LA SOCIÉTÉ. — SOIS ORIGINE ET SON BUT
Saint Thomas accepte la définition de la société, telle que l'avait donnée saint Augustin d'après Cicéron : «Toute multitude n'est pas un peuple, mais celle-là seulement qu'associe la communauté de droit et d'intérêt (1;. » Ainsi la soumission des citoyens à une même justice, qui s'étend sur eux tous, et l'avantage que chacun d'eux trouve dans l'union commune, telles sont, pour saint Thomas, les deux bases de la société civile.
Mais évidemment une définition si courte et si sèche, et une définition d'emprunt, ne peut jeter une lumière suffisante sur l'idée que saint Tho-
(1) Populum déterminant sapientes, non omnem cœtum multitudinis, sed cœtum juris consensu et utilitatis communione sociatum. (Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. n, ch. 21.) Saint Thomas reproduit souvent cette définition.
mas se faisait de la société politique. Pour mieux pénétrer sa pensée, il faut voir d'abord quelle origine et quel but il assignait à la société ; il faudra ensuite étudier quels étaient pour lui les principes premiers de ce droit, qui relie entre elles les diverses parties de la société pour en faire un tout.
L'origine de la société est dans la nature même de l'homme; elle naît de ses besoins. Jamais l'homme n'a vécu dans un état d'isolement et de sauvagerie, qui répugne à la fois à sa nature morale et à sa constitution physique. La société humaine est contemporaine de l'existence de l'homme — Sur ces points, la doctrine de saint Thomas est formelle; jamais il n'a accepté l'hypothèse de la sauvagerie primitive, qui avait déjà cours de son temps, mais dont il comprenait l'incompatibilité avec le dogme chrétien. Pour lui, « l'homme est naturellement un animal social et plus social qu'un autre animal. »
En effet, les autres animaux reçoivent directement de la nature ce qui est nécessaire pour leur nourriture, pour leur vie. pour leur défense: leurs aliments sont tout préparés ; ils ont des poils ou une toison qui les couvrent ; tous ils ont des armes naturelles, des cornes, des dents, ou au moins des moyens de fuite; mais l'homme, au lieu de toutes ces ressources, n'a que sa raison pour guider ses mains et suppléer à tout ce qui lui manque. Aussi l'homme isolé ne pourrait-il pas pourvoir à son existence. De plus, les autres ani-
maux sont doués d'un instinct pour se procurer ce qui leur est utile et éviter ce qui leur est nuisible; ils ont une industrie naturelle; mais l'homme n'a que le raisonnement pour conclure des principes généraux aux cas particuliers, et il serait impossible à l'individu d'atteindre à la connaissance de tous ces cas. D'où suit la nécessité de la société et de la division des fonctions, afin que les hommes puissent s'aider les uns les autres en s'appliquant chacun à son travail particulier.
La parole est une autre preuve de cette nature sociale de l'homme. Les autres animaux n'expriment entre eux par leurs cris que leurs passions ; mais l'homme a le don de la parole par laquelle il exprime à ses semblables sa pensée tout entière, de sorte qu'il y a plus de communication entre les hommes qu'entre les autres animaux , même ceux qui vivent le plus en troupe, comme les fourmis et les abeilles.
Donc la société est naturelle à l'homme.
C'est du premier livre du De regimine principum que j'ai tiré cette belle et solide argumentation, que je n'ai fait que traduire en l'abrégeant un peu, et que je reproduis tout entière en note (1).
(1) Naturale est homini ut sit animal sociale et
iticum, in multitudine vivens, magis etiam quam
omnia animalia : quod quidern naturalis nécessitas
déclarât. Aliis enim animalibus natura praeparavit
De l'origine de la société passons à son but L'idée du but ou de fin occupe en général une grande place dans les argumentations scolastiques et surtout dans celles de saint Thomas, Pour bien comprendre toute l'importance qu'il y attachait avec tant de raison, il faut lire dans la Somme la question première de la Prima Secundœ, quand, après avoir étudié Dieu, il en vient à étudier l'homme, et que, traitant d'abord de sa fin dernière, il commence par établir que l'homme agit toujours dans un but, que c'est là le propre de toute nature raisonnable et qu'il n'y a d'actes humains, à proprement parler, que ceux qui ont un but.
cibum, tegumenta pilorum, defenstonem, el dentés, cornua, ungues, vel saltem velocitatem ad fugam. Homo autem institutus est nullo horum sibi à natura praeparato, sed loco omnium data est ei ratio, per quam sibi haec omnia officio manuum posset praeparare, ad quae omnia prœparanda unus homo non sufficit. Nam unus homo per se sufficienter vitam transigere non posset. Est igitur homini naturaie quod in societate multorum vivat.
Amplius aliis animalibus insita est naturalis industria ad omnia quse sunt eis utilia vel nociva, sicut ovis naturaliter extimat lupum inimicum. Qusedam etiam animalia ex naturali industria cognoscunt quasdam herbas médicinales et alia eorum vitse necessaria. Homo autem horum quag sunt suae vitse necessaria naturalem cognitionem habet solum in communi, quasi eo per rationem valente ex universalibus principiis ad cognitionem singulorum, qua^ necessaria sunt humanae vitœ pervenire. Non est
Quel était donc pour saint Thomas le but de la société politique? Pour la société comme pour Thomme, le but, c'est la béatitude Mais en quoi consiste cette béatitude, et comment 1 atteindre?
Pour l'homme, pour l'individu, j saint Thomas établit, par la méthode d'exclusion, que la béatitude ne consiste essentiellement, ni dans les richesses, ni dans les honneurs, ni dans la gloire, ni dans le pouvoir, ni dans les biens du corps, ni dans le plaisir, ni même dans les biens de Fâme. ni dans aucun bien créé ; mais seulement dans l'union avec Dieu, et dans cette union nitime, qui résultera pour l'homme de la vue et de la possession de Dieu , et qui seule peut donner à son intelligence le repos et une satisfaction complète et stable, sans mélange d'aucun mal.
autem possibile quod unus homo ad omnia hujus mûdi per suam rationem pertingal. Est igitur necessarium homini quod in muititudine vivat, ut unus ab alio adjuvetur et diversi diversis inveniendis per rationem occupentur. pu ta unus in medicina, alius in hoc, alius in alio.
Hoc etiam evidentissime declaratur per hoc quod est proprium hominis locutione uti, per quain unus homo aliis suum concepium totaliter exprimere potest. Alia quidem animalia exprimunt mutuo passiones suas in communi, ut canis in latratu iram et alia animalia passiones suas diversis modis. iMagis igitur homo est communicativus alteri quam quodcumque aliud animal quod gregale videtur, ut grus, i'ormica et apis... Ergo naluralc est homini quod in societate multorum vivat. (De Reij. Pr., liv. i. eh. 1.)
Voilà la fîi] dernière; mais évidemment cette vue de Dieu, ce souverain bien, ne peut être obtenu dès cette vie, il n'est pas un bien de la terre; il ne peut pas même être acquis par les seules forces de la nature humaine. ïl faut donc distinguer entre cette béatitude parfaite, qui est l'objet des promesses de Dieu pour une autre vie, et la béatitude imparfaite, telle qu'elle peut être obtenue en ce monde (1).
C'est cette dernière béatitude qui est le but de l'homme ici-bas dans Tordre naturel, et qui par suite est aussi le but de la société politique; car, pour saint Thomas, qui répète en ceci ce qu'avait dit Aristote, la fin de la cité est nécessairement la même que celle de l'homme (2).
Or. en quoi consiste cette béatitude imparfaite?
Saint Thomas, qui a encore adopté sur ce point la nomenclature aristotélicienne, distingue trois sortes de biens : ceux de Famé, ceux du corps.
(1) Duplex est beatitudo, uria imperfecla, quse habelur in hac vita, et alia perfecta, quœ in Dei visione consistit. (Sommai3 2* ' , quest. 4, art. 5.) — Cette distinction est répétée dans presque tous les articles de cette question.
(2) Manifestuni est quod optimam vitam uniuscujusque hominis secundum seipsuni et totius civitatisj necesse est esse unam et eamdem secundum rationem., puta speculationem ; différant tamen dtfferentia partis adtotum. (Eœpositio, liv.vu. lect. 2 §66.)
et les biens extérieurs, qui sonl des instruments, et comme des organes dont l'homme a besoin pour la perfection de son âme et de son corps.
Le bonheur, ou pour mieux dire la béatitude imparfaite, exige la réunion de ces trois sortes de biens (1).
Ainsi, pour cette béatitude, il faut d'abord le corps et une certaine perfection du corps, la santé, la vigueur; il faut en un mot une bonne disposition des organes ; il faut également des biens extérieurs, de quoi pourvoir aux nécessités physiques, de quoi satisfaire aux besoins matériels de l'homme, soit qu'il embrasse la vie contemplative, soit qu'il embrasse la vie active ; enfin et surtout il faut les biens de l'âme, et par là encore l'union avec Dieu, non pas l'union intime et surnaturelle, mais cette union qui consiste pour la créature raisonnable à connaître Dieu et à accomplir ses lois. C'est en la possession de ces biens de l'âme, ou en d'autres termes des vertus intellectuelles et morales de Tordre naturel, que consiste essentiellement pour l'individu la béatitude imparfaite; si même les biens du corps et les biens extérieurs sont aussi compris en cette béatitude, c'est seulement parce
(1) Est triplex bonum hominis, secundum ani mam et secundum corpus et exteriora bona. Félicitas autem, cum sit bonum perfectissimum ipsius hominis. aggreaat omnia Jeta. (Expositi'\Yix. xi, lectio 1. §6.")
que les premiers, et jusqu'à un certain degré les seconds, sont nécessaires à l'exercice des vertus de l'âme (1).
Le même motif fait encore que saint Thomas, par un sentiment exquis des mérites de l'amitié, exige de plus, comme une condition nécessaire de la béatitude imparfaite, que l'homme vive en société avec des amis ; l'amitié, selon lui, est nécessaire à la béatitude, et la raison en est qu'outre la joie de voir faire le bien, elle procure l'occasion de le faire soi-même et donne à tous ceux
(1) Ad beatitudinem hujus vitae de necessitate requiritur corpus. Est enim béatitude hujus vitae operatio intellectus, vel speculativi vel practici ; operatio autem intellectus in hac vita non potest esse sine phantasmate (image représentative), quod non est nisi in organo corporeo; et sic beatitudo... dependet quodammodo ex corpore. (Somme, la 2œ, qnest. 4, art. 5.)
... Ad eamdern beatitudinem ex necessitate requiritur bona dispositio corporis. Gousislit enim hœc beatitudo, secundum Philosophum, in operatione viriutis perfectae; manifestum est autem quod per invalitudinem corporis in omni operatione virtutis homo Lmpediri potest. (Art. 6.)
... Ad beatitudinem imper recta m requiruntur exteriora bona, non quasi de essentia beatitudinis existentia, sed quasi instrumentaliter deservientia beatitudini, quae consistit in operatione virtutum Indiget enim horno in hac vita necessaria corporis, tam ad operationem virtutis contempla tivae quarn activa. (Art. 7.)
— w — quelle unit le moyeu de s'entr aider dans leurs bonnes œuvres (1),
La béatitude on le voit, même celle de la terre, n'est donc pas simplement le bonheur; sans doute le bonheur raccompagne toujours, il en est une suite nécessaire ; mais, dans la pensée. de saint Thomas, la béatitude consiste moins à être heureux qu'à tenir sa place dans l'ensemble des êtres et à y vivre selon la loi de sa nature et dans Tordre voulu de Dieu.
On doit comprendre maintenant quel est le but de la société ; ce but n'est pas seulement que les hommes vivent ensemble, mais qu'ils vivent bien, c'est-à-dire vertueusement, — ou en d'autres termes qu'ils vivent en conformité avec la raison el avec leur nature, car c'est cette conformité qui constitue la vertu; — et que par suite ils vivent heureusement; — qu'ils possèdent d'abord les biens de l'âme et par suite ceux du corps et aussi les biens extérieurs, ^de manière à atteindre une vie parfaite ; car, comme le dit en propres termes saint Thomas d'après
(1) Félix indiget amicis, non quideni propter uti litatem, cum sit sibi sui'ticiens, nec propter delectationem, quia habet in seipso délecta tionem perfectam inoperatione virtutis, sed propter bonam operaiionem, ut scilicet eis benefaciat et ut eos inspiciens benefacere delectetur et ut eis in beneiaciendo juvetur. (Art. 8.
- it
Aristote. : la vie pat-faite est la cau&e Qual.e de la
cité (1).
Voilà le bien commun auquel il faut tendre î En résumé, atteindre la vertu, et par la vertu
le bonheur, tel est le but de la société civile.