ÉLÉMENTS SOCIAUX. — L ESCLAVAGE
Dans la rigueur des principes de lantiquité. la plus grande partie des êtres humains était exclue de la communion des droits et des devoirs de la société politique. D'une part, ni les femmes ni les enfants n'étaient considérés comme membres immédiats de la cité; appartenant à la petite société de la famille, ils n'entraient dans la grande société de la cité que médiatement, par l'intermédiaire de leurs époux ou de leurs pères. D'autre part, la masse de la population, les commerçans, les artisans, les ouvriers de l'industrie et souvent même ceux de l'agriculture, étaient condamnés à une inférioriorité ou plutôt à une nullité à la fois politique et civile, qui pour la plupart dégénérait en esclavage et qui ne s'effaçait au profit de quelquesuns, dans les petites démocraties, qu'au grand scandale des sages et des conservateurs des traditions nationales.
Les trois castes de Platon sont célèbres. On sait que. dans son utopie, la souveraineté appartenait exclusivement aux prêtres et aux guerriers, et que tous les producteurs sans exception étaient relégués dans la troisième caste qui était privée de la plupart des droits politiques et civils
et condamnée à toujours obéir aux deux autres. Aristote n'a pas une opinion moins arrêtée. Quand il ne fait plus de la politique d'observation, quand il s'élève par hypothèse à l'idéal d'une république parfaite, il divise toute la population en deux classes : la classe supérieure, qui réunit les fonctions du sacerdoce et de la guerre à celles du gouvernement et de la justice, et à qui il attribue même la propriété exclusive des terres; et la classe inférieure qui comprend tous les commerçants, tous les artisans, tous les salariés, qui n'a au-dessous d'elle que les esclaves, et dont le lot est une obéissance sans limite et sans fin (1).
Telle était la généralité des idées sociales de l'antiquité.
Or, il est triste de constater que sur tous ces points saint Thomas n'a pas autrement pensé que tous les philosophes païens.
Ainsi qu'on ouvre la Somme à la Secundo. Secundœ, où saint Thomas commence à traiter de la justice, l'on verra que ni le fils de famille ni l'esclave n'ont dans la cité une existence légale qui leur soit personnelle, qu'ils ne sont pas en relation directe et immédiate avec la communauté ni avec les magistrats , mais seulement en relation indirecte par l'intermédiaire du père ou du maître. Le fils et l'esclave ne sont considérés que comme une dépendance, un ac-
(1) Politique, liv. vu, ch. 8, ancienne division.
cessoire de la personne du citoyen [aliquid pains et domini) ; le fils est une partie du père, l'esclave est un instrument, un outil du maître. Aussi ce père et ce fils, ce maître et cet esclave, ne sont-ils pas soumis, dans les rapports qu'ils ont entre eux, à la loi ordinaire et normale de la justice, mais à une certaine justice relative à leur condition, à un droit particulier et exceptionnel, au droit paternel et au droit dominical. De là en principe l'interdiction de toute propriété personnelle au fils de famille et à l'esclave, et la prohibition de toute intervention du magistrat dans des rapports domestiques où aucune autorité extérieure ne doit balancer l'autorité paternelle ou dominicale. — Des règles analogues, quoique moins rigoureuses, s'appliquent aux rapports des époux entre eux (1) .
Quant aux artisans, aux commerçants et à tous les hommes occupés de l'industrie à quelque
(1) Jus sivé justum dicitur per commensurationem ad alterum. Alterum autem potestdici dupliciter : uno modo, quod simpliciter est alterum, sicut quod est omnino distinctum... alio modo dicitur aliquid alterum, non simpliciter, sed quasi aliquid ejus exsistens. Et hoc modo in rébus humanis filius est aliquid patris, quia quodammodo est pars ejus. ul dicitur in octavo Eth.; et servus est aliquid domini, quia est instrumentum, ut dicitur in primo Polit.; et ideo patris ad filium non est comparatio sicut ad simpliciter alterum. Et propter hoc non est ibi simpliciter justum, sed quoddam justum, scilicet
titre que ce soit, saint Thomas partage à leur égard tous les préjugés de la philosophie antique. Il les considère comme des personnes viles ; tous leurs travaux sont abjects ; la vie qu'ils mènent n'est pas conforme à la raison, et surtout elle n'a rien qui dispose à la vertu. N'oublions pas qu'il s'agit ici de cette vertu politique, fondement du bonheur public, qui suppose la culture de l'esprit et qui exige une contemplation désintéressée de la vérité. Cette vertu est incompatible avec les occupations d'un homme qui gagne sa vie en travaillant, et les agriculteurs eux-mêmes manquent du loisir nécessaire pour l'atteindre. Dans la cité modèle, ni eux ni aucun industriel ne seront donc admis à l'exercice d'un pouvoir politique quelconque ; toute occupation industrielle
paternum; et eadem ratione nec inter dominum et servum, sed est inter eos dominativumjustum. Uxor autem quamvis sit aliquid viri., .. tamen magis distinguitura viro quam filiusapatre vel servus a domino...
Quod est filii est patris, et quod est servi est domini...
In quantum films et servus sunt aliquod alterius, secnndum hoc ibi déficit perfecta ratio justi vel juris.
. . . Omnes aliae diversitates personarum quse sunt in civitate habent immediatain relationem ad communitatem civitatis et ad principcm ipsius. (Somme, *2a 2œ, quest. 57, art. 4.)
Instituere principatus coram quibus competat actio mulieribus, servis et pueris.... simpliciter inconveniens est et malum. {Exposilio, liv. vi,lect. 5, § f.)
\ sera considérée comme contraire à la vertu du citoyen et y en traînera l'excommunication des droits sociaux. — Voilà ce qu'à diverses reprises saint Thomas répète avec une complète approbation, en commentant fidèlement Aristote, mais en oubliant saint Paul (1).
En toutes ces matières si graves, le grand docteur du moyen âge est donc resté fidèle et malheureusement trop fidèle à la pensée et aux enseignements du philosophe païen qu'il prenait
(1) Manifestum est quod mercenariam vitam dueentes vel etiani forensem seu mercativam, non oportet eos dicere esse cives vel partes per se civitatis optime se gubernantis, habentis viros simplicité!* bonos, non ex suppositione. Cujus ratio est quia cives in civitate optima oportet et operari ad felicitatem et habere illud quod est principium ipsius. Hocautemest virtuscivilis.Ergo oportet cives in hujusmodi civitate virtuosos esse. Mercenariam autem vitam ducentes aut forensem, virtuosi non sunt ut hujusmodi. Yita enim eorum vilis existens ad eam non dirigitnec ordinatur; imo magis non esteonveniens ei; ergo taies nou sunt cives neque pars civitatis optimae. Nec etiam agricole seu terram colentes, quoniam civibus uecessaria est vacatio ab operibus necessariis et vilibus et intendere contemplaiioni quandoque et operibus liberalibus ad generationem virtutis. Hujusmodi autem vacatio non potesl inesse agricolis, cum sint dediti agriculture et laboribus extrinsecis; ergo nou sunt cives nec pars eivitatis. (Expositio, liv. vu, lect. 1, § c.)
Voir encore au même livre, lect. :|, § g : au livre vu, lect. 4, § o.
pour maître ; mais, pour bien sentir tout ce que cette servitude volontaire a eu de conséquences déplorables pour la science politique chrétienne et tout ce qu'elle a d'humiliant pour l'esprit hu main, presque toujours impuissant à briser les chaînes du préjugé scientifique, c'est surtout à la question de l'esclavage qu'il faut s'attacher ; il faut voir comment saint Thomas, en suivant les pas d'Aristote, a pu s'égarer complètement sur ce grand problème, qui touche de si près pourtant à la charité et à la justice, et où il nous semble que le christianisme parle un langage si clair.
Aristote distingue deux sortes d'esclavage, le naturel et le légal. L'esclavage naturel est bon et juste en soi , il se fonde sur la supériorité d'intelligence et de moralité que certains hommes ont sur certains autres; les premiers doivent commander ; ils sont destinés par la nature à être maîtres, les seconds doivent obéir; ils sont destinés par la nature à être esclaves, et cette condition est celle qui leur convient le mieux ; car, étant incapables de se conduire eux-mêmes, mieux vaut pour eux être conduits par d'autres. Cette division radicale de l'espèce humaine ne s'applique pas seulement aux individus, elle s'étend aux divers peuples, aux diverses races, que leur supériorité ou leur infériorité naturelle destine également à la domination ou à la sujétion.
L'esclavage légal repose sur d'autres bases ;
il n'est pas toujours ce qu'il devrait être suivant ie vœu de la nature, et cette opposition est un mal qui donne prise aux critiques des adversaires de l'institution ; mais, s'il n'a pas en lui le caractère d'une justice absolue, il a du moins celui d'une justice relative qui suffit pour le légitimer. Fondé sur le droit de la guerre, il a le double avantage de faire épargner les vaincus à qui il assure la conservation de la vie, et d'exciter chez les vainqueurs, en la récompensant, la vertu guerrière qui est si utile aux Etats. L'esclavage, tel qu'il se pratique dans le monde, est donc une institution sociale créée dans l'intérêt public et à ce titre très respectable.
Toute cette théorie, qu'on peut voir longuement exposée au premier livre de la Politique d'Aristote, est justement célèbre ; elle contient l'apologie la plus spécieuse qui ait jamais été faite de l'esclavage ; si denos jours elle n'a pas toujours été appréciée à sa véritable valeur, c'est qu'elle n'a été souvent étudiée que dans des traductions infidèles ; le fait est qu'elle a exercé un long et funeste empire sur les idées et tes consciences, qu'elle a été imperturbablement reproduite par de nombreuses générations de jurisconsultes et de publicistes, et que saint Thomas, seize cents ans après Aristote et après douze siècles de christianisme, n'a pas hésité à la reproduire encore dans son commentaire sur la Politique, où il l'explique, où il l'éclaircit, où il la développe
sans y opposer la plus légère objection, où il ]' accepte en un mot tout entière.
Saint Thomas enseigne donc d'après Aristote qu'une hiérarchie naturelle de commandement et d'obéissance s'étend à toute la série des créatures qui sont nécessairement subordonnées les unes aux autres ; — que cette hiérarchie existe de même en l'homme, où l'âme commande au corps et où la raison doit commander aux passions ; — que de même elle se retrouve aussi parmi les hommes, entre lesquels il y a des différences de capacité égales à celles qui séparent l'âme du corps et l'homme de la bête ; — que les hommes inférieurs en raison sont naturellement destinés à servir ceux qui leur sont supérieurs, et que cette condition même leur est favorable , puisqu'ils ne sauraient se conduire eux-mêmes ; — qu'ainsi l'esclavage est conforme à la nature (1).
(1) Cum anima dominetur corpori et homo bestiis, quicumque tantum distant ab aliis sicut anima a cor pore et homo a bestia, propter emmentiam rationis in quibusdam et defectum in aliis, isti sunt naturaliter domini aliorum... Disponuntur autem hoc modo, scilicet quod ad eos se habeant aliqui sicut homo ad bestias vel anima ad corpus, illi quorum opus principale est usus corporis et quibus hoc est optimum quod ab eis haberi potest. Sunt enim validi ad exsequenda opéra corporalia, impotentes autem ad opéra rationis, et isti sunt naturaliter servi quibus melius est quod regantur a sapientibus... et quod isti sint naturaliter servi patet per hoc quia
Avec Aristote, saint Thomas étend aussi des individus aux nations la hiérarchie naturelle qui donne aux unes la souveraineté de droit et condamne les antres à l'obéissance (1).
Avec Aristote enfin et par les mêmes motifs, saint Thomas accepte également l'esclavage légal, sinon comme absolument [sùnpliciter), du moins comme relativement juste [secundum (/nid), comme une institution sociale bonne, à laquelle l'homme doit se soumettre et se conformer, parce qu'il doit se conformer à tout ce qui a été institué pour l'avantage de la vie humaine et en vue du bien commun (2).
ille est naturaliter servus qui habet naturalem aptiiudinem ut sit alterius : in quantum scilicet non potest régi propria ratione, per quam homo est dominus sui, sed solum ratione alterius : propter quod naturaliter alterius est quasi servus. (Expositio, liv. ij lect. 3, § i.)
(1) Voir liv. vu de YExpositio, lect. % § n, o, p. Par exemple : « Inconveniens est et irrationabile illis principari dominative qui non sunt nali subjici dominativa subjectione. Hoc enim contra naturam videtur... Non oportet secundum rationem tentare velle dominari omnibus, sed illis qui nati sunt, sicut nec optimum est homines venari ad mensam vel sacrificium quodcumque animal, sed illud quod est venabile. » (§ n.)
(2) Dicitur justum simpliciter quod est justum secundum suam naturam; justum autem secundum quid, quod refertur ad comrnoditatem humanam... Hoc non est justum secundum naturam quod quicumque ab hostibus vincantur sint servi.... est la-
Peut-être quelques lecteurs croiront-ils qu'en répétant ainsi tous les arguments d'Aristote, saint Thomas n'a fait qu'exposer la doctrine d'autrui en réservant sa propre opinion. Il serait pourtant bien singulier, s'il pensait qu'Aristote avait tort, qu'il ne l'ait dit nulle part, et qu'après avoir si fortement et si habilement fait valoir les arguments à l'appui de la thèse de son auteur, il n'ait pas au moins indiqué quelques arguments contraires. Mais il n'y a pas le moindre doute à élever sur ce point. Si saint Thomas n'a pas ailleurs exposé la même doctrine générale dans toute son intégrité, c'est que l'occasion ne s'en est pas présentée ; mais évidemment il la suppose toujours. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire certains passages delà Somme: celui par exemple que je citais tout à l'heure et où sont exposés les fondements du droit dominical (Sera Seeœ , quest. 57, art. 4) , etaussi l'article 4 de la question 105 [Prima Secœ ) , où il est traité des lois de Moïse touchant l'esclavage.
men ad commodum humanae vitae. Est enirn hoc utile, et illis qui \incuntur quia propter hoc a victoribus conservantur.... et etiam illis qui vincunt, quia per hoc homines incitantur ad fortius pugnandum... Si potuisset lex humana cWerminare efficaciter qui essent meliores mente, illos procul dubio, sequens naturam, dominos ordinasset; sed quia hoc fieri non poterat, accepit lex aliud signurn prœemineutiae, scilicet ipsam \ictoriam... Et hoc justum dicitursecundum quid.(£,^/)ost7to,liv.i?lect.4,§e.}
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, on sait que la législation mosaïque était la plus libérale de toute l'antiquité. Saint Thomas en loue la modération, et il a raison ; mais il est remarquable quïl ne la défend pas comme étant meilleure en soi et plus juste que les autres législations, que le droit romain, par exemple ; il n'y voit pas un modèle à suivre ; il y voit seulement une exception fondée sur la condition particulière des Israélites, qui avaient été tirés d'esclavage par le Seigneur et étaient spécialement voués à la servitude divine, et rien à ma connaissance n'autorise à affirmer que, dans sa pensée, cette exception dût s'étendre aux chrétiens.
Dans l'article de la Somme, les objections faites à la loi ancienne portent sur ce qu'elle aurait eu le tort de ne pas traiter toujours l'esclave comme un véritable esclave, d'ordonner, par exemple, l'affranchissement de l'esclave hébreu au bout de sept ans. Que répond à cela saint Thomas? Dit-il que ce prétendu tort est un mérite , que ce reproche doit être changé en éloge ? Du tout; il voit seulement dans cet affranchissement forcé une exception suffisamment justifiée à la règle générale de l'esclavage , qui n'en reste pas moins la règle ordinaire de la justice. Sur ce point, ce n'est donc pas Moïse qui est son maître, c'est Aristote (1)
(i) irc" Objection. Servus, id quod est, dômini est, ut Philosophas dicit in primo Pofidcorum ; sèd id
Du reste, si Ton conserve encore quelque scrupule, pour le lever, on n'a qu'à voir au Traité des Lois (quest. 94, art. 5) comment saint Thomas concilie la servitude avec la loi naturelle. Il vient d'enseigner que cette loi naturelle est immuable en ses principes premiers, que les lois humaines peuvent et doivent y ajouter beaucoup d'observances nouvelles, mais ne peuvent au plus en retrancher que des préceptes secondaires. A cela l'on objecte que la possession commune de tous les biens et la liberté de tous les hommes sont de droit naturel et ont pourtant été détruites par les lois humaines ; saint Thomas répond en expliquant que la communauté et la liberté primitives sont de droit naturel , — non pas en ce sens que la nature y incline l'homme, mais seulement en ce sens qu'elle n'a pas établi ellemême l'état contraire, — au même sens où l'on pourrait dire que la nudité est de droit naturel, parce que l'homme n'a pas été créé vêtu ; mais il n'en a pas moins le droit de se couvrir, et de même la société a celui d'instituer la propriété
quodest alicujus perpetuo ejus esse débet; ergo inconvenienter lex mandavit quod servi seplimo anno liberi abscederent...
... Ad primura dicendum quod, quia filii Israël erarit a Domino de servitute liberati, et per hoc divina servitute addicti, noluit Dominus ut in perpetuum servi essent... Et ideo quia simpliciter servi non erant> sed secrmdnm quid , finito tempore dimitte.bantur liberi.
privée et la servitude, sans par là violer la loi naturelle, car elle n'en retranche rien, elle ne fait qu"y ajouter une institution utile à la vie humaine. Ainsi la servitude est aussi légitime que la propriété, et toutes deux doivent être mises absolument au même rang (1).
Avant de quitter ce sujet, et pour tâcher d'expliquer comment un si grand esprit et une âme si sainte a pu se laisser entraîner par l'autorité d'un philosophe grec à patroner d'aussi déplorables erreurs, il ne sera pas inutile de faire remarquer que la théorie psychologique de saint Thomas L'exposait beaucoup à tomber sur ce point dans les filets logiques d'Aristote. Le point le plus faible de l'argumentation aristotélicienne est évidemment celui où il est supposé qu'entre les hommes il peut y avoir des différences aussi radicales que de l'homme à la bête et de l'âme
(J) Ad tertium dicendum quod aliquid dicitur esse de jure naturali dupliciter : uno modo quia ad hoc natura inclinât,, sicut non esse injuriam alteri taciendam; alio modo quia natura non inducit contrarium, sicut possumus dicere hominem esse nudum esse de jure naturali ; quia natura non dédit ei vestitum, sed ars adinvenit. El hoc modo communis omnium possessio et una libertas dicitur esse de jure naturali, quia scilicet distinctiones possessionum et servitus non sunt inductae a natura, sed per hominum rationem, ad utilitatem humanae vit». Et sic etiam in hoc lex natura non est muta ta, nisi per addiiioncin. (Quest. 95, art. 5.)
au corps. Mais, étant donnée la manière dont saint Thomas concevait l'âme humaine, ces différences n'avaient rien d'étrange.
J'évite en général tout ce qui peut ressembler à une leçon de philosophie, mais je ne saurais me dispenser ici de tracer en quelques lignes les principaux traits de la psychologie thomiste.
L'âme humaine, dans ce système, préside tout à la fois à la vie végétative, à la vie sensitive et à h vie rationnelle. Les organes du corps n'ont pas une vie qui leur soit propre, et qui soit en dehors de l'action de l'âme. Celle-ci est le principe unique de tous les actes de l'homme ; en même temps qu'elle est le principe de son intelligence et de sa volonté, elle est celui de sa vie, elle est la forme du corps, et il ne se fait rien dans le corps que par elle. 11 n'y a pourtant pas dans l'homme trois âmes distinctes , comme le disaient les platoniciens , et comme , au moyen âge , Occam le répète après eux ; il n'existe pas non plus dans l'âme des forces distinctes, agissant séparément, des formalitates, comme le disaient les scotistes. L'âme est essentiellement indivisible; mais, dans la diversité de ses fonctions , elle étend à la fois son action souveraine sur les actes les plus matériels de l'organisme et les plus élevés de l'intelligence; elle intervient dans la nutrition et dans la génération comme dans la pensée. Nous sommes bien loin, on le voit, de Descartes et de toute l'école spiritualiste du xvne siècle, qui séparait si pro-
fondement le domaine de l'esprit de celui de la matière.
Or, étant admise cette coexistence , ou plutôt cette fusion en l'âme des puissances organiques et des puissances intellectuelles, la logique conduit nécessairement à admettre des différences natives entre les âmes, suivant les différences organiques des êtres humains. La différence des sexes, par exemple, entraînera inévitablement une différence correspondante entre l'âme de l'homme et celle de la femme. Saint Thomas admet pleinement ce principe et le pousse à l'extrême. Il admet que tout corps, selon ses dispositions organiques, obtient, pour l'animer, une âme plus ou moins parfaite. Plus il sera parfait lui-même, et plus richement son âme sera douée; car, en toutes choses, suivant saint Thomas , la puissance active se proportionne à la capacité passive; ou , en termes scolastiques, Y acte et la forme s'impriment en la matière suivant la capacité de celle-ci. Dans les diverses espèces, c'est le degré de l'organisme qui détermine le degré de l'âme ; dans l'espèce humaine , c'est le développement des organes humains qui détermine le degré de développement des facultés de l'âme humaine, et même de la faculté intellectuelle (\).
(1) Ex parle rei intellectae non polest anus eanade.m rem magis intelligere quarn alius... Ex parfp int^lligentis unus alio potest eamdem rem melius intelligere, quia sit mêlions virtutis in intelli^endo.
Remarquez que cette psychologie si peu favorable à la liberté et à la personnalité humaine s'accorde parfaitement avec l'ensemble de la métaphysique de saint Thomas, qui, en général, comme nous l'avons dit, restreint et amoindrit, autant qu'on le peut sous l'empire du dogme chrétien, la réalité et l'activité propre des êtres particuliers, des causes secondes, des personnes. Elle est surtout en rapport étroit avec la solution que saint Thomas donnait au fameux problème de Yincdviduation, si longtemps discuté dans les écoles. Pour les thomistes, l'individualité ne résultait que de la mature , c'est-à-dire du sujet passif que la forme vient animer. Les scotistes donnaient à l'individualité une base plus solide en la faisant dériver de la forme elle-même.
j'ai sous les yeux un abrégé classique et ancien de la philosophie de saint Thomas, où je lis
... Hoc autem circa intellectttm contingit dupliciter : imo quidem modo, ex parte ipsius intelleetus, qui est perfectior. Manifestum est enimquod quanto corpus est melius dispositum, tanto meliorem sortitur animam (quod manifeste apparet in his quae sont secundum speciem diversa), cujus ratio est quia actes et forma recipitur in materia secundum materiae capacitatem. Unde etiam. cum in hominibus quidam habeant corpus melius dispositum, sortiunfur animam majoris virtutis in intelligendo. Alio modo Contingit hoc ex parte inferiorum virtulum quibus intelleetus indiget ad sui operationem. Somme, la , quest. 85, art. 7.)
celte proposition : que, parmi les âmes raisonnables (les âmes humaines), il y en a qui sont substantiellement plus parfaites que d'autres (1). Je n'ai pas retrouvé l'expression de saint Thomas, mais j'y ai retrouvé le fonds de la théorie et tous les arguments sur lesquels on l'appuie. Il est certain d'ailleurs que cette thèse était une conclusion vulgaire et enseignée dans les écoles de la philosophie thomiste.
Ainsi, selon saint Thomas, les âmes humaines sont naturellement inégales, et cette inégalité, il le dit d'après Aristote, peut être aussi profonde que de l'homme à la bête et de l'âme au corps. Cette doctrine étant acceptée , on conçoit qu'on en arrive aisément à conclure à l'assujétissement nécessaire des créatures inférieures et à la domination non moins nécessaire des créatures supérieures. Les blancs des colonies ne raisonnent pas autrement quand ils défendent l'esclavage des noirs.
Pour achever l'exposé des opinions de saint Thomas en ce qui concerne l'esclavage, il me reste à indiquer quel rapport il établissait entre cette institution et le péché originel. On a toujours enseigné en théologie que la servitude est
(1) Dieu tertio . ex animabus rationalibus quaedani snnt substantialiter perlée tiore* aliis. (Philosophia ju.rla incoiicussa tutissimaque divi Jhomm dogmata, auctore Antonio Goudin ; Traciatus de anima, quest. 4, art. J.)
une suite et une peine de ce'péché. Saint Tlioma affirme également qu'en l'état d'innocence Fesclavage n'eût pas existé. Il eût bien existé entre les hommes certaines inégalités de force, de science, de vertu, il eût existé un pouvoir, une hiérarchie sociale ; mais l'esclavage eût été inconnu, nul homme n'eût été condamné à devenir la propriété d'un autre homme. La servitude pour saint Thomas comme pour les autres théologiens, et quoiqu'il ne s'explique pas expressément sur ce point, est donc une punition du péché originel, mais on ne doit pas conclure de là que, dans ses idées, elle soit une institution anormale et contraire à la nature humaine. Au risque d'empiéter sur le domaine de la théologie , je dois rappeler ici que, d'après saint Thomas, la peine du péché originel a consisté surtout dans la privation de la justice originelle, que l'homme devait au bienfait gratuit de Dieu et qui relevait au-dessus de sa nature ; privé de ce bienfait et des privilèges qui en étaient la suite, il est tombé dans un état contraire à l'état, à la condition, au privilège, à la destination, ou si l'on veut même à la nature que Dieu avait voulu lui donner, mais non pas à sa nature purement humaine et aux exigences logiques de sa constitution physique et morale. Il a perdu l'intégrité de son état de gloire et d'innocence, et il a encouru par là les maux et les peines qui conviennent à sa nature déchue et privée du don divin. C'est en ce sens que la
mort et les défauts corporel sont pour saint Thomas une suite du péché originel, et il faut dire la même chose de l'esclavage. L'homme ne l'eût pas connu dans le Paradis terrestre, parce qu'il y eût été à un état surnaturel ; sorti du Paradis, il Fa pratiqué parce qu'il est descendu à son état purement naturel et purement humain.
Ainsi, nous en revenons toujours à cette conclusion que l'esclavage est dans la nature ; c'était la conclusion d'Aristote, c'est aussi celle de saint Thomas. Je le répète donc, en ce qui concerne l'esclavage, il ne peut y avoir le moindre doute ni sur l'opinion du grand docteur du moyen âge, ni sur la conformité de cette opinion avec celle du grand philosophe de l'antiquité.
Néanmoins, et je m'empresse de l'ajouter, il faut reconnaître que, dans la pratique et sur des points capitaux, saint Thomas apporte lui-même des modifications graves à l'absolu de la théorie. C'est ainsi qu'il limite soigneusement les droits du maître, en enseignant que les esclaves, et en général tous les sujets ne sont tenus d'obéir à leurs supérieurs que dans l'ordre où ils leur sont soumis. Les esclaves par exemple ne sont tenus d'obéir que pour les œuvres serviles. Hors de ces limites, tout sujet rentre dans sa liberté na turelle. Ce serait même une obéissance indiscrète et blâmable d'obéir en tout, sous prétexte que le supérieur est un intermédiaire naturel entre le sujet et Dieu. Il n'est cet intermédiaire que dans un ordre donné, en dehors duquel
T homme est soumis immédiatement à Dieu, dont il connaît la volonté par la loi naturelle et parla loi écrite (1).
En vertu du même principe, saint Thomas enseigne encore qu'en ce qui concerne le mariage, l'esclave est indépendant de la volonté du maître et n'a besoin pour se marier du consentement de personne. Il ajoute qu'une fois marié, l'esclave ne doit plus être vendu de manière à être séparé de sa femme et de ses enfants. Cette liberté du mariage était une terrible brèche faite par le droit canonique aux principes de l'ancienne législation. Saint Thomas approuve formellement le droit nouveau et il s'efforce même de le concilier avec sa théorie générale, en distinguant les actes de l'esclave, faits en cette qua-
(1) Subditi in iis tantummodo superioribus suis obedire tenentur, in quibus ipsi suis superioribus subjiciuntui'..,
Deo subjicitur homo simpliciter quantum ad omnia, at subditi vero non. subjicimitur suis superioribus quantum ad omnia, sed quantum ad aliqua determinate, et quantum ad illa medii surit inter Deum et subditos , quantum ad alia vero immediata subduntur Deo, a quo insiruimtur per legem naiuralem vel scriptam...
Potest triplex obedientia distingui : una suftlciens ad salutem, quae obedit in his ad quae obligatur, alia perfecta quae obedit in omnibus licitis : alia indiscreta quae etiam in illicitis obedit. (Somme, 2a 2œ, quest. 102, art. 5.)
lité, de ceux qu'il fait en qualité d'homme (1).
Ainsi, la doctrine et l'esprit chrétiens arrachaient péniblement quelques concessions à la science païenne ; mais, malgré ces subtilités et ces distinctions, il n'en reste pas moins évident que la législation antique eût persisté tout entière, s'il n'y eût pas eu pour la transformer d'autre science que celle que saint Thomas empruntait à Aristote et si surtout le monde catholique n'eût pas trouvé dans le sentiment chrétien un guide plus sûr que la science.
Pour bien saisir toute la supériorité qu'au moyen âge, le sentiment et la foi avaient sur la science en ce qui concerne les choses sociales, il suffît de comparer aux pénibles argumentations que je viens d'exposer, quelques-unes des lettres d'affranchissement qui étaient si nombreuses à
(1) Secundum ea quai ad naturam corporis pertinent hoino homini obedire non tenetur, sed solum Deo, quia omnes homines natura sont pares, puta, in lus quae pertinent ad corporis sustentationem et prolis generationem. Unde non tenentur nec servi dominis nec tilii parentibus obedire de matrimonio contrahendo vel virginitate servanda aut aliquo alio hujusmodi. (Id.? id., id.)
Voir encore à la 3a , quest. o% l'art. 2. C'est là que je lis: «Dominuscogendus est ne servum vendat taliter quod faciat onera matrimonii graviora (verbi gratia in extraneas regiones, quo uxor sua non poterit eum sequi), prœcipue cum non desit facilitas ubicumque servum suum vendendi justo pretio. »
la même époque ci qui abondent «Unis lous les recueils des documents historiques, et surtout les considérants qui les précèdent et où la puissance de l'amour chrétien éclate dans toute sa force et dans toute sa pureté.
Je me sens heureux de terminer ce chapitre en reproduisant une de ces formules, telle qu'elle fut signée par deux chevaliers et rédigée par un moine du nom de Pierre, en Tan 1060, au monastère de Conques, dans le fond du Rouergue.
« Au nom de Dieu, père tout-puissant, et au nom de son fils unique, qui a voulu s'incarner pour délivrer les hommes de l'esclavage du péché et les adopter comme des fils, nous, pour qu'il daigne nous remettre les pochés que nous avons commis, déclarons rendre la liberté à nos hommes courbés sous le joug de la servitude. Car le Seigneur a dit : « Remettez et l'on vous » remettra ; » et en parlant à ses apôtres, il a dit : « Vous êtes tous frères. » Donc, si nous sommes frères, nous ne devons astreindre aucun de nos frères à une servitude qu'ils ne nous doivent pas ; et c'est ce qu'atteste la vérité éternelle dans ces paroles : « Qu'on ne vous appelle pas maî- » très, » où elle blâme moins l'arrogance de l'orgueil humain que l'injustice de la domination. Voilà pourquoi nous affranchissons de tout joug de servitude nos serfs, hommes et femmes. »