IV. Progrès
Saint Thomas a plusieurs fois affirmé que naturellement les sciences, les arts et les lois sont en progrès parmi les hommes. Déjà, en parlant des lois humaines et de leurs changements, j'ai cité en partie un passage où il est expliqué comment ces lois doivent se perfectionner avec le temps. Voici ce passage tout entier, il est capital :
Après avoir rappelé que les lois humaines sont une œuvre de raison, faite pour diriger les actes humains, saint Thomas établit que, parmi les causes qui font justement changer les lois, il y en a une qui vient de la raison.
« Il est en effet, dit-il, naturel à la raison
(1) Somme, 2a SiH, quést. 78.
humaine d'aller graduellement de 1 imparfait ati parfait. Nous voyons dans les sciences spécula^ tives que les premiers philosophes ont transmis à leurs successeurs des connaissances imparfaites que ceux-ci ont transmises à leur tour après les avoir perfectionnées. Il en est de même dans les sciences pratiques. Les premiers qui se sont attachés à trouver quelque chose d'utile à la communauté humaine, ne pouvant pas tenir compte de tout, ont créé des institutions imparfaites et qui manquaient leur but en beaucoup de points, mais qu'ensuite leurs successeurs ont modifiées en les rendant mieux appropriées à l'utilité commune (1). »
Ainsi les progrès de la spéculation et celui de la pratique ont également leurs racines dans la
(1) Lex humana est quoddam dictarnen ratiouis quo diriguniur humani actus. El secundum hoc, ...una causa polest esse quod lcx humana juste mutetur... ex parle rationis; quia humanise ralioni naturale esse vidctur ut gradatim ab imperfecto ad perfectum perveniat. Unde videmus in scientiis spéculatives, quod qui primo philosophati sunt, quadam imperfecta tradiderunt, quse post modum per posteriores tradita sunt magis perfecte. Ita etiam et in operabilibus ; nam primi qui intenderunt invenire aliquid utile communitati hominum, non valenles omnia ex seipsis considerare, instituerunt quœdam impcrfecta, in multis deficientia, quae posteriores mutaverunt, instituentes aliquaqua? in paucioribus deficere possunt a communi utililate. (Somme, la2*, quest. 97, art. 1.)
— H>{ nature même de l'esprit humain, qui, en toute? choses, va toujours de l'imparfait au pariait.
C'est ce que répète encore saint Thomas dans son Commentaire sur {^Politique, liv. m, où, en parlant en son propre nom et non pas en celui d'Aristote, il trace ce tableau de l'invention des sciences et des arts :
« Les sciences et les arts ont été trouvés de cette sorte : d'abord un homme a fait une invention et l'a transmise, mais incomplète et sans ordre ; ensuite un autre Ta reçue, y a ajouté et a transmis le tout, mais avec plus d'ordre, et ainsi de suite jusqu'à ce que la perfection des arts et des sciences fut atteinte. Ainsi divers hommes ont trouvé diverses choses et tous ensemble ont trouvé le tout (1). »
Quand Pascal, au xvii(J siècle, disait que l'humanité est comme un seul homme qui apprendrait toujours, il est clair qu'il ne disait pas davantage.
Saint Thomas, d'ailleurs, en enseignant le progrès des sciences et des arts, ne faisait pas une découverte ; beaucoup d'autres scolasti-
(ij Sic inventa flaeruntartes cl scientiae, quia primoimui iïnenit uiiquid el illnd tradidiLet forte inordinaîc: aHus posî hoc aecepil illud et addidit et tolumtrac1uj.it. et magis ordinale; cl sic conséquente!donec perfectœ ailes ei scieriliœ inventa' sunt. El maniieslum est qubd aiiqui aîiqua iavéhérimt, sed omnes sinrnl otnnia. {Expùs., ii\ . m, fect. 8, § 1.
- |$2 ques, sans probablement en saisir toute la portée ont admis le même principe. Je citerai eoire autres un jurisconsulte de Bologne, antérieur d'un demi-siècle, Azon, qui dans une préface placée en tête d'une Somme de droit très célèbre, établit une théorie assez complète du progrès naturel des connaissances humaines, et dit en termes formels que « la condition humaine s'améliore toujours par les travaux des hommes [humana conditio continuis excrcitiis syscipit incrementum),» et qu'en toutes choses les modernes voient plus clair que les anciens [juniores perspicacius quœ que conte mplantur) (1).
C'était surtout en s' attachant à la conception du parfait et de l'imparfait, et aussi par l'étude de la-4héorie et de la hiérarchie ou de l'échelle des êtres, théorie qu'ils connaissaient bien et qu'ils aimaient à exposer, que les scolastiques en général et saint Thomas en particulier arrivaient souvent sur les limites de la théorie du progrès; ils y arrivaient encore par une autre voie plus large et plus sûre.
On sait que saint Paul et beaucoup de Pères de l'Église aimaient à comparer l'humanité en tière à un seul homme qui, dans son enfance, aurait reçu une loi appropriée à sa faiblesse, et qui plus tard, dans un âge plus mûr, en aurait reçu une autre vraiment parfaite et appropriée à sa virilité. L'humanité aurait ainsi une crois-
(1) Summa Azoïiis in Codicem. — Préface.
sance naturelle. Ce principe et la comparaison sur laquelle il s'appuie, reviennent fréquemment sous la plume de saint Thomas.
Par exemple dans la Somme, au traité des lois, question 98, il explique, à l'article 2, que la loi ancienne n'était pas parfaite absolument parlant (simpliriter) ; elle n'était parfaite que pour son temps (secundum tempus) , comme un enfant qui ne doit avoir que la perfection de l'enfance et à qui l'on ne donne pas de préceptes absolument parfaits, mais ceux seulement qui sont appropriés à son âge. Le peuple hébreu était dans un état semblable (1) .
Dans la même question, à l'article 6, il explique encore que la loi écrite, la loi mosaïque, était un degré pourpasser de la loi de nature à la loi de grâce ; qu'elle n'avait pas dû être donnée plus tôt, afin que les hommes, en oubliant la loi naturelle, apprissent l'insuffisance de leur raison ; qu'elle était nécessaire pour préparer les hommes à la perfection de la grâce divine, etc., etc. (2) :
(1) Nihil prohibe! aliquid non esse perfectum simplicités, quod tamen est perfectum secundum tempus, sicut dicitur aliquis puer perfectus, non simplicité^ sed secundum temporis conditioncm. lia etiam prœcepta quae pueris dantur, sunt quidem perfecta secundum conditionem eorum quibus danlur, etsi non sint perfecta simpliciter. Et talia fuerunt praecepta legis.
(2) Decuit tempore Moysi legem veterem hominibus dari, quo hommes infirmitatem suam agnoscv-
ce qui revient à dire que l'éducation de l'humanité se fait peu à peu.
Dans le même traité enfin, ï\ la question 1 06,
article 3, il explique pourquoi la loi évangélique n'a pas du être donnée dès le commencement du monde, et entre autres raisons qui! en donne est celle de la perfection de cette loi. ((Rien en effet, dit-il, n'atteint sa perfection dès son origine, mais seulement à laide du temps et par degrés, comme l'homme qui passe par l'enfance avant de devenir adulte (1) . »
Sans doute ces comparaisons, ces aperçus sont loin encore de former une théorie complète du progrès, telle qu'on essaye d'en former de notre temps; il n'y a ici que des rudiments, des premiers essais, des germes, mais il importe d'en constater l'existence pour découvrir l'origine de l'idée moderne et pour montrer que cette origine se trouve dans les travaux de la science philosophique et théologique du moyen âge.
rent et perfectius ad divinam gratiam suscipiendam pnepararentur...
Inter legeni natur.e et legeni gratiae oporluit logera veterem dari.
(i) Triplex ratio potest assignait quare le\ nova non debueril dari a principio mundi...
Secunda ratio potest assignait ex perfectionc legis aovae. Non euim aliquid ad perfectum adducitiir station a principio, sed quodam temporal! swccessio nls online, sinit aliquis prius lil çuer el postmodum \ir.
Y. Influences ctfestës.
Saint Thomas admet sur le caractère, les passions et les aptitudes des hommes et des nations, la souveraine influence de la sphère céleste. C'est la théorie physique d'Aristote. Tous les mouvements sublunaires, si divers qu'ils soient, se ramènent au mouvement initial et constant du ciel, comme à leur principe et à leur cause.
Or, l'influence céleste est de deux sortes.
L'une dépend du plus ou moins de proximité de la route du soleil; elle est constante ; c'est elle qui détermine le caractère général des peuples, en donnant à ceux du midi moins de courage et plus d'esprit, tandis que ceux du nord au contraire sont plus braves, mais plus grossiers. L'explication de ces effets est que la chaleur extérieure, en ouvrant les pores, fait échapper la chaleur intérieure et diminue par là le sang et le courage, mais en donnant plus de liberté à l'esprit ; le froid produit des effets opposés.
La seconde influence céleste est celle qui dépend de la position des planètes ; elle est variable, et c'est elle qui explique comment les qualités d'un pays changent avec le temps.
[I faut bien savoir d'ailleurs que les influe] ices célestes ne s'exercent pas directement sur le corps humain, qu'elles dépendent plus ou
moins des accidents terrestres, comme les mers, les montagnes, qui en modifient nécessairement l'effet ; car jamais la vertu céleste n'agit sur un corps que par l'intermédiaire du milieu qui l'entoure (virtus figurœ cœlestîs non recipitur in rontento, nisi medianle continente proximo).
De là il résulte que les habitants d'une contrée froide auront par accident les qualités de ceux d'une contrée chaude, que des hommes qui auraient dû être prédisposés à la liberté le seront a la servitude, etc., etc.
Toutes ces explications sont souvent et assez longuement données par saint Thomas. Je renvoie particulièrement au vu6 livre, lectio 5 de YExpositio, le lecteur curieux de pénétrer les singulières erreurs de la physique ancienne. Il y trouvera à railler tout à son aise. Ces théories en effet sont bien ridicules, et néanmoins il nous sied assez mal de nous en moquer, à nous gens du xtx6 siècle, qui, sur ce même sujet de l'influence des climats, pourrions en trouver de presque aussi étranges dans plus d'un écrivain célèbre de nos jours.
Au milieu de ces erreurs d'ailleurs, et c'est ce que n'ont pas toujours fait nos contemporains, saint Thomas réservait formellement la liberté humaine. Tl y a dans la Somme [V 2* , quest. 1 0 un article spécial destiné à établir que la volonté, étant une faculté immatérielle et incorporelle, ne peut être mue par les corps célestes, ou du moins ne peut l'êlre qu'indirectement par Pin-
termédiaire des sens et de leurs organes, et en conservant toujours la puissance de résister aux appétits et aux instincts du corps.