‹ Essai sur les doctrines politiques de saint Thomas d'AquinChapitre 4 sur 25 · LA SCIENCE POLITIQUE. — L ORDRE NATUREL ET L'ORDRE SURNATUREL · texte numérisé non relu

LA SCIENCE POLITIQUE. — L ORDRE NATUREL ET L'ORDRE SURNATUREL

Avant d'exposer la science politique, telle que la professée saint Thomas, il est bon dédire d'abord ce qu'il pensait de cette science elle-même et quel rang il lui assignait dans l'ordre des connaissances humaines. Saint Thomas s'est expliqué clairement sur ces points dans une courte introduction mise en tête du Commentaire sur la Politique d'Àristote.

Cette introduction commence par une comparaison scolastique de la nature et de l'art (ce dernier mot étant pris dans un sens large) , où il est expliqué pourquoi et comment celui-ci doit imiter celle-là. Celte subordination de Fart à la nature était une des idées favorites du moyen âge, un des lieux communs de la science du temps. Saint Thomas explique que c'est la ressemblance existant entre l'intelligence divine et l'intelligence humaine (quœdam similitude) , qui entraîne une ressemblance analogue entre les œuvres et les procédés de la nature, qui vient de Dieu, et de l'art, qui vient de l'homme. Néanmoins leurs œuvres sont toujours différentes. La nature ne fait pas les œuvres de l'art; elle en fournit, seulement les éléments et en offre le modèle. L'art de son côté étudie les choses de la nature et s'en sert pour son œuvre propre . mais il ne saurait les faire lui-même.

De ce principe résulte une première distinction entre les sciences. Pour tout ce qui est de la nature, la raison humaine ne fait que le connaître (est. cognoscitiva tantum); pour tout ce qui est de l'art, elle peut le connaître et le faire (est cognoscitiva et {activa). Il faut donc distinguer d'abord entre les sciences spéculatives et les sciences pratiques.

La science politique est naturellement une science pratique.

Mais, dans cet ordre de la pratique, où la raison humaine dispose (disponere habeat), non pas

seulement des choses à l'usage des hommes, mais des hommes eux-mêmes, il faut encore distinguer entre les sciences qui s'occupent des choses, — savoir celles qui dirigent les arts mécaniques, les scientiœ factivœ, et les sciences qui, comme la politique, dirigent les actions morales des hommes, et qui sont les scientiœ activée tel morales.

Saint Thomas exprime encore la même idée, quand il distingue entre ces sciences, selon que l'œuvre humaine qu'elles dirigent aboutit ou non à la production d'un objet extérieur (operatione in exteriorem materiam transeunte operatione manente in eo qui operatur). Les sciences /'activée ou de la production rentrent dans la première catégorie , les sciences morales dans la seconde.

Quant à la hiérarchie à établir entre les sciences pratiques, saint Thomas n'hésite pas à accorder la supériorité aux sciences morales, et la raison qu'il en donne est que, plus s'élève l'objet de la science et plus s'élève la science ellemême. Or, les sciences physiques n'ont pour objet que des êtres matériels, qui sont évidemment inférieurs à l'homme, ayant été faits pour lui, tandis que les sciences morales ont pour objet l'homme lui-même.

La supériorité des sciences morales étant ainsi établie, saint Thomas prouve, par un raisonnement tout semblable, qu'entre elles le premier rang appartient à la politique. Les autres sciences

morales, en effet, n'ont pour objet que l'individu ou des communautés humaines, telles que la famille, qui sont inférieures à la communauté politique où elles sont comprises. La science politique, au contraire, a pour objet la communauté politique elle-même (eommwiitas civitatis) ou la cité, c'est-à-dire ce que la raison humaine peut constituer de plus élevé, et voilà pourquoi elle est la principale de toutes les sciences pratiques et la directrice de toutes les autres (1).

Telle était la haute idée que saint Thomas se faisait de la science politique ; cette science, selon lui, n'était subordonnée qu'aux sciences spéculatives, dont il admettait la supériorité à l'égard de toutes les sciences pratiques. Mais, pour bien comprendre la pensée du grand docteur et ne pas se laisser abuser par quelques-unes de ses expressions, il faut avoir toujours présent à l'esprit une autre et fondamentale distinction, qui seule donne la clef de ses doctrines et qui se retrouve au fond de toutes ses théories, dès qu'il s'agit de l'homme et des sciences humaines.

Cette distinction est celle du naturel et du surnaturel.

(1) Est civitas principalissimum eorum quae humana ratione constitui possunt. Nam ad ipsam oiunes communitates humanœ referuntur... Politia inter omnes scientias practicas est principalior et architectonica omnium aliorum. (Expositio, liv. i, lectio 1.)

Qu'on étudie dans saint Thomas toutes les sciences morales, et l'on rencontre partout la même distinction. Ainsi, dans la théorie de la raison, aux lumières de la raison naturelle vient se joindre l'illumination surnaturelle ; ainsi la religion naturelle est couronnée et perfectionnée par la religion révélée ; ainsi, en morale, les vertus théologales ou de l'ordre surnaturel se superposent aux vertus cardinales ou de l'ordre naturel ; ainsi le but même de la vie humaine est transformé ; de la béatitude imparfaite, telle que l'homme pourrait l'atteindre par ses propres forces, il passe à la béatitude absolue que l'homme ne peut trouver que dans le sein de Dieu et ne peut devoir qu'à ses bienfaits. Partout la grâce vient se joindre à la nature, non pas pour la détruire, mais pour s'ajouter à elle et pour l'élever en la dominant.

Cette capitale distinction se retrouve également dans la science politique. Outre la politique rationnelle et philosophique, et au-dessus d'elle, il y a la politique théologique, qui vient, non pas la renverser, mais en modifier les conclusions et lui donner un nouveau caractère. L'ordre naturel des sociétés humaines se complète et s'achève ainsi dans l'ordre surnaturel.

La connaissance des théories de saint Thomas, pour être entière, exige évidemment qu'on étudie les deux ordres ; mais dans l'intérêt de la clarté, et surtout pour être fidèle à la pensée et à la méthode du maître, il faut éviter de les mêler.

Nous commencerons donc par étudier la science politique de l'ordre naturel, celle que saint Thomas a presque toujours étudiée et exposée, et nous réserverons pour la fin de cette analyse l'étude des modifications que l'intervention de l'ordre surnaturel apportait à la science politique dans la doctrine thomiste.

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