INTOLÉRANCE. — INQUISITION
L'intolérance , pratiquée sur une si large échelle au moyen âge, peut s'appuyer sur deux principes très différents, et suivant lesquels elle diffère elle-même beaucoup.
D'une part, elle peut être fondée sur l'intérêt de l'État, qui, n'existant que par une certaine communauté de doctrines, repousse toute atteinte dangereuse portée à ces doctrines, comme étant une atteinte portée à son existence même.
C'est l'intolérance politique.
D'autre part, elle peut être fondée sur l'intérêt
(Il
— K>L> — le la religion, qui. pour le salut des Ames, de-
ande à l'Etat de protégéi' son enseignetërenl par la force, et de proscrire tout cnseignetoenl opposé au sien.
C'est l'intolérance religieuse.
Le premier système a été pratiqué dans tous les temps et chez tous les peuples, et il est certain que, dans une sphère qui probablement se rétrécira de plus en plus, il coniinuera d'être pratiqué partout et toujours. Il y a en effet Certaines attaques contre les mœurs publiques et les idées communes qu'aucun peuple ne peut autoriser; il pourra ne pas en punir les auteurs, s'il les croit de bonne foi ; mais il ne tolérera pas l'attaque si elle est assez forte pour être dangereuse, et il fera bien de ne pas la tolérer. Qui tolérerait, en France, l'enseignement de la polygamie ou de l'avortement, ou des péchés contre nature, ou du vol, si cet enseignement trouvait assez de disciples pour être redoutable ?
L'intolérance purement politique, au moins en certaines limites, est donc une des conditions de l'existence sociale; l'intolérance religieuse, au contraire, est un système faux, qui est justement antipathique au monde moderne, et qui doit disparaître par le développement de la civilisation chrétienne.
Dans le système antique des religions nationales, quand le prêtre était un magistrat, i! était naturel que la loi protégeât le culte à l'égal des autres institutions de l'Etat: mais le christia-
— m — nisme, en séparant les deux puissances, a commencé une civilisation nouvelle, où la religion ne doit régner que sur les consciences et n'avoir (F autorité que par la persuasion.
L! intolérance religieuse n'est-elle pas condamnée dans l'Evangile? « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes, » dit Jésus à ses disciples, quand ils le prient de faire tomber le feu du ciel sur la ville qui les a repoussés : « Laissez le bon grain croître avec l'ivraie, dit-il ailleurs ; au temps de la moisson, le père de famille en fera la séparation sur l'aire. »
Ces paroles sont claires, et la primitive Église, en effet, les a toujours entendues comme les entend notre siècle. On n'a qu'à ouvrir les Pères, et surtout les Pères grecs, chez qui la tradition primitive s'est continuée pendant plus longtemps, et on verra s'ils n'ont pas toujours défendu le sanctuaire de la conscience contre les entreprises de la force, et si, en réclamant la liberté pour eux, ils ne l'ont pas réclamée pour tous. Saint Jean Chrysostome, entre autres, est l'intraitable ennemi de toute contrainte en matière de foi, et Chrysostome est du ve siècle!
Malheureusement, à cette époque, et depuis que, sous Constantin, l'Église s'était alliée avec l'État, le principe de la liberté religieuse avait déjà commencé de s'obscurcir. Entrée dans une phase nouvelle et inévitable de son développement, l'Église, sous la funeste protection des empereurs, avait laissé pénétivr d;\n* son soin
les idées et les habitudes du pouvoir politique. Les doctrines de l'État se mêlaient de plus en plus aux doctrines apostoliques. 11 y eut alors, dans les consciences chrétiennes, sur cette question de la contrainte en matière de foi, un trouble et une hésitation dont les ouvrages de saint Augustin nous offrent le tableau vivant. D'abord, ce grand docteur, fidèle à la tradition, avait refusé contre les donatistes le concours des lois et dès officiers de l'empire. On sait que, depuis, il changea malheureusement de sentiment et de conduite, et que, vaincu, comme il le disait, par l'évidence des faits, il consentit à enrôler les soldats et les bourreaux au service de la vérité. On peut lire, dans saint Augustin lui-même, le récit de cette funeste conversion, qui, en apportant à la cause de la persécution religieuse le concours d'une si grande autorité, a tant contribué à y précipiter le moyen âge. On y verra que les arguments décisifs qui ont convaincu saint Augustin ne sont tirés d'aucune nécessité du bien public ni du besoin d'assurer la liberté de l'Église, mais plutôt de l'intérêt des âmes et pour les arracher à l'hérésie en étouffant l'hérésie elle-même. Ne craignant pas la persécution pour l'orthodoxie, qu'il croyait assez forte pour la surmonter toujours , il la déchaînait contre lès fausses doctrines qui , dans sa pensée, ne devaient pas y survivre. Le système de l'intolérance religieuse avait donc prévalu dans son esprit.
Depuis lors, malgré des protestations qui se
renouvelèrent toujours, et en dépit des maximes anciennes consacrées par la tradition, ce système prévalut aussi dans l'Église, ou plutôt, par la double autorité de l'Église et de l'État, les deux systèmes de l'intolérance politique et de l'intolérance religieuse, mêlés et se prêtant un mutuel appui, triomphèrent ensemble, et, formulés par le droit canonique, formèrent cette législation draconienne qui, pendant tant de siècles, a été la loi générale de l'Europe.
Cette législation était à son apogée au temps de saint Thomas; l'inquisition avait été fondée quelques années avant sa naissance et luimême appartenait à l'ordre religieux qui exerçait cette magistrature terrible, gardienne sanglante de l'unité chrétienne.
Ces préliminaires font assez comprendre par avance quelle était, en matière de liberté religieuse, l'opinion du plus grand docteur de l'époque. Il devait nécessairement repousser une liberté qui n'était à ses yeux qu'une révolte contre la vérité. Comment, dans cette période de croissance des nations chrétiennes, quand l'esprit de l'Église était le seul moteur de la civilisation, — comment le plus illustre représentant des idées de son temps eût-il même songé à laisser l'hérésie briser librement l'unité religieuse et par là même l'unité de la république chrétienne?
Nous avons dit d'ailleurs quel rôle, en tout ce qui intéresse la religion, saint Thomas donne
... Itirt
aux gouvernements temporels; — comment il en fait les exécuteurs dociles des décrets ecclésiastiques ; — comment, dans son système, le pouvoir naturel du magistrat s'abaisse devant le pouvoir surnaturel du prêtre. Après de telles prémisses, on ne peut conclure qu'à l'intolérance et à l'inquisition, et saint Thomas, en effet, y a conclu comme nous allons le voir.
Ses opinions à cet égard sont formulées surtout dans la Somme, serunda secandœ, qu. 10, 1 1 et 12, où il est traité de l'infidélité et des péchés contraires à la foi.
Or, en traitant ces questions théologiques et en exposant leurs conséquences sociales, saint Thomas distingue soigneusement deux catégories d'infidèles, les gentils ou païens et les juifs d'une part, et les hérétiques de r autre.
Les gentils qui n'ont pas connu la foi et les juifs qui ne l'ont connue qu'en figvre, ne doivent jamais être contraints de l'embrasser. Croire en effet est un acte de volonté, où la force ne peut rien. Ils doivent donc être abandonnés à leur libre détermination, et il est même expressément recommandé de ne jamais baptiser les enfants des juifs sans le consentement des parents.
Ainsi à l'égard des juifs et des gentils, pas de persécution ; les chrétiens doivent les tolérer et ils peuvent communiquer avec eux, à moins que cette communication n'entraîne des dangers pour leur foi.
Mais, d'une pari, si Ion losi'iv les personnes. on ne doit pas. en règle générale, tolérer leurs rites, c'est-à-dire leur culte public. On pourra et on devra môme le faire dans certaines circonstances, par exemple, si l'on espère amener doucement les infidèles à la foi. On devra aussi tolérer le culte hébraïque, parce qu'il sert à prouver la vérité de la religion. Mais en principe tout culte public [ritus] non chrétien doit être prohibé.
D'autre part, les chrétiens sont tenus de défendre contre les gentils et les juifs la liberté de la foi ; ils doivent s'apposer par la force à ce que ces infidèles entravent l'exercice de la foi ou la gênent [impedire). Par suite, ils devront les empêcher de blasphémer, de persécuter les chrétiens et de les détourner de leur foi.
C'est par ce principe que saint Thomas légitime les croisades. Les chrétiens, dit-il, ne font pas la guerre aux infidèles pour les forcer à croire ; même après les avoir soumis, ils doivent les laisser dans la liberté de croire et de ne pas croire ; ils leur font la guerre pour les contraindre à ne pas gêner la foi chrétienne (1).
(1) Intidelium quidem sunt, qui nunquam susceperunt fidem, sicut gentiles et Judaei. Et taies nullo modo surit ad fidem compeliendi. ut ipsi credant, quia credere voluntatis est. Sunt tainen compelkndi a fidelibus, si adsit facilitas, ui fidem non impedkrrt, vel Masphemiis. vel roalis péTsàasiombus , vd etiam apeiiis persecutiontbus. Et propter hoc fidèles Christi frequëfrter contra inftéeks beUtran
Telle est la législation dont saint Thomas trace
le plan à l'égard des païens et des juifs ; c'est la législation canonique; elle n'est pas libérale, mais elle est douce, elle est même tolérante, et elle s'appuie en général sur ce principe vrai et qui lestait comme un témoignage de l'ancien droit, que la foi est volontaire et ne doit jamais être contrainte.
Mais à l'égard des hérétiques et des apostats. saint' Thomas tient un tout autre langage; se taisant toujours l'interprète et l'apologiste de la législation de son temps, il se fait inexorable comme elle.
Donc, selon saint Thomas, l'hérésie est une sorte d'infidélité qui consiste, après avoir embrassé la foi, à en corrompre les dogmes. Or. s'il était libre à L'homme d'embrasser la foi ou non, il ne lui est pas libre, une fois qu'il l'a embrassée, de ne pas lui rester fidèle, pas plus qu'après avoir fait un vœu, il n'est permis de ne pas l'accomplir. Qui a fait un vœu doit être contraint de l'exécuter, qu'il le veuille ou non. et, de
ino\ eut ; non quidem ni eus ad credendum codant (quia sietiam cos \icisscntetcapti\os haberent, in eprum libertàte relinquerent an credere vellent), sed proptér hoc ut eos compellant ne lideni Christi tmpediant. (Art. 8, quest. 10.)
livfidelium ritus, qui nihil veritatis aut uulitatis afï'erunt, nonsunt aliqualiter tolerandi, nisi forte ad aliquod malum vitandum. (Art. 11.)
même qui est entré dans l'Église doit être contraint d'y rester (1).
Pour obtenir ce résultat, l'Église, toujours miséricordieuse, recourt d'abord à de simples avertissements; elle doit avertir deux fois le coupable; mais si ces avertissements restent infructueux, elle recourt à un autre moyen, elle appelle le bras séculier.
Ainsi, quand on est une fois dans l'Église, on lui appartient à jamais ; une profession de foi est un vœu perpétuel qu'on n'a jamais le droit de rompre et qu'on est obligé de remplir, comme un débiteur est tenu de remplir son obligation. Toute l'argumentation se réduit à cela.
>i l'invoquez donc pas la bonne foi où peut être l'hérétique ! Ne parlez pas de l'inconstance et de la variabilité des croyances humaines 1 Saint Thomas ne se pose pas même ces objections. Il est clair que, comme tous les hommes de foi, surtout dans les époques de foi, — et cette règle est aussi sûre en politique qu'en religion, — il n'admettait jamais la sincérité d'un transfuge.
(1) Sunt infidèles qui quandoquc lidein susceperunt et eam profitentur, sicut haeretici et quicumque apostat® ; et taies sont etiam corporaliter compellendi, ut impleant quod promiserunt ctteneant quod semel susceperunt... Sicut vovereest voluntatis,reddere autem necessitatis ; ita accipere lidem est yo- Juntatis, sed tenere eam accepta m est necessitatis et ideo harelicr sunt compellendi ut fidem teneant. (Quesl. 10, art. 8.)
Mais du moins il semble que son raisonnement, quelle qu'en soit la valeur, n'eût dû s'appliquer qu'à l'hérétique qui, après avoir été nourri dans l'orthodoxie, l'abandonne, et non pas à l'enfant de l'hérétique, qui, nourri lui-même dans l'hérésie, n'a jamais fait de promesse, de vœu, et ne saurait être tenu de remplir un engagement qu'il n'a pas contracté. Cette distinction sort naturellement du principe. .Néanmoins, je dois avouer que je l'ai vainement cherchée dans la Somme et qu'au contraire j'y ai toujours vu tous les hérétiques également condamnés, sans distinction aucune, comme étant plus coupables que les juifs et. les gentils, car ceux-ci ne connaissent pas l'Évangile et les hérétiques qui l'ont reçu le corrompent.
Quoi qu'il en soit, saint Thomas conclut donc, avec toutes les autorités de son époque, à la proscription des hérétiques. On pourra les tolérer quelquefois soit pour éviter un plus grand mal, soit par impuissance, soit aussi dans l'espoir de les conquérir par la persuasion ; mais sauf ces exceptions, la règle est de les exterminer.
Le mot est dur, mais il est de saint Thomas [H œr et ici sœcularibiis principibus extermina \ih tradendi sunfj, ou plutôt il est du droit canonique. Longtemps avant que saint Thomas le répétât, il avait été employé par le concile général de Lalran, tenu à Rome en 1215 contre les albigeois, s«»us la direction d'Innocent 1ÎL loqnol
concile enjoint formellement aux princes séculiers d'exterminer [exterminare) tous les hérétiques dénoncés par l'Église, sous peine de perdre leurs terres, dont les catholiques pourront s'emparer après avoir exterminé les hérétiques ( .r/ermina/is Ineretieis). Le canon a été inséré au corps du droit canonique, au livre v des décréta les grégoriennes, titre 7, ch. 13 (1).
Je sais bien qu'on a prétendu donner à ce mot un sens plus doux ; on voudrait qu'exterminer signifiât seulement bannir, exiler, et d'ordinaire ou effet, il avait ce sens dans l'ancienne latinité ; mais dans le latin biblique, et dans le latin ecclésiastique du moyen âge qui l'imite souvent, il a, comme dans notre langue, un sens beaucoup plus énergique, celui de détruire, d'anéantir, par exemple dans cette phrase de la Yulgate : Exter-
(1) Moneantur et inducantur et si necesse fiierit, per ceusuram ecclesiasticam compellantur seculares potestates..., ut... praestent publiée jurameutum . quod de terris suœ juridictioni subjectis univeisos hœreticos ab eeclesia denotatos bona Ode pro viribus rxKrminare studebunt... Si vero dominus temporalis... suam terram purgare neglexerit ab bœretica fœditate... excommunicationis vinculo innodetur^ et *i sati*iaeere contempserit, intraaiiiium signilicelur hoc summo Pontitici, ut ex tune ipse vassallos ab cjus (idelitale denuntiet absolûtes et terram exponal catholicis occupandam, qui eam, exterminât i s hœreliris, ahsque ulla contradirtiofie possidearit,.
nati sunt ab exterminatore, « ils furent exterminés par l'ange exterminateur. »
S'il pouvait rester le moindre doute sur l'interprétation du texte du canon du concile de Latran, il serait levé d'ailleurs par les expressions de saint Thomas. En effet, à l'article 3 de la question 11 , après avoir posé en conclusion que les hérétiques, après deux avertissements, doivent être livrés aux princes séculiers pour être exterminés (exterminandi tradendi sunt) , il explique dans son argumentation que, par leur péché, ces hérétiques méritent non-seulement d'être retranchés de la communion de l'Église, mais encore d'être retranchés du monde par la mort (per mortem a mundo excludt); — qu'il est beaucoup plus grave de corrompre la foi, qui est la vie de l'âme, que de falsifier la monnaie, qui ne sert qu'aux besoins temporels, et que, par conséquent, si les faux monnayeurs et les autres malfaiteurs sont justement mis à mort par les princes séculiers, les hérétiques, dès qu'ils sont convaincus, peuvent bien plus justement encore, non-seulement être excommuniés, mais être tués (oecidi) (1).
(1) Conclusio : Quamquam hneretici non sint tolerandi ipso illorum demerito, usque tamen ad seeundam corrcptioneni expectandi sunt ut ad sanani redeant ecclesia.' (idem ; qui vero, post secundam eorreptionem in suo errore obstinati permanerent, non modo excommunicationis sententiae, scd etiam s.iMiilaribus principibus exterminandi tradendi sunt.
Et dans la di cussion : « Ex parle haercficonim est
Ainsi, l'extirpation des hérésies par l'extermination des hérétiques, tel est le droit commun.
Si pourtant l'hérétique condamné se repent et veut rentrer dans l'orthodoxie, la première fois, l'Église lui sera indulgente ; avec le pardon spirituel, elle lui accordera la vie, et elle pourra même lui laisser ses richesses, ses honneurs, tous les biensdu siècle ; mais si, après avoir été pardonné, il retombe de nouveau et est de nouveau condamné, alors plus d'indulgence ; il pourra encore obtenir la rémission de ses péchés, mais il n'obtiendra plus la vie ; il est relaps, et l'on n'épargne jamais les relaps, de peur de nuire par cette indulgence au salut des autres âmes, à qui le chemin de l'hérésie paraîtrait trop facile (1).
peecatum, per quod meruerunt non solum ab ecclesia per excommunicationem separari, sed etiam per morte m a mundo excludi. Multo enim gravius est corrumpere fidem, per quam est anima* vita, quam falsare pecuniam, per quam temporali vit» subvejiitur. Unde si falsarii pecuniam vel alii malefactores statim per sseculares principes juste morti traduntur, multo magis haeretici statim ex quo de haeresi convincuntur, possunt non solum excommunicari, sed et juste occidi. » (Quest. 11, art. 3.)
(1) Si haeretici revertentes semper reciperentur, ut conservarentur in vita et aliis temporalibus bonis, posset in prsejudicium salutis aliorum hoc esse, tum quia, si relabentur, alios inrîcerent, tum etiam quia, si sine pœna évadèrent, alii securius iu hœresim laberentur... Et ideo... quando recepti iterum relabuntnr... nlterius redeuntes. reciphmtur
Voilà de terribles maximes.
Quant aux raisonnements sur lesquels elles s'appuient, ils sont en général très courts. Quelquefois, saint Thomas en appelle à l'intérêt du salut des âmes; il cite saint Augustin; il répète d'après lui qu'il ne faut pas laisser dormir la sévérité de la discipline, et que, pour assurer la délivrance des peuples, l'Église doit faire taire la douleur maternelle qu'elle éprouve à frapper ses enfants égarés, comme David qui a frappé son fils Àbsalon pour rendre la paix à Israël ; c'est aussi à l'aide des subtilités du docteur africain qu'il se tire des passages de l'Evangile et des Pères qu'il s'objecte à lui-même.
Du reste, sa théorie sur la peine de mort le conduisait naturellement à l'appliquer à l'hérétique. Il veut que la société punisse de mort les pécheurs dont l'existence lui est pernicieuse ou dangereuse (1). Le péché et le péril de la société sont les deux conditions dont la réunion légitime la peine capitale. Or, l'hérésie est un péché, le théologien n'hésitait pas à l'affirmer; et elle est dangereuse pour la société, dont elle trouble la paix, ce second caractère n'est pas moins (Aident. Comment donc ne pas la frapper !
Ainsi, comme je le disais tout à l'heure, se mêlent dans l'argumentation de saint Thomas
quidem ad paenitentiam, non tamen ut liberentur a .sententia mortis. (Quest. 11, art. 7i.) (1) Somme, 2a 2*, quest. 64, art. û.
— 17') — les deux systèmes de l'intolérance politique et de l'intolérance religieuse, qui évidemment se con fondaient à cette époque dans la conscience des peuples, et qui, fortifiés l'un par l'autre, concluaient à ces sanglantes tragédies, dont les horreurs ont fini par éclairer les peuples en les épouvantant.
Je n'ai pas écrit ces dernières pages sans regret; il me répugne de voir la figure d'un saint sous la robe d'un inquisiteur.
.le sais bien pourtant ce qu'on allègue pour justifier les rigueurs et la politique de ces siècles et pour expliquer la conduite et les opinions èe tant d'hommes pieux et humains qui, clans la poursuite de l'hérésie et de l'hérétique, semblaient devenir étrangers atout sentiment de pitié.
On dit avec raison qu'au moyen âge les nations chrétiennes, encore eu état de minorité, avaient besoin de la tutelle énergique d'un pou voir religieux, qui fît leur éducation et les préparât à la liberté de l'âge mûr. On ajoute que les sectes hérétiques, en détruisant l'unité de l'Eglise, détruisaient par là même la république chrétienne; — qu'en particulier la secte des albigeois, par le manichéisme dont elle était infectée et par ses pratiques coupables, attaquait la morale chrétienne elle-même ; — que son triomphe eût été mortel à la civilisation, et qu'il y avait par suite nécessité de recourir contre elle à des mesures de salut public.
Tout cela peut être vrai; — et il est vrai sur
tout que, si l'on se met au point de vue de l'histoire, si on se reporte par la pensée au milieu d'une époque où la vie sociale dépendait tout entière de l'action de l'Eglise, on se rend mieux compte de l'horreur que l'hérésie et l'hérétique inspiraient aux théologiens et qui , les entraînant à leur insu, les dominait dans leur enseignement et les poussait à étendre aux hommes Fanathême dont ils frappaient les doctrines.
Qu'on pense, en outre, au peu de cas qu'on faisait de la vie humaine en des temps où Ips traditions de la barbarie germaine et de la férocité romaine n'étaient pas encore effacées, et l'on s'étonnera moins de ces rigueurs qui aujourd'hui blessent si vivement nos esprits et qos cœurs.
Mais, tout cela admis, et en laissant de côté ce qui concerne les hommes pour ne juger que la théorie, — toutes ces raisons suffisent-elles à la légitimer? En supposant même la nécessité et la justice de la répression, s'ensuit-il que l'Église dût s'en charger? Entrait-il dans sa mission d'en prendre l'initiative et de la diriger? Et surtout, voici pour nous le point capital, était-ce une bonne argumentation de justifier l'effusion du sang par l'intérêt du salut des âmes et au nom d'une religion chez qui l'horreur du sang es< passée à l'état de maxime?
En définitive, on concluait à propager l'enseignement par le glaive ; — on enseignait à moins compter, pour la conservation de l'unité ivli-
- T/T gieuse sur la force de la vérité et de la vertu que sur celle des armes; — et Ton arrivait dans la pratique à changer une terreur politique, qui eût été nécessairement passagère, en une inquisition religieuse qui a duré des siècles.
Voilà qui juge la théorie !
Quelle que puisse être la nécessité de la répression, l'extermination de populations entières au nom du christianisme n'en reste pas moins un excès injustifiable pour les consciences de notre siècle et dont on s'afflige de trouver l'apologie dans les doctrines d'un saint.