‹ Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'AquinChapitre 14 sur 25 · DE L INSURRECTION ET DU TYRANNICIDE · texte numérisé non relu

DE L INSURRECTION ET DU TYRANNICIDE

Nous venons de tracer les limites du devoir de l'obéissance aux lois : on n'est tenu d'obéir ni aux lois injustes ni aux pouvoirs illégitimes. Mais n'être pas tenu d'obéir à une loi ou même à un pouvoir et renverser ce pouvoir par la violence sont choses diverses. Sur le second point que pensait saint Thomas? Reconnaissait-il aux citoyens le droit de passer de la résistance passive à la résistance active, ou en termes plus simples de s'insurger, et en quel cas le reconnaissait-il? Ou bien voulait-il qu'ils supportassent toujours le pouvoir, quelque mauvais qu'il fut, . s'en remettant à Dieu du soin de les en délivrer?

Remarquez qu'il s'agit d'un cas de conscience et que saint Thomas parle ici avec toute son autorité théologique.

Or, sur cette question si délicate et dont les conséquences peuvent être si terribles, saint Thomas n'hésite pas à prononcer comme a toujours prononcé la conscience des peuples; il distingue formellement entre la sédition, qu'il condamne, et l'insurrection qu'il loue ou dont il reconnaît du moins la légitimité.

La sédition est une lutte injuste (pugna injusta) soulevée entre citoyens et dirigée contre le

bien de l'unité et de la paix ; elle est un péché mortel et un péché d'autant plus grave, que le bien publie qu'elle attaque est un bien plus :/rand (1),

Mais si le pouvoir attaqué est un pouvoir injuste, s'il gouverne tyranniquement, c'est-à-dire s'il ne tend pas au bien commun, mais au bien privé des gouvernants, en ce cas ceux qui l'attaquent ne sont plus des séditieux. Un peuple indépendant, en effet, a toujours le droit de destituer le roi qu'il s'est donné, si ce roi le tyrannise, et il conserve ce droit même après avoir juré fidélité perpétuelle ; car en violant le pacte qui le liait à ses sujets, le prince lui-même l'a dégagé de ses serments. En un mot, le peuple a le droit de s'insurger.

Voici les propres paroles de saint Thomas : D'abord dans la Somme 2a 2œ. quest. 42, art. 1, ad. 3. u Le gouvernement tyrannique est injuste parce qu'il n'agit pas en vue du bien public, mais du bien particulier du gouvernant... Aussi le renversement d'un tel gouvernement n'a pas le caractère d'une sédition. [Et ideo periurbatio hujm regiminis non habet ratio nem seditionis...) C'est plutôt le tyran qui est séditieux, lui qui entretient dans le peuple les discordes et les séditions pour régner plus sûrement (2) . »

(i) Somme, 2a 2*, quest. 42, art. 1.

(2) Régime n tyrannicum non est jusfura, nni^

De même au De regimine principum, iiv. 1 ,

ehap. 6 : o Si un peuple est indépendant (si ad

jus multitudinis alicujus pertineat sibi provi-

dere de rege), il peut, sans injustice, destituer

ie roi qu'il a institué (non injuste ab eadem

nultitudine rex institutus potest destituï) ou

réprimer le pouvoir royal si le prince en abuse.

Et il ne faut pas croire qu'en destituant le tyran,

le peuple lui manque de fidélité (infideliter

agere) , même au cas où il se serait auparavant

oumis à lui pour toujours ( etiam si eidem in

perpetuo subjecerat;) car le prince, en ne s'ac-

quittant pas fidèlement de la fonction royale, a

mérité que le pacte fait entre lui et ses sujets ne

oit pas observé à son égard (ipse meruit...

quod ei pactum a subditis non reservelur.,.)

Ainsi Rome chassa les Tarquins (1) . . . »

non ordinatur ad bonum commune, sed ad bonum prhatum regentis, ut pâte t per philosophum... Et ideo perturbatio hujus regiminis non habet rationem seditionis (nisi forte quando sic inordinate perturbatur tyranni regimen quod rnultitudo subjecta majus detrimentum patitur ex perturbatione conséquent! quam ex tyranni regimine). Magis autem tyrannusestseditiosus,qui in populo sibi subjecto diseordias et seditiones nutrit, ut tutiu& dominari possit. (1) Si ad jus multitudinis alicujus pertineat sibi providere de rege, non injuste ab eadem rex institutus potest destitui, vel refraenari ejus potestas, si potestate regia tyrannice abutatur. Nec putanda est talis rnultitudo iniideîiter agere tyrannum destituens, etiam si eidem in perpetuo sp ante subjece-

Pour saisir toute la portée de ce passage, il faut se souvenir qu'en règle générale dans les principes de saint Thomas, la monarchie, même héréditaire, vient primitivement du choix du peuple.

La même doctrine est exposée dans les trois ouvrages où saint Thomas a traité des questions politiques. Je viens de citer la Somme et le De regimine principum; le Commentaire sur la Politique d'Aristote contient plusieurs passages dans le même sens ; on y trouve même plus, on y trouve cette autre doctrine que j'ai déjà reproduite au chapitre de la Souveraineté, que les citoyens à qui leur vertu politique donne le droit de posséder le pouvoir, non-seulement peuvent s'en emparer avec justice, s'ils en ont la puissance, mais le doivent sous peine de péché (virtuosi... moverent seditionem rationabiliter et peccarent si non moverent) (1). L'insurrection pour eux n'est plus simplement un droit, elle devient un devoir.

Mais sans s'arrêter à ce dernier point qui est accessoire, il est incontestable que saint Thomas a toujours et formellement reconnu aux citoyens le droit d'insurrection contre tout pouvoir tyrannique.

rat, quia hoc ipse meruit, in multitudinis regimine se non fideliter gerens, ut exigit régis officium, quod ei pactum a subditis non reservetur. Sic Romani Tarquinium superbum ejecerunt.

(1) Mxposit.j liv. v, leci. 1, § d.

La distinction entre la sédition coupable et l'insurrection légitime était si bien établie dans son esprit, qu'elle a passé même dans sa langue. Tandis que les mots seditio et scditiosus sont presque toujours employés par lui en mauvaise part, le mot insurgere est toujours pris dans un sens honorable. Entre autres exemples, je citerai la phrase suivante tirée du De regimine principum. liv. i, chap. 10. « Non potest diu conserrari quod votis multorum répugnai... Occasio déesse non potest contra tyrannum insurgendi... Insurgentem populus votive prosequitur, nec de facili c are bit effectu quod cum favore multitudinis attentatur. »

Il est curieux assurément de rencontrer, dans le latin scolastique du xiif siècle, un mot dont l'analogue n'a passé dans la langue française qu'il y a moins de cent ans, à l'époque des insurgents d'Amérique et n'est devenu d'un usage fréquent qu'en ce siècle-ci. Mme de Staël avaitelle donc raison de dire qu'en Europe c'est la liberté qui est ancienne et le despotisme nouveau! On voit du moius qu'en certaines limites et en ce qui touche les théories politiques, son observation ne manquait pas de justesse. Saint Thomas est ici d'un libéralisme qui devait scandaliser Bossuet.

Pourtant, il faut bien comprendre sa pensée ; il faut bien savoir que, s'il permet l'insurrection, il la redoute. Elle est à ses yeux un remède extrême, auquel il ne faut recourir qu'en cas de

nécessité. Pour qu'elle soit légitime, le trouble qu'elle amène ne doit pas être plus nuisible au peuple que la continuation même de la tyrannie. L'insurrection est toujours dangereuse, même en cas de succès ; trop souvent elle est suivie de dissensions civiles et finit par aboutir à une nouvelle tyrannie pire que la première (1).

Saint Thomas avait dans l'esprit la largeur et la modération qui conviennent aux grands hommes ; incapable de donner dans un extrême, il défendait à la fois les droits du peuple contre les excès du pouvoir et la paix de l'État contre les passions de la révolte.

Le même bon sens et la même modération éclatent également en ce qu'il dit du tyrannicide, ce droit prétendu que la plupart des docteurs du moyen âge acceptèrent sur l'autorité des traditions classiques et qu'ils enseignaient publiquement en l'appuyant d'exemples tirés de la Bible. On sait que cette théorie ne fut condamnée qu'au concile de Constance. Cent cinquante ans auparavant, saint Thomas la réfutait déjà,

(1) Si praevalere quis possit adversus tyrannum, ex hoc ipso proveniunt multotiens gravissimae dissensiones in populo... ; erga ordinationem regiminis multitudo separatur in partes... Dum alicujus auxilio multitudo expellit tyrannum, ille, potestate accepta, tyrannidem arripit et... graviori servitute subjectos opprimit. Sic enim in tyrannide solet contingere ut posterior gravior fiai quam praecedens. (Dr regim. princ, liv. i, chap. 6.)

non seulement comme contraire à la patience et à la résignation que l'Evangile commande aux chrétiens, mais aussi comme contraire au bien public. Quel danger pour l'État et ses chefs, ditil, si, par confiance en leur sentiment privé [privata prœsumptione) , quelques hommes se hasardent à tuer les chefs de l'État, même des tyrans ! Il arrivera plus souvent que de mauvais citoyens tueront les chefs légitimes qu'ils redouteront, et le peuple aura ainsi plus de chances de perdre un bon roi que d'être délivré de la tyrannie.

Saint Thomas conclut donc que, contre les tyrans, il ne faut pas recourir à la présomption de quelques individus, mais à l'autorité publique, c'est-à-dire à la nation (1).

(1) Esset hoc multitudini periculosum et rectoribus ejus, si privata prœsumptione aliqui attentaient prœsidentium necem, etiam tyran norum. Plerumque enim hujus modi periculis magis se exponunt maîi quam boni. Malis autem solet esse grave dominium non minus regum quam tyrannorum... Magis igitur ex hujus modi prœsumptione immineret periculum multitudini de amissione regum quam remedium de substractione tyranni. Videtur autem magis contra tyrannorum saevitiam, non privata praesumptione aliquorum, sed auctoritate publica procedendum. {De regim. princip., liv. i, chap. 6.)

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