‹ Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'AquinChapitre 11 sur 25 · LE MEILLEUR GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE MEILLEUR GOUVERNEMENT

Le gouvernement le plus parfait, selon saint Thomas, n'est ni la monarchie, ni l'aristocratie, ni la république ; c'est celui où ces trois formes de gouvernement sont mélangées de manière à réunir les avantages et à neutraliser les inconvénients de chacune d'elles.

Mais comment doit s'opérer ce mélange? Comment les trois formes de gouvernement doiventelles être combinées pour produire ce composé parfait? Voilà le point capital et celui qu'il faut éclaircir pour bien apprécier la solution.

Or, selon saint Thomas, le mélange s'opérera dans les proportions les plus convenables ( politia bene commixtà), si un chef suprême élu dirige les affaires générales de l'État, si des magistrats inférieurs, également élus, concourent avec lui à l'administration, et si tous les citoyens, même les plébéiens, peuvent être élus et ont droit d'élire à toutes les magistratures, soit à la suprême, soit aux subordonnées.

Dans cette forme de gouvernement, la part de la monarchie sera dans le commandement d'un seul ; la part de l'aristocratie sera dans la multiplicité des magistratures électives ; la part de la démocratie sera que tous les magistrats puissent

«Mie élus dans tous les rangs du peuple et (pic tout le peuple concoure à leur élection .

Cette organisation politique est la meilleure qu'on puisse concevoir [optima principum ordniatkr.

Toute cette théorie se trouve exposée dans la Somme [prima secundœ), à l'article 1er de la question 105.

Nous sommes au milieu du Traité des lois, l'un des plus justement célèbres de la Somme. Saint Thomas a commencé à traiter de la loi mosaïque et à la défendre contre ses détracteurs ; il l'a déjà défendue dans sa morale et dans son culte; il en vient maintenant aux institutions politiques et civiles, et particulièrement à l'organisation du gouvernement.

Arrivé là, il se demande : IJlrum conpenienler /ex vêtus de prineipiOus ordinaverit ? — Si la loi ancienne a bien organisé le gouvernement?

C'est pour répondre à cette question qu'il pose dabord le grand type de perfection gouvernementale que je viens de reproduire, s'attachant ensuite à montrer que l'institution politique du peuple hébreu y était parfaitement conforme. Moïse, en effet, dit-il, et ses successeurs Josuéet les juges, gouvernaient le peuple en qualité de princes ; soixante-douze vieillards ou seigneurs élus gouvernaient sous eux les tribus ; ces magistrats étaient pris parmi tout le peuplé (Prorùlc de omni plèbe riros sapieiites, Evod. xvïi] .

et enfin tout le peuple les élisait [Date ex vobis viros sapicntes. Dent. i)„

La conformité était donc parfaite, sauf que chez les Juifs, et à cause de leur état exceptionnel, Dieu s'était réservé à lui-même l'élection du prince souverain, qui, en règle générale, appartient au peuple.

On voit donc que c'est en s'inspirant de Moïse et de l'Ancien-Testament que saint Thomas est arrivé à la conception gouvernementale la plus large, et, dans la langue politique de notre temps, la plus démocratique et la plus républicaine qu'il ait jamais émise.

Remarquez en effet qu'il ne s'agit plus d'un modèle pris dans les petites républiques grecques, avec leurs esclaves, où, dans la rigueur des théories, la masse du peuple et tous les ouvriers proprements dits sont exclus de la cité, et où le cadre social se réduit aux familles des nobles guerriers. Il s'agit d'Israël, où il n'y a pas d'aristocratie de race, où tous les Hébreux sont du même sang, où il n'y a pas même de riches, où tous les citoyens ont leur part dans la propriété de la terre et où tous travaillent de leurs mains.

Ici donc saint Thomas, quand il parle du peuple, parle bien du vrai peuple; quand il donne à tous le droit électoral, il entend bien le suffrage universel ; quand enfin il institue dans sa société type l'élection du prince souverain et de tous les magistrats, et quand il donne à tous

les citoyens le droit d'éligibilité, il trace réellement le plan d'une république démocratique.

D où l'on peut conclure que, pour les intérêts de la démocratie et ceux de la liberté des individus et des peuples, Moïse est un meilleur maître qu'Àristote, et qu'il eût mieux valu, pour la science politique du moyen âge, s'inspirer de l'Écriture que de la science grecque (1).

(1) Qitest. 1.05. De judicialium praeceptorum ratione.

Quœritur primum de ratione praeceptorum judicialium qua? pertinent ad principes.

Art. 1. Utrum convenienter lex vêtus de principibus ordinaverit?

Conclusio : Cum in regno in quo unus virtuta conspicuus caeteris omnibus, etiam inferioribus principibus, praeest, et in quo ad principatum omne» virtute conspicui (etiam populares) eïigi possunt et eligendi jus habent, sit optima principum ordinatio, cumque hujusrnodi fuerit \eteris legis de principibus institutum, certum est eam de principibus convenienter ordinasse.

Respondeo dicendum quod circa bonam ordiiiationem principum in aliquo civitate vel gente duo sunt attendenda : Quorum unus est ut omnes aliquarnpartem babeant in principatu ; per hoc enim conservaturpax populi et omnes talem ordinationem amant et custodiunt... — Aliud est quod allenditur secundum speciem regiminis vel ordinationis principatuurn, cujuscum sint diversae species... précipita? tamen sunt regnum, in quo unus principatur secundum virtutem, et aristocratia, id est potesta* optimorum, in qua aliqui pauci principantur spcimiduin virtutem.

- pu

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