‹ Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'AquinChapitre 22 sur 25 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

San j revenir sur les diverses parties de la scie ice politique de saint Thomas, je me trouve ne turellement conduit, après l'avoir si longuement analysée, à en résumer les caractères généraux, à en étudier l'influence et à en apprécier la valeur.

Je voudrais me dispenser de cette tâche qui est périlleuse; je dois pourtant l'aborder; je dois au moins présenter sur ce sujet quelques considérations qui aident le lecteur à juger lui-même la politique thomiste et à se rendre compte de l'action qu'elle a exercée sur les esprits et les événements.

En entrant en matière, le premier caractère que je doive signaler en cette politique, est d'être essentiellement et exclusivement rationnelle, spéculative, abstraite.

Les théoriciens politiques se divisent, comme on sait, en deux grandes écoles. L'école historique ou expérimentale, qui tend uniquement à

dé\elopper chez chaque peuple les institutions et les mœurs qui forment sa tradition propre, et l'école philosophique ou rationnelle qui, en dehors de toute condition de temps et de lieu, cherche le bien en soi, et a en vue, non pas telle ou telle collection d'hommes, dans telle condition donnée, mais F homme lui même

Ces deux écoles ont chacune leurs mérites propres. La première est plus modeste, plus prudente, toujours soucieuse de la réalité ; elle est un guide fidèle qui pourra conduire sûrement un peuple à sa fortune ; les historiens, les jurisconsultes, et tous les esprits voués à la pratique des choses humaines la préfèrent naturellement ; c'est d'elle que s'est toujours inspiré le génie anglais. La seconde, au contraire, est périlleuse : mais elle ne Test qu'à cause de l'élévation de son but. elle vise à l'idéal absolu, et son ambition désintéressée tend moins au bien particulier d'un peuple qu'au bien commun de l'humanité entière; c'est l'école des métaphysiciens, et presque jamais le génie français n'en a connu d'autre.

Peut-être l'œuvre capitale de la science politique au xïxe siècle est-elle de concilier les deux écoles opposées, en les fondant dans l'école progressive qui peut à la fois leur donner satisfaction à toutes deux ; car elle doit également tenir compte et du bien idéal absolu, qui est le but même où tend l'humanité, — voilà la part du métaphysicien ; — et des conditions de la réalisation successive de ce but au milieu des diver-

sites nationales, voilà la part d es traditionalistes.

Quoi qu'il en soit, il est clair que saint Thomas appartient tout entier à F école philosophique ou rationnelle. Son édifice politique, comme il le conçoit, ne repose que sur des bases purement logiques, telles que la loi naturelle, la hiérarchie, les nécessités de l'existence sociale, sans que presque aucune part soit donnée à l'expérience, à la tradition. Ou y sent le théologien que la nature même de ses études conduit à rechercher en tout la vérité permanente et immuable. Le fait est singulier sans doute chez un disciple aussi soumis d'Àristote, c'est-à-dire du représentant le plus illustre que Técole expérimentale ait eu dans l'antiquité ; mais si les scolasliques suivaient aveuglément Aristote dans les idées et surtout dans les formules, ils étaient loin de lui garder la même fidélité quant à la méthode; on sait qu'en général, ils goûtaient peu l'expérience et la sacrifiaient aveuglément h l'autorité des maîtres.

Beaucoup d'entre eux pourtant, en intervenant dans les luttes de leur temps, en traitant les questions en litige^ ont donné à leurs ouvrages une valeur d'actualité qui en fait le principal mérite aux yeux de l'historien. Beaucoup même, quand ils ont traiié les questions politiques, ont aimé à prendre des exemples et des leçons dans les faits contemporains, ('/est ainsi que le continuateur de saint Thomas, l'auteur, quel qu'il

— -2< 0 — soit, des deux derniers livres du De regitrtme

prîncipum, mentionne très souvent les coutumes et institutions pratiquées de son temps et surtout celles des républiques d'Italie. Chez saint Thomas, rien de semblable. A peine s'il dit jamais un mot de la France qu'il a habitée si longtemps, ni de l'Italie où il était né, ni d'aucun pays chrétien. Presque jamais un fait pris dans l'histoire du temps chrétien, presque jamais un nom chrétien, ne vient se placer sous sa plume. Il était évidemment beaucoup plus familier avec les institutions d'Athènes ou de Sparte qu'avec celles de la chrétienté. Quand il en appelle à l'expérience, c'est celle des Grecs qu'il invoque, ou plutôt c'est celle d'Aristote, de manière que les faits ne lui arrivent que sur le témoignage du maître et par l'intermédiaire de T auto rite.

Et pourtant l'âge où il vivait était, dans l'ordre politique, un âge fécond en expériences et en nouveautés, s'il en fut jamais. Quelle époque pouvait fournir plus de matériaux à la science que celle où les communes essayaient dans toute l'Europe les combinaisons politiques les plus diverses, où se constituaient les républiques italiennes, où naissaient les gouvernements représentatifs, où la lutte de la monarchie et de la féodalité commençait à se dessiner, où le sacerdoce et l'empire, dans leur perpétuelle rivalité, en appelaient sans cesse à la raison et à la conscience des peuples !

Mais saint Thomas ne voit pas tout ce grand spectacle et ne le regarde pas. Il ne mentionne pas même les communes. Il ne parle pas des assemblées nationales et provinciales qui, sous les noms différents d'Etats, de Cortès, de Parlements, de Diètes, limitaient partout le pouvoir des rois et des empereurs, où déjà le tiers-étaf commençait à pénétrer et à qui appartenait déjà le droit de consentir T impôt. L'importance de. ces faits lui échappe complètement. Il n'y a pas un seul mot, dans tous ses ouvrages, sur la représentation, ce cachet distinctif de la liberté politique des temps modernes, et nous avons vu qu'en recommandant aux princes la modération la plus scrupuleuse, il ne leur en reconnaît pas moins en principe le droit d'établir seuls de nouvelles taxes quand le bien public le réclame.

Ne rien dire des communes, ni des assemblées nationales et provinciales, ni du droit de consentir l'impôt, voilà de bien grandes lacunes chez un écrivain politique de la seconde moitié du xnie siècle ; mais un silence plus étrange est celui que saint Thomas garde sur les droits et les prétentions du saint-empire romain.

Il y avait à cette époque, une grande idée qui déjà dominait beaucoup des plus hautes intelligences et qui allait être bientôt portée au summum de sa puissance par le génie de Dante ; savoir : que l'unité de l'humanité doit conclure en politique à l'unité d'un pouvoir temporel, qui soit pour les choses de la terre ce que le souve-

rain pontificat est pour les choses du ciel. Kn regard du Pape, souverain de l'ordre spirituel, mettre l'empereur, souverain de l'ordre temporel, et constituer sous l'égide de ces deux pouvoirs suprêmes l'unité de l'humanité, voilà la pensée à laquelle se sont complu la plupart des grands hommes du moyen âge et qui, au xvne siècle, fascinait encore Leibnitz. J'espère pouvoir suivre un jour le développement de cette théorie de l'impérialisme universel, qui, née de l'alliance du droit romain et de quelques idées chrétiennes, menaçait la chrétienté tout entière de l'asservissement, et n'a définitivement échoué que devant l'opposition constante de la France. Au temps de saint Thomas, cette théorie était en pleine voie d'éclosion ; elle était même un fait politique, puisqu'elle servait déjà de base aux prétentions impériales, et Ton a peine à s'expliquer que saint Thomas ne l'ait pas au moins mentionnée.

Il est vrai que, sur le plus grand fait politique de son temps, sur le pouvoir temporel des pape^ il n'a écrit, comme nous l'avons vu, que quelques lignes, et peut être ne F eût- il pas fait, si ceti<question politique n'eût pas touché de si près au domaine de la théologie.

Ne cherchons donc pas dans les ouvrages politiques de saint Thomas ce qu'il n'a jamais songé à y mettre; n'y cherchons pas d'études sur les institutions de son temps, n'y cherchons pas de renseignements pour l'histoire : prenons >oience politique pour ce qu'elle est. poui

une science purement théorique , purement abstraite , et , dans cet ordre de pure spéculation, tâchons d'en apprécier l'influence et la valeur.

Or, le trait le plus général, le trait caractéristique de cette science abstraite est d'être la reproduction en plein moyen âge de la science politique des Grecs> telle que l'avait formulée Aristote.

Pendanl ses premiers siècles, le moyen âge comme nous l'avons dit, n'avait connu d'Aristote que YOrganon, c'est-à-dire des traités élémentaires de logique, et il ne les connaissait que par la traduction de Boëce. Mais, pendant le «1* siècle, la plupart des œuvres du philosophe grec, et notamment sa Politique, ayant été traduites en latin sur des versions arabes, furent importées dans l'enseignement des universités et notamment à Paris. L'effet de ces importations fut de consolider et d'étendre encore l'autorité qu" Aristote exerçait déjà sur la pensée du moyen âge. Dans le domaine philosophique proprement dit, cette autorité trouvait pourtant un obstacle naturel et un correctif dans l'enseignement théologique ; tout en acceptant la méthode et la plupart des formules péripatéticiennes, on conservait le dogme chrétien ; mais, dans les sciences proprement dites où la religion ne définissait rien, par exemple, dans la physique, et aussi dans la politique, l'autorité d' Aristote pouvait aisément devenir presque absolue, et elle

le devint en effet, surtout par l'enseignement de saint Thomas.

Il existait, il est vrai, d'autres sources où la science politique pouvait puiser : d'abord le droit romain qui était étudié et commenté avec passion, surtout par les impérialistes ; puis le droit canonique qui l'était par les théocrates, et enfin l'Ecriture sainte. Il semble que, chez des peuples chrétiens, cette dernière source aurait du être la plus fréquentée ; elle était certainement la plus abondante et la meilleure, mais à cette époque on n'avait pas encore appris à voir dans l'Evangile le grand enseignement politique que nous y lisons aujourd'hui ; on y cherchait les raisons du dogme et non pas celles du droit social, de sorte qu'en ce qui concerne la politique, on ne voyait rien à apprendre dans Y Ecriture que par l'étude de l'Ancien Testament et surtout de la législation mosaïque.

Si maintenant nous cherchons quel parti saint Thomas a tiré de ces trois sources d'enseignement, nous verrons qu'il n'en a négligé absolument qu'une seule, celle du droit romain, qu'il ne cite jamais et qu'il n'avait probablement pas étudié. Il avait au contraire, comme nous l'avons dit, approfondi les lois des Hébreux, et il contrebalançait quelquefois ou plutôt complétait l'autorité d'Aristote par celle de Moïse. C'est même à l'inspiration de l'Ancien Testament qu'il a dû les plus belles parties de ses doctrines, notamment en ce qui touche le choix du meilleur

r~ 206 — gouvernement et la distribution de la propriété.

Enfin, quant au droit canonique, il l'avait aussi beaucoup étudié, la chose va de soi, et l'on peut même dire qu'il le connaissait trop; car c'est dans cette étude qu'il avait appris l'intolérance rigoureuse et trop souvent sanglante qu'il professait à l'égard des hérétiques. Toute la politique de l'ordre surnaturel, c'est-à-dire la théocratie, vient du droit canonique, et l'originalité de son œuvre, car elle en a une, est d'avoir accouplé les théories théocratiques du moyen âge aux théories de la Grèce antique.

Mais quelque importance que puisse avoir dans l'œuvre totale cette adjonction ou plutôt cette superposition de la théocratie, il n'en reste pas moins évident que, dans sa généralité, la science politique de saint Thomas n'est qu'une reproduction de celle d'Aristote.

La preuve de cette vérité se retrouve avec une monotonie fatigante dans la plupart des chapitres de cet ouvrage.

Nous avons vu que saint Thomas accepte toute la langue politique d'Aristote, toute sa terminologie; qu'il accepte également et reproduit tout le cadre de sa science ; qu'il pose les questions comme lui et d'après lui. Même sur des problèmes qui touchent aux fondements de la justice et de la morale , il répète fidèlement les leçons du maître ; il conçoit le droit naturel comme le concevaient les péripatéticiens ; il ne comprend pas mieux l'égalité des hommes; il a

les mêmes dédains du travail industriel et entin. pour tout dire en un mot, il s'a< commode égale ment de l'esclavage.

Rien de plus triste assurément que de constater cette servitude volontaire de l'esprit chrétien se mettant ainsi à F école du paganisme. Mais, pourquoi s'en étonner? C'était l'esprit du temps. On sacrifiait dans l'ordre de la science à l'autorité des anciens, comme on y a sacrifié deux ou trois siècles plus tard, dans l'ordre des lettres et des arts. Les scolastiques n'avaient pas du tout l'originalité et, l'indépendance des architectes leurs contemporains. Loin de là! S'ils étaient originaux, c'était malgré eux, et rien ne les aurait plus honorés à leurs propres yeux que la reproduction exacte el fidèle de la science antique. Ils étaient déjà de la renaissance à cet égard, et en vérité c'est un tort de s'en prendre toujours à la renaissance, comme on le fait, de son amour aveugle de l'antiquité. Quand elle a éclaté, l'esprit qui la poussait n'était pas nouveau. Le moyen âge tout entier a adoré l'antiquité, il l'a imitée, il l'a copiée là même où il importait le plus de ne pas la copier, et, s'il ne l'a pas suivie en tout, c'est qu'il ne la connaissait pas as>*v Son ignorance seule l'a sauvé de l'asservissement.

A cette époque d'ailleurs, la méthode générale qui régnait dans la science était celle de l'autorité. Ce n'était pas à l'expérience qu'on en appe lait ; ce n'était pas non plus à la libre réflexion des esprits: en toutes choses, on aimait mieux

— W — décider par des textes que par des raisons, et quand on donnait des raisons, c'était toujours à f appui des textes. Comme je l'ai déjà dit, la méthode des théologiens et des jurisconsultes avait envahi la science entière et la stérilisait; car il n'y a pas de méthode plus impropre à faire découvrir des vérités inconnues, par cela seul qu'elle est faite pour expliquer ou pour appliquer des vérités connues.

Il était donc tout naturel, il était inévitable, que, dans la science politique, comme dans les autres, on cherchât une autorité à commenter, puisqu'on ne savait faire autre chose que des commentaires, et dans cette position, il n'y avait rien de mieux à faire que de choisir Anstote, qui dominait déjà dans toute la philosophie, et à qui, parmi les anciens auteurs dont les ouvrages étaient connus, aucun n'était comparable ni pour l'étendue ni pour la profondeur de la science.

C'est ce que fit saint Thomas; il eut même le mérite de faire cette œuvre l'un des premiers, peut-être le premier de tous, et en tout cas on peut lui en attribuer le principal honneur, car il y contribua plus que personne, et ce furent la popularité et la juste réputation de sa doctrine qui sanctionnèrent définitivement la domination d'Àristote, en ce qui concerne la science politique comme pour les autres branches des connaissances humaines.

Dès lors, la science politique eut une théorie

générale, qui fut universellement acceptée et qu'on trouve invariablement répétée pondant le moyen âge. Lisez Gilles de Rome, le publicisto de la royauté française ; lisez Barthole le grand jurisconsulte; lisez Savonarole le réformateur, lisez Bodin même au xvie siècle, et partout vous trouverez pour fond de la science politique les théories aristotéliciennes que saint Thomas, dès le milieu du xme siècle, patronait de son autorité et vulgarisait par son enseignement.

Certes, cette résurrection de la science politique grecque n'a pas été sans utilité. Combien d'idées oubliées n'a-t-elle pas remises en circulation 1 Sur combien de grands problèmes n'a-telle pas rappelé l'attention des esprits! Au milieu de l'Europe féodale, prendre pour objet des études politiques l'organisation des petites républiques grecques avec leurs assemblées du peuple, leurs élections, leurs magistrats temporaires, leurs orateurs : — il y avait là de quoi ébranler toutes les imaginations et tous les cœurs. Je ne doute pas pour mon compte que la tradition des sentiments républicains qui s'est toujours plus ou moins perpétuée en Europe, ne vienne en partie de là et ne date de la scolastique.

Croit-on, par exemple, que renseignement classique de la souveraineté des peuples, de l'illégitimité de la tyrannie et de la légitimité de l'insurrection dirigée contre les tyrans, n'aient pas contribué au mouvement démocratique, qui s'empara nu xi\f siècle de l'Europe entière et

qui ne cessa, à la fin du x\<\ que par les progrès de la monarchie absolue ! Croit-on que le retentissement de ces doctrines n'ait pas pénétré dans les républiques d'Italie si lettrées déjà, et dans les communes de Flandre, si riches, et jusque dans ces cantons suisses, où les paysans libres étaient si sûrs de leurs droits? Et pour la France en particulier, quand les États généraux essayaient de s'emparer de toute l'autorité et. quand le parti de la liberté populaire était assez puissant à Paris pour s'y perpétuer depuis le milieu du xive siècle, au temps de Marcel, jusqu'à la fin des querelles des Bourguignons et des Armagnacs, bien avant dans le xv% croit-on que la science des Universités n'y fût pour rien? Ne se rappelle -t-on pas que le parti de la révolution avait le plus souvent des universitaires pour chefs et pour orateurs, et que les docteurs en théologie étaient les conseils ordinaires des bourgeois?

Et enfin, plus de trois siècles aprèssaint Thomas, au temps de la Ligue,, quand l'ultramontanisme et la démocratie faisaient alliance à Paris sur des barricades, quand la Faculté de théologie marchait d'accord avec les Seize, n'était-ce pas la science de l'Ange de l'Ecole qu'on mettait en pratique? Le droit naturel du peuple et le droit surnaturel du Pape, accolés F un à l'autre, c'est le résumé de toute sa doctrine.

Il y avait donc dans la science aristotélicienne du moyen âge un élément de liberté, de droit

populaire, dont il faut tenir compte. A ce point de vue, elle a pu être utile, et elle le serait peutêtre encore pour éclairer tant d'obscurantistes, qui font de la servitude une affaire de religion et qui paraissent croire le droit des peuples incompatible avec l'orthodoxie. L'autorité de saint Thomas devrait pourtant calmer leurs scrupules. On peut lire tous ses ouvrages sans y rien trouver qui ressemble à la légitimité des races royales. Il aime la royauté, il lui fait une très large part, peut-être même par la grande idée qu'il donne de la mission du pouvoir royal, le chargeant de faire régner partout l'ordre et la justice, peutêtre a-t- il indirectement contribué aux progrès de la monarchie en Europe, et même à l'avènement de l'absolutisme ; mais jamais la royauté n'a été pour lui qu'une magistrature, et quand un magistrat forfait, il reconnaît toujours au souverain le droit de le destituer.

Tel est à mes yeux le plus beau côté de la politique de saint Thomas, et de ce côté, je reconnais volontiers que l'influence aristotélicienne n*a pas été funeste ; elle a servi au développement du libéralisme et même de la démocratie, dans les questions politiques ; mais, d'un autre côté, dans les questions sociales, en ce qui concerne l'émancipation des classes agricoles et industrielles, il me semble qu'elle a nui au développement de la civilisation chrétienne.

La société du moyen âge, en effet, telle qu'elle était, avec tous ses désordres, avec tous ses abus.

était déjà très supérieure à la société antique ; en principe et par cela seul qu'elle était chrétienne, elle admettait nécessairement tous les hommes à la communion sociale; elle les y admettait à des degrés différents sans doute, mais néanmoins ils y entraient tous ; tous avaient les droits de la famille, tous participaient au même enseignement moral, tous avaient à la fois des devoirs et des droits. De là à un état social comme celui des républiques antiques, où la grande masse des hommes étaient exclus en principe du sein delà société et étaient regardés par la loi comme n'ayant pas qualité d'homme, il y a une distance infinie.

Or, la résurrection de la science antique, en autorisant des préjugés encore trop répandus, en enseignant l'inégalité des hommes, a dû obscurcir certainement les clartés du christianisme. Pour savoir combien ces clartés étaient vives, on n'a qu'à parcourir les œuvres des Pères , les écrits des jurisconsultes, les formules d'affranchissement ; on n'a qu'à se rappeler les coutumes mêmes de l'Église , par exemple , les affranchissements solennels faits aux pieds de l'autel aux jours des grandes fêtes de la religion. Mais la science antique vint dessécher toute cette sève ; on apprit à concilier la charité avec la servitude, et l'enseignement de la théologie, au lieu de servir à l'affranchissement des malheureux, vint fournir des prétextes pour perpétuer leur esclavage.

A ce dernier point de vue, qui est celui de la

fraternité chrétienne, la résurrection de la science politique de la Grèce était évidemment un malheur.

Maintenant , pour terminer ces études critiques, après avoir balancé les avantages et les inconvénients de l'œuvre de saint Thomas, il me reste , pour faire sentir le point le plus faible de sa politique, à présenter une dernière considération, que je crois grave, décisive, et sur laquelle j'appelle l'attention du lecteur.

Une des idées les plus générales et les plus justes de notre époque est certainement celle-ci : qu'il y a une civilisation chrétienne et, par suite, une politique chrétienne; que cette civilisation diffère fondamentalement des civilisations antiques par ses principes moraux eux-mêmes , par la notion qu'on s'y fait de la justice, et, particulièrement, par le dogme nouveau de l'égalité des âmes et de la fraternité des hommes; que le christianisme contient ainsi un idéal de justice sociale vers lequel les nations chrétiennes, sans s'en rendre bien compte, se sont toujours avancées , et dont c'est leur devoir de se rapprocher de plus en plus par une série de changements progressifs dans les institutions et dans les mœurs.

L'idéal de la société chrétienne comme but, et la réalisation successive de cet idéal par une pratique sociale appropriée , voilà une idée qui est aujourd'hui dans toutes les têtes, même dans celle des ennemis du christianisme et des adversaires du progrès, et qui, malgré les nuages passagers

qui l'obscurcissent,, est encore la plus lumineuse de notre temps.

Or, on chercherait en vain dans saint Thomas le moindre pressentiment de cette idée. Pour lui, au contraire, et c'est son erreur capitale, il n'y a point de politique chrétienne. Il ne voit point que le christianisme a inauguré une civilisation nouvelle ; il ne sait même point que les principes chrétiens du droit et de la justice sont très différents des principes de l'antiquité, soit chez les Gentils, soit chez les Juifs.

Il connaissait, il est vrai, la grande supériorité de la loi nouvelle sur la loi ancienne ; il fait souvent la comparaison des deux lois, et il montre que la loi nouvelle l'emporte, en ce qu'elle a pour but, non plus le bien sensible et terrestre, mais le bien intelligible et céleste ; en ce qu'elle ne règle pas seulement les actes extérieurs, mais, de plus , le mouvement de l'esprit , cohibet mariuin et animam; en ce qu'elle commande par amour et non plus par crainte (1). Voilà la raison de la supériorité de la loi nouvelle ; mais quant aux préceptes moraux, quant à la règle des actes extérieurs et des rapports des hommes entre eux, la loi nouvelle n'a pas innové ; elle n'a rien eu à ajouter à la loi ancienne, saint Thomas le dit expressément : Lex nova super veterem addere non debuit circa exteriora agenda (2) ;

(1) 2a 1*% quest. 91, art. b, dans la Somme,

(2) ld., quest. 108, art. 2.

et cette loi ancienne , la loi juive , il faut bien le remarquer, n'était elle-même, quant à sa morale. que la loi de nature, la loi primitive, de sorte qu'en réalité la loi morale de l'humanité, selon saint Thomas , n'a pas changé , et que la morale des chrétiens ne diffère pas de celle des anciens ; elle n'en diffère du moins que dans Tordre de la grâce, pour ce qui se rapporte au salut des âmes ; mais dans Tordre de la nature, pour les préceptes de la justice, pour la règle des rapports entre les hommes et, par conséquent, pour les principes de la politique, le christianisme et l'antiquité n'ont qu'une même conscience.

La rédemption , dans cette théorie, ne change donc rien à l'état ni à la loi de l'humanité sur la terre; elle donne à l'homme les moyens de salut éternel; mais son action ne s'étend pas sur les choses d'ici-bas et ne modifie pas la condition temporelle des hommes. Au monde de la chute, il ne faut donc pas opposer le monde de la rédemption ; les Pères l'avaient fait souvent, et le sentiment chrétien le faisait encore; mais la science du moyen âge fermait les yeux à cette lumière, qui aurait suffi pour éclairer bien des ténèbres et pour signaler bien des écueils.

On doit maintenant comprendre comment saint Thomas a pu emprunter sans scrupule presque toute sa politique à Aristote ; il la lui empruntait comme il l'aurait fait de la géométrie , car il n'y avait pas de motif dans son système pour supposer que le philosophe païen en sût inoins sur

ces matières que le philosophe chrétien ; ils avaient les mêmes lumières, la même loi, le même but. Et saint Thomas ne lui empruntait pas seulement sa science politique , mais encore sa science morale; il a commenté les livres de Y Éthique , et il en a reproduit la doctrine avec le même soin et la même soumission qu'il a fait pour ceux de la Politique. En tout ce qui concerne la morale naturelle, cette morale qui comprend à la fois la plupart des devoirs de la société et de la famille, il reproduit , sans y rien changer, les décisions de la philosophie péripatéticienne, à moins qu'elles ne soient formellement opposées aux décisions de l'Eglise, et surtout il en adopte les théories, les divisions, le langage, toute la science en un mot, qui, sous son patronage, s'est emparée, plus qu'elle ne l'avait fait encore, de la théologie morale, et l'a pénétrée si profondément qu'elle s'y est en partie perpétuée jusqu'à nos jours.

Saint Ambroise avait fait un livre tout exprès pour critiquer et réfuter le livre des Offices de Cicéron. Saint Thomas a fait un commentaire destiné à enseigner Y Ethique d'Àristote, qui est moins pure que les Offices. Voilà la différence des temps et des points de vue.

En résumé , il n'y a donc pas pour saint Thomas de politique chrétienne , ou du moins, cette politique n'existe que dans l'ordre surnaturel, c'est-à-dire qu'elle consiste uniquement, comme nous l'avons vu , dans les pouvoirs que le Pape et

— 2W — les autres ministres de l'ordre surnaturel exercent sur les choses temporelles et dans l'intolérance religieuse qui s'en suit.

Ainsi, d'un côté, quand il s'agit de la politique de l'ordre naturel , se placer en dehors du christianisme et copier le modèle fourni par la science païenne ; et de l'autre côté, dans Tordre surnaturel , faire sortir du christianisme, comme une de ses conséquences nécessaires, la théocratie, qui n'en a été qu'un accident et qui répugne à son esprit : voilà en abrégé toute la science politique de saint Thomas.

Elle contient sans' doute des vérités utiles ; mais, dans sa généralité et dans ses deux traits caractéristiques , elle n'est que la réunion de deux erreurs.

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