passons à une étude voisine de la première, mais qui n'est pas la même et que tous les aristotéliciens distinguent soigneusement, à celle de l'application et de la pratique, nous rencontrons aussitôt la vieille et célèbre question : lequel des trois bons gouvernements est le préférable?

Remarquez qu'il ne s'agit pas encore de déterminer quel est de tous les gouvernements le meilleur et le préférable; cette question sera traitée au chapitre suivant ; mais seulement lequel est le préférable des trois gouvernements donnés, en les comparant l'un à l'autre et sans les mélanger.

Sur ce point saint Thomas enseigne d'abord avec tous les théologiens que les peuples sont appelés par la nature même à se choisir des gouvernements différents, selon la différence de leurs besoins, de leurs idées, de leur génie, et aussi selon les diverses influences auxquelles ils sont soumis; car le Docteur angélique, nous le verrons plus loin, n'était pas à l'abri des erreurs astrologiques de son époque.

Mais en dehors de ces vocations diverses des peuples, y a-t-il en règle générale une préférence à donner à tel ou tel gouvernement? Y a-t-il parmi les trois formes classiques, une forme meilleure et plus sûre qu'il soit raisonnable aux

peuples de choisir et qu'il soi! du devoir des publicistes de leur conseiller?

A cette question on trouve deux réponses différentes dans les œuvres de saint Thomas : l'une est longuement exposée dans le Commentaire de la Politique d' Aristote; l'autre se trouve dans le De regimine principnm. Nous les reproduirons toutes deux.

Dans son Commentaire sur Aristote, et d'après lui, saint Thomas fait dépendre le choix d'un gouvernement d'une considération capitale dans le système, celle de l'égalité ou des inégalités de vertu politique entre les citoyens.

Se rencontre-t-il dans un peuple un citoyen jouissant sur tous les autres d'une supériorité éminente de vertu ? Aristote et saint Thomas lui délèguent une royauté perpétuelle, c'est-à-dire qui durera autant que sa prééminence. La monarchie, dans ce cas, est la conséquence naturelle de la souveraineté de la vertu.

De même si dans une fraction, dans une classe du peuple, il se trouve une prééminence analogue sur les autres classes, cette classe supérieure en vertu devra exercer la souveraineté, et nous aurons l'aristocratie.

Mais s'il n'existe pas en faveur d'un ou de plusieurs citoyens une prééminence semblable, une prééminence bien constatée , analogue à celle qui sépare le mari de la femme, le père du fils, le maître de l'esclave; — si la cité se compose de citoyens A peu près semblables et à peu

près égaux en vertu, — eu ce cas le pouvoir devra être partagé entre eux, et le gouvernement républicain sera adopté.

Telle était l'opinion d'Arislote et telle est celle que, dans son Exposition, saint Thomas reproduit, commente, développe, sans y rien opposer et en l'adoptant complètement (1).

(1) Muni magis expedit principal^ qui unus existens primus est ; talis est ille qui excedit omnes alios invirlute... Magis expeditmiiltitudinem dominari ubi est politia sequalium et similium, et virtus unius non excedit virtutem omnium alibrum. {Expos., liv. m, lect. 1% § o.)

Regem auteni aut solum nomen régis habere oportet et equivoce, aut talem esse propler exeellcntiam virtutis et boni universaliter. (A/., liv. n, lect. 1, § k.)

Regnum débet esse piincipatus volimtarius..., et regem oportet esse dominum majorum in regno. Difficile est autem unum invenire qui volentibus pluribus principetur et qui sit dignus dominas majorum... Quae est proportio dignitatis et honoris régis ad dignitatem et honorem subditorum, eadem débet esse proportio virtutis principal! tis ad virtutem subditorum... Talem autem regem invenire non est possibile,velnimisestdif(icile. (/c?., liv. v, lect. 10, §1.)

Eos qui sunt similes et œquales et secundum uaturam et secundum virtutem , bonum est et justum omnes principari, non simpîiciter secl secundum partent, puta unum in uno tempore, alium in alio, vel unum in uno principatu, alium in alio. Justum est enim similes et œquales œquale habere. (/r/.,liv. vu, lect. % §x.)

Cette opinion, il est vrai, n'est pas formellement exprimée dans la Somme; je ne l'y ai pas rencontrée; mais elle y est quelquefois supposée et elle n'y est jamais combattue.

Il est évident d'ailleurs qu'un système politique où le pouvoir se distribue suivant le degré de la vertu politique et se partage également entre les citoyens qui sont au même degré, cadre parfaitement avec le principe supérieur de la souveraineté de cette vertu.

Il semble donc que l'opinion que je viens d'exposer était surtout l'opinion scientifique , philosophique de saint Thomas, celle qu'il professait dans l'école; mais il faut reconnaître que dans le De regimine prineipum, où il abandonne plus souvent la région des idées abstraites pour s'occuper de la pratique, et dans la partie de cet ouvrage qui est certainement de lui , il ne fait plus entrer en ligne de compte

Justum est unumquemque, secundum dignitatem proprise virtutis habere. (Id., id., id., § y.)

Si invenietur aliquis unus in civitate vel regno qui bonis anima? et bonis corporis et bonis exterioribus superexcellat alios; justum est ipsum solum principari, quamdiu est talis. Si autem secundum successionem inveniantur taies in aliquo génère, expedit secundum genus principari... Si autem inveniantur plures qui sic excédant reliqnam multiludinem, expedit eos principari per vitam... Intelligendum est quod aliquos esse sicut excellentes tolam multitudinem, ut praedictum, est rarum valdc. (Expos., liv. vu, lect. 10, § q et r. etc., etc.)

l'égalité ou l'inégalité de vertu des citoyens, et conclut tout simplement en faveur de la monarchie.

Il connaissait pourtant les inconvénients attachés à chaque monarchie ; il les a signalés à diverses reprises, notamment dans un passage de la Somme, où il dit expressément que la monarchie se corrompt facilement, que, à cause du grand pouvoir confié au roi, elle dégénère aisément en tyrannie, à moins d'une vertu parfaite en celui qui jouit de ce pouvoir, et il ajoute que cette vertu est rare (1).

Néanmoins, dans le De regimine principum et après une longue dissertation, il se décide pour elle. Cette discussion est contenue aux chapitres 2, 3 et 4 du premier livre. Je crois devoir en reproduire tout l'enchaînement.

Saint Thomas pose en principe que le salut du peuple gît dans la conservation de l'unité, c'est-à-dire de la paix, dont l'absence détruit toute l'utilité que les hommes cherchent dans la vie sociale. La fin des gouvernements est de procurer le salut du peuple et par conséquent l'unité et la paix. Sur ce but, il n'y a pas de discussion possible, mais seulement sur les moyens

(1) Regnum est optimum regimen si noncorrumpatur ; sed propter magnam poteatiam quœ coneeditur, de facili regnum dégénérât in tyrannidern, nisi sit perfecta virtus ejus cui talis potestas conceditur... Perfecta autem virtus in paucis invenitur. (Somme, la 2œ, quest. 105, art. 2, ad 2um.)

de l'atteindre. Plus donc un gouvernement aura de force pour maintenir l'unité de la paix, plus il sera utile. Or, évidemment, de même que ce qui est chaud par soi-même est la cause la plus efficace de la chaleur, de même ce qui est un en soi maintiendra mieux l'unité que ce qui ne l'est pas. La monarchie est donc préférable à toute pluralité dans le gouvernement; elle a, nécessairement, et par sa constitution même, plus d'unité interne et est, par conséquent, plus capable de maintenir l'unité et la paix. — Pour corroborer ce raisonnement, viennent ensuite les exemples ordinaires tirés de la constitution naturelle dés êtres physiques et moraux, où la science prétendait montrer que l'imité résulte toujours de l'action d'une force supérieure et unique.

Mais ce point établi, saint Thomas, en regard de la royauté, met la tyrannie, en laquelle la royauté dégénère si facilement, et il montre que Tune est aussi mauvaise que l'autre est bonne. Il en donne plusieurs raisons et de très fortes, par exemple que si l'unité dans le pouvoir ajoute à sa force et si c'est à ce surcroît de force que la royauté doit sa supériorité sur les autres gouvernements justes, par suite, la tyrannie est nécessairement plus redoutable et plus nuisible que tout autre gouvernement injuste , parce qu'elle a aussi plus de force qu'aucun d'eux. (Test là qu'il esquisse le sombre tableau des excès de la tyrannie, dont j'ai tout à l'heure détaché quelques traits.

Voilà doue le bien et le mal eu présence, elles publicistes comme les peuples se trouvent bien embarrassés, car, s'ils se laissent séduire par les mérites de la monarchie, ils risquent le grand mal de la tyrannie ; et s'ils se laissent effrayer par la crainte de celle-ci, ils perdent le grand bien qui est attaché à celle-là.

Pour s'éclairer dans sa recherche, saint Thomas entreprend alors une étude expérimentale sur les avantages et les inconvénients attachés aux diverses formes de gouvernement, et il en trouve la matière dans l'histoire du peuple romain, qui a passé tour à tour par ces diverses formes. Dans cette analyse historique, un seul passage est intéressant, mais il l'est beaucoup; cest celui où saint Thomas explique l'accroissement extraordinaire de la république romaine par la liberté politique qui y régnait.

« Dans une monarchie, dit-il, les citoyens ont peu d'énergie pour le bien commun ; ce qu'ils font pour ce bien, ils ne croient pas le faire pour eux, mais pour autrui, pour le roi qui a seul la disposition de tous les biens publics. Mais supposez que ce bien commun ne dépende pas d'un seul homme, en ce cas, ils ne s'y attachent plus comme à la chose d'autrui, mais comme à leur propre chose. Aussi l'expérience montre-t-elle qu'une seule cité, gouvernée par des magistrats annuels peut plus qu'un roi, qui gouverne trois ou quatre cités, et que de lourdes charges imposées par la communauté sont supportées plus

aisément que des taxes légères exigées par un roi (1). »

Cet aperçu sur.les avantages propres aux gouvernements libres est assurément juste et aurait pu être fécond ; malheureusement saint Thomas ne fait que le jeter en passant, et sans s'y arrêter, il se contente de montrer dans l'histoire de Rome les dangers des diverses formes de gouvernement, pour conclure enfin en faveur de la monarchie, d'une part parce qu'elle offre moins de proie aux dissensions, et d'autre part, parce que, à tout considérer, elle engendre moins souvent la tyrannie que les gouvernements pluralitaires (regimina plurium) .

Cette monarchie d'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, est une monarchie élective, et même une monarchie limitée et tempérée, comme nous lavons dit plus haut.

Mais ce n'est pas encore là le dernier mot de saint Thomas ; ni le Commentaire sur la Politique d'Aristote, ni le De regimine prineipum ne contiennent toute sa pensée; pour la connaître, c'est à la Somme qu'il faut recourir.

(1) Hommes sub rege viventc? segnius ad bonum communera nitantur...Cum au te m bonum commune non vident esse in potestate uni us, non attendunt ad bonum commune, quasi ad id quod est alterius, sed quilibet attendit ad illud quasi suum. (Dr rey. princ, li\, i, ch. h.

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