‹ Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'AquinChapitre 3 sur 25 · DES OUVRAGES DE SAINT THOMAS OU IL EST TRAITÉ DE MATIÈRES POLITIQUES · texte numérisé non relu

DES OUVRAGES DE SAINT THOMAS OU IL EST TRAITÉ DE MATIÈRES POLITIQUES

Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin ont été réunies en dix-sept volumes in-folio, dans l'édition de Rome de 1 570, dont je me suis servi.

Ces œuvres y sont divisées en quatre classes ; 1° les œuvres philosophiques, qui remplissent les cinq premiers tomes, et qui consistent sur tout en commentaires sur la plupart des traités d'Aristote, notamment sur la Morale et la Politique; 2° les œuvres théologiques, qui remplissent sept tomes, et dont les principales sont : une Explication du Livre des Sentences, la

Somme de lu foi catholique contre le* Gentils. et surtout la fameuse Somme de théologie, l'ouvrage capital de saint Thomas et peut-être de tout le moyen Age ; 3° les commentaires sur plusieurs livres de Y Ancien-Testament et sur la plupart de ceux du Nouveau, qui remplissent quatre tomes ; et, enfin , 4° les œuvres mêlées ou opuscules (opuscula) au nombre de soixante-dix , renfermés dans le dix-septième tome , dont quelquesuns sont très-importants, et dont le vingtième, qui est assez étendu, est intitulé : Du gouvernement des princes ( De regimine principum) .

Parmi tous ces ouvrages , ceux où il faut chercher surtout la science politique de saint Thomas, sont : le Commentaire sur ta Politique dt Aristote, le De regimine principum, et la Somme de théologie, dont nous allons parler tour à tour et avec quelques détails.

Commentaire sur la Politique d'Aristote. — Avant saint Thomas, Albert le Grand, son maître, avait déjà entrepris de faire connaître à l'Europe latine Aristote tout entier ; mais il ne l'avait pas commenté , il l'avait paraphrasé ; il avait entrepris de composer sur chaque matière autant de traités qu' Aristote en avait écrit, et d'y reproduire avec une fidélité scrupuleuse toutes les doctrines du grand maître , en se contentant de les développer, de les éclaircir si elles étaient obscures, et de les compléter si elles étaient insuffisantes.

Nous possédons encore ces traités d'Albert le

Grand, qui forment la partie de beaucoup la plus importante et la plus volumineuse de ses œuvres authentiques.

Saint Thomas, à son tour et presque en même temps, entreprit une tâche analogue; il voulut aussi enseigner à ses contemporains faristotélisme pur, qu'on ne connaissait qu'imparfaitement, et que les Commentaires arabes avaient altéré et défiguré; mais il adopta une marche différente. Au lieu de composer de nouveaux traités, où la science du philosophe grec fût pour ainsi dire rééditée, il préféra expliquer, analyser, interpréter, enfin, commenter, dans le sens véritable du mot, les propres ouvrages d'Aristote.

Saint Thomas, on le sait, était, un professeur. Depuis qu'il eut atteint l'âge d'homme , il lut, comme on disait , ou professa toujours , d'abord à Cologne, puis à Paris, et, enfin, en Italie, où il accompagna les papes dans leurs diverses résidences, pendant les douze dernières années de sa vie. Or, ses Commentaires (Expositiones) ne sont que la rédaction ou peut-être l'original de ses lectures, et de là vient évidemment la méthode qui y est suivie.

Cette méthode est celle de l'exégèse. En général, le professeur commence par rappeler les premiers mots du paragraphe de la version latine dont il se servait, car il ne savait pas le grec : il développe ce paragraphe en sr attachant à en déterminer le sens exact, littéral ; il donne même des variantes ; souvent il reproduit fargumenta-

tion sous la forme syllogistique reçue dans l'école, puis il ajoute quelquefois de nouvelles preuves ou de nouveaux corollaires ; mais presque jamais il ne critique les principes enseignés, car il transportait dans l'étude d'Aristote les habitudes d'esprit du théologien, et trop souvent il citait les textes du philosophe grec avec la même soumission que peut inspirer l'Écriture sainte ou qu'un jurisconsulte peut montrer pour le texte de la loi. C'était l'âge de l'autorité, et l'on recourait à l'autorité en tout , même dans le domaine des sciences humaines , que la liberté seule peut féconder.

Les versions latines sur lesquelles travaillait saint Thomas n'avaient pas été faites sur des versions arabes, comme on l'a prétendu souvent; elles étaient exclusivement traduites de l'original grec. M. Jourdain a mis ce fait hors de contestation dans ses excellentes Recherches critiques sur IH âge et les origines des traductions latines d'Aristote. Il y a de plus prouvé que saint Thomas contribua beaucoup à procurer à l'Occident des traductions exactes des œuvres d'Aristote, et qu'avec l'appui du pape Urbain IV, il en fit faire de nouvelles ou fit revoir et corriger les anciennes. On connaît même le nom du traducteur qu'il employait, et qui était un religieux flamand appelé Guillaume de Moerbecka.

C'est grâce à ses soins, grâce à des travaux assidus , et aidé aussi par une perspicacité bien rare, que saint Thomas, malgré toutes les diffi-

~ 19 — cuites d'une pareille tâche à son époque, parvint à pénétrer la doctrine aristotélicienne , dont en général, et surtout dans les matières politiques, il fut, comme nous le verrons, un interprète fidèle.

Saint Thomas a commenté cinquante-deux livres d'Aristote. Sur ce nombre, les seuls ouvrages qui touchent mon sujet sont les dix livres des Ethiques et les huit livres des Politiques. Les Commentaires sur ces deux ouvrages ont dû être composés en Italie, peu après l'an 1260, alors que saint Thomas, âgé d'environ trentecinq ans, était arrivé à toute la maturité de son talent. Ils ont cela de particulier, M. Jourdain Fa encore prouvé , qu'ils furent composés avant les traités correspondants d'Albert le Grand, qui survécut en effet à saint Thomas, et qui n'aura sans doute achevé son œuvre que dans les dernières années de sa vie. Il est même remarquable qui* dans ces deux traités Albert a abandonné sa méthode ordinaire pour suivre celle de son élève.

Ainsi les Commentaires de saint Thomas sur la Morale et la Politique d'Aristote sont les plus anciens que nous ait laissés le moyen âge.

Après avoir donné ces explications, il me reste à indiquer en quoi m'a été utile l'étude de ces Commentaires, et surtout de celui sur la Politique. Je n'avais pas à y chercher les idées particulières à saint Thomas, son œuvre personnelle ; mais j'avais à y apprendre sa langue politique, à y étudier la manière dont il concevait les théories aristotéliciennes , et surtout à y suivre la trame

générale de sa science politique , que nulle part ailleurs on ne trouve aussi complète. Le Commentaire sur la Politique, on le verra bientôt, est la meilleure clef dont on puisse se servir pour bien pénétrer le sens des autres ouvrages politiques de Tillustre théologien.

De regimine principum. — Cet ouvrage est plus original que le commentaire ; il est aussi d'une lecture plus intéressante. Il fut entrepris pour l'éducation d'un roi de Chypre, de la maison de Lusignan, Hugues II, qui mourut en 1267, à l'âge de quatorze ans. Saint Thomas en a luimême exposé le but et le plan dans un argument préliminaire qui ressemble à une épître dédicatoire adressée au jeune roi. « Dans le dessein, dit-il, de présenter au roi quelque chose qui fût digne de la majesté royale et de ma profession , j'ai cru devoir écrire ces livres sur l'origine de la royauté et les devoirs des rois, d'après l'autorité des saintes Ecritures, l'enseignement des sages et les exemples des meilleurs princes (1). »

Ainsi l'ouvrage était fait surtout à l'usage des rois ; c'était une Institution du prince , comme il en a été tant écrit , depuis celle de l'abbé Smaragde, au IXe siècle, jusqu'à celle de Duguet, au

(1) ... ut régi librum de regno conscriberem, in quo et regni originem et ea quae ad régis officium pertinent, secundum Scripturœ divina? auctoritatem, philosophorum dogma et exempta laudatorum principum, diligenter depromoreni.

xvni6. L'étude des vertus nécessaires aux rois devait y tenir la plus grande place . et quant à la politique, elle devait naturellement y être conçue au point de vue de la royauté. Nous verrons qu'en effet cet ouvrage est celui où saint Thomas incline le plus vers les opinions royalistes.

Si le De regimine principum était complet, il offrirait sans doute à la fois et les renseignements les plus précieux sur les institutions de l'époque, et un tableau idéal de la monarchie telle qu'on pouvait'la concevoir dans la société catholique mais féodale du xme siècle. Ce serait une théorie de la monarchie de saint Louis, écrite par le plus savant des saints de l'époque. Malheureusement l'ouvrage n'a pas été achevé par son premier au* teur ; la mort du jeune roi auquel il était destinen arrêta sans doute la composition.

Dans l'état actuel du De regimine principum. sur les quatre livres dont il se compose, les deux derniers, de l'aveu unanime des commentateurs. ne sont pas de saint Thomas. Us forment en effet un second ouvrage qui ne s'enchaîne pas au premier, et où des questions déjà traitées sont reprises et assez souvent résolues dans un sens différent. On les attribue d'ordinaire à un autre auteur dominicain, nommé frère Tholomée, qui était de Lucques , en Italie, et n'était postérieur à saint Thomas que de quelques années.

Quant aux deux premiers livres eux-mêmes, la dernière et la plus grande partie du second, à mon avis, est également supposée , et est proba-

blement de la même main que les deux derniers. La différence du style , la rareté comparative des distinctions scolastiques, l'abondance des textes de droit , que saint Thomas au contraire ne cite presque jamais ; celle des exemples politiques puisés dans la constitution des États contemporains, dont il est également très sobre ; et, enfin, des opinions évidemment contraires à celles professées dans la Somme ne me laissent aucun doute sur la supposition de cette dernière partie du second livre.

La première partie de ce livre , au contraire, et le premier livre tout entier sont certainement de saint Thomas, et ils servent beaucoup à déterminer ses opinions propres sur plusieurs points capitaux.

Somme. — Ce grand ouvrage, le plus connu de tous ceux de l'Ange de l'école, est aussi celui où l'on peut étudier avec le plus de fruit ses doctrines politiques ; c'est celui où sa propre doctrine ressort le mieux dans son intégrité. Moins spéciale, plus complète que dans le De regimine principum, la science politique y est plus indépendante, plus personnelle à l'auteur que dans le Commentaire. Dans les trois ouvrages pourtant, la doctrine générale reste la même ; mais ici , et par suite même du plan de la Somme, les questions politiques se présentent sous un autre jour et dans un autre ordre, y sont nécessairement envisagées sous des points de vue nouveaux, et il

survient en même temps des questions tout à fait nouvelles qui modifient les conclusions de la science.

Le plan de la Somme , dans sa division générale, est le même que celui du fameux Livre des Sentences de Pierre Lombard, que saint Thomas avait commenté à l'Université de Paris. C'est un résumé de la science théologique, qui part de Dieu pour développer ensuite le plan de la création et en venir à l'homme, que saint Thomas suit dans tous ses états, depuis celui d'innocence jusqu'à la résurrection et au jugement dernier. Presque tout ce qui est relatif à la religion entre dans ce plan immense, sur lequel ont travaillé des générations de docteurs, et que saint Thomas a enrichi plus qu'aucun autre en y faisant entrer de tous les côtés, et quelquefois un peu par force, mille problèmes qui ne se rattachent qu'indirectement à la théologie, et notamment, beaucoup des plus grands problèmes politiques.

Ces derniers abondent surtout dans le Traité des lois, un des plus beaux fragments de ce monumental édifice , traité qui est aussi facile à lire qu'instructif, et qu'il est vraiment fâcheux qu'on ait laissé si longtemps dans l'oubli. C'est à propos de l'homme et de ses actes que saint Thomas en vient à parler des lqis , qui sont en effet un des principes ou motifs extérieurs des actes humains. On trouve ce traité dans la Somme , dans la première division de la seconde partie {Prima Secundœ), où il comprend dix-huit questions

M — depuis la quatre vingt-dixième jusqu'à la cent huitième.

De nombreuses théories politiques se rencontrent aussi dans les Traités des vertus ou des vires. Ainsi , à propos de la sédition . qui est un vice, saint Thomas tranche la question de la souveraineté ; à propos de la vertu de justice, il sonde le problème de l'égalité ; à propos de cette même vertu , il traite du vol , qui en est la violation, et par suite, de la propriété ; enfin, à propos des vertus théologales et spécialement de la charité, il traite de la paix , qui en est le fruit, et de son contraire, la guerre, dont il discute les règles.

En résumé, pour bien connaître la pensée politique de saint Thomas, c'est donc à la Somme qu'il faut surtout s'attacher ; c'est elle aussi que je citerai le plus et sur laquelle je m'appuierai 1p plus souvent.

Autres ouvrages. — Sans être aussi féconde que celle des trois ouvrages précédents , l'étude de plusieurs des autres travaux de saint Thomas m'a été nécessaire pour la détermination exacte de ses doctrines politiques.

D'abord , dans ses ouvrages philosophiques et théologiques, outre les quelques passages spéciaux que j'ai pu y recueillir, j'avais à rechercher l'ensemble de ses doctrines, tant en métaphysique qu'en philosophie morale et en psychologie. Ces doctrines en général sont peu connues, car, si l'on parle beaucoup de saint Thomas, on

ne le lit guère ; mais , pour moi, il élait évident par avance que, chez un esprit si ferme et si logique, elles devaient être en rapport étroit avec ses théories politiques. Sans prétendre avoir approfondi tant de matières, il m'a été facile, en effet, de constater ce rapport, dont on verra dans le cours de mon travail plusieurs preuves décisives.

Quant aux Commentaires sur l' Écriture sainte, je tenais surtout à y chercher l'interprétation donnée à ces quelques passages fameux dont on a fait pendant tant de siècles, et dont on fait encore de nos jours un si grand usage, et, trop souvent, un si déplorable abus. Cette veine s'est trouvée moins riche que je ne l'espérais. J'ai pu constater que saint Thomas indiquait à peine le sens politique de plusieurs des passages qu'on cite le plus ordinairement. Jl est vrai que le plus complet et le plus développé de ses commentaires, la Catena aurea, n'est qu'un recueil de textes tirés des Pères de l'Église ; c'est une œuvre de pure érudition, de théologie exclusivement positive, qu'il est intéressant, sans doute, de rencontrer parmi les œuvres du grand maître de la théologie scolastique, mais qui ne peut évidemment pas jeter beaucoup de jour sur ses propres doctrines.

Dans la dernière partie des œuvres de saint Thomas, parmi les opuscules, il se trouve, outre le De regimine principum , un autre ouvrage politique considérable, qui a un titre analogue î

c'est ie De eruditione -principum, qui eût été très intéressant pour moi, s'il était en effet de saint Thomas. Cet ouvrage est très étendu et curieux ; il ne contient pas moins de quatre-vingts colonnes dans l'édition de Rome ; il touche à beaucoup de questions politiques; il offre les renseignements les plus précieux sur les mœurs du temps. Bellarmin la appelé avec raison un livre très-utile (opus utilissimum). On y trouve de très belles pages de philosophie morale ; le préjugé de la noblesse y est surtout attaqué avec une énergie qui semble singulière au xme siècle, et qui est d'autant plus honorable que l'ouvrage était adressé aux princes et aux nobles. L'auteur était évidemment un esprit libéral, un écrivain distingué, et il était aussi instruit qu'on pouvait l'être de son temps.

Mais, tout cela reconnu, il faut ajouter que l'ouvrage n'est pas de saint Thomas. On n'y sent en rien la manière du maître ; la forme est moins aristotélicienne , moins scolastique, moins métaphysique. D'ailleurs ce livre n'est connu que depuis 1570, que les éditeurs romains le trouvèrent dans la bibliothèque du Vatican, et le seul motif qu'ils eurent pour l'attribuer à saint Thomas est une note mise à la fin du manuscrit, et datée de 1303 , par laquelle le frère dominicain qui l'avait copié à cette époque l'attribuait luimême à un frère Tko., de l'ordre des Prédicateurs [fratri Tho. ord. Prœdic). Évidemment un tel renseignement est tout à fait insuffisant, et

ne saurait prévaloir contre toutes les preuves intrinsèques qui empêchent de reconnaître ici l'œuvre de saint Thomas. Plusieurs auteurs, et notamment le P. Echard, l'annaliste de l'ordre de Saint-Dominique, pensent que l'auteur réel de ce livre est un dominicain du nom de Guillaume Pérault, du diocèse de Vienne en Dauphiné, mort en 1250 , quelques années avant saint Thomas.

De tous les autres opuscules , le seul dont j'aie fait usage, et le dernier ouvrage que jaie à signaler ici, est une lettre intéressante adressée par saint Thomas à une duchesse de Brabant, qui l'avait consulté sur divers cas de conscience relatifs à l'administration de ses États, et notamment à la conduite qu'elle devait tenir à l'égard des juifs.

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