GOUVERNEMENT
Après avoir exposé les principes généraux de la politique de saint Thomas , il est temps d'aborder Tétude de ses opinions sur la constitution politique proprement dite. Nous avons surtout à examiner les théories nombreuses et capitales qu'il a émises sur 1-es- différents modes de gouvernement ; nous commencerons par nous demander ce qu'il entendait par le mot même de gouvernement et comment il en concevait l'idée. Pour répondre pleinement à cette question, il suffit presque de consulter le début du De regimine principum.
Dans cet ouvrage, où il s'adresse à un jeune roi et veut lui tracer les devoirs de la royauté, saint Thomas remonte tout d'abord au principe môme du gouvernement. La première proposition qu'il émet et s'attache à prouver, est celle-ci : que l'homme vivant en société a besoin d'un gouvernement (neresse est homini ut ab aliquo gubernetur, cum oporteat ipsum in multitudine virer e ) .
Pour établir cette proposition, saint Thomas pose d'abord en principe qu'en tout ce qui est constitué pour atteindre un but, et dont les opérations peuvent varier, il y a besoin d'une direc-
tion à l'aide de laquelle le but soit directement atteint : voilà la majeure (1).
Or, l'homme a toujours et nécessairement un but, en vue duquel il règle sa vie et ses actes ; car il est un être intelligent, et le caractère propre de l'intelligence est de toujours agir dans un but : voilà la mineure (2) .
Donc l'homme a besoin d'une direction : voilà la conclusion (3) .
Le premier syllogisme établi , il s'agit maintenant de savoir quelle sera cette direction.
L'homme a la lumière naturelle de la raison. Si les hommes devaient vivre isolément [singulariter ) , cette raison leur suffirait, et chacun serait à soi-même son roi , sous la souveraineté divine, se dirigeant par la lumière que Dieu lui a donnée [h).
Mais tel n'est pas l'état de l'homme, qui est naturellement un animal social, et qui l'est plus que tout autre animal.
(1) In omnibus quae ad finem aliquem ordinentur, in quibus contingit sic et aliter procedere, opus est aliquo dirigente, per quod directe debitum perveniatur ad finem.
(2) Hominis autem est aliquis finis ad quem tota vila ejus et actio ordinatur, cum sit agens per iolellectum, cujus est manifeste propter linem operari.
(3) Indiget igitur home- aliquo dirigente ad finem.
(4) Ipse sibi unus quisque esset rex, sub Deo summo rege,in quantum per lumen ratioiiisdiviiiitus datum sibi;, in suis artibus seipsum dirigeret.
Ici saint Thomas prouve longuement la vérité de cette assertion par plusieurs arguments que nous avons déjà reproduits précédemment. C'est ici qu'il démontre que l'homme, manquant des instincts et des armes naturelles de l'animal, et n'ayant que sa raison pour se conduire et se protéger, a besoin de la société, même pour sa conservation physique. La parole est une autre preuve de la nature sociale de l'homme.
Ainsi l'homme doit vivre en société ; mais, — et c'est ici le nœud de l'argument, — de même que le corps se dissoudrait s'il n'y avait pas en lui quelque force commune pour unir ses membres [aliqua vis regitiva communis), de même aussi la société humaine se dissoudrait, si, pendant que chacun cherche son bien particulier, il n'y avait pas quelqu'un pour prendre soin du bien commun (1).
Outre les causes motrices du bien particulier de chacun, il faut donc une cause motrice du bien commun (2) .
Remarquez que partout où il y a unité, il y a quelque chose qui gouverne [aliquid alterius re-
(1) Unoquoque id quod est sibi congruum providente, multitude» in diversa dispergeretur, nisi etiam esset aliquis de eo quod ad bonum multitudinis pertuiet curam habens.
(2) Praeter id quod movet ad bonum proprium uniuscujusque, oporîet esse aliquid quod movet ad bonum commune multorum.
gitivum). Considérez l'universalité des cor|is elle est gouvernée par le corps premier ou céleste. Étudiez l'homme, vous trouverez que l'âme régit le corps, et que dans l'âme" elle-même la raison doit régir la concupiscence et l'irascibilité. Voyez enfin les membres du corps humain et de tout corps animal; toujours il y en a un qui régit les autres , c'est la tête ou le cœur.
Donc, en toute multitude, il faut une force dirigeante [aliquid rcgitivum) , c'est-à-dire un gouvernement.
Telle est l'argumentation de saint Thomas, et Ton voit par là quelle grande idée il se faisait du gouvernement et quelle part immense il lui donnait dans la société. A ses yeux, les citoyens n'ont à s'occuper chacun que de leurs affaires privées ; le gouvernement seul s'occupe des affaires communes et représente seul les intérêts communs.
Cette idée revient sans cesse sous les formes les plus diverses.
« Le peuple manque de raison, dit-il quelque part; donc il a besoin d'une direction qui le guide et l'empêche de quitter le droit chemin (1) . «
« L'idée du gouvernement, dit-il ailleurs, a son type dans le gouvernement des navires ; gouverner, c'est conduire à sa fin ce qu'on gouverne;
(1) Populus est sine ratione et ideo iudiget aliquo directive), ne pnvter ratiouem moveatur (Éœpositio, liv. iv, lect. '>. § I.)
ainsi le pilote doit conduire le navire au port sans accident ; » et il explique longuement que de même le gouvernement doit conduire le peuple à son but, qui est de vivre selon la vertu (1).
Ailleurs encore, il compare le concours intelligent que les sujets doivent au pouvoir, à celui que les matelots donnent au pilote, et les manœuvres à l'architecte (2).
Mais c'est surtout quand il traite du pouvoir royal que saint Thomas étend et exagère les attributions de l'autorité. Le chapitre 12 du livre Ier du De regimine principum est curieux à cet égard. Dans ce chapitre, il s'agit de déterminer en quoi consiste l'office des rois et quel est le type de la royauté. Pour y arriver, l'écrivain va chercher ses modèles dans l'ordre de la nature, que l'art doit toujours imiter. Il montre dans l'univers le gouvernement de Dieu , et dans l'homme celui de la raison, qui doit régir le corps et les forces inférieures de l'âme. C'est à l'image de ces gouvernements naturels qu'il veut que le gouvernement des rois soit constitué, et il conclut que le roi doit être en son royaume ce que l'âme
(1) Gubernationis ratio ex gubernatione sumenda est... Gubernare est id quod gubernatur ad debitum finem perducere, etc., etc. (De reg. princ., liv. i, chap. 12.)
(2) Prudentia in principe est ad modum artis architectonica^ in subditis autem ad modum artis manu operantis. (Somme, 2a 2œ, quest. V7, art. 12.)
est dans le corps et Dieu dans le monde ( sicut anima in corpore et Deus in mundo).
Nous avons vu que, selon saint Thomas, la souveraineté appartient à la société elle-même ; nous voyons maintenant à quoi se réduit cette souveraineté. La société institue le pouvoir, elle le légitime par son consentement ; mais, une fois cette besogne faite, elle n'a plus qu'à rentrer dans son repos et à se laisser gouverner, sans intervenir dans une direction qui ne lui appartient pas et sans demander même qu'on la consulte. Les origines du gouvernement représentatif remontent à l'époque où écrivait saint Thomas , et le modèle en existait déjà dans la constitution canonique de l'Église ; mais ces exemples paraissent avoir été perdus pour les publicistes de la scolastique, ou, du moins, ne pas avoir assez frappé leur esprit pour modifier des théories dont l'apparence scientifique les séduisait.
Que le gouvernement soit de l'essence des sociétés, qu'il leur soit nécessaire, et, par conséquent, qu'il soit naturel et divin, rien de plus juste ; il n'est pas moins vrai que la fonction du gouvernement est une fonction de prévoyance et de direction analogue à celle d'un pilote ou d'un architecte ; mais résulte-t-il de ces vérités que cette direction doive être sans contrôle, et que le gouvernement soit la cause suprême de l'unité sociale et l'unique agent du bien commun?
Pour nous, nous croyons que le gouvernement n'est qu'un moyen de réaliser les principes so-
ciaux , une institution, une méthode, et qu'il faut se garder de le confondre avec la souveraineté, avec l'idée sociale elle-même, avec le but qui crée seul la vitalité du peuple. C'est l'erreur qu'ici saint Thomas nous paraît commettre ; il prend un organe pour la vie organique elle-même ; il sacrifie le tout à la partie. Et néanmoins, malgré cette erreur, nous allons voir qu'il avait l'esprit assez large pour concevoir les différentes formes de gouvernement et pour les juger impartialement.