SOUVERAINETÉ
En principe, la souveraineté appartient à Dieu seul, car seul il peut obliger les consciences. L'homme par lui-même n'a jamais le droit de commander à l'homme. Si dans les sociétés humaines les chefs participent au droit de com mander et d'obliger, ils ne peuvent donc fonder ce privilège que sur la volonté de Dieu, ils ne peuvent commander qu'en son nom. La souveraineté humaine a sa racine dans la souveraineté divine. Entre ces deux souverainetés, d'ailleurs, il y a tout un abîme ; celle de Dieu est absolue, directe, universelle ; celle de l'homme est relative, indirecte, limitée. Sur ces principes, tous les hommes qui croient en Dieu doivent être d'accord.
Mais à qui, dans les sociétés humaines, appartient cette souveraineté dérivée qui s'exerce parmi les hommes? sur quel titre doit-elle se fonder ? jusqu'où s'étend elle? qui a le droit de commander et qui est tenu d'obéir ? et quand Festil ? — C'est ici que commencent les controverses.
Aon est potestas nisi a Deo, a dit saint Paul, et de ces paroles on a tiré tout un système. On a conclu que tout pouvoir, par cela seul qu'il existe, est un pouvoir légitime, ayant le droit de
- 83 -~ commander au nom de Dieu et à qui l'on est tenu d'obéir, sauf en ce qui blesse directement la foi et la morale. Plus de distinction entre l'usurpation et le droit ; tout pouvoir de fait est un pouvoir de droit. Si Dieu vous envoie de bons princes pour vous récompenser, bénissez-le de ses bienfaits; s'il nous en envoie de mauvais pour vous punir, bénissez-le encore ; adorez dans le tyran sa main qui vous frappe et obéissez toujours, car il n'est pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu et qui ne soit l'instrument de ses desseins.
Saint Thomas repousse absolument un système si plein de fatalisme et si favorable aux tyrans ; il donne un sens beaucoup plus étroit et certainement plus raisonnable aux paroles de l'Apôtre. « Le pouvoir, dit-il, dans son Commentaire sur le chapitre xm de Y E pitre aux Romains, peut être considéré à trois points de vue : 1° En lui-même et en ce cas il est de Dieu ; 2° quant à son origine, et en ce cas il est de Dieu s'il a été acquis justement (ordinale)-, mais il n'en est pas, il vient de la perversité humaine s'il a été acquis par l'ambition ou par quelque autre voie illicite ; 3<> il peut être considéré quant à son usage, et, en ce cas encore, il est tantôt de Dieu et tantôt il n'en est pas, selon qu'il est employé conformément ou contrairement aux préceptes de la justice divine (1).
(1) Non est potestas nisi a Dca... Regia potp.-tas
Ainsi, le sens des paroles de l'Apôtre, selon saint Thomas, se réduit à ceci que le pouvoir en lui-même, considéré abstraitement, est une institution divine, comme la société elle-même, dont elle est un des éléments nécessaires ; les pouvoirs, au contraire, n'ont ce caractère divin que par la légitimité de leur origine ou la justice de leurs actes.
Nous devons ajouter en passant que cette interprétation restrictive est parfaitement conforme à la tradition ecclésiastique. « Eh quoi? s'écriait saint Chrysostome au IVe siècle, en commentant les paroles de saint Paul et en s' adressant à l'Apôtre lui-même, prétends-tu que tout prince
vel cujuscumque alterius dignitatis potest considcrari quantum ad tria :
Uno quidem modo, quantum ad ipsam potestatem, et sic est a Deo.
Alio modo, quantum ad modum adipiscendi potestatem et sic quandoque potestas a Deo est, quand o silicet aliquis ordinate potestatem adipiscitur....; quandoque vero non est a Deo, sed ex perverso hominis appetitu, qui per ambitionem vel quocumque alio illicito modo potestatem adipiscitur.
Tertio modo potest considerari quantum ad usum ipsius, et sic quandoque est a Deo, puta cum aliquis secundum praecepta divinae justitiac utitur concessa sibi potestate.... Quandoque autem non esta Deo, puta cum aliqui potestate sibi data utuntni' contra divinam justitiam.
{Commentaire sur les Épitres île saint Paul. Ad Roman., ch. xm.)
est établi de Dieu ? — Non pas, se faisait-il répondre par l'Apôtre, je parle de la chose, c'est-àdire du pouvoir (1) » Et longtemps après saint Thomas, c'est dans le même sens que Bellarmin représentait la puissance civile comme émanée de Dieu, parce qu'elle est une conséquence nécessaire de la nature humaine, et qu'étant de droit naturel, elle est par cela même de droit divin (2).
La question posée plus haut reste donc tout entière : à qui, dans les sociétés humaines, appartient la souveraineté, et sur quel titre doitelle se fonder pour être légitime ?
Sur cette question, les chapitres précédents peuvent déjà faire prévoir la réponse de saint Thomas ; il veut que la souveraineté appartienne à la vertu.
Nous avons donné plus haut la définition de la vertu politique ; nous avons vu qu'elle a pour base la raison et pour objet Futilité ; nous avons vu aussi qu'en justice absolue, dans la cité idéale, elle est le seul titre légitime du citoyen et règle seule par ses divins degrés la hiérarchie sociale. Seule aussi, elle confère à ceux qui la possèdent dans sa plénitude une souveraineté légitime. Melius est principari quod melius est et studiosius (3) ; il vaut mieux que celui-là
(1) Homél. 23, in Epist. ad Rom.
(2) De laicis, liv. m, ch. 6.
(3) Expositio, liv. m, lect, 8, § m.
commande qui est le meilleur et le plus vertueux, dit saint Thomas; naturelle est quod deficiens supponatur perfecto in unoquoque génère (1), en toutes choses, dit-il encore, et c'est encore le même principe, il est naturel que l'imparfait soit subordonné au parfait.
Si donc il se rencontre dans une société un homme qui surpasse en vertu tous les autres citoyens , pris individuellement et collectivement, et qui les surpasse d'une manière éminente, comme le père à l'égard de l'enfant, l'époux à l'égard de l'épouse, le maître à l'égard de l'esclave, cet homme a un droit personnel à la souveraineté ; et si plusieurs hommes se rencontrent dans cette société qui participent à ce privilège de l'éminente vertu, ces hommes ont un droit collectif à la souveraineté. Le plus vertueux ou les plus vertueux sont appelés par la nature à occuper dans le corps social la place que le cœur occupe dans le corps humain, ils doivent gouverner le peuple comme Dieu gouverne le monde et par un titre analogue au sien. Leur droit à la souveraineté est si bien un droit, dans la plus large acception du mot, que saint Thomas les autorise expressément à s'emparer du pouvoir, même par la force, même par la violence. Ils en ont le droit. S'ils n'en usent pas d'ordinaire, c'est par impuissance et par crainte de nuire au bien commun en soulevant des
(i) ïbi, liv. vîT; lect. ± § y.
dissensions inutiles ; mais supposé qu'ils fussent assez forts pour réussir et toujours à condition d'une supériorité certaine, ils auraient un droit fondé en raison à s'insurger pour saisir l'autorité qui leur appartient et ils pécheraient s'ils n'en usaient pas ; — movcrent sedilionem rationabiliter et peccarent si non moverent, c'est saint Thomas qui le dit, en étendant beaucoup la pensée d'Aristote; car si le philosophe grec, dans un texte très court, paraît reconnaître la légitimité de cette insurrection de la sagesse et de la vertu, il n'en fait certes pas une obligation sous peine de péché (1).
(1) Si unus hrveniatur qui excédât omnes alios in virtute, iste débet principari, et ratio hujus est quia illum oportet magis principari qui acceclit magis ad principatum naturalem (comme celui du cœur dans le corps humain) et ad principatum universi (le gouvernement du monde par Dieu.) (Expositio, liv. in, lect. 12, §o.)
Actiones principantis (le fait même de la souveraineté) non contingit esse optimas nisi idem principans tantum différât ab eis quibus principatur, in dispositione naturali et acquisitiva, quantum distat vir a muliere, pater a filiis aut dominus a servis...
Si aliquis inveniatur in civitate qui fuerit melior
aliis, etiam bonis existentibus huic bonum est
subjici, quia nal.urale est quod deficiens supponatur perfecto in utroque génère, et etiam justum est obedire sibi uni soli principanii. Justum est enim unumquemque secundum dignitatem proprise virtulis, habere. (Expositio, liv. vrï, sect. 2, § x et y.)
Gum virtuosi excédant in eo quod est bonum sim-
Mais évidemment l'hypothèse posée par saint Thomas est un cas exceptionnel; supposer en plusieurs citoyens ou en un seul une supériorité si éminentede raison et de mérite, c'est sortir du fait régulier. Une supériorité semblable ne peut guère se rencontrer qu'au cas où des races d'hommes diverses sont réunies dans la môme société. Hors cette circonstance, en règle générale et surtout quand dans la rigueur de la théorie le cadre social doit se trouver si fort réduit par l'exclusion des industriels, c'est d'hommes semblables et à peu près égaux que se compose la société, ou du moins les supériorités n'y sont pas assez apparentes pour être aisément constatées et ouvrir un droit en faveur de ceux qui les possèdent.
Or, dans ce cas, qui est celui de la pratique ordinaire, la souveraineté de la vertu se traduit pour saint Thomas par celle de la multitude.
pliciter, justissime possent movere dissensionem ; sed non faciunt propter duas causas. Prima est quia fréquenter contingit propter dissensionem detrimentum boni communis... Secunda ratio est quia ad hoc quod aliquis debeat movere seditionem in civitate., oportet quod habeat justam causam et potentiarn, sed \irtuosi ut fréquenter non habent potcntiam ; non pu tant se habere justam causam, ideo non movent. Sed si isla concurrerent, quod haberent justam causam et potentiam, et non esset detrimeutum boni communis, movercnt seditionem rationabilitcr et peccarcnt si non lacèrent. (Exposifio. !iv,Y, Icrt. 1 §"d.)
La règle logique abstraite à laquelle, suivant sa méthode ordinaire, il ramène toute sa théorie est celle-ci : In omnibus ordinare in finem est cjus cujus est proprius Me finis, en toutes choses c'est l'affaire de qui a un but de tout régler en vue de ce but ; or, la multitude a pour but le bien commun qui est le motif qui l'unit ; donc c'est à elle à tout régler en vue de ce bien commun ; c'est à elle à faire la loi, c'est à elle à choisir les magistrats; en un mot, elle est souveraine, les magistrats n'agissent qu'en son nom, et le prince ne fait que tenir sa place (vieem illins gerit) (1).
A l'appui de cette théorie de la souveraineté, cl en outre du principe logique sur lequel elle repose, saint Thomas donne plusieurs raisons secondaires. Il rappelle et accepte les motifs donnés par Aristote, savoir que la multitude prise dans sa totalité est plus éclairée et plus impartiale qu'un ou plusieurs individus, qu'elle est aussi moins corruptible par son nombre même, comme l'eau qui se conserve plus pure en raison de sa masse (2). D'ailleurs elle ren-
(1) Ordinare aliquid in bonum commune est vel lotius multitudinis vel alicujus gereutis vicem totius multitudinis. Et ideo condere legem pertinet vel ad lotam multitudinem vel ad personam publicam quae lotius multitudinis curam habet, quia et in omnibus aliis ordinare in finem est ejus cujus est proprius ilk'iiînis. (Somme, la 2œ, quesl. 90, art. 3.)
(-2) Judicium multorum melius est quam unius... Melius et certins possunt judicare plures... Plures
ferme en elle les riches, les nobles, les vertueux et elle a de plus la puissance du peuple ; réunissant tous ces éléments, n'est-il pas raisonnable qu'elle commande à chacun d'eux? Chaque citoyen aura peut-être peu de vertu, mais tous réunis ensemble en auront beaucoup ; les mérites de l'un suppléeront aux défauts de l'autre ; chacun apportera sa part de sagesse et de talent, et la société prise en masse pourra être ainsi comparée à un homme parfait possédant à la fois tous les dons de la nature et de l'art.
Remarquez encore que la multitude possède la force et qu'en choisissant bien ses magistrats, il dépend d'elle de mettre cette force au service de la sagesse et de réaliser ainsi la vraie souveraineté qui doit à la fois savoir et pouvoir (1).
sunt magis indiffereutes respectu passionum quam unus... Plures difficilius possimt corrumpi et perverti quam unus. (Expositio* liv. m, sect. \\, § f, g, h.)
(1) Si sint multi non virtuosi simpliciter cnm convenant in aliquod unum, facient unum aliquod studiosum... Sunt aliquid melius quam quilibel divisum acceptus... In quo unus déficit, contingit alterum abundare... Et sic cum convenerint, facient quasi unum hominem virtuosum et perfectum. (Expositio, liv. m, lect. 8, § 1.)
Ad principatum duo requiruntur : scire recto regere et potentia. Sed in multitudine ista duo possunt reperi. quia sapienles habet et prudentes quos scit digère, quia multitudo est et habet potentkim. Quarc rationaliter arguit multitudo contra illos quod
En général donc et sauf le cas d'une incontestable supériorité d'un ou plusieurs membres de îa société, saint Thomas admet la souveraineté du peuple; mais à cette souveraineté, il met une condition capitale, celle de la vertu du peuple lui-même.
C'est par ce nœud que se rattachent étroitement ses deux conceptions de la souveraineté abstraite de la vertu et de la souveraineté pratique de la multitude ; ou plutôt ces deux conceptions n'en font qu'une, car la multitude ne doit sa souveraineté qu'à la vertu, qui lui permet de juger des choses et des hommes, de faire de bonnes lois, d'élire de bons magistrats, de distribuer justement, selon la capacité de chacun, les fonctions et les honneurs de la cité. Si cette vertu lui manque, elle perd en même temps sa souveraineté.
Il faut donc distinguer, et saint Thomas insiste souvent sur cette distinction, entre les deux multitudes.
Il y a une multitude qui obéit volontiers à la voix de la raison et qui a une inclination naturelle pour la vertu ; chaque citoyen n'y est pas vertueux sans doute, dans la véritable acception
melius est eam principari. Aggregat enim multitudo et divites et nobiles et virtuosos et popnli potentiam et ideo videtur rationabilius totam multitudinem quae aggregat omnia ista, debere principari. (Expositio, liv. m, lect. 11 7 § I.)
du mot, mais prise en niasse, cette multitude est vertueuse et fait des actes de vertu, parce qu'elle réunit à la fois les lumières de tous les sages et le bon sens du peuple.
Cette multitude est souveraine.
Il y a une autre multitude qui n'a pas d'inclination pour la vertu, qui manque de sagesse, qui n'écoute pas les bons conseils, qui obéit à ses passions charnelles comme les bêtes, qui est grossière et vile.
A cette multitude-là, saint Thomas refuse absolument la souveraineté, et il fait plus, nous avons vu qu'il lui refuse presque le droit de cité et l'exclut de toute communion sociale (1).
(1) Duplex est multitudo, una quidem bestialis, in qua nullus habet ralionem, vel modicam, sed inclinatur ad bestiales actus, et manifestum est quod islam non expédiât dominari aliquo modo, quia sine ratione est et conjunctim et divisim. Alia est multitudo, ubi onmeshabent aliquid rationis et inclinantur ad prudentiam, et bene suasi biles sunt a ratione, et talem expedil dominari magis quam paucos virtuosos; quamvis enim quislibet non sit virtuosus, tamen quod fit in omnibus cum conveniunt, est virtuosum. (Expositio, liv. ni, lect. 8, § a.)
Si esset talis multitudo vilis, in qua nullus esset sapiens nec prudens, non expediret talem habere potestatem in eligendo el corrigendo principe... Multitudinem aggregatam ex sapientibus majoribus et prudentibus et mediocribus et populo, magis expedit totain dominari quam paucos. Vilem autem multitudinem, non. (Id. Id., lect. 9, § m.)